La Copiste

Jean-Michel Mestres · Chapitre 3 sur 11

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La Copiste

J’opte pour une méthode artisanale, à l’ancienne…

9.

 

J’opte pour une méthode artisanale, à l’ancienne : traquer toutes les M. S.

qui ont un rapport avec Claudel et avec le théâtre, et voir ce qui remonte

dans le let. Je n’en vois pas d’autre. Au moins cette pêche aveugle me

permet-elle d’ajouter d’autres noms sur le mur. Elle me met en action.

Je cherche une femme et je tombe sur un homme : Marcel Schwob.

Ce nom me dit vaguement quelque chose, je serais bien en peine de dire

quoi. Schwob est né en 1867, un an avant Claudel. Ils se sont liés au lycée

Louis-le-Grand avec un troisième khâgneux, Romain Rolland. Schwob fut

conteur, poète, traducteur, passionné de linguistique, élève de Saussure. Il

fut l’ami de Valéry, de Gide, de Jules Renard et de Colette, et s’était donné

Robert-Louis Stevenson pour modèle. On dit qu’il aurait in uencé le Gide

des Nourritures terrestres et que l’un de ses romans annoncerait le

Faulkner de Tandis que j’agonise. Borges lui aurait avoué sa dette. Rien que

ça. Il est bien oublié, pourtant.

Avec d’autres jeunes écrivains, Claudel et Schwob fréquentaient

l’appartement de Mallarmé, rue de Rome, où chaque mardi se réunissait,

autour du maître, le petit cercle de ses admirateurs.

Tout le monde connaît tout le monde, on se fréquente, on se tutoie, on

échange ses travaux. Quand Claudel publie en 1892 son premier drame, Tête d’or, Gide le fait lire à Schwob qui s’enthousiasme. Sur la cheminée de

Schwob trône le buste de Claudel en jeune Romain réalisé par sa sœur

Camille.

L’ordinaire d’une bande de jeunes artistes talentueux.

Si Schwob est M. S., il contredirait mon hypothèse d’un stylo tenu par une

femme. Je suis presque soulagé d’apprendre qu’il a été emporté par la

grippe en 1905, à trente-sept ans, un an avant la publication de l’édition

con dentielle de Partage de midi.

M. S. est une femme, je ne veux pas en démordre.

J’apprends aussi que Marcel Schwob fut le mari de Marguerite Moreno. Je

retourne vers la liste des heureux béné ciaires d’un exemplaire en 1906.

Elle gure à la place 51. Marguerite Moreno fut une grande actrice de

théâtre et de cinéma. Son nom m’est davantage connu que celui de son

mari, mais je suis incapable de mettre un visage et de citer un seul de ses

lms. Je découvre qu’elle fut premier prix du Conservatoire et comédienne

au Français de 1890 à 1903. Sa lmographie est impressionnante. Elle

avait, dit-on, la voix rauque, la diction parfaite et le nez égyptien. Elle fut

l’amie de Verlaine, de Jules Renard, de Stéphane Mallarmé, et de Colette qui

lui conseilla de s’éloigner de la tragédie pour aller vers l’humour.

Une fois mariée, s’est-elle appelée Marguerite Schwob en dehors de la

scène ? Possible. Avait-elle gardé ce patronyme en 1942 ? Proba blement pas.

Elle se remaria trois ans après le décès de Marcel.

Je n’imagine pas une dame de soixante et onze ans copier un texte dont

elle a eu la primeur. Pour ne rien arranger, Marguerite Moreno avait une

maison dans le Lot, pas en Haute-Vienne.

Mon seul plaisir est d’apprendre que cette M. S. de mon invention a

inspiré le personnage de La Folle de Chaillot, une pièce de Giraudoux,

l’homme de Bellac.

 

*

 

Je la devine à l’abri derrière ses initiales, comme cachée sous un loup.

L’inconnue, Misia Sert ? Impensable. Pourtant, cette grande mondaine a été proche de Claudel, elle a fréquenté les Berthelot, elle a été l’amie intime des

plus grands artistes de son temps : musiciens, peintres, écrivains,

chorégraphes, créatrices de mode. Elle s’est moins passionnée de théâtre ou

de littérature mais elle a inspiré des personnages de ction. Sa vie est

tellement invraisemblable.

Elle naît Marie Sophie Olga Zénaïde Godebska à Saint-Pétersbourg en

1872, d’un père franco-polonais et d’une mère belge qui meurt en

accouchant. Son père se remarie vite. En 1893, elle devient Misia Natanson

après son mariage avec Thadée, l’un des neveux de sa belle-mère. À trente-

trois ans, elle épouse en deuxième noce Alfred Edwards dont elle divorce

quatre ans plus tard. En n à quarante-huit ans, elle prend le nom de Sert en

se mariant avec José Maria Sert, le peintre catalan profranquiste, grand ami

de Claudel, dont elle partage déjà la vie. L’auteur des fresques de la

cathédrale de Vic, en Catalogne.

Elle est plus connue sous son diminutif, Misia. Elle ferait une splendide et

improbable M. S.

Enfant, elle a croisé le vieux Frantz Liszt et appris le piano avec Gabriel

Fauré. Sa vie n’est qu’une suite de rencontres avec des célébrités. Avec

Thadée, ils créent la Revue Blanche et côtoient Octave Mirbeau, Jules Renard,

Tristan Bernard, André Gide, Alfred Jarry, Apollinaire et Paul Valéry. Elle est

proche des peintres nabis. Une centaine de portraits d’elle ont été peints par

Vuillard, Bonnard, Renoir, Toulouse-Lautrec, Felix Vallotton, Jean Cocteau,

Pierre Laprade ou Christian Bérard. Stéphane Mallarmé est un ami du

couple. Maurice Ravel lui dédie sa Valse.

Aux côtés de son second mari, homme de presse, ambeur, grossier,

in dèle, elle se grise et se perd. On la disait « amboyante » et « mondaine

» ; on ajoute « folle », « géniale », « fantasque », « nymphomane ».

Misia devient une proche de Coco Chanel, qu’elle contribue à lancer.

Coco la surnommait madame Verdurinska. Auparavant, Proust se serait

inspiré d’elle pour créer madame Verdurin. Cela m’étonne : Misia

m’apparaît plus brillante que son personnage. Qu’elle ait servi de modèle à

cette arriviste déplaisante n’aide pas à la voir en copiste.

Misia aide Diaghilev, Stravinsky, Raymond Radiguet. Pendant la Grande

Guerre, elle organise un service d’ambulances pour les blessés du front :

dèle à son image, elle enrôle l’illustrateur Paul Iribe et Jean Cocteau, qui

demande à Paul Poiret de lui créer un costume d’in rmier. Cocteau tire de

cette expérience un roman, Thomas l’imposteur, où Misia apparaît sous les

traits de la princesse de Bormes.

Le tourbillon ne s’arrête pas. Quand Sert tombe amoureux d’une jeune

Géorgienne nommée Roussy, Misia, séduite elle aussi, propose une vie à

trois. Sert refuse, obtient l’annulation de son mariage avec Misia et s’installe

avec Roussy qu’il épouse. Misia tombe dans la drogue. Elle se rapproche à

nouveau de Sert après la mort de Roussy. Pendant la guerre, Sert, protégé

par son statut de diplomate accordé par Franco, sauve le mari de Colette.

Misia use de son in uence pour faire de même avec son ami Max Jacob. Elle

obtient trop tard sa libération ; il vient de mourir au camp de Drancy.

Les initiales et les dates collent, elle côtoie Claudel, ses biographes

m’apprennent que la tombe de Misia est toujours eurie d’une rose. Mais le

reste ne tient pas : en 1942, elle a soixante-dix ans. Quel besoin aurait-elle

de s’atteler à une tâche pareille ? Si elle veut un exemplaire de Partage de

midi, elle n’a qu’à demander à Paul : il se fera un plaisir de le lui offrir. A-t-

elle seulement la capacité d’effectuer un travail de copiste alors que sa vue

baisse ? Et que ferait dans le Limousin une femme du monde qui n’a rien à

craindre des Allemands ? Elle a passé la période de l’Occupation à Paris.

Une dernière découverte a raison de cette piste : la photographie d’un

courrier, retrouvée sur Internet, que Misia envoie à Picasso en 1949.

Écriture penchée, lignes montantes, lettres aplaties : rien de commun avec

la graphie régulière du carnet, celle de la vraie M.S.

La copiste n’est pas une vieille mondaine.

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