La Copiste

Jean-Michel Mestres · Chapitre 1 sur 11

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La Copiste

Quand, sur la dernière page du carnet,…

7.

 

Quand, sur la dernière page du carnet, j’ai lu pour la première fois le nom

d’Isle, j’ai pensé à L’Isle-sur-la-Sorgue, dans le Vaucluse. Isle tout court est

en réalité une commune distante de cinq kilomètres de Limoges. Ce 20 août

1942, Isle, Limoges et la Haute-Vienne sont en zone libre. La plus grande

partie de la Vienne et de la Charente ainsi qu’une portion de la Dordogne,

les trois départements limitrophes, sont occupées par les Allemands.

Isle est à cinquante kilomètres à peine de la ligne de démarcation. Que

fait-on à Isle en août 1942 ? Que fuit-on ? Je ne sais de quel côté chercher,

vers la littérature ou vers l’histoire. Trop de pensées cognent aux parois. La

copiste de Claudel est-elle par hasard ce jour-là de l’autre côté de la ligne ?

Sa présence en Haute-Vienne fait-elle partie de l’histoire du carnet ?

Je ne peux éliminer l’hypothèse qu’elle soit une Isloise de longue date. Si

la copiste n’a pas bougé, l’objet peut avoir voyagé. Depuis leur impression

en 1906, quelques-uns des cent cinquante exemplaires sont passés de main

en main, ils ont été prêtés, donnés, perdus, dérobés… Son détenteur l’a

peut-être acheté chez un bouquiniste. Comment s’est-il retrouvé à Isle ?

Plus vraisemblable : la copiste s’est réfugiée à Isle. Au moment de l’exode

de mai 1940, première hypothèse. Détenait-elle le fameux exemplaire

qu’elle a glissé dans sa valise avant de quitter Paris ? Elle peut avoir croisé son propriétaire au hasard de la fuite vers le sud. Dans quelles circonstances

en sont-ils venus à parler de théâtre, de Claudel et de Partage de midi ? À

l’arrière d’un camion, secoués par les cahots de la route, sous le vacarme des

avions allemands, ou au calme, dans une grange où ils auraient trouvé

refuge pour se reposer ? Je vois un homme plus âgé qu’elle, allongé sur la

paille, souf ant à M. S. :

– Je m’arrête ici, je suis épuisé, je n’irai pas plus loin pour l’instant. Ne

m’attendez pas. Continuez. On se retrouvera à Bordeaux. Faites bon usage

de la pièce. Vous me la rendrez plus tard.

Je me fais mon cinéma. Plan large sur la ferme. Plan rapproché sur la

grange, puis resserré sur les corps. Gros plan sur l’exemplaire de Partage de

midi. Une main de femme glisse sur la couverture. On entend juste sa voix :

– Je ne sais même pas ton nom. Comment t’appelles-tu ?

 

Variante : la copiste a passé la ligne de démarcation en 1942 avec, dans ses

bagages, l’exemplaire emprunté à Paris. L’histoire ne dit pas à qui. Le lm

change d’atmosphère. On ne passe pas en zone libre pour des vacances. Il

faut un ausweis délivré au compte-gouttes par les Allemands, pour une

naissance, un enterrement, une maladie grave d’un proche ; avec un bon

dossier ou une introduction auprès des autorités allemandes, le

franchissement est envisageable. Sinon, il reste le passage clandestin, guidé

par des passeurs.

À moins que ce ne soit l’exemplaire qui se trouve à Limoges. Il n’est pas

dans ses bagages mais M. S. a croisé son chemin.

Je dois revenir à l’histoire. Passé la débâcle, le Limousin devient une terre

de refuge. La Haute-Vienne et la Creuse voisine accueillent un grand

nombre de Juifs qui fuient Paris. Selon le site de l’association Anonymes,

Justes et Persécutés durant la période nazie (AJPN), six cent soixante-neuf

familles sont cachées à Limoges et dans le département, souvent à la

campagne. La plupart arrivent de Paris mais elles sont originaires

d’Allemagne, de Pologne ou d’Autriche. Leurs noms sont aujourd’hui

répertoriés, ainsi que les villages où elles se sont réfugiées. M. S. appartient-

elle à l’une de ces familles ?

Au même moment, je vais interviewer l’architecte Roland Castro pour la

revue Urbanisme. Il raconte son enfance de petit Juif réfugié avec sa famille à

Saint-Léonard-de-Noblat où était planqué aussi le petit Serge Ginzburg. Ni

l’un ni l’autre de leurs noms de famille n’apparaissent sur le site de l’AJPN.

J’en déduis que la liste n’est pas exhaustive.

Saint-Léonard-de-Noblat est à vingt-cinq kilomètres d’Isle.

La Haute-Vienne compte aussi cent Justes parmi les nations sur la liste du

Comité français pour Yad Vashem – ces gens qui ont sauvé la vie à des Juifs.

L’un d’eux avait-il en sa possession un exemplaire de Partage de midi qu’il a

prêté à M. S. ? Il n’y a pas eu de Juste à Isle, et, selon la même source, la

petite ville n’a pas abrité de famille juive. Mais il suf t de traverser la

Vienne. À Condat-sur-Vienne, entre 1939 et 1945, au moins cent vingt-trois

familles juives se sont réfugiées, toujours selon le site de l’AJPN. Parmi elles,

les Saktreger, les Samet, les Sandler, les Sandmann, les Saul, les Schlaff, les

Schnapp, les Schoenbrunn, les Schwartz, les Seckels, les Seltzer, les Simon,

les Skalka, les Slomovitz.

 

Condat-sur-Vienne est à deux kilomètres d’Isle.

Le 26 août 1942, six jours à peine après la n de la copie de Partage de

midi, quarante jours après celle du Vel’ d’Hiv’, une grande ra e est organisée

dans les villes de la zone libre par le gouvernement de Vichy. Selon l’AJPN,

quatre cent quarante-six Juifs dont soixante-huit enfants sont arrêtés dans le

Limousin, puis rassemblés au camp de Nexon avant d’être acheminés à

Drancy le 29 août 1942 et déportés à Auschwitz par les convois nos 26 et

27.

Nexon est à dix-huit kilomètres d’Isle.

Ce jour de la ra e, les Schoenberg sont arrêtés à Bellac et les

Schwartzenberg à Limoges. Rien ne laisse supposer que M. S. soit juive,

encore moins qu’elle ait été prise dans la ra e. Mais rien ne l’exclut. Si M. S.

est une Juive réfugiée, il est peu probable qu’elle ait un lien avec Claudel ou

l’un de ses proches. Entre le monde des Juifs arrivés d’Europe centrale et

celui du Paris littéraire et politique, il y a un gouffre. Il est moins béant pour

les familles venues d’Alsace et de Lorraine, françaises de longue date, dont certaines se sont elles aussi réfugiées dans le Limousin.

Je sais seulement que M. S. a passé l’été 42 à copier Partage de midi au

milieu d’invisibles planqués dans des fermes. Elle a partagé son mois d’août

avec Claudel dans l’épicentre d’une catastrophe.

Où se trouve-t-elle, le 11 novembre, trois mois après la n de sa copie, le

jour où l’armée allemande franchit la ligne de démarcation et envahit

Limoges et les villes alentour ? Est-elle à Isle ? A-t-elle déguerpi ? Est-elle

rentrée à Paris ? Reste-t-elle planquée jusqu’à la Libération ? A-t-elle été

déportée ?

Je regarde le carnet. Le voilà à présent enveloppé d’un voile sombre.

 

*

 

Ma famille n’a aucune attache en Haute-Vienne. Il y a peu de chances

qu’un de ses membres ou un proche y ait séjourné en août 1942. On ne

quitte pas la frontière espagnole et ses chemins de fuite à travers les

Pyrénées pour venir se frotter à l’armée allemande. Du côté de ma mère,

dix-neuf ans cette année-là, une famille commerçante, catholique et

conservatrice de Perpignan, pas très éloignée des idées d’un Claudel. Quant

à mon grand-père paternel, il vient d’être viré de la préfecture des Pyrénées-

Orientales. Mis à la retraite d’of ce à cinquante ans pour des raisons

politiques – l’accueil des républicains espagnols, sans doute.

Je ne sais dans quelle direction chercher. Quand un ic n’a pas d’indice, il

écume les bars fréquentés par la victime, il sonne aux portes, dérange les

amis, bouscule les voisins, perturbe les collègues. Il mène une enquête de

voisinage. Les livres de la bibliothèque, qui fréquentent le carnet depuis

longtemps, ont peut-être quelque chose à m’apprendre.

Tous ont été édités entre 1933 et 1946. Le premier est un titre inconnu, Le

Côté de Chelsea, d’André Maurois, l’auteur de Climats et des Silences du

colonel Bramble, dont m’a parlé un jour mon père, en bien si mon souvenir

est exact. Je n’ai jamais rien lu de Maurois – adolescent, je le confondais

avec Mauriac. J’apprends que Maurois est né Émile Salomon Wilhelm

Herzog et qu’il est devenu membre de l’Académie française en 1938 avec le soutien de Pétain.

Suivent L’impromptu de Paris de Giraudoux (1937), un tome du Journal de

Gide 1936-1942 (1946), Antigone d’Anouilh (1946) et un lot d’éditions

originales de Montherlant chez Grasset : La Relève du matin (1933), Le

Démon du bien (1937), Les Olympiques (1938), Le Solstice de juin, Les Jeunes

Filles, Les Lépreuses, Les Célibataires, Les Bestiaires, tous publiés en 1941,

ainsi que Pitié pour les femmes. Sur la page de garde, le nom de la

propriétaire, Guite, écrit au crayon. Mon père a dû piquer son exemplaire à

sa sœur. J’en déduis que les ouvrages de la bibliothèque n’ont pas tous la

même source. Sort en dernier Le Maître de Santiago (1947).

Trois libelles paci stes de Giono, édités par Grasset, m’intriguent : Vivre

libre et Lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), suivis, un an plus

tard, de Précisions. Giono n’avait sans doute pas été assez clair dans les deux

premiers. Les livres n’ont pas été coupés. En revanche, l’exemplaire du

Soulier de satin de Claudel, dans l’édition Gallimard de 1943, établie avec

Jean-Louis Barrault, a bien servi.

Trônent en bonne place des volumes (Racine, La Fontaine, Voltaire,

Flaubert) extraits des œuvres complètes rééditées par Les Belles Lettres.

Parmi eux gure un tome de Gargantua, daté de 1938. En l’attrapant, je

sens sous mes doigts une épaisseur suspecte. Entre deux pages se dissimule

un fascicule intitulé Détermination des jours féconds et des jours stériles de la

femme. La brochure date de 1939 : je doute qu’elle provienne de ma mère, elle a seize ans cette année-là. À la différence des autres livres de la

collection, les pages de ce Gargantua ont été découpées. Elles sont

néanmoins dans un état impeccable, comme si elles n’avaient été détachées

par la propriétaire que pour cacher la plani cation de ses relations

amoureuses.

Cette femme qui cache son vade-mecum contraceptif dans un Rabelais

peut-elle être la copiste ? Ce Gargantua proviendrait alors de sa

bibliothèque. Tous les livres ne seraient donc pas issus du rayon neuf d’une

librairie. Comment dans ces conditions sont-ils alors arrivés jusqu’au grand-

oncle ? Il était libraire, pas bouquiniste. Je suis perdu.

Et puis, entre L’Anthologie de la poésie française de Marcel Arland et

L’Homme pressé de Paul Morand, tous deux édités en 1941, se trouvait,

écrasé par ses imposants voisins, le carnet.

Ce fonds est daté et monochrome. La plupart des livres ont paru sous

l’Occupation. Mais il n’y a pas d’Aragon, ni de Char, de Vercors, de Claude

Roy, de Kessel, pas d’Éluard, de Gary, de Vailland. Aucun ouvrage se

revendiquant de près ou de loin d’un esprit de résistance si ce n’est un

opuscule de Bernanos, Écrits de combat, édité à Beyrouth en 1944. Les

Éditions de Minuit sont absentes. Aucun témoignage de l’expérience

concentrationnaire. Ni Primo Lévi ni Robert Antelme.

Pas un de ces livres n’est attaquable. Aucun torchon antisémite ne gure

parmi eux. Mais, tout de même, Morand, collaborateur en gants blancs, est

compromis jusqu’au cou : à la Libéra tion, il s’est s’exilé dix ans en Suisse.

On lui a reproché ses amitiés sous Vichy, ses prises de position, le soutien

de l’occupant à la publication de ses ouvrages. Montherlant a été mis en

cause par un manifeste des écrivains de gauche. Il a ni par béné cier d’un

non-lieu malgré de nombreuses saisines : le 2e bureau, la Commission

d’épuration de la Société des gens de lettres, le Tribunal d’épuration, la

Haute Cour.

Giraudoux, lui, s’est vite opposé à Pétain. Il s’est revendiqué de la

Résistance. Sa participation fait l’objet d’un débat ; c’est moins honteux

même s’il a pu exagérer son rôle. En revanche, des traces d’antisémitisme et

de racisme sont lisibles dans Pleins pouvoirs, édité en 1939. L’ouvrage ne

gure pas dans la bibliothèque. Je sursaute en apprenant que Giraudoux est

né à Bellac, Haute-Vienne, 4, rue Jean-Jaurès. Entre 1941 et 1942, il a

même écrit L’Apollon de Bellac, une pièce commandée par Jouvet qui l’a créée

le 16 juin 1942 au Théâtre municipal de Rio-de-Janeiro.

Bellac est à quarante kilomètres d’Isle.

Quelques jours plus tard, au téléphone, ma tante reprend le l de son

récit. L’oncle libraire et sa femme fréquentaient un peu le milieu littéraire

parisien après-guerre. Ils en faisaient pro ter la famille.

– Figure-toi que je les ai accompagnés à une dédicace de Claudel, au couvent de la rue d’Ulm. J’ai oublié le titre de la pièce. Claudel était très âgé

et Jacques avait l’humour vache. Nous attendions notre tour quand il s’est

penché vers moi et m’a glissé en catalan : Es crocat aquest home.

On peut traduire par « Cet homme est bouffé par les vers ». Ou comment

réduire la statue du Grand Écrivain à la forme d’un meuble infesté par les

termites.

 

Au début des années cinquante, toujours par l’intermédiaire de Jacques,

mes parents font la connaissance d’André Fraigneau, auteur connu à

l’époque. Ils l’auraient même invité à dîner, avec l’oncle et son épouse. Où

la rencontre a-t-elle eu lieu ? Chez mes parents ? J’interroge ma sœur aînée.

Elle se souvient de l’appartement de la rue de Laborde où ils vivaient, près

de l’église Saint-Augustin. Il était minuscule, avec les pièces en en lade.

C’était impensable d’y recevoir. Jacques et son épouse ont dû organiser le

repas chez eux, à deux pas de l’avenue Kléber.

– J’étais là, moi aussi, ajoute Guite. Je suis arrivée de Perpignan par le

train de nuit avec une cocotte d’artichauts farcis préparés par ma grand-

mère.

Mon père a invité sa sœur à condition qu’elle apporte son écot.

– Oh, il était charmant, ce Fraigneau. Il m’a surnommée « Ciboulette »

sur-le-champ, en clin d’œil à l’opérette.

Elle garde un autre souvenir du personnage. Fraigneau avait repoussé les

avances de Marguerite Yourcenar dont il était l’éditeur. Yourcenar qui avait

déjà écrit Alexis, édité au Sans Pareil en 1929, et Le Coup de grâce, en 1939.

Mémoires d’Hadrien date de 1951. Ma tante a oublié la date du dîner. Elle se

rappelle que Fraigneau était homosexuel et que Yourcenar ne l’était pas

encore.

Dans la soirée, sur Wikipédia, j’en apprends de moins belles sur

Fraigneau. Il faisait partie du groupe d’écrivains français qui, en octobre

1941, s’est rendu en Allemagne à l’invitation de Goebbels. Ce n’était pas le

plus connu. À ses côtés, il y avait Jacques Chardonne, Marcel Jouhandeau,

Pierre Drieu la Rochelle, Robert Brasillach, Ramon Fernandez, Abel

Bonnard et quelques autres. Fraigneau est souvent l’oublié de la liste. Tous mus par un antisémitisme viscéral et par un désir de collaborer avec

l’Allemagne nazie. Ce voyage est une charge de plus dans des dossiers bien

lourds. À la Libération, Chardonne fait un séjour en prison, Drieu se

suicide, Brasillach est fusillé, Fernandez meurt dans son lit d’une crise

cardiaque, Bonnard est condamné à mort par contumace mais parvient à

s’enfuir à Madrid. Le sort de Fraigneau est plus clément. En 1944, il est

simplement mis à l’index par le Comité national des écrivains, organe de la

Résistance. Cela ne l’empêche pas de continuer son œuvre et d’être

considéré par les Hussards, de jeunes écrivains de droite réunis autour de

Roger Nimier, comme leur maître. Fraigneau livre des articles à la revue

d’extrême droite Défense de l’Occident, créée par Maurice Bardèche.

Même s’il ne connaissait pas le détail de ses activités, mon père ne pouvait

ignorer qui il était. Certes, au début des années cinquante, la page de

l’Occupation a vite été tournée et la Shoah n’est pas encore reconnue. On

parle de déportation, pas de l’extermination des Juifs. Fraigneau était

producteur à la Radiodiffusion française. Mais il était très à droite. Était-il

infréquentable ? Qui a eu l’idée du dîner ? L’oncle Jacques ? Mon père ? Je le

devine curieux d’approcher un personnage sulfureux mais brillant. A-t-il été

fasciné par la culture de cet helléniste ? A-t-il souri de ses traits d’esprit ?

Comment a-t-il pu le supporter tout un dîner ? Tout l’opposait à ce fasciste :

mon père était de gauche, il honnissait le régime de Vichy, les chantiers de

jeunesse, la collaboration et la Milice, il s’est planqué pour ne pas partir en

Allemagne, il a participé à la libération de Perpignan. Mais il aimait les

querelles d’érudits, surtout s’il connaissait un peu le sujet, et si la science de

son contradicteur le attait, fut-il du bord opposé. Il adorait se disputer

avec son grand ami Pierre, qui fut Action française avant-guerre. En

revanche, il détestait être amené sur un terrain qui n’était pas le sien. Peut-

on s’engueuler avec un dandy littéraire convié à partager une joyeuse tablée

? Et ma mère, que savait-elle, que pensait-elle ? A-t-elle ri aux bons mots de

ce Fraigneau, qui s’était senti proche des nazis quand ceux-là étaient forts ?

A-t-elle été embarrassée ? Honteuse ? Mes parents se sont-ils engueulés en

sortant du dîner ?

Je ne connaissais pas cette histoire. Un jour, pourtant, mon père m’a parlé

de Fraigneau. Je revois la scène sans comprendre pourquoi elle m’a marqué.

Ce nom n’évoquait rien pour moi. Il me l’a présenté comme un écrivain

talentueux en esquissant une moue dubitative, ou un sourire gêné. Je suis

sûr d’avoir lu son nom sur des couvertures de livres, à la maison, quand

j’étais adolescent. Je fouille dans toutes les étagères, dans la maison du Sud

comme à Paris où je garde une partie de sa bibliothèque. Impossible de

retrouver un seul ouvrage de lui. Ils ont disparu. Je n’ai pas rêvé pourtant.

Accessoirement, je tombe sur un Corneille de Brasillach, datant de 1938 –

 pas son ouvrage le plus compromettant.

Je veux croire que l’apparition de Fraigneau dans cette histoire est sans

rapport avec le carnet.

– Tous ces livres viennent de Jacques, j’en suis sûre, tranche Guite.

Mon père avait trouvé le lon pour garnir sa bibliothèque à l’œil.

 

Un jour, l’oncle Jacques l’a peut-être fait venir à la librairie et lui a montré

quelques cartons dans un coin.

– Tu veux me faire plaisir ?

– Oui, bien sûr.

– Prends-les. Ils sont à toi. Ça me débarrassera.

– Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

– Des livres, pardi.

– Je m’en doute. Mais lesquels ?

– Je n’ai plus le détail en tête mais tu as de quoi remplir ta bibliothèque de

bons auteurs. Du roman et du théâtre. Tu apprécieras.

– Tu es sûr que tu ne veux pas les garder ?

– Je ne sais plus où les mettre. Ceux-là, je les ai récupérés dans la

bibliothèque d’un client après son décès. Ils sont neufs. Ses enfants m’ont

proposé de les reprendre. Je n’en voulais pas. Mais ils ne se voyaient pas les

étaler aux puces de Saint-Ouen.

Il a peut-être ajouté :

– Tu verras, il y a un carnet écrit à la main. Il faut que je te raconte.

Ou bien :

 – Je n’ai pas eu le temps de faire le tri. J’ai tout mis en carton. Garde ce

qui t’intéresse.

Ou, plus simplement :

– Je l’ai récupéré après-guerre. Je ne sais plus comment.

 

Ces dialogues sont-ils invraisemblables ? Mon père avait la manie de tout

conserver mais il savait taire ce qui le dérangeait.

Une odeur suspecte émane de la bibliothèque.

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