La Chine et le nouveau désordre mondial

Joanna Chiu · Chapitre 6 sur 17

Pages du PDF

La Chine et le nouveau désordre mondial

Deuxième partie: Les puissances moyennes

DEUXIÈME PARTIE

 

 

LES PUISSANCES MOYENNES

 

OceanofPDF.com

3

 

LE CANADA

 

La diplomatie de la menace de mort

 

Chère Joanna Chiu,

 

Je m’appelle [Dan]. Je suis originaire de Chine. Je viens tout juste

d’obtenir mon diplôme [d’une université québécoise]. J’ai hésité

toute la nuit avant de me décider à vous écrire ce courriel. […]

J’habite au Canada, mais je vis dans la crainte du

gouvernement chinois.

 

Dan (dont j’ai changé le nom pour protéger son anonymat) est originaire d’une province pittoresque et relativement tranquille du sud-ouest de la Chine. Après avoir étudié l’anglais assidûment, il était fou de joie quand il a appris qu’une grande université canadienne acceptait sa demande d’admission à la Faculté de droit.

Environ un mois avant le début de la session d’automne 2017, alors qu’il est encore en Chine, l’université lui fait parvenir son dossier d’étudiant, qui inclut un accès au réseau privé virtuel (VPN) de l’établissement. Pour la première fois de sa vie, grâce à cet outil, Dan

pourra contourner le «Bouclier d’or» de la Chine et bénéficier d’un accès non censuré à internet.

Curieux, ce jeune homme de 21 ans se dit qu’il pourrait jeter un coup d’œil aux sites de médias sociaux étrangers, entrer en contact avec de futurs

camarades de classe et se familiariser avec l’actualité internationale. Ce faisant, il ne paraîtrait pas trop dépassé par les événements à son arrivée au Canada, où se trouvent environ 140 000 étudiants chinois cette année-là.

N’ayant pas encore quitté la Chine, il décide de prendre quelques précautions élémentaires. Il s’inscrit à Twitter sous un faux nom et une fausse adresse, indiquant même qu’il est de sexe féminin.

À son grand étonnement, la plateforme compte déjà de nombreux utilisateurs sinophones. Un vaste réseau de blogueurs, d’artistes, de journalistes indépendants et d’intellectuels y discutent de politique chinoise à un niveau dont il n’a jamais été témoin.

Une fois arrivé au Canada, alors qu’il s’adapte à sa nouvelle ville et à sa nouvelle université, Dan continue à fréquenter Twitter depuis sa chambre d’étudiant. Trop nerveux pour prendre part à la moindre discussion, il ne retransmet que trois tweets, soit la nouvelle du décès du prix Nobel et militant prodémocratie chinois Liu Xiaobo, une vidéo satirique sur le

président Xi Jinping et un tableau dénonçant les degrés de corruption du gouvernement chinois.

N’ayant que deux abonnés, il ne fait pas de vagues, mais le fait de partager ces publications lui donne tout de même des frissons. Pendant ses

études de premier cycle, il lui arrivait parfois de discuter des différents systèmes politiques dans le monde, et le problème de la corruption aux échelons inférieurs du gouvernement n’était pas un sujet entièrement tabou. Mais pratiquement tous les Chinois savent qu’il est strictement interdit de soutenir publiquement des dissidents bien connus ou de faire la satire des hauts dirigeants.

Les mois s’écoulent. Très occupé, Dan n’a pas le temps de poursuivre son exploration des médias sociaux. Il ne s’implique dans aucune activité politique sur le campus, consacrant toutes ses énergies à l’étude du système judiciaire canadien dans l’espoir de s’établir au pays et d’y travailler un jour.

Un jour, son père l’appelle au téléphone, manifestement tourmenté: «Fiston, as-tu dit quelque chose sur internet à propos du gouvernement chinois? Le bureau de sécurité publique a appelé deux fois.»

Les bureaux de sécurité publique chinois sont des postes de police qui supervisent certains dossiers d’ordre migratoire. Il leur arrive de collaborer

avec le Département du travail du Front uni pour garder à l’œil des ressortissants chinois à l’étranger, quoique le ministère de la Sécurité de l’État se charge généralement des figures connues.

L’année précédente, soit en 2016, le Parti communiste chinois (PCC) a

doté le Département du travail du Front uni d’une nouvelle agence chargée de veiller à ce que certains professionnels et les étudiants chinois de retour de l’étranger agissent en conformité avec ses objectifs.

Lors de l’annonce de la création de la nouvelle unité, appelée Agence

du travail des nouvelles classes sociales, la présidente du Front uni, Sun Chunlan, a déclaré que celle-ci avait pour cible les professionnels salariés d’entreprises privées de propriété étrangère, les employés des ONG (avocats et comptables compris), les spécialistes des «nouveaux médias» (qui travaillent pour des sources d’information en ligne) et les étudiants chinois de retour au pays après un séjour à l’étranger. «Les nouvelles classes sociales sont très mobiles, dispersées, intellectuellement actives et diversifiées dans leurs idées. […] [Elles] sont à la fois la nouvelle priorité et

un aspect novateur du travail du Front uni. Si le travail est bien fait, elles

pourront en devenir un point fort», a-t-elle écrit 1.

Le Front uni cherche à transformer des menaces potentielles en atouts.

En sa qualité d’étudiant dans une université canadienne et de futur avocat, Dan est une cible idéale. L’objectif consiste à le contraindre à devenir un défenseur de la mère patrie plutôt qu’un de ses détracteurs. Aux yeux des autorités chinoises, la «diversité» et l’«activité» intellectuelle sont des qualités – à condition que les gens qui les possèdent ne développent pas un regard critique sur le Parti.

Peu après l’appel de son père, Dan est contacté par un policier sur l’appli de messagerie WeChat. Il n’a pas accepté de nouvelle demande d’amitié, mais l’agent a quand même pu lui envoyer des messages et lui téléphoner.

«Je lui ai dit qu’il y avait sans doute erreur sur la personne», me raconte-t-il en 2019 lors d’un appel vidéo. Le courriel qu’il m’a envoyé quelques jours auparavant contient une chronologie des événements accompagnée de captures d’écran et d’enregistrements audio de ses

conversations avec l’agent de la sécurité publique. Son souci du détail m’impressionne.

Pendant notre appel vidéo, je vois derrière lui le vaste atrium d’une bibliothèque dotée de fenêtres allant du plancher au plafond.

Impeccablement vêtu d’un polo blanc, Dan parle un anglais précis, presque parfait. «La police m’a dit que le ministère de la Sécurité de l’État m’avait suivi à l’aide de mon adresse IP et sait où j’habite au Canada. Il a la preuve que le compte Twitter est le mien», m’explique-t-il en chuchotant. La police ne l’a jamais informé de ce qu’on lui reproche exactement. Aurait-il contrevenu à quelque règlement chinois encadrant internet? Ou commis un crime?

Fort de ses connaissances acquises à la Faculté de droit, Dan a subtilement tenté de soutirer de l’information au policier en prenant soin de ne pas admettre avoir commis quoi que ce soit. Mais celui-ci ne lui a offert qu’une réponse sibylline, faisant mention d’une enquête «classifiée», et a ordonné au jeune homme de supprimer les messages offensants.

Le policier n’a jamais élevé la voix, mais son ton est devenu plus sévère à mesure que la conversation se poursuivait. Quand Dan lui a demandé ce qui lui arriverait s’il refusait d’admettre que le compte Twitter incriminé était le sien, l’agent lui a répondu, en mandarin: «Tu auras des ennuis.»

«Ennuis» est un euphémisme bien connu en Chine pour désigner la persécution exercée par l’État. Celle-ci peut prendre la forme de visites ou d’appels répétés, de refus d’embauche et d’assignations à domicile. Pour réduire au silence les dissidents qui séjournent à l’étranger, les autorités ont

aussi l’habitude de menacer leurs parents. Dans un rapport sur la question publié par l’ONG Human Rights Watch, un consultant en technologie de Vancouver explique: «Si je critique [le PCC] publiquement, mes parents risquent de perdre toutes leurs prestations de retraite et leur assurance

maladie 2.»

«À vrai dire, je suis terrorisé», me confie Dan en chuchotant pour s’assurer que les étudiants présents dans la bibliothèque ne l’entendent pas.

Dan a raconté son histoire à un de ses professeurs, qui s’est alarmé de l’appel de menaces et l’a pressé de rapporter celui-ci à la police locale. Or,

quand l’étudiant s’est présenté au poste avec tous ses dossiers, les policiers lui ont répondu qu’ils ne pouvaient rien faire à propos de faits qui se déroulent en Chine.

«Vous pouvez effacer les messages, mais vous n’êtes pas obligé de le

faire», a ajouté un agent en haussant les épaules.

Là n’était pas la question; Dan sait bien qu’il jouit de la liberté d’expression en territoire canadien. Toutefois, même s’il ignorait ce que la police aurait pu faire pour aider ses parents en Chine, il croyait qu’elle

accepterait au moins de recueillir son témoignage: s’il devait arriver quelque chose à sa famille ou à lui, un minimum d’information aurait figuré dans ses dossiers.

Dépité, Dan a effacé les tweets.

De retour à sa chambre d’étudiant, il s’est demandé comment les autorités chinoises ont pu le trouver à l’étranger, pourquoi elles s’inquiètent de l’influence qu’il pourrait avoir sur un public de deux personnes, et pourquoi un pays démocratique comme le Canada montre si peu d’intérêt à

le protéger.

 

★ ★ ★

 

IL Y A QUELQUES DÉCENNIES, en raison d’obstacles logistiques évidents, il était difficile pour les gouvernements d’envoyer des agents à

l’étranger pour surveiller, intimider ou harceler des citoyens ordinaires. De nos jours, les autorités n’ont besoin que d’une connexion internet et d’un minimum de savoir-faire, ce qui n’a rien de sorcier vu le grand nombre de hackers talentueux ne demandant qu’à être embauchés.

Le problème, indique Ronald Deibert, c’est que les démocraties tendent à concentrer leurs efforts de contre-espionnage sur la violation de la propriété intellectuelle et le vol de secrets industriels. Le harcèlement d’étudiants, de mères et de simples travailleurs, lui, se pratique presque sans encombre. Deibert dirige The Citizen Lab, laboratoire multidisciplinaire de l’Université de Toronto qui mène des recherches novatrices sur la censure internationale et les techniques d’espionnage numérique.

«Les despotes et les régimes autoritaires sont en mesure d’étendre leur emprise au-delà de leurs frontières de façon beaucoup plus efficace qu’autrefois. Il s’agit d’une tendance fâcheuse qu’on néglige», m’explique-t-il au téléphone. «Nous présumons que les connexions que nous établissons

d’un pays à l’autre sont sans conséquence, mais il s’agit là des outils mêmes qu’utilisent les autocrates pour pister leurs cibles, qui incluent des journalistes, des chercheurs et des migrants. Partir à l’étranger ne confère plus le même degré de protection qu’auparavant.»

Les cas que j’ai couverts au Canada m’ont fait comprendre une chose: les dirigeants de Beijing sont sincèrement convaincus qu’ils ont le droit de cibler toute personne d’ascendance chinoise et de restreindre sa liberté d’expression plusieurs années après son établissement à l’étranger, voire des générations plus tard.

Brad West, maire de la petite ville Port Coquitlam, à proximité de Vancouver, a été consterné d’apprendre que des dizaines de ses concitoyens avaient reçu des appels de menaces et même des visites en personne de la part de fonctionnaires du gouvernement chinois. Aucun des individus visés n’était une personnalité publique; tous ou presque étaient des immigrants de première ou de deuxième génération venus de Chine et exerçant des métiers bien ordinaires.

Ces personnes lui ont raconté que les fonctionnaires chinois leur avaient reproché «des gestes anodins, comme une publication sur les médias sociaux ou la participation à quelque activité», poursuit West avant d’ajouter qu’il a lui-même informé la police et les agences fédérales de ces

menaces, les victimes ayant trop peur de porter plainte.

«C’est pour le moins troublant de voir ces gens – qui sont nos concitoyens, qui vivent à nos côtés – être victimes de harcèlement de la part d’un gouvernement étranger sur le territoire canadien! lance-t-il d’un air

grave. Il est tout aussi déconcertant de constater combien ils ont peur! Quand je les reçois dans mon bureau, ils me demandent de fermer les

stores. Ils sont terrorisés à ce point3.»

Le maire West suppose que ce type de harcèlement est pratiqué partout au Canada, ce que corroborent les agences de renseignement, mais il craint

que bon nombre des personnes touchées souffrent en silence, car elles ont trop peur pour demander de l’aide ou présument que les parlementaires canadiens sont indifférents à leur sort.

Cherie Wong, militante et étudiante diplômée canadienne établie à

Ottawa et impliquée dans le soutien au mouvement prodémocratie de Hong Kong, fait partie des rares personnes qui ont témoigné ouvertement de leur expérience de harcèlement.

Lors d’un séjour à Vancouver en janvier 2019, Wong, qui dirige

l’organisme de solidarité Alliance Canada HK, a reçu dans sa chambre d’hôtel l’appel d’un inconnu la pressant de quitter les lieux immédiatement et l’informant que «des gens» viendraient la chercher. La femme a rapporté la menace à la police, mais, un an plus tard, il ne semble y avoir eu aucun suivi de son dossier.

C’est une honte. Pour qu’une démocratie fonctionne, les citoyens doivent se sentir suffisamment en sécurité pour s’exprimer, que ce soit en ligne ou ailleurs, soutient Deibert. Selon lui, le Canada pourrait adopter une loi qui rendrait le harcèlement numérique transfrontalier illégal, ce qui encouragerait les gens à porter plainte à la police. Mais la volonté politique

de trouver des solutions fait défaut, déplore-t-il 4.

Une porte-parole du ministère du Patrimoine canadien, dont le mandat consiste à faire la promotion «de l’identité et des valeurs canadiennes, du

développement culturel et du patrimoine canadien5», m’a indiqué dans un

courriel que celui-ci collabore avec le ministère de la Justice et d’autres agences gouvernementales à l’élaboration d’une stratégie visant à améliorer la protection de la vie privée et des droits des Canadiens. Cependant, «compte tenu de l’ampleur d’une telle entreprise, nous ne sommes pas encore en mesure de fournir un calendrier de réalisation précis», a-t-elle ajouté.

Bien que les cibles de Beijing se limitent essentiellement aux Canadiens d’origine chinoise, l’enjeu est loin d’être marginal: le Grand Vancouver compte à lui seul près de 500 000 citoyens d’ascendance chinoise, soit 20% de sa population, et le Grand Toronto, plus de 630 000.

«Il y a là une contradiction, juge Deibert. Au Canada, pays d’immigration, nous nous targuons sans cesse de notre ouverture d’esprit et de notre multiculturalisme. Or, quand les choses se gâtent, osons-nous nous tenir debout et protéger ces gens des menaces qu’ils tentent de fuir?»

 

SANS DOUTE EN ACCORD avec les nouvelles directives du Front uni sur la mise en valeur des atouts à l’étranger, l’ambassade de Chine à Ottawa recrute des personnes d’origine chinoise qu’elle mandate pour exercer des pressions et recueillir des renseignements sur quiconque se montre critique à l’égard de Beijing.

Comme nous l’avons vu dans le chapitre 2, des captures d’écran envoyées en février 2019 au Washington Post ont révélé que des employés de l’ambassade de Chine à Ottawa avaient demandé à des étudiants d’ascendance chinoise de recueillir de l’information à propos d’une conférence de la militante Rukiye Turdush sur les droits des minorités ouïghoures de Chine, prévue à l’Université McMaster de Hamilton, et de leur faire savoir si des ressortissants chinois avaient participé à

l’organisation de l’activité 6. Citoyenne canadienne d’origine ouïghoure, Turdush m’informerait par la suite avoir appris qu’une vidéo de sa conférence avait été partagée sur un groupe WeChat de l’Association des étudiants et des professeurs chinois de l’université (CSSA). C’est un membre de la CSSA qui, inquiet, a transmis l’information à la militante, ce qui montre que les efforts d’enrôlement de l’ambassade de Chine ne sont pas toujours couronnés de succès.

L’Association étudiante de l’Université McMaster s’est empressée de retirer à la CSSA son statut officiel de club. Mais aucun responsable du gouvernement ou de l’établissement n’a contacté Turdush pour enquêter sur la collusion possible d’étudiants avec des agents de Beijing. «J’ai cru que,

si je parlais aux médias, le gouvernement prendrait des mesures face aux agissements de Beijing, qui cherche à étendre son influence pour réprimer la liberté d’expression ici même au Canada, me confie-t-elle. On reconnaît là le travail du Front uni. J’ai réclamé la tenue d’une enquête […], mais je n’ai eu vent d’aucune suite à ma demande.»

 

SI C’EST AU CANADA, qui compte une importante population d’ascendance chinoise, que l’activité du Front uni semble la plus flagrante, celui-ci est tout de même présent dans de nombreux autres pays. Le Canada offre un exemple concret des conséquences du comportement de la Chine à l’égard des puissances moyennes – et de ce qui arrive si un État se montre incapable de protéger ses citoyens.

Des militants estiment que des personnes vulnérables se sentiraient peut-être plus à l’aise d’exprimer leur opinion au Canada si, il y a quelques décennies de cela, les dirigeants canadiens avaient prêté attention aux témoignages sur le harcèlement et l’ingérence de Beijing auprès de la diaspora chinoise.

Éditeur, militant et documentariste d’expérience, Cheuk Kwan est maintenant dans la jeune soixantaine. Nous avons rendez-vous dans un restaurant de fruits de mer cantonais qui surplombe le quartier Harbourfront, à Toronto. Avec son ensemble presque entièrement noir et sa chevelure grisonnante qui lui cache en partie les yeux, Kwan a l’allure d’un

artiste. Arrivé à la table, il me serre fermement la main et me demande poliment comment vont mes collègues du Toronto Star.

Contrairement aux aînés de Beijing qui éludaient systématiquement mes questions, Kwan brûle d’envie de parler du passé. En 1980, il a cofondé le

Chinese Canadian National Council (CCNC, Conseil national des Canadiens chinois), organisation ayant pour mandat de prévenir la discrimination raciale et de sensibiliser la jeunesse à l’apport des Sino-Canadiens. En 1989, dans la foulée du massacre de la place Tian’anmen, le groupe a pris position en appelant Ottawa à accueillir plus de réfugiés et à aider les dissidents politiques.

Ce qui s’est passé par la suite a complètement dérouté Kwan.

«Notre geste a irrité le consulat chinois, qui a réagi en fondant son

propre groupe pour contrer notre travail, le National Congress of Chinese Canadians [NCCC, Congrès national des Canadiens chinois]», me raconte-t-il. Dans mon calepin, Kwan écrit côte à côte les noms chinois des deux organisations et en souligne les similitudes dans les deux langues.

Chaque année, le groupe rival célèbre la fondation de la République populaire de Chine. Au grand dam de Kwan, de nombreux parlementaires canadiens ont accepté son invitation à y participer, ce qui lui a conféré une certaine légitimité.

Au fil du temps, le NCCC s’est fait de plus en plus audacieux, émettant des déclarations contraires à celles de l’organisation de Kwan. Par exemple, quand le CCNC a demandé au gouvernement canadien de présenter des excuses officielles pour l’impôt de capitation raciste auquel les immigrants

chinois étaient assujettis de 1885 à 1923 et d’offrir une indemnisation substantielle aux familles touchées, le NCCC a publié un communiqué affirmant qu’aucun dédommagement n’était nécessaire.

Les activités du nouveau groupe ont semé la confusion dans la

population, ce qui a diminué la force de frappe du CCNC, m’explique Kwan. Par exemple, des journalistes canadiens qui voulaient connaître l’opinion du CCNC interviewaient par erreur des représentants du NCCC. Kwan précise qu’il ne dispose d’aucune preuve du fait que l’ambassade de Chine ait elle-même fondé le NCCC, mais de nombreuses photos montrent des diplomates chinois qui participent à des activités de l’organisation à titre d’invités d’honneur. Le «similitantisme» (ou astroturfing), qui consiste à masquer les véritables commanditaires d’une organisation afin de faire

passer celle-ci pour un authentique groupe citoyen, est un stratagème courant du Front uni: celui-ci l’utilise depuis les années 1980 dans les grandes villes qui comptent une importante population d’immigrants chinois.

Au fil des ans, poursuit Kwan, d’autres groupes pro-Beijing ont vu le jour sous la forme d’associations culturelles chinoises en apparence inoffensives. À ses yeux, il est évident qu’il s’agit là d’organisations de façade qui, tout en se prétendant non partisanes et apolitiques, diffusent sans vergogne de la propagande pro-Beijing. Néanmoins, leur objectif ne saute pas aux yeux dans leurs publications en anglais.

Selon mon interlocuteur, ces tactiques se sont avérées très efficaces – ce qui n’a fait que fouetter l’ardeur de certains militants. Témoignant en 2006

devant un sous-comité du Parlement canadien, Kwan a imploré Ottawa de contribuer à la création d’une coalition internationale de démocraties libérales en vue d’imposer des sanctions à la Chine pour ses violations des droits de la personne. Sa passion transparaît jusque dans la transcription de son intervention: «Le Canada doit adopter une position uniforme et conforme à ses principes vis-à-vis de la Chine. C’est seulement ainsi que nous gagnerons son respect et non pas sa colère. Le Canada n’a pas à craindre de conséquences négatives sur le plan des relations commerciales.

Rien ne permet d’affirmer que […] cela entraînera une diminution des

échanges commerciaux 7.» Plus de 15 ans se sont écoulés depuis, et le Canada n’a toujours pas adopté de stratégie de contre-ingérence. En outre, ses efforts de protection contre la corruption et le blanchiment d’argent pratiqués par des pays étrangers sont «scandaleusement faibles», en particulier si on les compare à ceux d’États de taille analogue comme le Royaume-Uni et la France, indique un rapport publié en 2020 par

Transparency International Canada.

«Nous mettons le Canada en garde contre les activités de Beijing sur son territoire depuis des décennies», soupire Kwan.

 

DANS LES HAUTES SPHÈRES canadiennes du pouvoir, l’espion en chef

Richard Fadden est l’une des rares personnes à avoir pris ces mises en garde au sérieux, mais ses commentaires sur l’ingérence étrangère, émis en 2010, ont été si mal accueillis par le gouvernement qu’il a failli perdre son emploi. Interviewé par le réseau anglais de Radio-Canada alors qu’il était directeur du Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS), il a révélé que des États étrangers se livraient à des activités d’espionnage à grande échelle et tentaient d’influencer des parlementaires au Canada. Il a laissé entendre que la Chine était un acteur clé et avait réussi à gagner à ses

vues des figures politiques importantes de la Colombie-Britannique, notamment. «Dans quelques provinces […], nous disposons de renseignements montrant que certains élus ont développé un réel

attachement à des puissances étrangères», a-t-il indiqué 8.

Furieux, des parlementaires ont réclamé la démission de Fadden. Proférer de telles allégations sans fournir de précisions revenait à dénigrer

des ressortissants étrangers en sol canadien et des responsables élus, tonnaient-ils. Face au tollé, le directeur du SCRS a fini par se voir contraint de revenir sur ses propos, précisant qu’aucune des activités auxquelles il avait fait référence n’était illégale au Canada.

Le statu quo a donc été maintenu. Par la suite, des élus ont soutenu le lancement canadien du China Daily, journal de propagande publié par l’État chinois, et le premier ministre Justin Trudeau a participé à plusieurs activités de financement en compagnie d’entrepreneurs pro-Beijing. Parmi les invités à l’une de ces soirées figurait un homme d’affaires qui, par la suite, ferait un don d’un million de dollars canadiens à la Fondation Pierre Elliott Trudeau et à la Faculté de droit de l’Université de Montréal (dont 50 000 $ seraient réservés au financement d’une statue de Pierre Elliott

Trudeau), selon un reportage du 9 Globe and Mail.

Lors d’un autre événement du genre, tenu en 2016 au domicile d’un promoteur immobilier de Vancouver, des convives ont approché Justin

Trudeau pour qu’il approuve l’offre d’achat d’une grande chaîne canadienne de maisons de retraite lancée par la firme vancouvéroise Cedar Tree Investment, filiale du géant chinois de l’assurance Anbang. La transaction controversée a été avalisée quelques semaines plus tard, et le commissaire fédéral aux conflits d’intérêts et à l’éthique a déclaré que le

premier ministre n’avait contrevenu à aucune règle 10. (Par la suite, les maisons de retraite de Cedar Tree Investment feraient l’objet d’une série de

plaintes pour mauvais traitement de personnes âgées, lesquelles donneraient lieu à une action collective.)

De nombreux observateurs ont reproché aux dirigeants canadiens de faire des concessions et d’éviter tout affrontement politique dans le but de

stimuler le commerce avec la Chine. En 2003, la Chine a surpassé le Royaume-Uni et le Japon en devenant le troisième partenaire commercial du Canada après les États-Unis et l’ensemble des États membres de l’Union

européenne. Depuis le début du XXIe siècle, la part de la Chine dans le commerce international canadien a augmenté de façon spectaculaire, passant d’environ 1% en 2000 à près de 6% en 2019. Bien que cette proportion soit relativement faible, certains secteurs de l’industrie agricole

enregistrent depuis quelque temps de vifs succès sur le marché chinois. Chaque année, 40% du canola récolté au Canada est exporté en Chine, indique le Conseil canadien du canola. De 2018 à 2019, les exportations de produits carnés en Chine ont explosé, et, en 2018, un volume record de 40 millions de mètres cubes de bois issu des forêts canadiennes a été déchargé dans les ports chinois.

De plus, bien que le commerce du Canada avec la Chine fasse pâle figure en comparaison de ses échanges avec les États-Unis, Beijing n’en demeure pas moins un partenaire commercial important à l’heure où Ottawa

s’interroge sur sa dépendance excessive au marché américain11.

Précisons toutefois que les chefs des différents partis politiques canadiens critiquent régulièrement le bilan de la Chine en matière de droits de la personne. En avril 2018, alors que Trudeau cherchait à conclure un accord de libre-échange avec Beijing, les négociations sont tombées dans une impasse quand la Chine s’est braquée contre l’insistance du Canada

d’inclure des clauses sur les droits des travailleurs, le genre, l’environnement et les normes de gouvernance dans l’éventuelle entente.

Alors qu’il était premier ministre dans les années 1970, le père de Justin Trudeau, Pierre Elliott Trudeau, a réussi à établir des liens diplomatiques

avec une Chine qui en était encore à panser ses plaies de la Révolution culturelle. On lui reprocherait par la suite d’avoir accordé la priorité à l’établissement de liens économiques au détriment de la vérité sur la situation des droits de la personne dans ce pays. En 1961, soit sept ans avant que ne débute son premier mandat de premier ministre, il avait coécrit avec le journaliste Jacques Hébert un récit intitulé Deux innocents en Chine

rouge12. Les deux hommes y relataient le voyage qu’ils avaient effectué en

1960, au paroxysme du catastrophique «Grand Bond en avant» du président Mao Zedong, cause de la pire famine de tous les temps avec ses quelque 30 millions de morts. Empruntant un ton souvent humoristique, comme en fait foi un passage décrivant le flirt de Trudeau avec une jolie interprète chinoise, les auteurs n’y disaient mot de la famine qui avait sévi de 1959 à 1961.

Trudeau fils espérait perpétuer l’héritage de son père en développant les liens économiques du Canada avec la Chine, mais il entendait également

rester ferme sur la question des droits de la personne, m’ont indiqué plusieurs sources gouvernementales et des consultants au fait du dossier. Bien que ses principaux conseillers pour la Chine fussent des cadres issus des milieux d’affaires, le premier ministre a aussi élaboré une politique extérieure qui faisait une large place au féminisme et à la sécurité des personnes. Il croyait pouvoir concilier le tout de manière efficace.

Depuis quelques décennies, Ottawa appliquait généralement une approche à deux volets dans ses relations avec Beijing. Les deux capitales discutaient des questions liées au commerce et aux affaires de façon plus ou moins indépendante des autres enjeux. D’une part, le Canada condamnait publiquement les violations des droits de la personne commises par le PCC, affirmait la primauté du droit et fournissait de l’aide à la Chine en lui

versant notamment des fonds destinés à soutenir des groupes de la société civile et des réformes juridiques (ces programmes ont totalisé près d’un milliard de dollars de 2001 à 2013). D’autre part, à mesure que l’économie chinoise se développait, des dirigeants canadiens effectuaient des missions commerciales, participaient à des sommets économiques et organisaient des visites d’État bilatérales dans l’espoir de conclure des ententes commerciales et des accords d’investissement. Souvent, quand l’accent était mis sur le commerce, il n’était même plus question des droits de la

personne et de la primauté du droit.

 

JUSQU’À CE QUE LES RELATIONS Canada-Chine déraillent. Le 1 er décembre 2018, la police canadienne arrêtait la directrice financière de la société Huawei Technologies, Meng Wanzhou, à l’aéroport international de Vancouver. La femme n’avait commis aucun crime au Canada. Son arrestation découlait d’une demande-surprise d’extradition effectuée par le département de la Justice des États-Unis. Washington accusait Meng

d’avoir menti à la Banque HSBC à propos des relations de son entreprise avec une filiale iranienne, ce qui avait placé ladite banque dans une situation où elle serait susceptible de contourner les sanctions américaines.

On ignore si Meng savait que Washington s’apprêtait à l’accuser de fraude ou qu’elle risquait d’être arrêtée au Canada, lié par un traité

d’extradition avec les États-Unis. Passible de dix ans d’incarcération en cas de verdict de culpabilité, elle a d’abord tenté de contester son extradition devant les tribunaux canadiens.

On ne saurait exagérer la portée de cette arrestation. Huawei est la plus

grande entreprise nominalement privée de Chine et le plus important fournisseur mondial d’équipement de réseautique destiné aux sociétés de télécommunication. Ce qui n’a pas empêché la firme de bénéficier, depuis 2008, d’un soutien totalisant près de 75 milliards de dollars de la part du gouvernement chinois sous forme d’allègements fiscaux, de financement, d’accès à des terrains publics et de subventions, indique le Wall Street

Journal13. Son régime de propriété est complexe: des analystes affirment

que, parce que les syndicats possèdent la majorité des actions de Huawei et sont contrôlés par le PCC, ce dernier a la haute main sur l’entreprise. Meng est la fille aînée du PDG milliardaire de Huawei, Ren Zhengfei. Embauchée dans la vingtaine à titre de secrétaire, elle s’est hissée au rang de directrice financière de l’entreprise, qu’elle représente régulièrement dans les forums internationaux.

Ren a servi dans l’Armée populaire de libération à titre d’ingénieur pendant de nombreuses années avant d’adhérer au PCC puis de fonder Huawei en 1987. À cette époque – et c’est encore vrai de nos jours jusqu’à un certain point –, les entrepreneurs qui n’étaient pas membres du Parti n’allaient pas bien loin.

Avant l’arrestation de Meng, des experts avaient émis des préoccupations quant à l’opacité des relations de Huawei avec le gouvernement et les forces armées de Chine. Ce qui n’avait pas empêché l’ex-ministre de la Justice du Canada, Martin Cauchon, de soutenir l’installation de l’entreprise dans un vaste centre opérationnel nouvellement

construit à Ottawa, en 2013 14.

«If you can’t beat them, join them» («Si votre adversaire est plus fort que vous, joignez-vous à lui»), avait alors déclaré Cauchon, selon qui

aucune entreprise canadienne n’était en mesure de rivaliser avec Huawei en matière de coûts d’implantation de la technologie 5G. Le gouvernement de l’Ontario avait même versé une subvention de 6,5 millions de dollars

canadiens à la firme chinoise, en partie parce qu’elle promettait d’embaucher des centaines de chercheurs canadiens.

De nombreux pays, à l’exception notable des États-Unis et de l’Australie, ont ignoré les mises en garde des experts quant à la sécurité de

la technologie Huawei. Dans la course mondiale à la 5G, nouvelle génération de réseaux sans fil, des dizaines de pays ont opté pour le matériel Huawei.

Les équipements de pointe de Huawei coûtent moins cher que ceux de

ses compétiteurs occidentaux – et une connectivité rapide comme l’éclair qui permet des avancées technologiques majeures n’est pas donnée. Grâce à la 5G, des voitures autonomes pourraient communiquer avec les infrastructures de régulation de la circulation, et d’innombrables appareils numériques pourraient se connecter aisément pour créer les «maisons intelligentes» et les «villes intelligentes» de l’avenir.

Selon David MacNaughton, ex-ambassadeur du Canada à Washington, la demande d’extradition de Meng a été déposée soudainement, le 30 novembre 2018, sans discussion préalable entre les autorités canadiennes et américaines. Dans une interview accordée au Globe and Mail, le diplomate émet l’hypothèse que les États-Unis pourraient avoir poursuivi un objectif sous-jacent en visant Meng, dans l’espoir probable de convaincre d’autres

alliés de leur emboîter le pas dans leur exclusion de Huawei. Cependant, le bureau du président Donald Trump a affirmé que ce dernier n’était pas au courant lui non plus de la demande d’extradition.

Quand la nouvelle de l’arrestation de Meng est tombée, le président Xi

est entré dans une rage visant non pas les États-Unis, mais le Canada, a indiqué la presse chinoise. Il était furieux d’en avoir été informé par ses fonctionnaires plutôt que par les Canadiens. Le ministère chinois des Affaires étrangères a réclamé du Canada qu’il «corrige l’erreur immédiatement».

D’entrée de jeu, Ottawa s’est dit tenu d’appliquer le traité d’extradition avec les États-Unis et de respecter l’indépendance du système judiciaire au Canada: «Il n’y a pas eu d’intervention politique dans cette décision […]. On a été avisés du processus judiciaire quelques jours avant que

l’arrestation soit faite», a déclaré à la presse un premier ministre Trudeau

qui semblait tendu15. Les relations du Canada avec la Chine étaient à la veille de connaître un creux historique.

Dans les années qui suivraient, ce sont les Canadiens, et non les Américains, qui feraient les frais de la vengeance de Beijing.

 

SELON LA THÉORIE DES relations internationales, le terme moyenne puissance désigne un État souverain qui, sans être un géant mondial, exerce une influence notable. Bien que le Canada ait une population clairsemée de 38,2 millions d’habitants (inférieure à celle de la Californie), le pays de la feuille d’érable joue dans la cour des grands à l’échelle internationale.

Le Canada est riche en ressources naturelles, fait partie du Groupe des sept économies avancées (G7) et est un membre important de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN). L’efficacité de la défense et du contre-espionnage canadiens revêt une importance particulière pour les États-Unis, car les deux pays partagent la plus longue

frontière internationale du monde. Une éventuelle attaque contre le Canada mettrait aussi son voisin du sud en danger. En matière de défense, les États-Unis et le Canada sont liés par des accords d’une portée plus large qu’avec tout autre pays, lesquels incluent diverses obligations de protection mutuelle.

Le statut de puissance moyenne du Canada pourrait avoir donné à ses dirigeants un faux sentiment de sécurité face à la Chine; ceux-ci ne s’attendaient pas à être impliqués dans un conflit majeur.

Dans son ouvrage intitulé Living with China: A Middle Power Finds Its Way, Wendy Dobson, directrice du Rotman Institute for International Business de l’Université de Toronto, affirme que, pendant de nombreuses années, le Canada n’a eu aucune intention de jouer les trouble-fêtes auprès de la Chine. «Habitué depuis longtemps à un monde unipolaire dominé par les États-Unis, le Canada […] n’a pas de stratégie chinoise, écrit-elle. En sa qualité de puissance moyenne, il a axé ses relations diplomatiques avec la Chine sur l’engagement et le compromis. Or, en vivant aux côtés de la Chine, le Canada a été happé dans l’orbite des relations Beijing-

Washington, qui devenaient de plus en plus houleuses 16.»

D’autres observateurs rejettent l’idée voulant que, en tant que moyenne puissance, le Canada doive se considérer comme une tierce partie

impuissante, prisonnière du conflit qui oppose les États-Unis et la Chine. Selon eux, les stratèges politiques ont eu amplement le temps de voir venir les problèmes, car la stratégie bien établie de Beijing consiste à tenter de monter les démocraties libérales les unes contre les autres en usant notamment de moyens de pression comme les promesses d’expansion du commerce.

Journaliste et chroniqueur politique chevronné se consacrant aux relations Canada-Chine, Terry Glavin note que, dans le passé, le Canada a profité des querelles entre Washington et Beijing, comme en font foi les ententes de recherche lucratives conclues avec Huawei au tournant des années 2010, alors que le département d’État des États-Unis mettait déjà ses scientifiques en garde contre la firme chinoise pour des raisons de sécurité.

Dans la province maritime de la Nouvelle-Écosse, les exportations de homard vers la Chine ont été multipliées par 10 depuis 2013 – aux dépens des pêcheurs du Maine, qui ont pâti de la dévaluation du dollar canadien puis de l’imposition de tarifs douaniers par Beijing.

«Nous ne sommes pas “pris entre” les États-Unis et la Chine. Nous avons accepté de nous placer en concurrence avec les États-Unis, ce qui a encouragé Beijing à continuer d’attiser notre rivalité avec nos voisins du sud. Quand la situation devient intenable [comme dans le cas de la demande d’extradition de Meng], Beijing nous punit pour avoir cessé de jouer le jeu», m’explique Glavin.

«L’idée selon laquelle Ottawa serait coincé entre Beijing et Washington présente le Canada comme une sorte de spectateur innocent, dépourvu de toute faculté d’agir», conclut-il.

 

LE 7 DÉCEMBRE 2018, au fond d’une vaste salle d’audience, j’attends que commence la première journée de l’enquête sur remise en liberté de

Meng 17. Dans cette salle spécialement aménagée, où sont habituellement

jugés des criminels notoires, le public est protégé par un panneau de verre pare-balles si épais que le son des délibérations doit être transmis par des haut-parleurs.

La tribune du public déborde, et pas seulement de journalistes de la

presse locale et internationale. D’éminents avocats vancouvérois jouent eux aussi du coude pour se trouver une place. L’un d’eux m’explique que cette cause, sans doute la plus médiatisée de l’histoire récente, pourrait établir un précédent en matière de droit d’extradition.

Assise sur le bout de ma chaise, les doigts posés sur mon ordinateur portable, je suis prête à transmettre l’information en direct sur les fils de médias sociaux du Toronto Star. Au moment où elle fait son entrée, Meng semble presque sereine. Elle a les épaules détendues. Vêtue d’un survêtement sport vert foncé, elle a détaché sa chevelure soyeuse. Souriante, elle bavarde avec son avocat, David Martin, un des juristes les plus chevronnés du pays. On dirait presque qu’elle savoure une pause dans son emploi du temps très chargé.

Quand Martin prend la parole, il dénonce l’arrestation de sa cliente en l’attribuant à des motifs politiques. Dans une gestuelle spectaculaire, il explique au juge que Meng ne risque aucunement de prendre la fuite, car agir ainsi reviendrait pour elle à déshonorer sa famille, Huawei et la Chine

elle-même. Près de moi, quelques observateurs étouffent un ricanement, mais je me dis que l’avocat n’a pas tort de souligner l’importance singulière de Meng.

En Chine continentale, Meng jouit d’un statut digne de celui d’un

membre de famille royale. La réussite de son entreprise et ses prouesses de femme d’affaires sont considérées avec le plus grand respect, et son père fait partie du groupe de révolutionnaires qui ont consolidé le pouvoir du PCC. Les entrées de Meng auprès du gouvernement chinois passent aussi par la famille de sa mère, dont le père a été gouverneur adjoint de la province du Sichuan.

Bientôt, la femme de 46 ans est libérée sous caution et regagne sa maison de plusieurs millions de dollars, sise dans un riche quartier de l’ouest de Vancouver. Bien qu’on lui ait imposé le port d’un bracelet électronique à la cheville, elle est libre d’aller et venir à sa guise en ville et

d’accueillir des visiteurs avec son mari et ses enfants.

L’arrestation de la directrice financière est sur toutes les lèvres. On se pose de sérieuses questions sur les motivations de Washington et de Beijing, et on se demande comment le Canada, pris en étau dans un conflit qui ne

cesse de s’envenimer, va se tirer d’affaire.

Huawei fait la fierté de la Chine, et des Canadiens doutent qu’une entreprise d’une telle envergure puisse être véritablement indépendante du PCC. Après tout, le droit chinois oblige les sociétés à «collaborer avec les

agences nationales de renseignement». La firme soutient néanmoins qu’aucun gouvernement ne lui a jamais demandé de participer à des activités de renseignement, et Ren a même affirmé qu’il préférerait mettre la clé dans la porte que de laisser Huawei être utilisée à des fins d’espionnage.

Or, contrairement à certains, des experts jugent qu’il n’est pas nécessaire de prouver que Huawei facilite en ce moment des activités d’espionnage de l’État chinois: ce qui compte, c’est qu’elle pourrait le faire un jour.

«C’est le calcul que je ferais, juge Christopher Parsons, chargé de recherche principal au Citizen Lab. Est-il hautement probable que les relations de mon gouvernement avec ce pays deviennent conflictuelles? Si oui, il faut y regarder à deux fois avant d’envisager d’acheter des infrastructures essentielles d’une de ses firmes.» Selon Parsons, un gouvernement ne devrait jamais élaborer de politique impliquant de faire affaire avec une seule entreprise étrangère de technologie. S’il s’efforce de

maximiser la sécurité de ses futurs réseaux 5G, il pourra prévenir de nombreux risques de cyberattaque ou d’espionnage.

Des discussions nuancées comme celle-là font changement de l’éternel débat médiatique sur la question de savoir si les immigrants de fraîche date

et les acheteurs chinois qui inondent l’immobilier canadien font grimper le prix du logement dans les villes. Bien que certains journalistes comme Sam Cooper s’intéressent de près au rôle particulier de fonctionnaires chinois corrompus et du crime organisé dans le blanchiment d’argent sur le marché immobilier de Vancouver, les conversations dont j’ai été témoin dans

l’espace public et sur les médias sociaux tendaient plutôt vers la xénophobie: c’est l’«argent chinois» qui serait en train de ruiner les villes du Canada.

Il me faut donc admettre avoir été enthousiasmée par le fait que, grâce à

l’arrestation de Meng, une affaire internationale d’envergure éclatait dans notre propre cour. J’y ai vu une occasion de sensibiliser la population aux enjeux de l’ingérence politique, de la surveillance numérique et du statut plus ou moins clair des entreprises chinoises nominalement privées.

Mais je ne savais pas encore que le Canada allait en payer le prix.

 

NEUF JOURS APRÈS L’ARRESTATION de Meng, mon ami Michael Kovrig, ancien diplomate canadien vivant à Beijing, est emprisonné sans accusation par les autorités chinoises. Il est passé minuit en Chine, et aucun de nos contacts mutuels ne rend mes appels. Je commence à paniquer.

Je finis par joindre l’ex-ambassadeur du Canada en Chine, Guy Saint-Jacques. Il était le patron de Kovrig à l’époque où celui-ci travaillait comme diplomate à l’ambassade, soit de 2014 à 2016. Notre conversation n’a rien de rassurant. Saint-Jacques me dit craindre que les autorités n’accusent Kovrig d’espionnage et ne se servent de lui pour exiger la libération de Meng. Mon cœur chavire.

Ce type de prise d’otage éhontée n’est pas sans précédent. En 2014, Julia et Kevin Garratt, travailleurs humanitaires chrétiens du Canada, ont été emprisonnés et accusés d’espionnage en Chine. Aux yeux de nombreux observateurs, il s’agissait là de représailles à l’arrestation, survenue quelques semaines auparavant, de Su Bin, citoyen chinois soupçonné

d’avoir piraté une base de données des forces armées des États-Unis. Julia a croupi six mois dans une cellule humide, et son mari n’a été libéré qu’en 2016, une semaine après la première visite officielle de Trudeau en Chine.

Kovrig est l’une des premières personnes que j’ai rencontrées à Beijing

quand je m’y suis installée à la fin de l’année 2014 18. Nous en étions tous deux à notre première expérience de travail dans la capitale chinoise, même si, comme moi, il avait travaillé à Hong Kong depuis 2012. Nous avons assisté à un concert de musique folklorique avec des amis communs et, la

semaine suivante, nous déjeunions ensemble dans un restaurant italien du quartier Sanlitun. Après avoir discuté de nos expériences respectives à Hong Kong, nous nous sommes dit que de couvrir la politique en Chine continentale est une activité passionnante (quoiqu’affligeante). La tâche de Kovrig consistait à suivre l’évolution d’enjeux très délicats, comme celui des droits des minorités ethniques et des groupes religieux.

Il se sentait journaliste comme moi, mais son rôle consistait à rapporter l’information à son gouvernement plutôt qu’au public, m’a-t-il confié en riant.

À partir de ce moment, Kovrig s’est efforcé d’honorer toutes mes invitations et m’a toujours convié aux fêtes qu’il organisait dans son appartement, dont celle où il avait invité un orchestre de swing pour souligner la fin de son mandat de diplomate en Chine. Il dansait avec joie et innocence en exagérant des gestes tout droit sortis d’une autre époque.

Vers le milieu de l’année 2016, alors qu’approchaient la fin de son mandat de deux ans et sa réaffectation à Ottawa, il parlait ouvertement de sa décision de demander un congé au ministère des Affaires étrangères du Canada. Il souhaitait rester en Chine pour connaître davantage un pays qu’il avait appris à aimer.

Saint-Jacques lui a donné sa bénédiction. «Je lui ai dit: “Vous pouvez prendre un congé du gouvernement et essayer de trouver quelque chose. Bonne chance dans vos projets!” Il a donc décidé de rester – de profiter de la vie et de travailler en Chine», m’a raconté l’ex-ambassadeur.

Kovrig s’est trouvé un nouvel emploi comme conseiller principal sur l’Asie du Nord-Est pour l’International Crisis Group, ONG respectée qui travaille à la prévention et à la résolution des conflits meurtriers. Quand la police a débarqué chez lui pour l’emmener, il ne bénéficiait plus de l’immunité diplomatique. Nous n’étions pas très proches, mais il faisait

partie de mon milieu – et beaucoup de gens de partout dans le monde le considéraient comme l’un des leurs: c’était une personne qui avait choisi de vivre en Chine autant par affection que par curiosité, malgré tous les problèmes qui affligent ce pays.

Quelques jours après l’arrestation de Kovrig, on apprend qu’un second Canadien, Michael Spavor, a lui aussi été arrêté. Il est accusé d’avoir collaboré au vol de secrets d’État avec l’ex-diplomate. Spavor dirige un groupe appelé Paektu Cultural Exchange, qui organise des voyages

d’affaires et de tourisme en Corée du Nord, pays pour lequel il offre ses services de consultant depuis de nombreuses années. En Asie, de nombreux expatriés occupent des emplois semblables à ceux de Kovrig et de Spavor.

Honnêtement, je crois que si la nouvelle ébranle tant de gens, c’est

parce que, jusqu’ici, la plupart des prisonniers politiques de la Chine étaient d’origine asiatique. Aujourd’hui, ce sont deux hommes blancs de la classe moyenne qui languissent en prison et sont interrogés chaque jour pendant des heures, sans possibilité de voir un avocat ni de parler aux membres de leur famille.

Parmi les Canadiens envoyés derrière les barreaux en Chine figurent aussi des personnes d’origine asiatique, dont Sun Qian, membre du mouvement spirituel Falun Gong arrêtée à Beijing en 2017 pour s’être impliquée dans des «organisations religieuses hérétiques», et Huseyin Celil, musulman ouïghour appréhendé à la demande de Beijing en 2006 par la police de l’Ouzbékistan, où il rendait visite à sa belle-famille, puis envoyé en Chine. Même si Celil est citoyen canadien, les autorités chinoises

refusent de lui donner accès à l’assistance consulaire. On ne sait pas grand-chose sur son cas, y compris sur le crime dont on l’accuse. Les autorités se sont bornées à indiquer qu’il serait détenu jusqu’en 2036. Selon ce que me confiera plus tard un membre de sa famille, ses proches sont vexés par le déferlement mondial d’appels à la libération des deux Michael alors que

Celil a pratiquement sombré dans l’oubli 19.

Arrivera ensuite la diplomatie de la menace de mort.

Le 14 janvier 2019, un tribunal de la province du Liaoning, située dans le nord-est du pays, convoque le Canadien Robert Schellenberg à un nouveau procès expéditif d’une journée pour trafic de drogue. Il purge déjà une peine de 15 ans de prison, ayant été jugé coupable l’année précédente d’avoir participé à une opération de contrebande de méthamphétamine. Dans un geste inhabituel, les autorités ont invité la presse étrangère à

assister au procès dans une salle d’audience de Dalian, lequel se conclut par la condamnation à mort de l’accusé. Schellenberg a encore la possibilité d’interjeter appel, mais sa vie n’en est pas moins devenue une monnaie d’échange de plus dans le conflit entourant Meng et Huawei.

Presque du jour au lendemain, le monde semble avoir réalisé ce qu’il en coûte de provoquer la colère d’une puissance mondiale avancée sur le plan technologique et de plus en plus autoritaire. Non seulement Kovrig et Spavor sont des victimes auxquelles bien des gens s’identifient facilement, mais d’autres puissances moyennes qui entretiennent des liens commerciaux étroits avec la Chine (et qui par conséquent en sont dépendantes dans une certaine mesure) découvrent qu’elles pourraient se retrouver dans la même situation que le Canada.

Certes, les puissances moyennes ont de l’influence sur la scène mondiale et font partie d’alliances solides, mais leurs forces armées respectives ont peu d’envergure. Et si le Canada menaçait la Chine de sanctions commerciales, Beijing ne broncherait probablement pas. En

revanche, de telles sanctions de la part des États-Unis pourraient paralyser certaines industries chinoises, et ce, du jour au lendemain.

Le Canada est pris dans un étau. Et les quelques journalistes, militants et universitaires qui, par le passé, ont tenté de mettre Ottawa en garde

contre ces dérives répondront: «Je vous l’avais bien dit!»

En mars 2019, Charles Burton, alors professeur agrégé de science politique à l’Université Brock de St. Catharines, en Ontario, et ex-diplomate à l’ambassade du Canada à Beijing, affirme dans un débat public qu’il était

naïf pour le Canada d’entretenir une «amitié utilitaire» avec un pays qui détient des Canadiens sans raison valable et emprisonne plus d’un million de Ouïghours dans des camps de «rééducation». «Pour dire les choses simplement, il n’y a pas de bonne volonté réciproque dans les relations Canada-Chine actuelles, car la Chine ne respecte pas le Canada», juge-t-

il20.

Pendant plusieurs mois, j’essaierai de comprendre pourquoi le changement d’attitude spectaculaire de Beijing à l’égard de ses «amis»

canadiens étonne tant les décideurs. Je consulterai à cette fin mes contacts au sein du gouvernement canadien. La plupart des ministères me fourniront des réponses toutes faites.

Mais on me racontera une anecdote révélatrice. Selon plusieurs de mes

sources, Ottawa a cherché un moyen de faire pression pour obtenir la libération de Kovrig et Spavor sans compromettre l’indépendance du système judiciaire canadien. Les réunions de hauts fonctionnaires ressemblaient à des crises de panique collectives. Le gouvernement se retrouvait en territoire inconnu dans ses rapports avec Beijing et sentait qu’il ne disposait pas de l’expertise ni du personnel nécessaires à la gestion de la crise. Lors d’une réunion du Bureau du Conseil privé, instance chargée de conseiller le premier ministre et le Conseil des ministres, un haut

fonctionnaire outré a demandé: «Mais où sont donc les spécialistes de la Chine?»

 

ARRÊTÉS EN DÉCEMBRE 2018, Kovrig et Spavor souffrent en isolement cellulaire extrême depuis des mois. Les lumières de leurs cachots restent allumées 24 heures sur 24. Ils ne sont pas autorisés à téléphoner à un avocat ou à un membre de leur famille, et leur seul contact avec le monde extérieur se résume aux visites sporadiques de fonctionnaires du consulat canadien. Lorsqu’un ami commun m’apprendra que Kovrig a reçu de quoi lire au bout

de quelques mois de détention, j’y verrai une bonne nouvelle.

Comme de nombreux Canadiens, je peine à contenir ma frustration face à la situation. Notre pays regorge d’experts, alors pourquoi n’a-t-on pas fait appel à eux pour définir une politique efficace visant à protéger les

innocents des caprices autoritaires de Beijing? À Vancouver seulement, où j’ai suivi une série de cours d’études chinoises et asiatiques offerts par des professeurs de renommée mondiale à l’Université de Colombie-Britannique, les connaissances sur la Chine ne manquent pas.

Mon ancien directeur de thèse de premier cycle, Timothy Cheek, a l’air fatigué au moment où, par une douce journée de l’hiver 2019, nous prenons place sur la terrasse d’un café de l’université. Chercheur prolifique et influent, Cheek dirige l’Institut d’études asiatiques de l’Université de Colombie-Britannique. Précisant que cela n’excuse rien, il indique que la

majorité des universitaires nord-américains ont longtemps jugé préférable de laisser leurs collègues de Chine tenter de provoquer eux-mêmes le changement de l’intérieur. En tant que citoyens chinois, ces derniers étaient en meilleure position que quiconque pour promouvoir la liberté universitaire et la liberté d’expression. En outre, pensait-on, les hauts cris d’étrangers ne pouvaient que susciter la colère des dirigeants chinois.

Or, un à un, des universitaires, des artistes, des journalistes et des intellectuels chinois ont été réduits au silence d’une manière ou d’une autre, que ce soit par des menaces de leur employeur, de l’intimidation policière ou leur arrestation arbitraire.

Malgré cela, Cheek était de ceux qui persistaient à croire que Beijing n’irait pas jusqu’à prendre des Canadiens en otage. Pendant que les Occidentaux tergiversaient quant à la façon dont ils devraient réagir aux violations des droits de citoyens chinois et à la campagne de terreur contre la diaspora chinoise, celles-ci prenaient des proportions stupéfiantes. Une situation que les pays démocratiques ne dénonçaient guère.

«Quand elle a adhéré à l’Organisation mondiale du commerce et s’est ouverte aux relations diplomatiques, la Chine ne s’est jamais engagée à se libéraliser, mais nous étions convaincus qu’elle allait le faire. Nous étions pleins d’espoir. Nous nous disions que c’était un grand pays, que des gens

travaillaient à y changer les choses. Nous espérions que nos collègues chinois puissent agir.

«On a fait quelques compromis parce qu’on croyait que les choses pourraient aller en s’améliorant. Ce qui a changé, ces dernières années,

c’est que l’espoir a disparu.

«Nous étions privilégiés. Nous nous sommes comportés comme des idiots.»

 

APRÈS LES PRISES D’OTAGES et la diplomatie de la menace de mort

viendront les représailles économiques.

En juin 2019, Trudeau accuse la Chine d’«inventer des excuses» pour bloquer les importations de porc et de canola canadiens. Cette politique

frappe durement les agriculteurs du Canada, dont environ 20% du porc et 40% des graines, de l’huile et de la farine de canola sont exportés en Chine. Essentiellement en raison de ces mesures commerciales, qui touchent le canola, le soja, la viande et d’autres denrées, les exportations canadiennes en Chine diminueront de 16% en 2019, après sept années de croissance soutenue.

Le Canada est loin d’être seul à subir un tel sort. Alors que la querelle opposant la Chine et les États-Unis s’envenime, d’autres puissances moyennes éprouvent des problèmes similaires. Pour diverses raisons, Beijing menace aussi le Danemark, la Tchéquie et l’Australie. Dans un cas particulièrement flagrant, l’ambassadeur de Chine à Copenhague menace de torpiller un projet d’accord de libre-échange avec les Îles Féroé, pays

constitutif du Danemark, si Huawei n’y obtient pas un contrat d’équipement 5G. Voilà qui ne donne guère de crédit à la prétention de Beijing voulant que Huawei soit indépendante du gouvernement chinois!

Dans le même esprit, en janvier 2020, l’ambassadeur de Chine à

Amsterdam prévient les Pays-Bas que leurs relations avec Beijing risquent de pâtir si le fournisseur néerlandais de machines destinées à l’industrie des semiconducteurs ASML n’obtient pas l’autorisation d’expédier ses plus récents appareils en Chine. Selon Reuters, c’est en raison de fortes pressions exercées par les États-Unis que le gouvernement néerlandais retient la licence d’exportation dont ASML a besoin pour avoir accès au

marché chinois 21. Précisons que la firme détient un quasi-monopole de la

production de machines de photolithographie essentielles à la fabrication de microprocesseurs perfectionnés. Pour que ses fabricants de puces soient compétitifs sur le marché mondial, la Chine ne peut se passer de l’équipement d’ASML.

«Nous craignons que les Pays-Bas politisent nos relations commerciales sous la pression des États-Unis, déclare l’ambassadeur chinois Xu Hong au quotidien Het Financieele Dagblad. Si la situation se maintient, elle finira bien sûr par nuire à nos relations bilatérales.»

La politique extérieure de Beijing inclut toutes sortes de mesures de coercition économique, dont l’imposition de limites à l’investissement, le

boycottage de biens et de services, le contrôle à l’importation et à l’exportation ainsi que l’interdiction faite aux étudiants et aux touristes chinois de visiter tel ou tel pays. S’il est vrai que d’autres gouvernements, au premier chef celui des États-Unis, ont eux aussi eu recours à la coercition économique, la Chine autoritaire est mieux outillée qu’eux pour contraindre ses entreprises et ses citoyens de cesser de faire affaire avec certains pays ou certaines entreprises étrangères.

Beijing emploie ces tactiques depuis des années dans la région Asie-Pacifique. Quand la Corée du Sud a osé permettre aux États-Unis d’installer leur système de défense antimissile à haute altitude THAAD au sud-est de Séoul en réponse à des menaces de la Corée du Nord, Beijing a explosé de colère, craignant que le radar du dispositif ne puisse épier les défenses

militaires de la Chine. Le gouvernement chinois a aussitôt ordonné la fermeture de dizaines de supermarchés sud-coréens en Chine, interdit aux Chinois de voyager en Corée du Sud, annulé des tournées de vedettes de K-pop et retiré les licences de jeux vidéo de firmes sud-coréennes, entre autres mesures. Selon le quotidien Asia Times, l’impact subi par l’économie sud-coréenne de 2017 à 2019 se chiffre en milliards de dollars.

«Le recours à de telles tactiques remonte au début des années 2010. Au début, la Chine considérait les pays en développement comme des cibles faciles. Aujourd’hui, elle se fait de plus en plus agressive et de moins en moins subtile», indique Ashley Feng, chercheuse indépendante et coautrice d’un rapport sur les mesures de coercition économique dans le contexte des relations États-Unis–Chine, produit en 2020 pour le compte d’un groupe de

réflexion appelé Center for a New American Security22.

«Dans le passé, les gouvernements d’Europe, du Canada et des États-Unis observaient la situation en se disant qu’elle se limitait à certains pays

et ne les concernait pas, poursuit Feng. Maintenant, il semble que plus aucun pays n’est à l’abri des reproches de Beijing.»

Cependant, même si Beijing a proféré des menaces et imposé des tarifs douaniers sur certains produits canadiens, le volume des échanges commerciaux entre le Canada et la Chine a augmenté pendant toute l’année 2020, et ce, malgré les défis posés par la pandémie de COVID-19: dans les

neuf premiers mois de l’année, les exportations canadiennes vers la Chine se sont accrues de 4% par rapport à 2019. Dans les deux secteurs agricoles les plus durement touchés par les tarifs douaniers chinois en 2019 (le porc et le canola), le volume des exportations s’est rétabli en 2020 et a même dépassé son niveau de 2018. On peut donc présumer que, dans certains cas, la coercition économique ne nuit de façon disproportionnée qu’aux secteurs ciblés, qui retrouvent vite leur élan une fois les tarifs éliminés.

Notons cependant que, de 2019 à 2020, les importations et les exportations du Canada ont enregistré une baisse d’environ 8% dans leur ensemble, essentiellement en raison de la pandémie. De mauvaises langues estiment que l’importance persistante du marché chinois pourrait expliquer pourquoi le gouvernement Trudeau a tardé à modifier substantiellement les

modalités de sa politique étrangère à l’égard de la Chine et pourquoi, de nombreux mois après que la plupart des grands pays occidentaux eurent réglé la question d’autoriser ou non Huawei à participer au développement de leurs réseaux 5G, le Canada n’avait toujours pas pris de décision. En mai 2022, Ottawa finirait par trancher en défaveur de Huawei.

Quand, en décembre 2019, les partis d’opposition à la Chambre des communes se sont alliés pour proposer la mise sur pied d’un comité spécial chargé d’étudier «tous les aspects» des relations sino-canadiennes et de formuler des recommandations, l’immense majorité des députés du Parti libéral de Trudeau ont voté contre. Membre du comité (dont la création a été approuvée, le gouvernement Trudeau étant alors minoritaire), le député Garnett Genius m’a raconté que, pendant la pandémie de COVID-19, le

gouvernement Trudeau a tenté d’empêcher celui-ci de tenir des réunions en ligne. «Ce n’est pas si étonnant pour qui est au fait de l’efficacité avec laquelle le comité a su mettre au jour les problèmes inhérents à la naïveté du gouvernement canadien face aux enjeux soulevés», affirme Genius en faisant référence à un rapport qui critique la lenteur d’Ottawa à réagir à la campagne d’intimidation de Beijing contre les défenseurs canadiens de la démocratie à Hong Kong.

En février 2021, les ministres du gouvernement Trudeau se sont abstenus lors d’un vote du Parlement sur une motion de l’opposition selon

laquelle la persécution des Ouïghours et d’autres minorités par Beijing est assimilable à un génocide (motion que la Chambre des communes a adoptée à l’unanimité).

Terry Glavin note que, plus de deux ans après que l’arrestation de Meng

Wanzhou eut déclenché une crise au Canada, Ottawa n’a toujours pas établi de plan pour faire face aux défis que représente l’attitude de plus en plus belliqueuse de Beijing.

Malgré un changement de ton de la part d’Ottawa, lequel laisse présager

une plus grande fermeté à l’égard de la Chine, Glavin dit ne percevoir aucun indice d’un effort concerté en vue de réduire la vulnérabilité commerciale du Canada face à Beijing et d’orienter les exportations canadiennes vers d’autres marchés. «C’est plutôt le contraire, m’indique-t-il dans un courriel. L’ambassadeur canadien Dominic Barton se dit encore très “optimiste” à propos de la Chine, et notre politique officielle semble se résumer à: “Ne faites rien qui puisse contrarier Xi, et peut-être qu’il sera gentil avec nous”.»

 

OceanofPDF.com