La Chine et le nouveau désordre mondial
Première partie: Une chine, un système
PREMIÈRE PARTIE
UNE CHINE, UN SYSTÈME
OceanofPDF.com
1
BEIJING
Le droit de l’État
J’ai appris l’existence de l’église clandestine par un membre de l’équipe de basketball à laquelle je me suis jointe peu après mon arrivée à Beijing, à la fin de l’année 2014. Le gymnase que nous louons est situé dans une vaste
école publique des hutongs, labyrinthe de ruelles de la vieille ville intra-muros dont on ne trouve plus d’exemples que dans une poignée de quartiers centraux.
Tous les mardis après le travail, si la qualité de l’air le permet,
j’enfourche mon vélo pour me rendre au gymnase. Écoutant les instructions de Baidu Maps depuis le téléphone qui dépasse de mon sac à main dans un équilibre précaire, je me faufile à vive allure entre les scooters stationnés et les vendeurs de nourriture ambulants. Sur de minuscules chariots en métal, ceux-ci offrent de délicieuses crêpes aux œufs appelées jianbing et des brochettes rouge vif de fruits d’aubépine confits ou, en saison, de fraises. En mandarin, la voix féminine de Baidu annonce les virages rapides et des noms de ruelles qui me sont inconnus.
Il me faut utiliser une appli chinoise parce que, depuis près de cinq ans, soit depuis 2010, les produits de Google sont bloqués. Refusant d’autocensurer ses résultats de recherche, le géant américain de la technologie a décidé de rendre son moteur de recherche chinois inopérant.
Aujourd’hui, des milliers de sites web internationaux ne sont accessibles en Chine que par l’entremise d’un VPN (soit un réseau privé virtuel, qui permet aux gens de naviguer sur internet comme s’ils se trouvaient dans un
autre pays)1. Mais les VPN ne fonctionnent pas toujours bien. J’ai vécu à Hong Kong auparavant et, bien que la liberté d’expression y fût constamment menacée, la ville semi-autonome disposait d’un accès rapide
et sans entrave à internet.
Notre équipe de basketball est composée de jeunes professionnels, de quelques étudiantes, d’un entraîneur venu de Serbie et de moi. La ville ne manque pas de bars et d’autres lieux de divertissement, mais ces endroits
sont généralement bruyants, et il m’a été beaucoup plus facile de rencontrer mes premiers amis pékinois en pratiquant le sport le plus populaire de Chine. La NBA est sans doute l’institution américaine la plus appréciée du pays.
Un soir, après le match, un de mes nouveaux amis (un homme particulièrement grand et athlétique dans la fin de la vingtaine) me demande ce sur quoi je suis en train de travailler.
Je me mords les lèvres. Le magazine The Economist, pour lequel je suis
pigiste, vient de me confier la réalisation d’une enquête sur la répression des religions par l’État chinois, sujet peu propice à une conversation courtoise dans un pays autoritaire. Et je ne connais pas assez mon interlocuteur pour pouvoir anticiper sa réaction.
Je lui réponds donc que je mène une recherche sur le christianisme. Le
christianisme en général2.
Son visage s’illumine. Il m’invite aussitôt à visiter son église
protestante.
«S’agit-il d’une église officielle?» demandé-je en essayant d’être subtile. «Non», me répond-il avec nonchalance, admettant ainsi qu’il pratique une activité subversive.
Les questions se bousculent dans mon esprit, mais je n’ai pas la chance d’aller plus loin, car notre plage horaire au gymnase est écoulée. Mon nouvel ami m’envoie l’adresse de l’église par l’omniprésente appli de messagerie WeChat et s’engage à me présenter aux dirigeants de sa
communauté lors du prochain service du dimanche.
LE CHRISTIANISME EST APPARU en Chine au VIIe siècle, mais n’a acquis une place importante qu’à partir de l’arrivée de missionnaires jésuites quelque neuf cents ans plus tard, vers la fin de la dynastie Ming,
soit au XVIe siècle. Les jésuites se sont taillé une place importante non seulement en propageant cette religion, mais aussi en agissant comme intermédiaires entre les élites occidentales et les élites chinoises. Plus tard, alors que les relations entre la Chine et l’Occident se détérioraient, le christianisme a été associé à l’agressivité des puissances impériales occidentales, et l’hostilité à l’égard des missionnaires s’est accrue. En 1812, la dynastie Qing a interdit aux Européens de promouvoir le christianisme, crime qu’elle a ensuite rendu passible de la peine de mort. Les sujets
chinois qui refusaient de renoncer à leur conversion étaient livrés en esclavage aux autorités musulmanes du pays, lesquelles jouissaient alors en Chine d’un statut social plus élevé que les chrétiens.
Le rôle des missionnaires en Chine s’est accru lorsque le Royaume-Uni,
puis ce dernier et la France, ont vaincu les Qing lors de la première et de la seconde guerre de l’opium (1839-1842 et 1856-1860 respectivement). Ces puissances européennes ont contraint la dynastie régnante à signer des traités faisant de Hong Kong une colonie britannique et conférant des privilèges aux Occidentaux dans de nombreux autres ports. C’est aussi à cette époque que Hong Xiuquan, instituteur ambitieux qui avait raté à plusieurs reprises l’examen impérial, réputé très difficile, et n’avait pu par conséquent devenir fonctionnaire, a été exposé aux écrits de missionnaires.
Hong a transformé sa frustration en lutte contre l’empire en commençant par prêcher auprès d’amis et de parents qui, eux aussi, avaient échoué à l’examen de la fonction publique. Mobilisant des millions de mécontents dans le sud de la Chine, il a lancé la grande révolte des Taiping
contre la dynastie Qing, laquelle ferait rage de 1850 à 1864. Rejetant les valeurs confucéennes traditionnelles, les insurgés religieux réclamaient une transformation profonde du système politique et social. Autrement dit, ils ne voulaient pas simplement renverser la dynastie et remplacer l’empereur Qing par Hong. Ils souhaitaient aussi convertir les masses à une nouvelle forme de christianisme qui incluait des éléments de la religion populaire chinoise. Ce soulèvement a donné lieu à la guerre civile la plus sanglante
que le monde ait connue au XIXe siècle: on estime qu’elle a fait de 20 à 70 millions de morts. Le conflit a aussi poussé des millions de civils à s’établir ailleurs en Chine ou à émigrer. Au XX e siècle, le «fils chinois de Dieu»
serait élevé au rang de héros par des révolutionnaires pour avoir tenté de débarrasser le pays de ses structures féodales rigides. Des historiens ont toutefois noté que, dans les faits, Hong et d’autres dirigeants de la révolte des Taiping ont adopté de nombreux signes distinctifs des détenteurs traditionnels du pouvoir et se sont souvent comportés comme ces derniers dans les régions qu’ils contrôlaient.
De nos jours, en raison de ses liens avec l’impérialisme occidental et de son rôle dans l’organisation d’un soulèvement populaire, le christianisme est l’une des religions dont la pratique est la plus encadrée en Chine. Le gouvernement supervise la nomination de tous les pasteurs des églises officielles, et aucune communauté n’a le droit de prêter allégeance à une
branche particulière du christianisme 3. Officiellement athée, le Parti communiste chinois (PCC) interdit à ses 90 millions de membres d’entretenir la moindre croyance religieuse. Bien que la Constitution du pays prétende protéger la liberté de religion, l’activité religieuse est étroitement surveillée. La Chine est l’un des pays qui comptent le plus grand nombre de personnes incarcérées pour des motifs religieux. Certains groupes, dont l’Église du Dieu tout-puissant et le mouvement spirituel Falun Gong, sont carrément interdits, si bien que leurs membres risquent à
tout moment d’être arrêtés. En 1999, Falun Gong a subi une opération de répression sans merci après avoir organisé une manifestation pacifique devant le siège du PCC pour réclamer une plus grande liberté de pratique.
Bref, Beijing semble craindre toute activité impliquant un grand nombre
de personnes qui prêtent allégeance à une puissance supérieure au PCC.
Depuis de nombreuses années, la police harcèle et intimide les membres des «églises de maison» chrétiennes, des communautés non officielles qui refusent de s’enregistrer auprès de l’État. En 2014, les autorités de la
province côtière du Zhejiang ont commencé à arracher les croix qui ornent les toits de bon nombre de ces lieux de culte indépendants, qui incluent des appartements et des bureaux transformés. Des pasteurs contestataires ont été arrêtés et condamnés à des peines allant jusqu’à 14 ans de prison. À l’hiver 2015, les chrétiens de Chine craignaient qu’à cette campagne succède une répression encore plus féroce.
JE PRENDS UN TAXI pour me rendre à l’église de mon ami, située en bordure de la «quatrième autoroute de ceinture» de la mégapole chinoise.
L’endroit n’est pas facile à trouver, le quartier étant constitué de rangées identiques d’immeubles d’appartements en béton de style soviétique. Je finis par dénicher une entrée anonyme à côté d’un petit magasin, laquelle donne sur la cour d’un des bâtiments.
L’église a beau être clandestine, elle saute aux yeux de qui sait où porter le regard. Une grande croix rouge appliquée sur une fenêtre du rez-de-chaussée annonce sa présence. Placardées à l’intérieur, des affiches montrant des versets de la Bible illustrés de dessins sont visibles depuis la cour. Au bas d’un escalier se trouve une vaste salle au plafond haut où des fidèles occupent des rangées de chaises pliantes soigneusement alignées, ainsi qu’une pièce beaucoup plus petite qui sert à la fois de crèche et de vestiaire.
Le jeune pasteur axe son sermon sur des passages de la Bible qu’il interprète en se gardant d’émettre le moindre commentaire sur la société chinoise. Par la suite, il me demande de me lever et de me présenter. Les fidèles ne sourcillent pas lorsque je mentionne que je ne suis pas
pratiquante et que je souhaite simplement connaître leur église. Je ne veux pas leur confier que je suis journaliste, car des policiers en civil pourraient se trouver dans la salle. Mais il ne m’est sans doute pas nécessaire d’être aussi circonspecte.
«Nous ne faisons pas tout à fait profil bas, me confie un dirigeant de la communauté que j’interviewe après le service. Nous chantons nos cantiques si fort que les gens du voisinage, curieux, descendent voir ce qui se passe. Tout le monde est bienvenu.»
Comptant seulement quelques centaines de membres, cette église non inscrite est relativement petite, m’explique aussi mon interlocuteur. À Beijing, les communautés de cette taille n’attirent généralement pas l’attention des autorités. Mais il me demande tout de même de taire le nom de l’église si j’écris à son propos.
Tandis que mon ami d’une politesse sans faille me ramène à mon appartement, situé dans un quartier du centre-ville, je lui demande pourquoi il s’est converti au christianisme malgré la grande précarité des religions organisées dans la société chinoise.
«Ça donne un sens à ma vie, me répond-il simplement. La Chine a changé si vite, et les jeunes subissent tellement de pression! Je voulais savoir comment bien vivre.»
★ ★ ★
POUR BIEN COMPRENDRE LA QUÊTE de puissance de Beijing à l’échelle mondiale, il me fallait d’abord savoir jusqu’à quel point le PCC cherche à contrôler l’existence de ses 1,4 milliard de citoyens. L’État chinois contemporain ayant été fondé sur une révolution, ses dirigeants ne
connaissent que trop bien le pouvoir des masses. Afin de maintenir leur emprise sur une si vaste population, au lieu d’appliquer les principes de l’État de droit, ils accordent la préséance au droit de l’État, soutenu par des dispositifs de surveillance ultrasophistiqués.
Des lois et des règlements encadrent à peu près toutes les facettes de la vie d’un individu, comme la personne avec qui celui-ci peut se marier, son droit d’avoir des enfants, l’endroit où il peut s’établir au pays, ce qu’il peut publier sur internet et même ses croyances sur la vie après la mort.
La capacité de Beijing de censurer, de punir ou de limiter toute forme d’expression, que ce soit sur internet, dans les journaux, dans les livres ou ailleurs, repose sur un cadre législatif étendu. En 2000, le Conseil des affaires de l’État (principale autorité administrative de la République populaire) a imposé aux hébergeurs de sites web l’obligation juridique de veiller au respect des règles de censure sur leurs plateformes.
En 2013, le gouvernement a lancé une campagne contre la propagation de «fausses rumeurs». Des centaines de blogueurs et de journalistes ainsi que de nombreux utilisateurs bien en vue des médias sociaux qui s’exprimaient sur des enjeux politiques ont été arrêtés. Même s’ils utilisaient des pseudonymes en ligne, la police les a localisés par leur adresse IP ou les informations transmises pour ouvrir leur compte. Une
recherche menée par l’organisme de cybersécurité canadien The Citizen Lab a révélé que les plateformes numériques chinoises populaires comme WeChat sont en mesure de déceler et de censurer instantanément les messages de leurs utilisateurs, y compris dans les conversations privées
entre deux personnes.
Au service du bureau pékinois de la Deutsche Presse-Agentur, principale agence de presse multilingue de l’Allemagne, j’ai réalisé des reportages sur l’emprisonnement de blogueurs adolescents, des avortements
forcés et des expropriations illégales. Des termes comme daibu (arrestation), Guo’an (police secrète) et bigong (aveux forcés) faisaient partie de mon lexique quotidien. Ne maîtrisant pas encore le mandarin, je m’efforçais d’enrichir moi-même mon vocabulaire sur les questions politiques les plus délicates, car je craignais de mettre mes collègues chinois en danger si je leur demandais de l’aide à la traduction.
Dans le système juridique surréaliste de la Chine, les avocats sont rigoureusement formés et les juges s’appuient sur la jurisprudence, mais le PCC est au-dessus des lois. Aucun chien de garde ne surveille les dirigeants du pays. Bien qu’elle reconnaisse des valeurs libérales comme la liberté d’expression, le droit de manifester et le droit de propriété, la Constitution ne limite aucunement les pouvoirs du Parti – un détail essentiel qui la rend
vide de sens4.
Selon Amnesty International, le nombre de condamnés à mort est plus élevé en Chine que dans l’ensemble du reste du monde. Le nombre précis
d’exécutions est cependant inconnu, car le gouvernement considère celles-ci comme des «secrets d’État». En outre, les tribunaux chinois affichent un taux de condamnation stupéfiant de 99,9%.
Les accusés au criminel finissant presque tous par être reconnus
coupables, l’unique variable réside dans l’ampleur de la peine de prison ou de l’amende qu’on leur impose, et ce, depuis plusieurs décennies. En 2003, Le Quotidien du peuple, organe de propagande du Parti, rapportait qu’un tribunal de la province de l’Anhui avait condamné deux hommes à des peines de prison de neuf et sept ans respectivement pour «exploitation illégale d’une entreprise». Leur crime? Avoir publié des poèmes d’amour sans autorisation préalable de l’État.
J’ai tenté à maintes reprises de m’introduire dans une salle d’audience chinoise, toujours en vain. Un jour, à Tianjin, ville du nord du pays, j’ai
remarqué une rangée de véhicules banalisés surmontés de caméras de surveillance, stationnés devant l’une des deux Cours populaires intermédiaires de l’endroit, où un fonctionnaire était jugé pour corruption. Le trottoir était dégagé, et j’ai cru pouvoir m’approcher suffisamment de l’immeuble pour observer l’atmosphère qui y régnait.
Semblant surgir de nulle part, un groupe bigarré d’hommes portant des survêtements ou des chemises mal ajustées enfoncées dans des pantalons militaires m’a aussitôt encerclée. Rien ne laissait paraître que j’étais journaliste; mon téléphone et mon calepin étaient dissimulés dans une poche de mon sac. «J’essaie simplement d’emprunter cette rue», ai-je dit sur un ton innocent. Une brute au crâne rasé m’a repoussée sans ménagement. Les hommes n’arrêtaient pas de crier et de me bousculer –
jusqu’à ce que je parvienne à m’en dégager pour téléphoner à mon rédacteur en chef. M’entendant parler anglais, ils ont reculé.
Un détail de mon attitude avait peut-être éveillé leurs soupçons, même si j’ai l’apparence d’une Chinoise bien ordinaire. Ou peut-être suivaient-ils
mes déplacements depuis quelque temps. Des collègues à moi qui s’en allaient faire un reportage sur des usines polluantes ont été empêchés de monter dans un train en partance de Beijing; un autre a été sommé de cesser de faire du jogging à proximité de la place Tian’anmen aux alentours d’une commémoration annuelle du massacre de 1989.
Installées par les autorités dans les endroits publics fréquentés ou par des entreprises privées dans des immeubles comme les banques, les caméras de surveillance munies de dispositifs de reconnaissance faciale sont omniprésentes en Chine. Certains policiers portent même des lunettes de soleil perfectionnées qui, grâce à la technologie de reconnaissance faciale, leur permettent de localiser un suspect dans une foule. Aucune loi nationale n’encadre la collecte de données biométriques, qui incluent les
empreintes digitales, les traits du visage et la voix. Dans un tel environnement, les gens ne s’attendent guère à ce que leur vie privée soit respectée.
Il est malsain d’être toujours inquiet, mais, dans des milieux comme ceux des médias, du droit et des ONG, la plupart des étrangers et des
citoyens chinois jugent nécessaire de présumer que les autorités ne les quittent jamais des yeux. Celles-ci peuvent exercer leur surveillance en piratant les ordinateurs portables ou en suivant les gens sur leur chemin vers le travail, par exemple.
La police de Tianjin a fini par me laisser partir après qu’un agent en uniforme eut inspecté ma carte de presse étrangère, mais des policiers en civil m’ont suivie pendant que je me précipitais vers une station de métro. J’ai plutôt sauté dans un taxi, et j’ai crié au chauffeur de partir au plus vite dans n’importe quelle direction. Je me sentais comme dans une scène d’évasion au cinéma, et je frissonne encore à l’idée de ce qui aurait pu m’arriver si les agents n’avaient pas cru que j’étais une ressortissante étrangère.
J’étais soulagée que la police ne m’ait pas demandé mon passeport: bien que sa couverture soit ornée des armoiries du Canada, il y est indiqué que mon lieu de naissance est Hong Kong. Les agents auraient donc pu me soupçonner d’être une Chinoise, car leur gouvernement ne reconnaît pas la
double citoyenneté. En fait, j’avais renoncé à ma citoyenneté hongkongaise quelques années auparavant, par précaution.
SELON DES HISTORIENS, L’OBSESSION du Parti pour le contrôle
plonge ses racines dans les traditions du confucianisme et du légisme5. Selon le philosophe Confucius, qui a vécu il y a plus de 2500 ans, toute personne se doit d’adapter son comportement à la place qu’elle occupe dans la hiérarchie, c’est-à-dire en fonction de sa position de supériorité ou de
subordination dans les rapports sociaux. C’est pourquoi les enfants sont tenus d’obéir à leurs parents, les jeunes adultes de suivre les conseils de leurs aînés et les citoyens d’être loyaux à l’empereur.
Apparu en Chine vers 400 av. J.-C., le légisme était compatible avec la
vision confucianiste du monde parce qu’il reconnaissait à l’empereur le pouvoir de dominer un vaste empire peuplé d’ethnies et de cultures diverses par l’entremise d’un ensemble de lois et d’édits codifiés. Il s’agissait d’une forme d’absolutisme soutenu par une bureaucratie. On a comparé le légisme au machiavélisme occidental, car il affirmait que la consolidation d’un pouvoir autocratique était nécessaire à l’atteinte de la stabilité et de la
sécurité.
Ces deux traditions n’étaient guère favorables au pluralisme des idées et aux droits de la personne.
Depuis qu’il s’est hissé à la tête du PCC en 2012, le président Xi
Jinping a souvent fait part de son admiration pour les classiques chinois 6. Il aime particulièrement citer les penseurs légistes d’autrefois pour rappeler à ses citoyens qu’ils ont grand intérêt à se soumettre à un dirigeant fort.
«Quand ceux qui font respecter la loi sont forts, l’État est fort», a déclaré Xi lors d’un forum sur le leadership en 2014. Il citait les propos du juriste légiste Han Fei (280-233 av. J.-C.) sur les monarques qui savent mater l’agitation sociale. «Quand ils sont faibles, l’État est faible.» Ce
faisant, Xi se comparait à un empereur.
Né en 1953, fils du combattant révolutionnaire communiste Xi Zhongxun, Xi Jinping fait partie d’une élite de «princes héritiers», descendants de hauts dirigeants du PCC. Ces dernières années, ce pedigree
leur a conféré des avantages comparables à ceux dont jouissent les grandes familles politiques des États-Unis, comme les Kennedy. Nombre d’entre eux se sentent investis du devoir de maintenir la domination du Parti.
Au milieu du XXe siècle, dans le tumulte des derniers moments de la Révolution culturelle, le père de Xi est tombé en disgrâce. Comme des milliers d’autres jeunes citadins, Jinping s’est vu forcé de séjourner pendant des années en milieu rural pour s’instruire auprès des paysans. Indépendamment des actes commis par son père, il aurait quand même fini par faire partie de ces légions de zhiqing, car cette politique visait tous les jeunes Chinois des villes. Contre toute attente, Xi s’en est très bien tiré; les affinités qu’il a développées avec les paysans ont fini par entrer dans la
légende.
Au cours des décennies suivantes, Xi a gravi les échelons du Parti. Après avoir servi de 1999 à 2002 comme gouverneur de la riche province du Fujian, il est devenu secrétaire du PCC de la province voisine du
Zhejiang. En 2012, à l’âge de 59 ans, il a été élu secrétaire général du Parti communiste chinois. Le terme «président» n’est pas d’usage courant en Chine, mais, dans la plupart des pays occidentaux, on l’emploie pour
désigner la personne qui dirige la République populaire de Chine, même si certains experts jugent qu’un tel titre laisse entendre que l’obtention du poste résulte d’une élection démocratique.
Bien qu’il exprime rarement ses émotions, Xi est une force à ne pas
sous-estimer. Peu après son accession à la fonction suprême, il a livré aux membres du Parti un discours sur les leçons «profondes» à retenir de l’effondrement de l’Union soviétique.
«Pourquoi l’Union soviétique s’est-elle désintégrée? Pourquoi le Parti
communiste de l’Union soviétique s’est-il écroulé? C’est tout d’abord parce que leurs convictions ont faibli», a déclaré Xi, selon un résumé de ses propos qui circulait dans les hautes sphères de l’État chinois et que le New York Times a publié. Le nouveau président a mentionné la paralysie politique, l’hérésie idéologique et le manque de loyauté des militaires au nombre des facteurs contre lesquels le PCC devait impérativement se prémunir.
En quelques années, Xi a supervisé une modernisation rapide des forces armées, dont il a pris la tête à titre de président de la Commission militaire centrale et de commandant en chef du centre de commandement interarmées, un poste jusque-là inexistant. Afin de minimiser le pouvoir des bureaucrates, il a réorganisé les forces armées et d’autres pivots de la
hiérarchie du PCC, ce qui a fait de lui la figure centrale de pratiquement tous les champs d’intervention du gouvernement.
L’OBSESSION DE BEIJING POUR L’ORDRE SOCIAL découle en grande partie «des turbulences, des effondrements et des implosions qui ont marqué deux millénaires d’histoire impériale en Chine», explique Kerry Brown, directeur du Lau China Institute au King’s College de Londres. «Il n’est pas étonnant de voir les dirigeants actuels du pays accorder la priorité à l’ordre, quel qu’en soit le prix. […] Précisons cependant que la peur les
tenaille, car ils cherchent davantage à éviter des situations fâcheuses qu’à
mettre en avant la vision audacieuse et positive d’une société meilleure7.»
Bien que les dirigeants chinois semblent craindre l’imminence d’un autre grand soulèvement populaire, de nombreux citoyens ordinaires n’ont
pas oublié le chaos du XX e siècle. Leur crainte de voir l’histoire se répéter contribue ainsi à la consolidation de l’autorité du Parti.
Nombre de gens nés avant les années 1970 ont connu la guerre civile, la
famine et la série de tentatives du PCC de «rééduquer» les masses au nom
de la révolution socialiste8. Quand l’ère Mao ou la Révolution culturelle surgissent au détour d’une conversation, les interlocuteurs les plus âgés résument souvent cette époque en un mot avant de changer de sujet: luan, qui signifie «état d’agitation frisant le chaos». En Chine, les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale ont été pour le moins mouvementées.
Après que les forces révolutionnaires de Sun Yat-sen eurent réussi à renverser la dynastie Qing en 1912 et, ce faisant, à abolir la monarchie en Chine, la nouvelle République a vite fait face à une force d’opposition. La Révolution prolétarienne en Russie, le marxisme et le léninisme avaient trouvé des adeptes enthousiastes chez les intellectuels de gauche chinois,
dont certains avaient passé les années formatrices de leur jeunesse à Moscou. En 1921, à Shanghaï, 50 intellectuels ont fondé le Parti communiste chinois, dont les principaux dirigeants seraient d’abord Chen Duxiu et Li Dazhao. Le groupe se passionnait pour la recherche de moyens d’adapter les principes marxistes-léninistes à la création d’une Chine forte et moderne. Au départ, ces intellectuels privilégiés n’avaient aucune intention de conquérir le pouvoir par la force.
Ce qui avait commencé par une rivalité subtile se muerait en conflit armé après que le général nationaliste Tchang Kaï-chek eut inopinément ordonné le massacre de 5000 militants communistes à Shanghaï, en 1927. Le fait que le Parti communiste ait survécu à la tuerie est en grande partie attribuable à l’action d’un de ses membres alors relativement jeune, Mao
Zedong. Toute sa vie, et notamment pendant les deux décennies d’une guerre civile qui opposerait les nationalistes et le PCC, ce fils d’un riche agriculteur de Shaoshan, au centre de la province du Hunan, s’appuierait sur la classe paysanne, qui garantirait sa survie aussi bien que son ascension au pouvoir.
À l’adolescence, Mao était un grand lecteur d’ouvrages politiques. Il y a développé un vif intérêt pour les campagnes militaires de George
Washington et de Napoléon Bonaparte. En 1917, alors qu’il étudiait en vue de devenir enseignant à l’École normale de Changsha, il commandait l’armée de volontaires étudiants. Plus tard cette année-là, il s’est établi à Beijing, où il a obtenu le poste d’adjoint au bibliothécaire de l’université, Li Dazhao. C’est pendant son séjour dans cette ville que Mao est devenu, sous le tutorat d’intellectuels comme Li et Chen, un marxiste loyal et un ardent défenseur de la cause communiste.
Après le massacre des membres du Parti, dont les survivants avaient été contraints de fuir dans d’autres régions du pays, Mao a rallié des roturiers et cofondé l’Armée rouge des travailleurs et des paysans de Chine. Son insistance sur la nécessité d’adopter des tactiques de guérilla s’est avérée très bénéfique pour cette force bigarrée, si bien qu’on l’a nommé chef du
PCC pendant la Longue Marche de 1934-1935, où divers contingents communistes ayant échappé de justesse aux forces nationalistes ont établi une nouvelle base à Yan’an, dans la province du Shaanxi.
Pendant la seconde guerre sino-japonaise de 1937-1945, qui coïnciderait
avec la Seconde Guerre mondiale, l’Armée rouge a conclu une trêve avec les nationalistes, auxquels elle s’est alliée pour repousser l’envahisseur japonais. Les communistes ont cependant laissé l’essentiel des tâches de combat aux nationalistes de Tchang. La guerre civile chinoise a repris tout de suite après la capitulation du Japon. L’Armée rouge est parvenue à vaincre ses opposants affaiblis en les reléguant à Taïwan, île du sud de la Chine auparavant contrôlée par le Japon.
Le 1er octobre 1949, la République populaire de Chine était proclamée. Mao en resterait le maître suprême jusqu’à sa mort en 1976.
Le PCC avait pour tâche de faire d’un pays déchiré par la guerre la société communiste utopique qu’il avait promise à ses sympathisants. Si Mao s’était illustré comme chef de guérilla, il se révélait nettement moins compétent comme homme d’État. Il croyait que le fait de regrouper des fermes indépendantes dans d’immenses coopératives agricoles aiderait la Chine à passer de l’économie agraire à la modernité industrielle. Du jour au lendemain, les pratiques agricoles traditionnelles ont été bouleversées. Les dirigeants locaux ont subi des pressions pour faire augmenter le rendement
des cultures rapidement. Appelé «Grand Bond en avant», ce projet catastrophique de collectivisation agricole mené de 1958 à 1962 a poussé des fonctionnaires inquiets pour leur avenir à rivaliser dans l’allocation de quotas de grain irréalistes aux villes. Ce faisant, ils ont réduit des paysans à la famine. De nombreux fonctionnaires de haut rang n’osaient pas rapporter ces ratages du programme de Mao. Quand il est devenu flagrant que les populations rurales crevaient de faim, il était trop tard.
On estime que 30 millions d’habitants des régions rurales sont morts, ce qui fait de cet épisode la pire famine de tous les temps.
Dans les villes, cependant, le Parti assurait aux citadins qui travaillaient dans les forces armées, la fonction publique et les sociétés d’État la sécurité d’emploi et des avantages sociaux à vie. Ce système était surnommé «bol de riz en fer». Le terme vient de l’histoire d’une jolie domestique qui n’arrêtait pas de casser les bols de riz de son maître. Ébloui par la beauté de son employée, celui-ci ne la punissait jamais. Il a plutôt fini par remplacer ses bols en céramique par des bols en fer. Même si la bonne faisait mal son
travail, elle a continué à être récompensée.
Mais la sécurité du «bol de riz en fer» avait un prix, car les gens qui en bénéficiaient avaient peu de prise sur leur cheminement de carrière et leur vie privée. Le Parti autorisait les gestionnaires d’unité de travail à
sélectionner les employés qui pouvaient se marier, à déterminer le moment de l’union et à décider si les époux auraient ou non des enfants. Ils pouvaient aussi muter les gens d’un emploi à l’autre sans égard à leurs préférences.
En 1966, faisant face à des critiques internes et voyant sa gloire s’émousser, le président Mao a mobilisé ses jeunes partisans en vue d’éradiquer les éléments «bourgeois» qui avaient infiltré l’État et la société. Partout au pays, ces corps paramilitaires de «Gardes rouges» commettraient des exactions d’une violence inouïe contre des gens qu’ils qualifiaient d’«ennemis de classe», parmi lesquels figuraient des intellectuels et des propriétaires terriens. Ainsi a débuté la Révolution culturelle, qui durerait dix ans.
À cette étape de son développement, la Chine était une sorte de «royaume ermite», un peu comme la Corée du Nord d’aujourd’hui; fermée au reste du monde, elle entretenait peu de relations diplomatiques avec les États non communistes. De 1949 à 1974, les ressortissants de la plupart des
pays occidentaux n’étaient pas autorisés à franchir les frontières de la République populaire, même pour de brefs séjours touristiques (la Chine n’entreprendrait le développement de son industrie touristique qu’à la fin des années 1970, dans le contexte des réformes économiques lancées par Deng Xiaoping). Dans un pays pratiquement coupé du monde, la Révolution culturelle érodait les fondements mêmes de la société, au point où, dressés les uns contre les autres, les membres d’une même famille pouvaient commettre des horreurs.
ZHANG HONGBING AVAIT 16 ANS quand lui et son père ont envoyé sa mère chez le bourreau.
Le soir du 13 février 1970, dans une petite ville de la province d’Anhui, la mère de Zhang, Fang Zhongmou, a critiqué Mao lors d’une dispute avec
les membres de sa famille, tous fanatiques. Depuis le début de la Révolution culturelle, période parmi les plus sanglantes de l’histoire de la Chine, plus d’un million de personnes avaient été tuées, et des millions d’autres, battues, humiliées, harcelées.
«Pourquoi Mao Zedong s’honore-t-il d’un culte de la personnalité? Il y a des photos de lui partout!» avait lancé Fang.
«Je lui ai dit “Tais-toi! Je vais fracasser ta tête de chien si tu oses critiquer notre grand timonier bien aimé, le président Mao!”» me raconte
Zhang. Traiter quelqu’un de chien est une insulte courante en Chine.
L’oncle de Zhang a demandé à la mère de retirer ses paroles en l’avertissant qu’elle risquait d’être tuée, mais celle-ci a répondu «je n’ai pas peur» avant d’arracher du mur un portrait de Mao et d’y mettre le feu.
«Mon père nous a alors demandé de garder ma mère à l’œil pendant qu’il sortait pour aller la dénoncer, poursuit Zhang. J’ai écrit une lettre de dénonciation moi aussi.»
Zhang a assisté au procès de sa mère, mais pas à son exécution: «J’ai préféré m’enfuir. Je ne voulais pas être témoin de la mort cruelle et sanglante de ma mère.»
Zhang a accepté de me parler dans le cadre d’un article que je préparais,
en 2016, pour souligner le 50 e anniversaire du déclenchement de la Révolution culturelle. Aujourd’hui, le PCC qualifie officiellement cette dernière de «décennie catastrophique» à l’origine des «plus grandes pertes qu’aient subies le Parti, le pays et son peuple depuis la fondation de la
République populaire». Il ne tolère cependant aucune discussion sur les événements qui viserait à en tenir les instigateurs pour responsables.
Zhang Hongbing est une anomalie – un homme disposé à se vider le cœur tellement il est hanté par la culpabilité. Alors que la mémoire
populaire s’estompe et que la dimension tragique de l’essor de la Chine moderne n’est pas enseignée aux jeunes générations, cet avocat établi à Beijing craint qu’une révolution culturelle «se produise à nouveau, mais sous une autre forme».
La plupart des personnes âgées auxquelles j’ai demandé de me raconter leur expérience m’ont houspillée en me reprochant d’être agaçante. Elles ne veulent pas ressasser le passé. Elles veulent croire à un avenir meilleur.
LE GOUVERNEMENT CHINOIS VOIT d’un bon œil l’amnésie collective concernant des événements traumatisants et la volonté de la population de se tourner vers l’avenir, car celles-ci facilitent son maniement de la carotte et du bâton – la carotte prenant surtout la forme de mesures d’incitation économique, et le bâton, de sanctions judiciaires ou économiques.
Il est vrai que cette approche est une composante essentielle de l’art de gouverner du PCC depuis plusieurs décennies. Sous le règne de Xi, toutefois, le Parti se livre à une propagande intense sur sa contribution remarquable à la prospérité économique. Dans ses discours publics, le
président affirme qu’il faut voir dans l’effondrement de l’Union soviétique une mise en garde et qu’il est essentiel de protéger le pays contre la vulnérabilité économique et la résistance idéologique pour en maintenir la stabilité intérieure.
La Chine contemporaine n’a rien d’une société égalitaire. Un véritable sous-prolétariat y vit dans de misérables taudis et des appartements souterrains caverneux. Quand une nouvelle autoroute ou un nouveau centre commercial sont planifiés dans leur secteur, de pauvres travailleurs
migrants sont chassés de chez eux: des avis d’expulsion rédigés à l’encre rouge sont apposés sur la porte de leur bicoque, et puis c’est tout, même si leur emploi de travailleur de la construction ou de balayeur de rue, par exemple, est essentiel au bon fonctionnement des villes. Des fonctionnaires débranchent leurs logements du réseau électrique et érigent des clôtures de barbelés pour les empêcher d’entrer, puis les équipes de démolition se mettent au travail.
Pourtant, même ces travailleurs d’en bas de l’échelle ont relativement confiance en l’avenir. Selon un sondage réalisé en 2016 par le Pew Research Center, environ 80% des Chinois croient que la situation
financière de leurs enfants sera meilleure que la leur9. Comme en
témoignent d’une année à l’autre des sondages internationaux menés par des maisons reconnues, la population chinoise tend à être l’une des plus optimistes du monde en ce qui concerne ses perspectives économiques. Sept Chinois sur dix s’attendent à ce que leur situation économique s’améliore dans les douze prochains mois. Voilà qui contraste avec les sombres débouchés auxquels font face les membres nord-américains de la génération Y par rapport à la situation qu’ont connue leurs parents.
L’esprit d’entreprise est omniprésent en Chine: chez les propriétaires de chariots à jianbing qui, à Beijing et ailleurs, sillonnent la ville pour servir leurs délicieuses crêpes fourrées là où se rassemblent des citadins affamés, tout comme dans les innombrables publicités de nouveaux commerces, de nouveaux gadgets, de nouvelles boîtes de nuit et de nouveaux restaurants.
Dans les villes plus petites, où j’utilisais une appli pour trouver des conducteurs, ceux-ci s’arrêtaient souvent pour prendre d’autres passagers et ainsi maximiser leur revenu. Une telle effervescence est assez normale au sein de la classe ouvrière chinoise. Un jour, un chauffeur a même pris un appel vidéo de sa fillette en conduisant: c’est manifestement pour elle qu’il trimait si fort.
Des campagnes gouvernementales de lutte contre la pauvreté apportent certes de l’aide aux plus démunis dans les régions éloignées, mais elles font appel à des méthodes qui seraient inconcevables dans les pays démocratiques, comme la démolition de villages et le déménagement forcé
de leurs habitants dans d’autres parties de la province afin, prétend-on, d’améliorer leur accès aux ressources et leurs perspectives économiques. En milieu rural, les pauvres prennent soin les uns des autres; depuis 2010, un réseau local de «travailleurs sociaux aux pieds nus», soutenu par l’État, vient en aide aux enfants frappés par la maladie et la misère.
Des études montrent que le gouvernement central bénéficie d’un appui modéré à élevé de la part de la classe moyenne. Environ 40% des entrepreneurs sont membres du PCC; nombre d’entre eux siègent à des comités sectoriels ou à des associations locales. «Les gens d’affaires eux-mêmes considèrent qu’il s’agit là de bonnes pratiques entrepreneuriales»,
indique David Goodman, professeur à l’Université de Sydney 10.
Selon les experts que j’ai consultés, la confiance des Chinois dans le Parti relativement aux questions économiques est largement attribuable à l’influence durable de Deng Xiaoping, qui s’est graduellement hissé à la tête de l’État chinois après la mort de Mao en 1976. En plus d’avoir fait
prendre un virage spectaculaire à l’économie, faisant passer celle-ci du collectivisme à un système pseudocapitaliste où la propriété de l’État se limite à des industries névralgiques, Deng a établi des liens commerciaux avec de nombreux pays démocratiques.
Des formules comme «laissons d’abord certaines personnes s’enrichir» et «le socialisme à caractéristiques chinoises» étaient fort populaires à son époque. Connu comme l’«architecte de la Chine moderne», Deng a occupé divers postes de cadre supérieur dans le PCC avant d’en devenir le numéro un en 1978. Il a conservé une grande influence sur le pays jusqu’à sa mort, survenue en 1997, près de dix ans après son départ à la retraite en 1989. Livrant des discours mémorables, ce chef charismatique vantait son plan consistant à permettre l’émergence graduelle d’un capitalisme de libre marché en Chine et à reporter l’atteinte d’objectifs socialistes comme la redistribution équitable de la richesse.
À certains égards, sa politique économique ressemblait à la «théorie du ruissellement», popularisée au même moment par le président des États-Unis Ronald Reagan. Selon cette vision, accorder des allègements fiscaux aux grandes entreprises et aux riches stimulerait la croissance économique
et, à long terme, profiterait à la société dans son ensemble. Cet équivalent chinois de l’American Dream reposait sur une promesse de prospérité individuelle: ne vous alarmez pas de voir d’autres personnes s’enrichir avant vous, car votre tour pourrait être le suivant, affirmaient Deng et ses successeurs.
Or, même s’il s’était avéré très libéral comme réformateur de l’économie, Deng maintenait un contrôle strict sur la société civile. En 1989, alors que le mouvement de contestation de la place Tian’anmen s’était propagé à environ 400 autres villes de Chine, Deng et d’autres tenants de la ligne dure soutenaient que la société sombrerait dans l’anarchie si l’État n’avait pas recours à la force.
La condamnation internationale du massacre de Tian’anmen a terni la réputation de Deng au sein du PCC. En novembre 1989, il a «pris sa retraite». Son absence a freiné les réformes économiques. Deng restait cependant très influent auprès du Parti et apprécié de la population. En 1992, dans une tentative de relancer son programme visant à laisser le
capitalisme propulser l’économie vers l’avant, il a entrepris sa célèbre tournée économique des villes du sud qui, croyait-il, avaient le potentiel d’aider les entreprises chinoises à accéder au marché mondial. Cette campagne lui a valu un soutien massif à l’échelle locale et des marques d’approbation à l’échelle internationale. Les discours qu’il y a livrés reposaient sur des axiomes pour lesquels Deng est encore respecté de nos jours. À ses yeux, l’établissement de zones de libre marché en Chine était «de nature socialiste». Il pressait ses concitoyens de ne pas craindre de faire
des affaires avec des entreprises étrangères.
En 2001, au terme d’un long processus international de négociations et de débats, la Chine adhérait à l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Or, si certains Chinois s’étaient fabuleusement enrichis grâce aux réformes et à l’ouverture de l’économie aux marchés mondiaux, le citoyen
moyen, lui, restait très pauvre. En 2010, la Chine a dépassé le Japon en devenant la deuxième économie mondiale. Pourtant, en 2018, le revenu annuel moyen par habitant n’y était que de 12 473 dollars, loin en deçà de la moyenne mondiale. Encore aujourd’hui, le pays affiche des inégalités de revenus parmi les plus fortes du monde.
Pendant que Beijing verse des milliards de dollars en subventions et autres mesures de soutien aux entrepreneurs et aux capitaines d’industrie, le fossé entre riches et pauvres s’élargit en Chine, où il est maintenant plus grand qu’il ne l’a jamais été aux États-Unis.
Selon la Banque mondiale, après quatre décennies de taux de croissance annuels dans les deux chiffres, l’économie chinoise a fini par ralentir. En chute libre, les marchés boursiers du pays ont atteint en 2015 un creux jamais vu depuis 2007, à l’aube de la crise financière. Les autorités centrales ont réagi en déployant une série étourdissante de mesures de stimulation et d’assouplissement, parmi lesquelles figuraient une succession de baisses des taux d’intérêt et la dévaluation de la devise chinoise. Ces
efforts ont permis d’éviter l’effondrement, mais, selon des experts, un sentiment de malaise a persisté face au déclin de l’économie. Le ralentissement s’est d’ailleurs poursuivi. En 2019, l’économie chinoise n’a crû que de 6,1%, ce qui représente un grand bond en arrière par rapport au rythme des années précédentes.
«J’ai vendu la plus grande partie de mes actions chinoises, et je prévois plutôt d’investir dans des sociétés étrangères», m’a confié en 2015 Mason Zhao, gros investisseur établi à Beijing. Pendant que les riches se démenaient pour placer leur argent à l’extérieur du pays, les pauvres, eux, portaient le fardeau du ralentissement économique. Les prix des produits de première nécessité augmentaient, les pertes d’emploi se multipliaient et l’automatisation des usines rendait de nombreux ouvriers superflus.
Parce que l’économie avait cessé de croître à un rythme effréné, l’idée voulant que le Parti apporte la prospérité à la population en échange de son emprise totalitaire sur celle-ci devenait intenable. Or, le président Xi a continué à marteler son message selon lequel il faut interpréter le sort de l’Union soviétique comme une mise en garde. Le PCC n’entendait pas
laisser la critique prospérer à l’encontre de ses principes politiques.
EN L’ABSENCE DE LIBERTÉS CIVIQUES permettant aux citoyens d’adresser leurs doléances et leurs revendications au gouvernement, l’émigration vers des contrées plus libres est une option prisée des Chinois qui en ont les moyens. Ceux qui n’ont pas la possibilité ou l’intention de partir tentent généralement d’améliorer leur situation personnelle. S’intéresser aux affaires politiques est jugé ma fan – trop compliqué –, mais, en même temps, nombre de gens s’irritent de voir l’État contrôler
jusqu’aux aspects les plus intimes de leur existence.
Traditionnellement, les Chinois préfèrent donner naissance à des garçons qu’à des filles, car seuls les enfants mâles peuvent perpétuer la lignée familiale. En vigueur de 1979 à 2015, la politique de l’enfant unique
visait à contenir la taille de la population afin d’éviter la surexploitation des ressources du pays, mais elle a aussi entraîné des millions d’avortements sexo-sélectifs et l’abandon ou le meurtre de centaines de millions de fillettes par leurs parents, qui souhaitaient tenter à nouveau leur chance d’avoir un garçon.
En octobre 2015, après plus de 30 années d’ingérence brutale de l’État dans les choix reproductifs des citoyens, une avancée semble avoir eu lieu. Beijing a soudainement annoncé que tous les couples mariés auraient désormais le droit d’avoir deux enfants.
La population de la Chine vieillit rapidement. La faiblesse du taux de natalité fait en sorte que, bientôt, il n’y aura plus assez de jeunes pour prendre soin des aînés et renouveler la main-d’œuvre. L’économie pourrait s’écrouler sous la pression. Néanmoins, la nouvelle politique n’a pas permis à tout le monde d’avoir des enfants pour assurer un avenir au pays. Pour les couples homosexuels, les couples non mariés et les parents célibataires, le
cauchemar bureaucratique continue11.
Pour Xiao Min, femme célibataire et pragmatique de 36 ans établie à Shanghaï, la solution a consisté à trouver un faux mari, c’est-à-dire à contracter un mariage de convenance qui paraîtrait bien sur papier.
Alors que nous savourons des cocktails dans un restaurant situé sur un élégant et verdoyant boulevard de l’ancienne concession française de Shanghaï, Xiao m’explique qu’en tant que mère célibataire, porter un enfant hors mariage lui vaudrait une amende salée. Même une fois celle-ci payée, rien ne garantirait que son enfant obtienne la carte d’identité qui permet
d’avoir accès aux services publics, d’ouvrir un compte en banque et de voyager. La stigmatisation sociale serait le moindre des soucis de son enfant.
Femme d’affaires prospère, Xiao envisage la vie dans un pays
autoritaire comme un puzzle à résoudre. Elle a convaincu un ami de donner son sperme et de contracter un simulacre de mariage. Munie d’un certificat de mariage et forte de l’approbation des autorités de planification des naissances, elle a mis au monde une fille heureuse et en bonne santé. Son «mari» ne vit pas avec elle et lui rend visite de temps à autre. Personne ne les a encore ennuyés.
«J’ai une carrière qui me permet d’embaucher une nounou à temps plein. Je ne veux pas m’empresser de trouver un homme à marier seulement pour avoir des enfants», explique-t-elle en passant les doigts dans ses cheveux bien coiffés. Sa volonté et sa créativité forcent l’admiration, mais son histoire me fait réaliser que l’impitoyable régime juridique chinois ne s’applique pas à tout le monde de manière égale. Richesse et contacts font
toute la différence.
Les parents pauvres des régions moins prospères de l’arrière-pays n’ont souvent d’autre choix que de confier leurs enfants à des proches pour chercher du travail dans les grandes villes. Selon l’UNICEF, la Chine
compte environ 70 millions de ces «enfants laissés derrière».
Les gens qui souhaitent quitter leur région pour travailler se retrouvent dans les limbes en raison d’un système d’enregistrement des familles appelé hukou, qui fait d’eux des résidents temporaires où qu’ils s’établissent à
l’extérieur de leur province d’origine. Un tel statut les prive d’accès aux services sociaux et de la possibilité de s’instruire, même des décennies après leur déménagement.
Vu le grand nombre de familles déchirées par la distance et trop pauvres pour voyager par avion, les deux semaines des fêtes du Nouvel An lunaire
sont une période très spéciale. Il s’agit de l’unique moment de l’année où les travailleurs migrants disposent d’assez de temps libre pour effectuer un long voyage en train afin de rendre visite à leurs proches.
Je repense souvent à Zhang Jing, femme de 35 ans qui, à l’âge de 19
ans, a quitté sa petite ville rurale de la province de l’Anhui, dans le sud-est du pays, pour chercher du travail dans la capitale. Déterminée à surmonter les obstacles, elle a grimpé les échelons pour devenir gérante dans une société de transport de marchandises, mais aucun membre de sa famille ne possède de hukou pékinois. Par conséquent, sa fille ne pourra être admise aux examens d’entrée des universités de Beijing. Quand elle atteindra l’âge de fréquenter le lycée, elle et sa famille devront rentrer dans l’Anhui. «Pourquoi retournerions-nous là-bas, sinon pour lui permettre de poursuivre
son éducation? La plupart de mes proches sont maintenant établis à Beijing. Nous ne connaissons presque plus personne dans l’Anhui», me confie-t-elle.
Mais Zhang s’estime chanceuse. Bien que l’avenir de sa fille soit
incertain, d’autres membres de sa famille besognent à l’usine, passent de longues heures à travailler au restaurant ou font du ménage contre des salaires dérisoires dans les grandes villes, à des milliers de kilomètres de leurs enfants.
Les saisies de terrains par l’État sont une autre source fréquente de mécontentement. En vertu du droit de propriété chinois, un individu ne peut pas être propriétaire de son terrain, où il ne dispose que d’un droit d’usage pour un certain nombre d’années. Un tel régime ne lui laisse guère de recours face aux décisions du gouvernement. La modicité des dédommagements offerts aux citoyens pour la confiscation de leur demeure donne souvent lieu à de petites manifestations.
Après que j’eus quitté mon emploi, en 2017, en vue de collaborer avec l’Agence France-Presse à Beijing, j’ai régulièrement fait équipe avec le photographe Nicolas Asfouri. Ensemble, nous avons voyagé à pied vers des villages reculés pour être témoins de changements sociaux fulgurants, avant que des modes de vie entiers ne disparaissent à jamais. Nous avons rendu visite à un cirque ambulant, passé des semaines dans un village de
travailleurs migrants très uni dont la démolition était imminente, et descendu une rivière dans un canot à moteur pour obtenir un aperçu de la vie quotidienne en Corée du Nord alors que les tensions entourant les tests de missiles atteignaient leur paroxysme.
À Chikan, quartier historique de Kaiping, dans le sud de la Chine, nous rencontrons un groupe de plusieurs dizaines de personnes qui résistent à la volonté du gouvernement de vendre leurs maisons pour faire place à un «parc à thème patrimonial». En 2007, l’UNESCO a inscrit Chikan et ses ornements architecturaux d’inspiration européenne sur sa liste du patrimoine mondial. Mais les habitants de l’endroit ont vite perçu cet honneur international comme une malédiction, car les autorités municipales ont conclu une entente de 900 millions de dollars avec une firme
d’investissement qui entend transformer le Vieux-Chikan en attraction touristique vidée des familles qui y vivent depuis des générations. Les promoteurs planifient la construction d’un mur autour du quartier, l’aménagement de magasins de souvenirs et l’imposition d’un prix
d’entrée12.
Il y a quelques années encore, on faisait la queue tout autour du pâté de maisons pour manger un dessert à base de haricots rouges et de noix de coco de la grand-mère Wu. En cette étouffante soirée d’été, cette dame agile de 60 ans doit nous apprendre à enjamber une barricade pour gagner sa boutique.
Une fois sur les lieux, elle exige que nous goûtions ses desserts, qu’elle n’a pas cessé de fabriquer et dont elle assure la livraison à ses fidèles clients. Elle nous montre l’avis d’éviction placardé sur sa porte. Une indemnité de 3200 à 3900 yuans (de 480 à 585 dollars) par mètre carré est offerte aux résidents de Chikan, ce qui est loin d’être suffisant pour acheter
un petit appartement dans la région. L’automne précédent, Wu et quelques voisins ont exprimé leur mécontentement par une manifestation, ce qui leur a valu d’être arrêtés puis emprisonnés pendant plusieurs jours.
En écoutant la grand-mère Wu nous faire part de son impression d’être privée d’avenir, j’imagine la vindicte populaire que subirait le maire d’une
ville de France ou d’Allemagne qui tenterait de réserver le même sort à un quartier historique. Elle et ses voisins sont prêts à assumer les conséquences de leur résistance. Ils refusent de quitter les lieux par principe et parce qu’ils n’ont nulle part où aller. Ils attendent essentiellement que la police les évince.
Aux gens qui, n’étant pas propriétaires, n’ont pas droit à une indemnité forfaitaire, l’administration municipale fournit des logements locatifs subventionnés. Mais ceux-ci se résument à des rangées de conteneurs empilés les uns sur les autres où il règne une chaleur insupportable en été. Nous rendons visite à une parente de Wu qui vit seule dans une de ces boîtes en métal sur un terrain nu de la périphérie. Deux ventilateurs font circuler l’air dans le petit appartement, mais ne suffisent pas à évacuer la
chaleur étouffante. À l’extérieur, aucun banc n’accueille les résidents qui voudraient se réunir. Les enfants, qui pouvaient jadis s’amuser à l’ombre d’arbres magnifiques dans leur ancien quartier, trouvent à s’occuper, sous un soleil brûlant, dans les espaces qui séparent les rangées de maisons métalliques.
★ ★ ★
LES MANIFESTATIONS EN TOUT GENRE sont très rares en Chine, considérant l’importance de sa population, mais il s’en déroule tout de même régulièrement. J’ai suivi les manifestations d’ouvriers d’usine qui réclament de meilleurs salaires et de meilleures conditions de travail. Bien qu’elles soient trop modestes pour attirer l’attention des grands médias, elles se succèdent sans cesse dans toutes les régions du pays. En 2015
seulement, le groupe de vigilance hongkongais China Labour Bulletin a consigné 2509 grèves et manifestations d’ouvriers et d’employés. Ces débrayages découlent principalement des fermetures d’usines et des mises à pied qui se multiplient à mesure que Beijing fait passer le pays d’une économie de transformation à une économie orientée vers la haute technologie, l’innovation et la consommation. Le marché mondialisé y joue aussi un rôle, car les usines d’Asie du Sud-Est concurrencent durement le secteur manufacturier chinois grâce à leurs coûts de fabrication et de main-
d’œuvre inférieurs.
Ces manifestations ouvrières sont autorisées jusqu’à un certain point – tant que leurs cibles sont considérées comme étant de rang inférieur, ce qui est le cas, par exemple, des propriétaires d’une usine locale. Quand la
critique vise le Parti, l’État réagit au risque d’émergence d’une opposition organisée en réprimant jusqu’aux expressions d’insatisfaction les plus modérées.
Sous la gouverne de Xi, il y a de moins en moins de carottes et de plus
en plus de bâtons.
En 2015, à la veille de la Journée internationale des femmes, les policiers de Beijing, de Guangzhou et de Hangzhou arrêtent cinq jeunes femmes pour la simple raison qu’elles projettent de distribuer des
autocollants ornés de messages contre le harcèlement sexuel dans les transports en commun. Malgré les appuis qu’elles recueilleront un peu partout dans le monde, les membres du «gang des cinq» passeront des mois en prison, où elles subiront des interrogatoires constants. Alors candidate à la présidence des États-Unis, Hillary Clinton qualifie le traitement infligé à ces militantes d’«inexcusable».
Dans le passé, le mouvement féministe jouissait en Chine d’une plus grande latitude que de nombreux autres courants de pensée, car la révolution communiste reposait en partie sur la volonté de libérer les femmes d’un régime féodal qui les confinait à un statut d’infériorité. Or, l’arrestation de ces cinq femmes montre que toute forme de militantisme est risquée sous un gouvernement autoritaire comme celui de Xi.
Plus tard cet été-là, la police mènera des rafles dans tout le pays en vue de détenir ou d’interroger plus de 2000 avocats et militants des droits de la personne. Il s’agit de la campagne la plus impitoyable et la plus importante de l’histoire récente de la Chine. Parmi les personnes arrêtées figure
l’éminent juriste Wang Quanzhang, qui a défendu un grand nombre de militants politiques et de victimes de saisie de terrain. Près de trois ans après qu’il eut été englouti dans les entrailles du système pénitentiaire chinois, je rencontre son épouse, Li Wenzu, dans un restaurant de la banlieue de Beijing. En larmes, elle dit ignorer si son mari est encore en
vie: 1000 jours après son arrestation, elle est encore sans nouvelles de lui.
En juillet 2017, je me rends dans un hôpital de la ville industrielle de Shenyang, située dans la province du Liaoning. J’espère y trouver le dissident chinois sans doute le plus célèbre en Occident, le prix Nobel de la
paix Liu Xiaobo. En 2009, cet écrivain et philosophe a été condamné à 11 ans de prison pour «subversion», c’est-à-dire pour avoir coécrit un manifeste intitulé Charte 08, qui appelait à des réformes démocratiques. Longtemps auparavant, il avait fait partie des leaders étudiants des manifestations de la place Tian’anmen. Il est aussi l’auteur de nombreux essais et articles sur des réformes politiques. Son épouse, la poétesse Liu Xia, est de facto assignée à résidence depuis qu’il a obtenu le prix Nobel en 2010, et ce, même si elle n’est accusée d’aucun crime. Liu Xiaobo combat
un cancer avancé du foie, maladie qu’il a développée en prison et qui pourrait l’emporter à tout moment.
Des policiers armés gardent les entrées du vaste complexe hospitalier où Liu est confiné. Contrairement aux journalistes étrangers qui, munis de leur
encombrant matériel de prise de vues, ont été brutalement repoussés ces derniers jours, je parviens à me faufiler à l’intérieur, car j’ai l’air d’une Chinoise ordinaire, téléphone rose scintillant à la main. (Pour passer encore plus inaperçue, je porte une robe violet vif: les Chinoises des villes ont un goût pour les couleurs voyantes.) Pour éviter les caméras de surveillance, j’emprunte les escaliers au lieu de l’ascenseur.
Arrivée dans le département d’oncologie, au 11e étage, je m’arrête un moment pour reprendre mon souffle avant de passer dans le corridor. Je repère des patients vêtus du même pyjama à rayures bleues et blanches que Liu portait sur les photos que des membres de sa famille ont fait passer en douce à la presse. Des infirmières vont et viennent, et des hommes à l’air
blasé qui pourraient être des policiers sont assis sur des bancs, près de l’entrée d’une aile à laquelle l’accès semble avoir été récemment interdit au public. Sur des affichettes de fortune collées au mur, on peut lire «Fermé pour rénovations».
Je gagne la réception, où je demande à la préposée si je peux rendre visite au patient appelé Liu Xiaobo. Après une recherche sur l’ordinateur,
elle me dit ne trouver personne sous ce nom dans les registres de l’établissement. (Ce matin même, l’hôpital a pourtant publié un communiqué sur l’état de santé du célèbre défenseur de la démocratie et la qualité supérieure des soins qu’il reçoit.)
Deux semaines plus tard, soit le 13 juillet 2017, Liu succombera à son cancer du foie dans cet hôpital, ce qui fera de lui le premier lauréat du prix Nobel de la paix à mourir en état d’arrestation depuis l’époque de l’Allemagne nazie. Quand il a reçu son diagnostic, Liu a demandé à être soigné à l’étranger (une requête qui, selon ses amis, visait à assurer la sécurité de son épouse après son décès). Des hôpitaux des États-Unis et de l’Allemagne ont proposé de l’accueillir, mais les autorités chinoises ont refusé de laisser partir le couple.
Malgré les incessants perfectionnements de la censure d’internet en Chine (un message privé peut disparaître sans que son expéditeur sache que ses mots n’arriveront jamais à destination), des gens trouvent un moyen d’exprimer la tristesse que leur cause la mort de Liu Xiaobo: sur WeChat,
ils publient des émojis en forme de bougie accompagnés du sigle «RIP». Mais les administrateurs du réseau reprennent vite le dessus en supprimant ces messages pour «violation des lois et règlements applicables».
SOUVENT, L’IMPITOYABLE PERSÉCUTION DES prétendus «dissidents» par Beijing n’épargne pas leurs conjoints et leurs enfants.
En décembre 2017, le harcèlement que les autorités font subir à la professeure Chen Guiqiu et à ses deux filles, âgées de quatre et de quinze ans, est devenu si insupportable qu’elles s’enfuient de chez elles par un froid glacial, munies de sacs à dos ne contenant que le strict nécessaire. Chen vient de quitter son poste au Département des sciences de l’environnement à l’Université du Hunan, dans le centre de la Chine, mais c’est là le moindre de ses soucis. Quelques mois auparavant, à l’été 2017,
lors des rafles qui ont mené à l’arrestation de centaines d’avocats et de militants des droits de la personne aux quatre coins de la Chine, la police a appréhendé son mari, Xie Yang.
Xie est avocat. Comme tant de défenseurs de l’intérêt public en Chine, il a été emmené pour interrogatoire dans un établissement de détention
secret. Plusieurs mois après la disparition de son mari, Chen craignait le pire. Un tribunal finira par accuser l’homme d’«incitation à la subversion du pouvoir d’État», un crime très grave qui consiste à tenter de nuire à l’État et au régime socialiste en répandant des rumeurs ou des calomnies. Avant son arrestation, ses clients incluaient des chrétiens clandestins, une victime de violence policière et des militants prodémocratie de Hong Kong.
Depuis que Xie est détenu, la police le torture dans le but de lui arracher une confession. «Vous n’avez qu’un seul droit, celui d’obéir», lui auraient lancé les agents tout de suite avant de commencer à lui infliger des violences. «Ils se partageaient le travail: un ou deux d’entre eux me tenaient par les bras pendant qu’un autre me donnait des coups de poing, de genou ou de pied dans l’estomac», a-t-il raconté selon la transcription d’entretiens
avec ses avocats.
Chen s’est portée à la défense de son mari. Elle a accepté de parler à des journalistes de la presse internationale comme moi et a constitué une sororité avec les épouses d’autres avocats détenus. Habillées de vêtements
blancs ornés des noms de leurs maris en tissu rouge, les femmes ont manifesté devant des postes de police en réclamant la libération des prisonniers. La plupart d’entre elles ont aussi de jeunes enfants qui peinent à comprendre ce qui est arrivé à leurs pères. Bien que Xie soit loin d’être seul dans sa situation, son cas a suscité une attention particulière sur la scène internationale. À maintes reprises, les Nations unies ont condamné le traitement infligé à l’avocat. Dans une lettre, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a exigé de la Chine la libération immédiate de
Xie et de deux autres personnes soumises à une «détention arbitraire» ainsi que le versement de dédommagements. C’est dans ces circonstances que Chen est devenue une cible de choix. Des fonctionnaires l’ont interrogée à répétition, la menaçant de l’évincer de son domicile et de lui faire perdre son poste de professeure si elle continuait à s’exprimer publiquement à propos de son mari.
Chen et ses filles tentent d’abord de sortir du pays par train. Mais elles sont interceptées par des agents de la sécurité, qui séparent momentanément la mère et la benjamine de l’aînée avant de leur émettre un avertissement et de les laisser partir. Chen comprend maintenant qu’il lui faudra faire preuve
d’audace dans sa fuite si elle souhaite protéger ce qui lui reste de famille.
De ville en village, empruntant des routes interminables à travers des forêts denses, à pied comme en voiture, des sympathisants escortent Chen et ses filles en direction de la Thaïlande. Ce voyage éprouvant dure plus d’une
semaine. Au cœur de la nuit, elles franchissent de longues distances en terrain accidenté pour éviter la police frontalière. Enfin, la famille arrive à Bangkok, où une maison réputée sûre les attend dans un quartier riche planté d’arbres tropicaux verdoyants. On dirait une oasis.
Le répit sera de courte durée. La police arrive vite sur les lieux, et un juge du tribunal de l’immigration ordonne à la famille de quitter le pays immédiatement. Mais Chen ne perd pas confiance pour autant. Elle sait que des amis américains ont fait le nécessaire pour lui procurer des visas de séjour aux États-Unis et que, sa benjamine étant citoyenne américaine de naissance, elle et ses filles auront droit à l’assistance consulaire.
Tandis que la petite famille poireaute dans un centre de détention de l’immigration de Bangkok, des agents chinois font irruption dans l’établissement. Chen et ses filles se mettent à paniquer. Plusieurs diplomates américains interviennent. Ils convainquent les gardiens thaïlandais de laisser la famille sortir par la porte d’en arrière. Mais les agents chinois ne déclarent pas forfait si facilement. Ils poursuivent la mère
et ses filles jusqu’à l’aéroport international, où des représentants des trois pays se livreront à une bruyante altercation. Une entente diplomatique finira par être conclue, et la famille montera dans un avion en partance pour les États-Unis.
Cet imbroglio international se déroule le 3 mars 2017, soit quelques semaines avant la première rencontre des présidents Xi Jinping et Donald Trump à la villa de Mar-a-Lago, en Floride. Quand, dans mon rôle de correspondante étrangère à Beijing, je demanderai à un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères de commenter la situation de Chen Guiqiu et de Xie Yang, il se contentera de répéter les points prévus à l’ordre du jour.
En 2019, Xie est libéré de prison – une consolation de courte durée. Lorsqu’elle lui parle au téléphone avec ses filles, Chen le trouve «bizarre».
Elle me dit craindre qu’on ait porté atteinte à la santé de son mari de manière irréversible et se sentir impuissante à l’aider depuis les États-Unis. On ignore si la famille finira par être réunie à nouveau, car la police chinoise a confisqué le passeport de Xie.
J’ai contacté Chen après qu’elle se fut établie au Texas. Nous communiquons par l’entremise d’une appli cryptée. «Au centre de détention de l’immigration, je ne pensais vraiment pas qu’on viendrait à mon secours», me raconte-t-elle en mandarin d’une voix calme et assurée. Elle se dit soulagée de voir ses filles sereines après ce qu’elles ont enduré en Chine. Elles ont vite pris goût à la vie au Texas, car la police locale ne les
talonne pas13.
MÊME LES OBSERVATEURS DE LA CHINE les plus aguerris peinent à comprendre pourquoi Xi Jinping et ses acolytes ont intensifié leurs attaques contre la société civile à des degrés sans précédent. La société chinoise n’est-elle pas assez forte pour rester intacte en présence d’avocats de la défense qui font leur travail et de féministes qui distribuent des autocollants dans l’autobus?
Les analystes n’arrivent pas à déterminer si cette répression de plus en plus sévère indique que le PCC est au bord de l’effondrement ou qu’il s’apprête à établir un nouvel ordre mondial.
Au début des années 1990, craignant que Beijing n’affirme son leadership mondial trop tôt, Deng Xiaoping avait déclaré que son pays devait «dissimuler ses forces et attendre le bon moment». De toute évidence, Xi Jinping croit que le temps est venu pour la Chine de rompre avec sa discrétion en matière de politique étrangère. Plus que tout autre dirigeant chinois avant lui, il exprime sans détour les ambitions planétaires sans cesse plus grandes de Beijing.
Depuis les Jeux olympiques de 2008, l’État chinois déploie toute sa pompe lors des grands événements internationaux. Il souhaite ainsi renforcer son image internationale. C’est assurément ce qu’il fait en septembre 2016, quand la Chine devient le deuxième pays d’Asie à accueillir un sommet du Groupe des vingt (G20). Présidées par Xi, ces deux
journées de réunion soigneusement orchestrées se déroulent à Hangzhou, ville cossue de l’est de la Chine, réputée pour ses canaux anciens et son lac de l’Ouest.
J’ai déjà été témoin d’efforts déployés par Beijing pour verrouiller son
centre-ville et interrompre l’activité des usines polluantes en vue d’importants rassemblements politiques, mais je suis frappée de constater jusqu’où les dirigeants sont allés pour s’assurer de la réussite du sommet du G20 à Hangzhou. lls ont fermé des pâtés de maisons entiers pour que les dignitaires, logés dans des hôtels cinq étoiles, puissent être transportés vers le fastueux lieu de réunion sans apercevoir le moindre citadin dans les rues bordées de pelouses, d’arbres et de buissons fleuris fraîchement manucurés. Quelques semaines avant le sommet, les autorités chinoises ont
discrètement veillé à ce que les ONG ne puissent surveiller l’événement, brisant ainsi une tradition, et ont appréhendé des militants de la région pour avoir la certitude que personne n’aborde la question des droits politiques pendant que le monde aurait le regard tourné vers Hangzhou.
Le réchauffement planétaire est l’un des principaux thèmes à l’ordre du jour. Des environnementalistes ont exprimé des doutes sur la possibilité que le sommet influe positivement sur les efforts mondiaux, jusqu’ici dérisoires, de réduction des émissions de gaz à effet de serre. Néanmoins, dans son discours d’ouverture, Xi adopte d’emblée un ton grandiloquent, comme s’il reprochait aux autres dirigeants leur lenteur et leur inefficacité dans le dossier. Il leur fait part de son souhait de voir l’organisation adopter «des
mesures concrètes, sans discussion creuse14».
Xi réitère sa position lors d’un dîner de bienvenue auquel participent notamment le président turc Recep Tayyip Erdoğan, le premier ministre canadien Justin Trudeau et la première ministre britannique Theresa May.
«Il est impératif que le G20 prenne la situation en main et montre la voie à suivre», déclare-t-il en prenant une posture de chef d’État, les mains posées sur la table devant lui.
La veille, le président des États-Unis Barack Obama et Xi ont ratifié l’accord de Paris sur le climat; au terme du sommet, tous les chefs d’États
membres du G20 leur auront emboîté le pas. Ce traité établit un cadre international de réduction des émissions de gaz à effet de serre pour limiter le réchauffement planétaire à 2 °C et d’aide financière aux pays en développement touchés par les changements climatiques.
Au terme de cette rencontre fructueuse, les participants se rendent sur les rives luxuriantes du lac de l’Ouest pour assister à un spectacle époustouflant où des danseurs donnent l’impression de patiner et de bondir sur l’eau.
En choisissant de se poser en chef de file mondial de la lutte contre le réchauffement planétaire, Xi s’est montré astucieux: il s’agit d’un enjeu relativement apolitique et peu propice à des remontrances sur le sombre bilan de la Chine en matière de droits de la personne.
L’année suivante, lors du plus grand rassemblement international jamais tenu à Beijing, près de 300 leaders politiques étrangers signent un document félicitant Xi Jinping pour sa contribution à la paix mondiale. Les participants à ce «dialogue interpartisan mondial» sont en majorité issus de pays en développement; y figurent entre autres la conseillère spéciale de l’État du Myanmar Aung San Suu Kyi et le premier ministre du Cambodge Hun Sen. Le Parti travailliste de Nouvelle-Zélande, le Parti démocrate d’Italie, le Parti démocrate de Corée du Sud et le Komeito du Japon ont eux
aussi envoyé des représentants.
L’événement est ennuyeux. Il passe presque inaperçu aux yeux de la presse mondiale. Mais les gens qui y prêtent attention sont stupéfaits de voir autant de dirigeants louanger Xi pour ses qualités de pacificateur, vu la
violence avec laquelle l’État chinois sévit contre ses détracteurs, tant sur son territoire qu’à l’étranger.
«De nombreux partis politiques dans le monde sont désorientés, en difficulté, à la recherche d’une nouvelle voie», déclare Wang Yiwei,
directeur de l’Institut des affaires internationales de l’Université Renmin de Chine et orateur au rassemblement. «Comme en témoignent le Brexit et Trump, personne n’enseigne la démocratie libérale, et les professeurs font des erreurs. Il n’y a pas de modèle universel de développement.» Autrement dit, les pays occidentaux ont créé un vide du leadership mondial, vide que la
Chine compte remplir.
BEIJING A CLAIREMENT ÉNONCÉ ses objectifs. Selon de nombreux documents officiels publiés sous le régime de Xi, la Chine n’entend pas se contenter d’être un poids lourd économique ou l’usine du monde. Elle souhaite modifier les normes internationales et l’ordre mondial pour les adapter à sa vision globale.
En septembre 2019, le Conseil des affaires de l’État a publié un livre blanc qui met en avant l’objectif de Beijing de se hisser au rang de leader mondial, c’est-à-dire d’entreprendre une «transformation fondamentale des structures internationales de pouvoir» afin d’inaugurer une «nouvelle ère». Le texte souligne les contributions de la Chine à l’économie mondiale et affirme qu’elle n’a pas l’intention de contester le statut de superpuissance
des États-Unis en vue de les «remplacer». Il y est cependant mentionné que les tentatives incessantes des pays occidentaux de «s’ingérer» dans les affaires intérieures de la Chine résultent d’une «erreur de calcul stratégique» qui «risque de transformer des conflits et des affrontements potentiels en une prophétie autoréalisatrice». Le livre blanc propose plutôt l’adoption d’un «nouveau modèle de relations internationales» fondées sur l’harmonie et la construction d’une «communauté de destin» reposant sur une coopération mutuellement bénéfique et le respect de la diversité des
régimes politiques. «Tout le monde se doit de s’opposer à la politique de puissance, à l’hégémonie et à l’ingérence dans les affaires intérieures des autres pays», ajoutent les auteurs, dont le langage à la fois fleuri et opaque rappelle celui des diplomates de Beijing lorsqu’ils rejettent les critiques émanant de l’étranger.
Ces appels à la coopération «gagnant-gagnant» et au dialogue font belle impression. Mais de nombreux analystes les interprètent comme un manifeste pour le droit des États autoritaires d’agir à leur guise, à l’abri de toute ingérence d’institutions comme les Nations unies ou les cours internationales (institutions dont la Chine n’a cependant jamais réclamé le
démantèlement)15.
«Peut-on construire un nouvel ordre mondial à même la structure de l’ordre mondial existant? C’est ce qui semble de plus en plus être l’objectif
de Xi Jinping, exprimé à travers des appels à “préserver le système international centré sur les Nations unies et l’ordre mondial que sous-tend le droit international”», écrit le spécialiste de la Chine Bill Bishop en citant un
discours récent de Xi sur la politique internationale 16.
Cette interprétation délibérément tordue du concept de «démocratie» correspond aux intérêts de Beijing, car elle affirme l’égalité et la légitimité de tous les États, quel que soit le régime en place, ce qui inclut les gouvernements autoritaires qui soumettent leur population à des lois injustes et à un traitement cruel.
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