La Chine et le nouveau désordre mondial
4. L’Australie: influence et ingérence
4
L’AUSTRALIE
Influence et ingérence
En 2015, le gouvernement du Territoire du Nord, en Australie, annonce fièrement qu’il vient de consentir un bail d’une durée de 99 ans à la société privée chinoise Landbridge pour la location du port de Darwin. L’entente de
500 millions de dollars australiens (ce qui équivaut à plus de 357 millions de dollars américains) a été négociée et conclue par les autorités territoriales
et la firme sans supervision ni approbation du gouvernement fédéral1.
Comme la plupart des magnats de Chine continentale, le milliardaire Ye Cheng, propriétaire du groupe Landbridge, entretient des liens étroits avec le Parti communiste chinois (PCC). Dans une interview accordée à des médias de Beijing en 2016, il se vante du fait que l’acquisition de ce port stratégiquement situé sert l’objectif de la Chine de se doter des infrastructures nécessaires au développement de sa «nouvelle route de la soie», projet colossal d’investissement dans le commerce international (projet auquel l’Australie ne participe pas).
À Canberra, le gouvernement fédéral voit rouge. Washington, son allié le plus puissant, le presse de questions sur la sécurité des bases militaires américaines situées à proximité de Darwin, et la population australienne s’inquiète des implications de l’entente sur celles du pays. Le bail de 99 ans
confère à l’entreprise chinoise le contrôle d’un vaste plan d’eau capable d’accueillir de grands navires à moins de 5000 kilomètres de la mer de Chine méridionale, théâtre de différends territoriaux où Beijing ne cesse de construire des îlots artificiels et des bases militaires.
Mais l’entente est signée et scellée; les autorités fédérales concluent qu’elles n’ont pas le pouvoir de l’annuler.
Lors d’une rencontre privée, le président américain Barack Obama signifie au premier ministre australien Malcolm Turnbull qu’il comprend la nature des relations de l’Australie avec la Chine et leur rôle dans la région, mais que Washington «doit être tenu au courant de ce genre de choses»,
comme l’ont indiqué des sources citées dans l’Australian Financial Review.
«La prochaine fois, faites-le-nous savoir», le taquine-t-il. Sur un ton tout aussi badin, Turnbull lui répond par une invitation à s’abonner au NT News, tabloïd du Territoire du Nord.
La cession du port de Darwin est largement interprétée comme un impair isolé, et les plaisanteries maladroites semblent empêcher l’amorce d’un débat beaucoup plus sérieux visant à déterminer si les lois australiennes ont assez de mordant pour protéger le pays contre les menaces
à sa sécurité et à sa souveraineté. Une entreprise étrangère devrait-elle pouvoir s’emparer d’une infrastructure essentielle sans que le gouvernement fédéral en soit informé?
Depuis quelques décennies, le principal objectif de Canberra dans ses
relations avec la Chine consiste à créer des liens économiques et commerciaux dans le plus de secteurs possible, afin de multiplier les occasions d’attirer investisseurs, touristes et étudiants chinois. Après tout, l’Australie fait partie de la région Asie-Pacifique et possède tous les traits culturels et politiques d’un pays «occidental». Un vol direct entre Shanghai et Sydney dure 10 heures, ce qui est bref en comparaison des 21 heures du trajet de Londres à Sydney. Le climat australien, chaud toute l’année, est intéressant pour les riches Chinois qui souhaitent investir dans l’immobilier
ou envoyer leurs enfants étudier à l’étranger. Choquée par une succession de scandales liés à la sécurité alimentaire, la classe moyenne chinoise, en plein essor, a fait exploser la demande en biens australiens comme le lait maternisé, les suppléments et les produits pour les soins de la peau.
«Les relations entre les deux pays se sont construites dans une perspective purement économique, m’explique Andrew Hastie, député libéral à la Chambre des représentants d’Australie. L’orthodoxie néolibérale [capitalisme de libre marché] a défini notre façon d’aborder la Chine. Cette approche a atteint son paroxysme en 2015 avec la location du port de
Darwin.»
Hastie admet que, lorsqu’il a été élu à la fin de l’année 2015, il était un débutant en matière politique et ignorait à peu près tout des enjeux liés à la Chine. Il a fait le saut dans l’arène après une carrière militaire de 12 ans qui
s’était conclue au Moyen-Orient par une participation à des opérations de renseignement contre les activités terroristes du groupe armé État islamique. À l’époque, le milieu australien de la défense se préoccupait avant tout des risques relatifs à la situation au Moyen-Orient, comme la guerre civile en Syrie et la montée de l’État islamique.
Des termes comme «opération d’ingérence étrangère» n’étaient pas encore courants, y compris chez les analystes politiques américains – une myopie sans doute étonnante pour les gens qui suivent les nouvelles de Chine depuis peu de temps, car ces mots ont fini par prendre une telle place dans le débat public qu’ils semblent aujourd’hui galvaudés. À l’époque, toutefois, rares étaient les journalistes internationaux qui couvraient l’activité du Front uni, et le public ne pressait guère les élus de faire preuve
de fermeté à l’égard de Beijing. Or, l’Australie entreprendrait bientôt un virage spectaculaire dans son rapport à la Chine, virage qui inciterait les autres démocraties à prendre une direction différente elles aussi.
★ ★ ★
IL AURA FALLU UNE SÉRIE de scandales politiques, souvent révélés par des enquêtes journalistiques explosives, pour attirer l’attention du public australien sur les méthodes que le Front uni de Beijing utilisait depuis des années pour gagner la faveur des parlementaires de haut rang et étouffer les voix discordantes d’Australiens d’origine chinoise.
Un des principaux facteurs de cette prise de conscience a sans doute été l’«affaire Sam Dastyari». En décembre 2017, Dastyari, sénateur travailliste et étoile montante de la politique, tomberait en disgrâce et se verrait contraint de démissionner. L’année précédente, ses frais de déplacement avaient dépassé de 1670 dollars australiens son budget annuel. Au lieu de payer la différence de sa poche, il avait demandé au Top Education Institute, école privée proche du gouvernement chinois, de régler la facture.
Cet établissement est dirigé par l’homme d’affaires Zhu Minshen, qui, en 2014, était délégué à la prestigieuse Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), principal organe politique du Front uni.
Le tout se déroulait après que Dastyari eut demandé à une entreprise
appartenant à un important donateur de son parti, Huang Xiangmo, de l’aider à régler un paiement de 44 000 dollars australiens pour une «affaire judiciaire en suspens» dont on ignorait la teneur. Par-dessus le marché, le sénateur avait accepté un voyage gratuit de 15 jours en Chine, offert par une organisation appelée Australian Fellowship of China Guangdong Associations. Fondateur de cette dernière, Huang en avait été le président jusqu’à ce qu’il perde sa résidence permanente et soit chassé d’Australie, les services de renseignement ayant informé Canberra que l’homme
collaborait aux activités d’ingérence de Beijing en sol australien.
Dastyari a nié avoir commis tout acte répréhensible sur le plan financier, mais a admis qu’il aurait dû se garder d’appuyer publiquement les positions de Beijing sur des enjeux controversés. Pendant une conférence de presse, il
s’était dissocié des préoccupations du gouvernement australien relativement au différend territorial en mer de Chine méridionale, soutenant plutôt la position chinoise selon laquelle aucun pays n’a le droit de contester les revendications de Beijing sur ses îles riches en ressources. «L’intégrité de ses frontières est l’affaire de la Chine. En tant que pays ami, l’Australie se doit de reconnaître […] des milliers d’années d’histoire et de ne pas s’en mêler. En sa qualité d’allié et d’ami de la Chine, le Parti travailliste d’Australie joue un rôle important dans le maintien de cette relation», avait
déclaré Dastyari2.
La presse a également cité des sources gouvernementales de haut niveau selon lesquelles Dastyari aurait donné des conseils de contre-surveillance à
Huang, l’informant par exemple du fait que les agences de renseignement avaient probablement mis son téléphone sous écoute; en 2015, le sénateur a tenté de convaincre le porte-parole du Parti travailliste en matière de politique étrangère d’annuler une réunion avec un militant prodémocratie hongkongais.
Cette saga a amené l’élite politique australienne à entreprendre un travail d’introspection. Pour l’essentiel, Dastyari avait agi dans les limites
de la loi, car il déclarait scrupuleusement les sommes qu’il acceptait de partisans liés au gouvernement chinois; certains de ses collègues l’ont d’ailleurs défendu pour cette raison. Le ministre de l’Environnement Josh Frydenberg a cependant déclaré que «la gale Dastyari» risquait de «se propager à l’ensemble du Parti travailliste» si celui-ci ne montrait pas la porte à son sénateur. Le premier ministre Turnbull, lui, a demandé à Dastyari de démissionner pour le bien de son parti, tandis que le ministre de l’Immigration Peter Dutton est allé plus loin en qualifiant l’homme
d’«agent double».
Or, il était douloureusement évident que l’essentiel du problème découlait d’un encadrement laxiste des contributions politiques en Australie. La règle autorisait les élus à accepter la plupart des types d’aide
financière tant qu’ils déclaraient les dons reçus.
EN DÉCEMBRE 2017, LE PREMIER MINISTRE Turnbull a déposé un imposant projet de réforme des lois australiennes sur l’espionnage, le contre-espionnage et les contributions politiques. «Plus que jamais, des puissances étrangères tentent d’influer sur le processus politique, chez nous comme ailleurs dans le monde, à l’aide de moyens de plus en plus sophistiqués», a-t-il déclaré lors de l’annonce.
Turnbull a précisé que des rapports faisant état de l’influence de la Chine le préoccupaient, mais les lois que son gouvernement proposait ne visaient aucun pays en particulier. Pour justifier la nécessité pour l’Australie de mieux se prémunir contre des opérations de ce type, il a également cité des rapports sur l’ingérence de la Russie dans l’élection présidentielle de
2016 aux États-Unis.
Les partis d’opposition se sont coalisés pour soutenir les projets de loi, que le Parlement a finalement adoptés en juin 2018. L’espionnage industriel (le vol de secrets commerciaux) fait maintenant partie d’une nouvelle série
d’infractions criminelles, et les personnes qui font fuiter des renseignements classifiés sont passibles de peines plus sévères qu’auparavant. La définition juridique de la notion d’espionnage a été élargie en vue de criminaliser la possession de renseignements sensibles par des personnes non autorisées, et non leur seule communication. Les lobbyistes qui travaillent pour des
gouvernements étrangers doivent désormais s’inscrire dans un registre public. Dans une loi distincte adoptée plus tard cette année-là, le gouvernement a aussi carrément interdit les contributions politiques en provenance de l’étranger.
Ces changements ne sont pas passés inaperçus ailleurs dans le monde.
L’ambassadeur de Chine en Australie, Cheng Jingye, a protesté contre les nouvelles lois, affirmant que «les préjugés et l’intolérance» allaient affaiblir les liens entre les deux pays et qualifiant la nouvelle politique
d’attaque raciste contre la Chine et le «peuple chinois». Interviewé en février 2018, Randall Schriver, ancien sous-secrétaire à la Défense des États-Unis chargé des questions de sécurité dans la région indo-pacifique, a quant à lui déclaré que l’Australie «faisait prendre conscience à de nombreux pays de la nécessité de s’intéresser à l’activité de la Chine à l’intérieur de leurs propres frontières». Il a ajouté que Canberra rendait «un grand service» au monde en levant le voile sur une bonne partie de cette activité, et que Washington allait s’en inspirer pour étudier de plus près
l’influence de Beijing sur ses campus universitaires, entre autres milieux faisant l’objet de préoccupations.
En fait, les États-Unis et d’autres pays disposaient déjà de règles similaires. Adoptée en 1938, la Foreign Agents Registration Act (Loi sur
l’inscription des agents étrangers) oblige tout agent d’une puissance étrangère qui remplit des «fonctions politiques ou quasi politiques» en sol américain à divulguer la nature de sa relation avec le gouvernement qu’il sert.
Mais l’adoption de ces nouvelles lois par l’Australie était porteuse d’un message précis: pour ce pays occidental largement tributaire de la Chine sur le plan économique, il n’était plus question de laisser des liens économiques ouvrir la voie à la manipulation politique.
LES NOUVELLES LOIS AUSTRALIENNES portent la marque d’une enquête gouvernementale ultraconfidentielle dont la plupart des membres du gouvernement et des autres députés ignoraient eux-mêmes l’existence.
Deux ans auparavant, Turnbull avait discrètement demandé à son conseiller à la sécurité John Garnaut, ancien correspondant en Chine, d’évaluer l’influence de Beijing sur la politique australienne. Le rapport de Garnaut resterait secret, mais ses conclusions seraient ouvertement discutées au Parlement, avec des gouvernements étrangers et dans la presse.
Au cours de ce processus, l’Australie a lancé un débat mondial qui se faisait attendre sur les façons dont un pays peut protéger sa souveraineté sans alimenter le racisme et la xénophobie, dans un contexte où la Chine apparaît comme une championne de l’ingérence étrangère – une tension
également présente au Canada et dans d’autres pays qui comptent d’importantes populations d’origine chinoise.
«Les diasporas établies chez nous font partie de la solution, et non du problème», affirmerait Turnbull au moment de dévoiler sa stratégie de
contre-ingérence en décembre 2017.
Quelques jours à peine après l’adoption des nouvelles lois, un sondage mené dans la circonscription sydnéenne de Bennelong, où vit la plus grande collectivité d’ascendance chinoise du pays, a révélé que les deux tiers des
électeurs appuyaient la loi contre l’ingérence étrangère. Ces résultats ont mis en lumière la diversité des opinions politiques au sein de la diaspora chinoise. Si certains de ses membres, tel Huang, semblent prêter directement assistance à Beijing dans ses tentatives d’ingérence, d’autres critiquent publiquement l’État chinois, et beaucoup semblent appuyer discrètement l’Australie dans sa volonté de renforcer ses mécanismes de protection élémentaires.
La situation paraissait extraordinaire. Alors que de nombreux pays s’interrogeaient sur la nécessité et les façons de contrer l’influence de la Chine sans nuire à leurs relations économiques avec elle, l’Australie, pays occidental dont les liens avec la Chine sont sans doute plus étroits que ceux de la plupart de ses semblables – et, de surcroît, puissance moyenne –,
choisissait de tenir tête à Beijing.
QUELLES SONT LES CONSÉQUENCES de la nouvelle politique étrangère de Canberra? Des menaces de représailles économiques ont fini
par être formulées, mais c’est la minorité d’origine chinoise d’Australie qui a d’abord fait les frais de l’ire de Beijing, et ce, avant même que les projets
de loi ne soient déposés3.
Quand je couvrais le dossier des droits de la personne à Beijing, j’avais l’habitude de commencer mes journées en allumant mon ordinateur, où les onglets d’une quarantaine de fils de nouvelles et de groupes de discussion étaient déjà ouverts. J’y apprenais souvent l’arrestation d’individus qualifiés de «fauteurs de troubles» en Chine (dissidents politiques, détracteurs du gouvernement), mais nous ne consacrions pas d’article à chacun de ces cas, car ils étaient malheureusement trop fréquents. Au matin du 26 mars 2017, toutefois, j’ai vu qu’un éminent historien australien, Feng Chongyi,
comptait parmi les personnes mystérieusement disparues.
Ayant été informées, on ne sait trop comment, de l’enquête secrète de Garnaut sur l’influence de la Chine en Australie, les autorités chinoises ont enlevé Feng dans le but de la contrecarrer. Pris de panique, des avocats
chinois ont relayé la rumeur de détention sur des groupes WhatsApp dont étaient membres quelques journalistes internationaux et chercheurs en droits de la personne. Feng était un ami de bon nombre d’entre eux.
Plus célèbre universitaire d’origine chinoise d’Australie, détenteur du
statut de résident permanent, Feng aurait été pris au piège dans sa chambre d’hôtel de Guangzhou, dans le sud de la Chine, devant laquelle s’étaient postés plusieurs agents de la police secrète. Il séjournait dans la région pour une recherche de terrain.
Ancien directeur du Département d’études chinoises de l’Université de technologie de Sydney, Feng était non seulement un grand spécialiste des enjeux liés à la répression des avocats et des militants prodémocratie de son pays natal, mais aussi un ardent dénonciateur de l’intimidation de journalistes, de parlementaires et d’autres figures publiques de l’Australie par la Chine.
Dans l’un des groupes de discussion, j’ai constaté qu’un avocat de Beijing, Liu Hao, semblait avoir pris contact avec Feng récemment. Je lui ai aussitôt envoyé un message en mandarin.
Sa réponse ne s’est pas fait attendre: «Vendredi, la police a empêché Feng de prendre un vol en partance pour Sydney à l’aéroport international Baiyun de Guangzhou. Soupçonné de nuire à la sécurité nationale, il n’était pas autorisé à quitter la Chine.»
Puis, le son de ma boîte de réception a retenti à nouveau. À ma grande surprise, le message venait de Feng lui-même, qui répondait à un courriel que j’avais envoyé à son adresse de l’université. Il m’a assuré qu’il était en sécurité, mais qu’on le tenait prisonnier à Guangzhou.
«Je ne sais pas quand je pourrai sortir», a-t-il ajouté sans donner de détails.
Après avoir été cloîtré dans son hôtel pendant un peu plus d’une semaine, Feng a été libéré et s’est envolé pour Sydney. Des observateurs d’expérience trouvaient la situation curieuse: au vu de la singulière et triste histoire de la police secrète chinoise, la détention de l’historien avait été anormalement brève. Contrairement à la CIA des États-Unis et au MI6 du Royaume-Uni, l’équivalent chinois de ces agences d’espionnage qu’est le ministère de la Sécurité de l’État ne dispose ni de porte-parole ni de
mécanisme d’appel permettant à une personne lésée de se plaindre du comportement de ses agents.
De quelle influence le professeur Feng avait-il pu jouer? Des centaines de ses collègues de Chine ont passé des mois en «résidence surveillée dans
un lieu désigné», forme de détention de sinistre réputation où les autorités soutirent des aveux aux prisonniers en les soumettant à la torture psychologique et à un isolement complet. La loi chinoise autorise la police secrète à détenir des suspects jusqu’à six mois avant que ceux-ci ne soient accusés du moindre crime, et ce, sans leur permettre de communiquer avec un avocat ou leur famille. Feng a évité un tel sort. Il n’avait jamais demandé de passeport australien, mais son statut de résident permanent l’a-t-il protégé d’une «disparition» plus longue?
À son retour en Australie, Feng s’est montré avare d’informations auprès des journalistes. J’assimilais sa détention à un interrogatoire visant à le convaincre d’atténuer ses propos critiques sur Beijing. J’ignorais alors qu’il était impliqué dans l’enquête ultrasecrète qui allait bouleverser le cours des relations de l’Australie avec la Chine. Pour le petit groupe qui
cherchait à faire la lumière sur les activités clandestines du PCC en Australie, la détention de Feng, bien que brève, était un signal l’invitant à accélérer la cadence.
Le quotidien The Australian a révélé qu’en mars 2017, soit au moment
même où la police détenait Feng dans une chambre d’hôtel de Guangzhou, le sort de trois prisonniers australiens, détenus pour des crimes liés aux jeux de hasard, était utilisé par d’autres responsables chinois afin de presser le gouvernement Turnbull de ratifier un traité d’extradition avec l’Australie.
Ce sont là certains des enjeux que j’ai en tête lorsque, deux ans plus tard, j’écris à Feng pour l’informer que je m’envole pour Sydney dans l’espoir de le rencontrer. Celui-ci n’a pas encore raconté sa détention à un journaliste.
J’ATTERRIS À SYDNEY EN AVRIL 2019, sonnée par 16 heures de vol et désorientée par le soleil qui irradie ma peau après un long hiver canadien. En me rendant à l’hôtel, je suis aussitôt frappée par la ressemblance du Chinatown avec Hong Kong. J’en profite pour admirer les gratte-ciel
imposants, les casse-croûte ambulants, les boulangeries, les restaurants de dimsums, les rues animées.
L’endroit semble prospère et densément peuplé, au contraire des autres quartiers chinois du monde, qui ne sont plus que des attractions touristiques
sans âme. Selon le recensement de 2016, 487 976 habitants de Sydney (soit près de 11% de la population) se disent d’origine principalement chinoise. Ça fait beaucoup de monde – et explique pourquoi le Chinatown a l’air d’une petite ville de Chine où l’on servirait toutes les principales cuisines régionales chinoises. Je constate aussi la présence de commerces qui répondent aux goûts des jeunes générations, friandes de bubble tea et de desserts. Après un déjeuner de dumplings frits, je saute dans un Uber pour me rendre dans une banlieue quelconque, où Feng m’a invitée à prendre le
thé en compagnie de son ami John Hu.
De l’extérieur, la maison de Feng semble petite et banale, mais, aussitôt à l’intérieur, les meubles en palissandre, les murs ornés de parchemins
calligraphiés et la vue sur une cour arrière luxuriante donnent l’impression d’être dans un jardin d’aristocrates chinois. Le professeur est né dans l’île tropicale de Hainan, province la plus méridionale de Chine, où les gens sont chaleureux et accueillants.
Deux ans après la détention de Feng à Guangzhou, l’enquête australienne sur l’ingérence de Beijing n’est plus un secret. Vêtu d’une ample chemise à rayures et d’un pantalon de toile, le professeur parle ouvertement de son aventure en faisant bouillir de l’eau et en préparant une assiette de châtaignes cuites à la vapeur. Il lance même des blagues sur ses anciens gardiens de prison.
«J’essayais de leur faire peur. Je frappais la table avec mes mains en leur disant: “Vous osez me crier après? Vous avez tous l’âge de mes étudiants! Vous devriez me traiter comme si j’étais votre professeur. Votre chef était mon camarade de classe.”»
Feng raconte que les trois agents venus l’interroger ont alors levé les mains et répondu: «Holà! Ne dérangez pas votre ami. Nous faisons juste notre travail. Ça n’a rien à voir avec votre camarade de classe.»
Feng ne bluffait pas. Il était bel et bien un vieil ami de leur chef, qui dirige le bureau de sécurité publique de la province du Guangdong. Pendant ses études à l’Université Sun-Yat-sen au début des années 1980, il s’était lié d’amitié avec de futurs politiciens et hauts fonctionnaires chinois. C’était une période pleine d’espoir, se souvient-il. Artistes, travailleurs et étudiants de partout en Chine rayonnaient d’enthousiasme face à l’ouverture progressive de leur pays au monde occidental.
Les gardiens lui ont posé des questions sur son implication dans l’enquête australienne sur l’ingérence du PCC et sur ses relations avec Garnaut. Ils ne dissimulaient pas la colère que provoquait chez eux le rôle que Garnaut avait joué dans l’investigation.
Conservant son attitude hautaine et indignée, Feng n’a pas révélé qu’il était un ami proche de Garnaut et qu’il contribuait à son enquête. Par chance, les agents n’ont pas eu recours à la force pour lui arracher des réponses.
«Ce que les gens ne savent pas, c’est qu’il y a encore des modérés et des libéraux au sein du régime communiste chinois. Ils s’efforcent d’empêcher les choses de trop mal tourner», m’explique-t-il.
«Il n’y a rien de plus à raconter. Contrairement à d’autres chercheurs de mon rang, j’étais autorisé à me déplacer librement en Chine pour mener des recherches sur des sujets délicats grâce à la protection de mes contacts.
— Mais plus maintenant! l’interrompt son ami Hu. Tu ferais mieux de ne plus essayer de retourner en Chine.»
Ancien conseiller municipal de la ville de Parramatta, en banlieue ouest de Sydney, Hu a cofondé en 2016 un groupe appelé Australian Values Alliance, qui rassemble des Australiens d’origine chinoise aux idées similaires et s’est donné pour mission de mettre le public en garde contre les tentatives d’ingérence de Beijing dans les affaires de l’État, les associations de citoyens, les médias et le système d’éducation en Australie. Feng est un de ses membres les plus éminents et prend régulièrement la parole dans ses séminaires.
Feng admet qu’il lui faut désormais éviter de se rendre en Chine. Il est maintenant disposé à parler de l’enquête gouvernementale à laquelle il a contribué. «J’écrivais et donnais des cours sur le sujet depuis des années, mais la chance a voulu qu’un ami proche ait l’oreille des plus hautes
sphères du pouvoir, si bien que j’ai pu offrir mon aide», explique-t-il, faisant référence à Garnaut, alors conseiller à la sécurité de Turnbull.
«Nous discutions souvent, Garnaut et moi. Nous organisions des forums pour informer les hauts fonctionnaires australiens sur les activités
d’ingérence de la Chine à l’étranger. […] Bientôt, une communauté solide, déterminée à élaborer de nouvelles lois et à les expliquer aux parlementaires des différents partis pour s’assurer de leur adoption, a émergé au sein du gouvernement.»
Feng est encore émerveillé par la vitesse à laquelle les parlementaires des principaux partis sont parvenus à s’entendre pour appuyer l’importante réforme législative. «La chance était de notre côté, tout se mettait en place», conclut-il. Jamais il n’aurait cru une telle issue possible en Australie.
C’est dans la jeune trentaine, son doctorat en histoire de la Chine contemporaine fraîchement obtenu, que Feng a décidé de s’établir en Australie. Lors d’un échange de recherche au Royaume-Uni en 1989, il avait soutenu à distance le mouvement prodémocratie chinois, si bien que
des préoccupations liées à sa sécurité ont influé sur sa décision.
Une fois installé à Sydney, au début des années 1990, il a constaté qu’il y avait de moins en moins de militants prodémocratie parmi les immigrants chinois. Il ne se formalisait pas du fait que la plupart des gens se tiennent
loin de la politique, mais était désemparé de voir les consulats chinois et leurs alliés dans la communauté devenir de plus en plus intransigeants dans leur volonté d’étouffer les voix dissidentes.
Feng se sentait plutôt isolé. C’est alors qu’il a rencontré des gens
comme Hu et Garnaut.
Selon lui, le PCC n’est pas aussi puissant qu’il en a l’air; il est essentiellement motivé par l’insécurité et la peur.
«Si le Front uni a connu un tel succès dans les dernières décennies, c’est simplement parce que les démocraties ont mal agi en optant pour une politique d’apaisement et de capitulation face au régime chinois», opine-t-il à la fin de notre conversation. «Quand les démocraties parviennent à former de solides alliances contre les opérations agressives du Front uni, [elles] se
révèlent beaucoup plus puissantes que le régime communiste chinois.»
Je me dis qu’il y a du vrai dans ses propos et qu’il ne faut certes pas considérer l’élite chinoise comme un bloc monolithique, mais Feng s’exprime néanmoins depuis une position privilégiée. Son statut de
professeur australien bien connu et ses bons contacts dans les cercles relativement modérés de l’élite chinoise l’ont aidé à éviter une détention de longue durée en Chine.
De nombreux Australiens d’origine chinoise n’ont pas cette chance.
EN 1989, LORS D’UN HOMMAGE du Parlement australien aux victimes du massacre de la place Tian’anmen, le premier ministre Bob Hawke a livré un discours sans fard où, très ému, il racontait à ses concitoyens que des soldats «avaient traversé la place en passant à la baïonnette ou en abattant
quiconque […] était encore en vie».
Les joues ruisselant de larmes, il a annoncé qu’il offrait l’asile aux étudiants chinois qui résidaient en Australie. Dans la foule, des jeunes d’origine chinoise qui tenaient des fleurs blanches et portaient des brassards
noirs (symboles de deuil) pleuraient avec lui.
Hawke n’avait pas consulté ses collègues du conseil des ministres avant de faire cette offre. Son geste sincère allait permettre à 42 000 personnes d’obtenir leur résidence permanente. Certains bénéficiaires parraineraient
des membres de leur famille, si bien que l’Australie gagnerait quelque 100 000 nouveaux résidents au total, dont bon nombre finiraient par acquérir la citoyenneté.
Or, les autorités australiennes n’avaient prévu ni de protéger cette
nouvelle population contre le harcèlement incessant du PCC ni de se prémunir contre le recrutement de nouveaux arrivants susceptibles de jouer le rôle d’alliés patriotes de l’État chinois en Australie. Ces nombreux immigrants de fraîche date, dont bon nombre ne maîtrisaient pas la langue anglaise, faisaient de l’Australie un laboratoire idéal pour Beijing, qui pouvait y expérimenter des techniques visant à s’assurer de la loyauté de la diaspora chinoise. En outre, l’Australie semble ne pas avoir prévu qu’en moins d’une décennie, Beijing s’affranchirait de la honte du massacre de
Tian’anmen pour devenir une puissance économique mondiale. Dans le sillage des ambitieuses réformes libérales de Deng Xiaoping au début des années 1990, les liens économiques entre l’Australie et la Chine s’approfondiraient. Le géant asiatique deviendrait bientôt le plus important partenaire commercial de l’Australie, au point de rendre certaines industries australiennes complètement dépendantes de son marché. La Chine compte aujourd’hui pour plus du tiers des ventes mondiales de la majorité des principaux produits d’exportation de l’Australie. En 2020, par exemple,
cette dernière a expédié plus de 800 millions de tonnes de minerai de fer en Chine, contre environ 100 millions de tonnes dans le reste du monde.
De plus, de nombreux immigrants chinois exploitaient des entreprises qui, souvent, restaient dépendantes de leurs contacts dans la mère patrie,
qu’ils soient actifs dans la vente au détail, la restauration, les médias, l’alimentation, les matières premières ou la fabrication. À mesure que son poids économique augmentait, Beijing acquérait une grande influence tant sur les milieux d’affaires australiens en général que sur les membres de la diaspora chinoise en particulier.
De tous les efforts déployés par la Chine pour étendre son influence au champ politique en Australie, le recours à la stimulation ou à la dissuasion financière donnait souvent les meilleurs résultats. Il arrivait aussi que des agents du Front uni pratiquent le harcèlement direct. Si un média australien de langue chinoise tenait des propos trop critiques au goût de Beijing, par exemple, des fonctionnaires faisaient pression sur les entreprises chinoises qui y achetaient de la publicité pour qu’elles cessent de le faire, ce qui
privait ledit média de fonds précieux.
Le quotidien Vision China Times, fondé par des Sino-Australiens, est apparu sur le radar de Beijing parce qu’il publiait des articles de fond et des analyses critiques sur l’actualité politique en Chine. À ce moment, la
plupart des médias australiens de langue chinoise étaient déjà rentrés dans le rang.
En vue de réduire le Vision China Times au silence, le consulat chinois a commencé, comme il le fait souvent, par intimider ses annonceurs. Or, en
2018 et en 2019, dans un geste inhabituel, ses agents consulaires ont émis au moins huit avertissements à une municipalité de la région de Sydney en intimant celle-ci de rompre ses liens avec le journal. Ce dernier commanditait les célébrations de 2018 du Nouvel An chinois à Georges River, localité de la banlieue sud de Sydney où vit l’une des plus importantes populations d’Australiens d’origine chinoise.
Dans une enquête conjointe de l’émission d’affaires publiques Four Corners et de la chaîne de journaux Fairfax Media, des journalistes ont obtenu de nombreux documents envoyés au conseil municipal par des fonctionnaires du consulat chinois pour protester contre l’implication du journal dans les célébrations du Nouvel An de 2019.
«Nous accordons une grande importance à notre coopération avec le conseil municipal de Georges River, et nous espérons que celui-ci
n’apportera aucun changement à sa politique de soutien au développement des relations Australie-Chine», pouvait-on lire dans l’un des documents.
Le jour même où cette note a été envoyée, le conseil municipal a adopté une motion interdisant la commandite du Vision China Times. Un employé
de la municipalité enverrait par la suite au consulat chinois un courriel confirmant cette capitulation: «Le conseil accorde une grande valeur à sa relation avec le consul général ainsi qu’au développement des relations Australie-Chine», affirmait-il dans ce message obtenu en vertu de la Loi australienne sur l’accès à l’information.
On ne sait trop pourquoi le conseil était si désireux de rester dans les bonnes grâces du consulat chinois. J’ai posé la question à la directrice générale du Vision China Times, Maree Ma. Perplexe elle aussi (en 2018, son journal avait financé les célébrations du Nouvel An dans huit autres localités de la région sans connaître le moindre ennui), elle m’a dit croire que la présence d’un grand nombre de résidents d’origine chinoise à Georges River pourrait avoir joué un rôle dans cette décision. Le conseil
municipal craignait peut-être de fâcher une portion importante de son électorat. À cela s’ajoutaient des enjeux économiques, car le gouvernement chinois est en mesure de limiter le tourisme en Australie et l’inscription d’étudiants chinois dans les établissements australiens.
Or, notent certains observateurs, Georges River n’est qu’une petite localité de 40 kilomètres carrés, noyée dans l’immense agglomération de Sydney. Pourquoi le consulat chinois y accordait-il une telle attention?
J’ai été témoin de cas semblables dans de petites villes du Canada. «Je
suis un gars ordinaire d’une localité rurale où il y a plus de vaches que d’habitants, et j’ai moi-même été ciblé par une opération d’ingérence du PCC à l’étranger», m’a confié Alan Harris, Canadien impliqué en politique
municipale4. Dans les pages d’opinion de mon journal, il raconterait par la suite que, tandis qu’il briguait un siège au conseil municipal de sa ville natale de Clarington, en Ontario, il avait été invité à un «voyage d’amitié» toutes dépenses payées à Xining, en Chine – invitation qu’il avait refusée. Féru d’actualité, il savait que les agents du Front uni avaient recours à des techniques comme les contributions électorales, les voyages gratuits en
Chine et la flatterie pour s’attirer le soutien d’élus locaux un peu partout dans le monde.
«Les élus municipaux sont une cible de choix», indique Stephanie Carvin, professeure de relations internationales à l’Université Carleton
d’Ottawa et ancienne analyste en sécurité nationale au Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS). «Leurs décisions portent souvent sur l’utilisation du sol ou l’éducation. Dans certains cas, un gouvernement étranger jugera beaucoup plus facile de tenter d’exercer son influence à l’échelon municipal.» En outre, si les députés les plus influents d’un Parlement national suivent régulièrement des formations sur la sécurité et ont accès aux séances d’information du renseignement, ce n’est pas le cas des édiles municipaux.
Ce qui rend ces derniers encore plus vulnérables, ajoute le politologue canadien Stewart Prest, c’est qu’ils estiment que leurs rapports avec des pays étrangers sont de nature purement économique. Ils laissent ainsi les enjeux politiques aux ordres supérieurs de gouvernement. Or, en cette
période de grandes tensions diplomatiques, nul ne devrait présumer qu’un
ordre de gouvernement est indigne d’attention 5.
En Australie, les stratégies du Front uni sont beaucoup plus flagrantes,
comme en font foi les paiements en comptant à un sénateur et les notes hostiles du consulat chinois à un conseil municipal du Grand Sydney. Néanmoins, le Canada et l’Australie sont des pays qui se ressemblent beaucoup par leur démographie, leur statut de moyenne puissance, leurs liens étroits avec les États-Unis et leur accueil d’immigrants chinois dans la foulée du massacre de Tian’anmen.
Je me suis demandé si l’État chinois se montrait plus agressif envers l’Australie simplement parce qu’elle est située dans sa propre arrière-cour d’Asie-Pacifique et qu’il la considère comme une moyenne puissance occidentale relativement faible. Dans un essai intitulé Silent Invasion: China’s Influence in Australia et sa suite axée sur les tendances internationales, Hidden Hand: Exposing How the Chinese Communist Party is Reshaping the World coécrits avec Mareike Ohlberg, le professeur d’éthique publique à l’Université Charles Sturt de Canberra Clive Hamilton
énumère de nombreuses situations où le Front uni a pris pour cible des
conseils municipaux d’Australie 6.
Dans une conférence donnée en 2018, Hamilton a émis une hypothèse
selon laquelle le PCC percevrait l’Australie comme le «maillon faible» des alliés des États-Unis, mais aussi, celle-ci étant un pays occidental situé aux portes de l’Asie, comme «un précieux trophée de sa campagne visant à imposer sa domination stratégique sur la région Asie-Pacifique». Qui plus est, le pays comporte une importante population d’origine chinoise, que Beijing considère comme une menace potentielle. C’est pourquoi, comme l’affirmait Hamilton, il a «subi toute la puissance des opérations d’influence
et d’ingérence du PCC 7».
LES ACTIVITÉS DU FRONT UNI à l’étranger sont aussi marquées par l’héritage émotionnel du «siècle d’humiliation» infligé à une Chine vulnérable par les puissances impériales occidentales. Comme nous l’avons
vu dans le chapitre 2, les étrangers d’origine chinoise sont jugés particulièrement influents par Beijing dès lors qu’ils tiennent des propos critiques sur le gouvernement chinois.
Beijing peut aller très loin pour tenter de contrôler la diaspora chinoise et de recruter des immigrants en vue de courtiser des élus étrangers. En fait foi l’histoire d’un vaillant étudiant chinois en Australie.
J’ai rendez-vous avec l’étudiant, dont le prénom commence par la lettre H., à Canberra. Pour m’orienter dans cette ville aux rues bien ordonnées et nichées dans des collines verdoyantes, je fais d’abord une randonnée. Je me dirige ensuite vers le campus soigneusement entretenu de l’Université nationale d’Australie.
Les Chinois représentent environ le tiers des étudiants internationaux en Australie. Or, leur apport à l’économie nationale dépasse de loin cette proportion, car ils fréquentent des universités prestigieuses et habitent des logements coûteux. Dans l’ensemble, les étudiants internationaux injectent 35 milliards de dollars australiens par an dans l’économie du pays.
Dans la presse australienne, rares sont les articles qui présentent le point de vue des étudiants en profondeur. La rédaction de l’édition australienne
du quotidien The Guardian dit avoir passé dix mois à tenter d’interviewer des étudiants internationaux venus de Chine. Certains d’entre eux refusaient de parler parce qu’ils estimaient faire l’objet d’une couverture médiatique hostile, tandis que d’autres s’inquiétaient des conséquences qu’ils pourraient subir à leur retour dans leur pays s’ils exprimaient ouvertement leur opinion. Ces réticences, en partie attribuables à la crainte de répercussions, indiquent que les opinions des étudiants sont plus diverses et plus complexes que ce que laissent supposer les images de jeunes agitant le
drapeau chinois dans les manifestations patriotiques en Australie ou les histoires d’étudiants réclamant le congédiement de professeurs qui offrent un enseignement sur Taïwan.
H. et moi nous asseyons à la terrasse d’un petit café, en face de la
librairie de l’université. Venu de Shanghai, cet étudiant de quatrième année est tout sourire et ne montre aucun signe de la vigilance à laquelle je me serais attendue de sa part. Paraissant plus jeune que son âge, il a l’air d’une version sérieuse de Daniel Radcliffe dans l’un des premiers Harry Potter. Avec son sac de messager chargé de manuels, il prend de toute évidence ses études en liberal arts dans un établissement aussi prestigieux très au sérieux.
«Pendant la première année de mon programme, j’ai fait un échange en Italie, dont j’ai appris la langue. Je me suis dit que, si je pouvais discuter avec mes amis en italien, pourquoi ne pourrais-je pas parler ma propre langue, le shanghaïen? J’ai trouvé là une raison d’étudier le shanghaïen et de me demander pourquoi, quand j’étais petit, on nous encourageait à parler
seulement le mandarin et à oublier notre langue maternelle», me raconte-t-il.
En 2014, l’Administration générale de la presse, de l’édition, de la radiodiffusion, du cinéma et de la télévision de Chine a émis une directive
enjoignant la télévision et la radio de ne diffuser leurs émissions qu’en mandarin standard, langue officielle du pays, et d’éviter tout dialecte régional et toute langue étrangère. La décision s’inscrivait dans une campagne générale de répression des minorités lancée à l’initiative de Xi Jinping.
Fiers de leur culture et de leur langue distinctes, des citoyens de Shanghai ont pris des risques en exprimant l’indignation que leur inspirait cette politique, mais bon nombre de leurs commentaires ont été effacés des médias sociaux. Si Beijing est depuis longtemps le cœur politique du pays,
les Shanghaïens s’enorgueillissent de la réputation de leur ville, qui est en revanche la mégapole la plus branchée, la plus avant-gardiste et la plus cosmopolite de Chine. Après tout, c’est à Shanghai que les premières
automobiles du pays ont été conduites et qu’au début du XXe siècle, de célèbres écrivains et penseurs comme Lu Xun ont inauguré une littérature moderne et réaliste qui cultivait un commentaire social mordant.
«Par crainte que des identités locales fortes ne menacent son autorité, le gouvernement central […] réprime les dialectes régionaux et les coutumes locales dont la Chine regorge», indique un reportage du New York Times qui donne la parole à des détracteurs. L’article cite plusieurs commentateurs shanghaïens qui comparent la directive linguistique à un «avis de décès» et
jugent que les langues régionales sont «menacées d’extinction».
À cette époque, H. s’affairait à terminer ses études secondaires à Shanghai et n’avait pas accès aux publications occidentales. Il n’était pas au courant du tumulte que provoquait la directive de l’État. Plus tard cette
année-là, toutefois, alors qu’il séjournait en Europe pour un échange étudiant, il s’est familiarisé avec la situation politique de l’Espagne, où des contestataires réclamaient l’indépendance de la Catalogne. Des images de la garde civile espagnole en train de battre des manifestants l’ont profondément ému.
Ne sachant pas trop s’il était d’accord avec les protestataires catalans, il s’est néanmoins demandé s’il existait des mouvements similaires en Chine. Il a donc entrepris une recherche sur internet – un internet libre d’accès, nouveauté pour un jeune homme qui avait grandi derrière le Bouclier d’or. C’est ainsi qu’il a découvert des écrivains chinois censurés depuis longtemps dans son pays natal.
H. cite l’auteur et ancien prisonnier politique Liao Yiwu, maintenant établi à Berlin: «Je rêve de voir la Chine scindée en une dizaine de pays
distincts. Car la Chine telle qu’elle existe aujourd’hui représente une
menace pour le monde entier 8.»
J’étouffe un cri, médusée de l’entendre aborder ces sujets avec une
journaliste étrangère. Au fil de notre discussion, j’en viens à me dire que H. incarne le stéréotype de l’étudiant idéaliste et enthousiaste, avide de débattre de théories politiques en tous genres. Tenus par un ressortissant d’un pays libre, ces propos n’auraient rien d’extraordinaire, mais, émanant d’un citoyen chinois dont la famille vit toujours à Shanghai, leur idéalisme est plutôt alarmant.
Même Liao Yiwu ne semblait pas prendre au sérieux l’idée de morceler la Chine en dix États indépendants. Son commentaire, livré à un journaliste de l’Agence France-Presse, était axé sur le fait qu’il considère la Chine de Xi comme irrécupérable; il ne portait pas sur les détails d’une hypothétique partition du pays.
En 2016, l’intérêt de H. pour le potentiel d’indépendance de Shanghai s’était mué en véritable passion. Pour partager ses opinions, le jeune homme a créé une page Facebook anonyme, qui finirait par compter plusieurs centaines d’abonnés. Lors d’un séjour dans sa ville natale cet été-là, il s’est rendu sur la promenade du Bund, qui fait face au panorama
futuriste du district de Pudong. Pointant son objectif sur la foule de touristes, il a énuméré à voix basse les raisons pour lesquelles Beijing devrait envisager de laisser Shanghai devenir un État distinct. Exprimer son opinion en terre chinoise lui a procuré toute une sensation!
Quelques jours plus tard, il rentrait à Canberra pour la reprise de ses cours et partageait sa vidéo sur Facebook – sans conséquences fâcheuses. Par la suite, toutefois, il tirerait la conclusion suivante: «Ils ont sans doute remarqué la vidéo et se sont mis à me surveiller pour voir si je ferais autre chose.»
En janvier 2018, H. s’est à nouveau rendu chez lui pour les vacances hivernales. Cette fois, il est allé plus loin en peignant des slogans pour l’indépendance de Shanghai à la bombe aérosol, à deux rues de l’appartement de ses parents. «Il neigeait et il faisait assez noir. J’avais vérifié qu’il n’y avait pas de caméras de surveillance», se souvient-il.
«J’ignore comment ils m’ont trouvé. Peut-être savaient-ils que j’avais fait cette vidéo, que je séjournais chez mes parents et que le graffiti était près de la maison.»
Ce soir-là, des agents de police se sont présentés chez ses parents et ont
terrorisé toute la maisonnée. Ils l’ont emmené.
À cette étape de son récit, H. est toujours aussi enjoué, comme s’il me racontait une grande aventure.
«J’ai dépensé beaucoup d’énergie pour essayer de convaincre les policiers de me laisser partir», poursuit-il.
Au commissariat du quartier, des gens de toutes conditions étaient détenus temporairement. Aucun ne semblait dangereux; tous semblaient s’ennuyer ferme.
«Patiemment, me présentant la situation comme si j’étais un enfant, les agents m’ont expliqué que je ne défendais pas simplement la démocratie, que j’avais écrit des messages séparatistes, que c’était grave. J’ai compris qu’ils voulaient me mettre en garde. Ce ne sont pas de mauvais bougres, juste des agents de la police locale; dans un pays communiste, il y a des règles politiques à suivre.»
Au bout de 10 jours, ils l’ont laissé partir en lui faisant promettre de ne plus troubler l’ordre public.
H. ne publie plus rien sur sa page Facebook, mais il n’a pas changé d’idée pour autant. «Il est raisonnable de parler d’indépendance. C’est une option légitime. Même si on ne la réalisera pas avant dix ou même vingt ans, il est correct d’affirmer qu’on souhaite protéger sa culture.»
Au moins fait-il preuve de circonspection auprès de ses camarades de classe. Selon lui, certains d’entre eux pourraient comprendre ses opinions politiques, notamment ceux qui viennent de Shanghai ou de Guangdong (où l’on parle cantonais), mais la plupart semblent fidèles au gouvernement du PCC et sont fiers de la montée en puissance de la Chine dans l’économie mondiale.
H. est membre d’un vaste groupe WeChat où des étudiants critiquent le discours des médias australiens sur les activités du Front uni. Quand un
restaurant s’est orné d’une affiche soutenant l’indépendance du Tibet, des membres du groupe se sont engagés à le boycotter.
Il me montre leurs messages sur son téléphone en haussant les épaules: «Je ne sais pas pourquoi ils agissent ainsi. Leur milieu familial est sans
doute différent du mien. Ils pensent que le PCC les a enrichis.»
Au terme de ses études, il espère trouver un emploi en Australie, où il entend rester le plus longtemps possible. Il ne veut pas rentrer à Shanghai tout de suite, préférant attendre que la Chine soit devenue «plus stable et
plus pacifique».
Au moment de lui dire au revoir, je contreviens aux normes journalistiques en le pressant de faire attention. En fait, quand je lui demande s’il souhaite que je taise son nom, il hausse encore les épaules en
disant ignorer si l’interview aura des conséquences. Je lui réponds que je pécherai par excès de prudence en n’écrivant que l’initiale de son prénom.
Comme je m’y attendais, H. est un cas à part. Ce jour-là, j’approcherai de nombreux autres étudiants sur le campus, et aucun d’entre eux
n’acceptera de me parler, même sous le couvert de l’anonymat.
La page Facebook de H. comptait plusieurs centaines d’abonnés, ce qui n’est pas rien, mais les gens qui visionnaient ses vidéos n’étaient pas nécessairement d’accord avec lui. En défendant ses points de vue
minoritaires, H. représentait-il une menace sérieuse pour le gouvernement chinois? J’imagine que le révolutionnaire Sun Yat-sen affichait le même idéalisme juvénile à l’époque où, étudiant à Hawaï, il entretenait le rêve inaccessible de renverser la dynastie Qing. Un rêve qu’il finirait par réaliser.
MALGRÉ LES NOUVELLES LOIS que l’Australie a adoptées pour se prémunir de l’ingérence étrangère, la persistance du harcèlement d’Australiens d’origine chinoise ou autre montre que la lutte contre l’influence de Beijing est loin d’être terminée.
«J’ai l’impression que nous n’avons pas su protéger un grand nombre de gens venus s’établir dans notre pays. En partie à cause des libertés dont nous jouissons, nous sommes restés aveugles aux méthodes employées par Beijing pour imposer sa volonté à des personnes qui vivent ici», m’explique
le député Hastie. Selon lui, le gouvernement devrait entreprendre une évaluation rigoureuse des moyens dont il dispose pour empêcher l’État chinois de harceler des résidents de l’Australie et de répandre ses fausses nouvelles et sa propagande dans le pays (notamment par l’entremise de l’appli WeChat).
Hastie est d’avis que l’Australie est encore vulnérable: «Notre économie est fortement intégrée à celle de la Chine, qui ne manque pas de leviers à utiliser contre nous. C’est là notre grand défi», conclut-il.
Écrivaine, chercheuse et ex-journaliste du New York Times et de l’Australian Broadcasting Corporation (ABC News), Vicky Xu dit avoir subi les formes de menaces et d’intimidation qui sont le lot quotidien de bien des gens dans son domaine. Elle croit cependant que c’est son origine chinoise qui lui a valu une quantité exceptionnelle de vitriol de la part des médias d’État chinois et des essaims de trolls qui la qualifient de «démon féminin». Un éditorial du journal d’État China Daily présente sa situation comme suit: «Même si elle est une Chinoise, elle persiste à critiquer la
Chine. La divulgation de ses données personnelles et l’atteinte à sa réputation sont tout à fait méritées.» Ayant mené de nombreuses recherches sur le Xinjiang et la situation des Ouïghours, qu’elle commente régulièrement dans les médias, Xu s’est attiré la colère des organes de sécurité de l’État chinois. À maintes reprises, des agents du renseignement ont pressé ses parents et amis qui vivent en Chine de la convaincre de
mettre un terme à son travail9.
Or, ce que nombre de gens ignorent, m’explique Xu, c’est que les personnes d’ascendance chinoise établies en Australie subissent de la discrimination de la part de concitoyens australiens, ce qui compromet leur sécurité et leur sentiment d’appartenance.
Les gens comme Xu, qui possèdent une expertise inestimable sur la Chine (laquelle inclut des compétences linguistiques), sont sous-représentés dans la fonction publique australienne. Bien que 1,2 million d’Australiens soient d’origine chinoise (soit 5,6% de la population) et que 3,7% d’entre eux parlent une langue chinoise à domicile, seuls 2,6% des fonctionnaires étaient issus de cette communauté en 2019, indique une analyse de données
effectuée par le Lowy Institute.
«Parfois, nos expériences vécues ou notre bagage culturel ne sont pas reconnus à leur juste valeur, voire sont considérées comme un inconvénient par les dirigeants des salles de presse et des médias d’Australie, déplore Xu.
Si un homme blanc couvre un sujet similaire, il sera jugé plus digne de confiance et plus objectif. Ce qui nous rend la vie difficile. En plus de faire face à la pression de la Chine […], nous inspirons la méfiance en Australie.»
Xu affirme que le racisme est profondément enraciné en Australie et ailleurs en Occident, et que sa disparition est peu probable à court terme. Les gouvernements occidentaux pourraient en faire beaucoup plus pour engager le dialogue avec leurs citoyens d’origine chinoise, juge-t-elle. Par exemple, ils pourraient soutenir leur avancement professionnel dans la fonction publique et mettre en place des programmes en différentes langues afin de venir en aide aux personnes ciblées par Beijing ou dont les parents font l’objet de harcèlement.
EN AUSTRALIE COMME AILLEURS, un nombre croissant de personnes qui ne sont pas d’origine chinoise ont l’impression qu’il est dangereux pour elles de commenter publiquement les activités de Beijing. Parmi elles figure John Garnaut, qui a dirigé l’enquête secrète du gouvernement australien sur l’ingérence étrangère. Avant notre première rencontre, nous avions correspondu par courriel. Par la suite, nous avons été panélistes dans plusieurs colloques organisés par des groupes de réflexion dans les salles de bal d’hôtels de Sydney et de Canberra, ainsi que dans le spacieux espace de
travail partagé d’un gratte-ciel de Melbourne. Chaque fois, j’étais un peu intimidée de me retrouver sur scène en compagnie de cet éminent journaliste qui a joué un rôle déterminant dans l’élaboration de la nouvelle politique chinoise de l’Australie. Or, même si Garnaut livrait ses commentaires avec mesure et éloquence – et lançait même une blague à l’occasion –, il était évident que quelque chose pesait sur lui. Si son ami Feng Chongyi avait pu faire jouer ses contacts pour être libéré de l’hôtel où on le tenait prisonnier, un autre proche de Garnaut n’avait pas eu cette chance.
Ancien diplomate du ministère des Affaires étrangères de Chine devenu par la suite citoyen australien et détracteur démocrate du régime communiste chinois, l’auteur Yang Hengjun a été arrêté en janvier 2019 lors d’un séjour à Guangzhou, ville où Feng avait été détenu. Pendant que son
épouse, désemparée, s’interrogeait sur les raisons de sa disparition, Yang a été accusé d’espionnage. La police chinoise n’a donné aucune précision, et rien ne laissait présager la tenue d’un procès.
L’année précédente, Yang avait été interpellé et interrogé à Sydney par
des agents chinois alors qu’il se rendait à un rendez-vous avec Garnaut, ont rapporté des journalistes australiens. À la suite de l’arrestation de son ami, Garnaut a déclaré à ABC News que les agents étaient avides d’apprendre ce que Yang savait de l’enquête du gouvernement australien sur l’ingérence de Beijing: «[Ils avaient interrogé Yang] à mon sujet, sur la nature de notre
relation, sur ce que je faisais, sur ce à quoi je travaillais10.»
Lors de notre colloque, le cas de Yang était encore d’actualité, mais Garnaut ne semblait pas vouloir en parler, si bien que j’ai moi-même abordé le sujet. J’ai voulu rappeler à l’auditoire que, pour les minorités d’Australie, toute prise de parole a des conséquences bien réelles. Le racisme et la xénophobie sont bien ancrés en Australie et ailleurs. Combinés aux
pressions du Front uni, ils compliquent singulièrement la vie des personnes d’origine asiatique et leur procurent un sentiment d’insécurité lorsqu’elles participent au débat public. Une fois l’atelier terminé, Garnaut m’a remerciée pour mes commentaires. Il m’a donné quelques conseils de recherche pour mon livre, mais a refusé de m’accorder une interview en bonne et due forme. Il avait conseillé à son ami de ne pas se rendre en Chine. De toute évidence, Garnaut et les membres de sa famille subissaient des pressions dont j’ignorais la nature.
Au terme de ces quelques semaines de reportage en Australie, j’étais animée d’un profond respect pour les nombreuses personnes que j’y ai rencontrées, lesquelles ne ménagent aucun effort pour en apprendre davantage sur la Chine. Mais j’éprouvais aussi un sentiment de déception et de crainte face au harcèlement des chercheurs et au peu de perspectives offertes aux minorités.
TOUT AU LONG DE LA PANDÉMIE de COVID-19, la Chine a intensifié ses menaces économiques et ses tactiques de coercition contre l’Australie. En observant la situation de loin, je me suis demandé pendant combien de temps encore l’establishment politique australien pourrait maintenir sa quasi-unité face à Beijing.
En 2020, la Chine a suspendu ses importations de bœuf et de coton, imposé un tarif douanier de 80% sur l’orge australienne et ordonné à ses étudiants et à ses touristes de ne pas séjourner en Australie. Des fonctionnaires ont aussi ouvert une enquête sur le vin australien, affirmant que les vinificateurs faisaient du dumping afin de couper l’herbe sous le pied de leurs concurrents chinois – affirmations que les producteurs ont niées avec véhémence.
Le ministère chinois des Affaires étrangères a même été vivement réprimandé pour avoir publié sur Twitter une image de synthèse destinée à critiquer les forces armées australiennes. Après que Zhao Lijian, directeur adjoint du département de l’information de ce ministère, eut partagé l’image
numérique d’un soldat australien tenant un couteau à la gorge d’un enfant afghan, le premier ministre Scott Morrison a demandé à Beijing de
présenter des excuses pour ce «tweet répugnant 11». Morrison rentrait tout juste du Japon, où il venait de signer un accord de principe avec son homologue Yoshihide Suga en vue de conclure un pacte de défense mutuelle.
Dans un éditorial enflammé, le journal d’État China Daily a pressé le gouvernement de Canberra de «réaliser qu’il n’obtiendra rien des États-Unis en échange de sa complicité dans leurs stratagèmes. L’Australie paiera le prix fort pour cette erreur de jugement.»
Lors d’une réunion tenue le 17 novembre 2020 dans un hôtel de Canberra, un responsable de l’ambassade chinoise a déclaré au journaliste australien Jonathan Kearsley, de Nine News: «La Chine est en colère. Si vous faites de la Chine l’ennemie, elle sera l’ennemie.» Selon Kearsley, l’ambassade n’avait jamais reconnu aussi explicitement la tangente «toxique» que prenaient les relations entre les deux pays.
Canberra a manifesté publiquement son intention de diversifier ses relations économiques afin de réduire sa dépendance excessive à la Chine, mais la pandémie de COVID-19 est venue paralyser ses efforts. En novembre 2020, l’Australie et 14 autres pays, dont la Chine, ont signé un
traité de libre-échange, le Partenariat économique régional global, qui englobe une grande partie de la région Asie-Pacifique. L’accord avait été proposé dès 2012 en vue de créer l’une des plus vastes zones de libre-échange du monde et d’éliminer de nombreux tarifs douaniers sur les biens échangés entre ses membres. On ne sait trop si ce partenariat va renforcer la position et l’influence de Beijing dans la région ou s’il va aplanir les conflits territoriaux en mer de Chine méridionale.
Quelques jours après la conclusion de l’accord, la Chine s’est déchaînée contre l’Australie après avoir présenté une liste de 14 doléances. Elle reprochait entre autres à Canberra d’avoir réclamé la tenue d’une enquête indépendante sur les origines de la COVID-19, empêché Huawei de participer à la mise en place du réseau 5G en Australie et dénoncé les
violations des droits de la personne commises par Beijing à Hong Kong et au Xinjiang.
Si certains observateurs, dont l’économiste spécialisé en politiques publiques et collaborateur à l’Australian Financial Review Percy Allan,
soutiennent que le gouvernement australien s’est attiré l’hostilité de la Chine en ne cessant de la critiquer, d’autres, comme Natasha Kassam, directrice du programme de recherche sur l’opinion publique au Lowy Institute, soulignent que les décisions de Canberra à l’égard de la Chine tendent à bénéficier d’une large approbation. Celles-ci incluent son appel à la tenue d’une enquête indépendante sur les origines de la COVID-19, proposition qui a fini par être avalisée par un nombre record de 137 pays lors de l’Assemblée mondiale de la santé de mai 2020.
J’ai écrit à l’auteur de Silent Invasion, Clive Hamilton, pour lui demander si son analyse de la façon dont Beijing perçoit la position de Canberra a changé à la lumière des événements récents. Le PCC considère-t-il toujours l’Australie comme un «maillon faible» du monde occidental?
«Beijing a cru pouvoir tirer parti de la dépendance commerciale de l’Australie à la Chine et de son réseau de sympathisants dans l’élite australienne pour amener le pays à prendre ses distances avec les États-Unis et le transformer en État complaisant», m’a-t-il répondu par courriel. «Son
extraordinaire campagne de représailles économiques contre l’Australie, en 2020, visait à faire monter la pression en faisant étalage de sa force et de sa volonté d’y recourir. Mais Beijing avait sous-estimé l’Australie. […] Les Australiens ont fortement réagi aux actes d’intimidation de Beijing. Aujourd’hui, le monde occidental se range derrière Canberra en présentant l’Australie comme un modèle de résistance aux stratégies d’intimidation de la Chine.»
Certains observateurs ne sont pas aussi optimistes. «Je pense que nous attendons tous de voir quelle direction va prendre [le président des États-Unis] Joe Biden», me confie Geoff Wade, historien et analyste politique établi à Canberra. En cette période d’incertitude économique, ajoute-t-il, les dirigeants australiens se heurtent à l’opposition de groupes de gens
d’affaires qui prônent le rétablissement de relations amicales avec Beijing afin de maintenir leurs débouchés économiques. D’autres estiment certes qu’il est important de résister à la volonté de Beijing de soumettre l’Australie par l’intimidation, mais réclament un meilleur soutien du gouvernement pour diversifier leurs marchés d’exportation. «Les agriculteurs souhaitent s’associer au gouvernement pour trouver des occasions de développer des marchés existants comme la Corée du Sud et le Japon, et de nouveaux marchés en pleine croissance, comme l’Indonésie et
l’Inde», a déclaré Fiona Simpson, présidente de la Fédération nationale des agriculteurs, en janvier 2021.
Selon une analyse de Bloomberg News, la salve d’attaques de Beijing contre l’Australie avait pour but de dissuader le Canada, l’Union
européenne et le Japon, entre autres, de se rallier aux États-Unis dans leurs efforts visant à contrer la montée en puissance de la Chine. «Les dirigeants du PCC considèrent le gouvernement Morrison comme un de leurs plus virulents détracteurs… et comme une cible facile: la Chine compte pour environ 35% du commerce extérieur total de l’Australie, suivie par le Japon, avec lequel les échanges sont trois fois moins importants;
l’Australie, elle, ne compte que pour moins de 4% du commerce extérieur
de la Chine», conclut Bloomberg News12.
Mais les relations de l’Australie avec les États-Unis, traditionnellement
solides, pourraient se renforcer sous l’administration Biden, juge Andrew Hastie. Il est cependant trop tôt pour présumer de la nature du soutien que les Américains pourraient offrir à leur allié si Beijing persiste à tenter d’intimider des Australiens pour faire passer son message aux autres puissances moyennes.
Les Australiens d’origine chinoise ont été les principales victimes de ces tensions diplomatiques de plus en plus vives et de la recherche de boucs émissaires pour la pandémie. C’est à cette tendance inquiétante que les dirigeants devraient s’attaquer en priorité. Selon un sondage mené en 2021 par le Lowy Institute, près d’un Sino-Australien sur cinq a subi des menaces ou une agression physique en raison de ses origines au cours de l’année précédente. La majorité des personnes touchées affirment que la pandémie
et l’état des relations Australie-Chine ont contribué à leur triste sort 13.
OceanofPDF.com