La Copiste

Jean-Michel Mestres · Chapitre 2 sur 11

Pages du PDF

La Copiste

Je nis par contacter la Société Paul…

8.

 

Je nis par contacter la Société Paul Claudel. J’ai besoin d’accéder à la liste

des béné ciaires des cent cinquante exemplaires. Une dame me répond. Je

comprends vite qu’elle est l’une des petites- lles de Paul Claudel. Très

gentiment, elle me met en relation avec un universitaire qui m’envoie une

copie des premières pages de leur bulletin n° 24, daté d’octobre-novembre-

décembre 1966. Il comporte un long article consacré à la parution de

l’édition de 1906. L’article, signé François Chapon, est très documenté.

L’édition secrète a paru en septembre 1906. « Le format in-8° raisin avait

été adopté. La couverture était orange avec un titre bleu foncé – après un

essai dont nous avons vu l’unique spécimen sur papier vert olive à titre

brun – et le texte imprimé sur du papier de Hollande. La Bibliothèque de

l’Occident utilisait des caractères Grasset, signes typo graphiques nouveaux

que l’imprimeur était souvent obligé de faire fondre spécialement pour les

tirages. »

Cette profusion de détails me ravit. Je visualise l’original en couleurs. Mais

ce n’est rien à côté de la liste des destinataires que contient ce bulletin.

En mars 1906, Claudel vient de se marier avec Reine Sainte-Marie Perrin.

Il part avec elle en Chine. À bord du paquebot Le Polynésien qui dessert

l’Australie au départ de Marseille, il écrit à Albert Chapon, le secrétaire de la rédaction de L’Occident, pour lui transmettre la liste des personnes à qui

adresser un ou plusieurs exemplaires. Il lui demande d’en envoyer une

dizaine à la légation de France à Pékin. Suivent quatre-vingt-trois noms,

certains avec leur adresse, d’autres non, puis une deuxième liste, sans doute

dictée par Claudel et rédigée de la main d’Albert Chapon.

On y croise des célébrités proches de Claudel en qui il a con ance : André

Gide, Maurice Barrès, Octave Mirbeau, Léon Blum, Paul Fort, Francis

Jammes, Claude Debussy, Léon Daudet, Valéry Larbaud. Parmi les premiers

destinataires, seulement deux femmes : Camille, sa sœur, et Marguerite

Moreno, l’actrice.

Le traître, celui qui n’a pas respecté la consigne du secret et a diffusé son

exemplaire, gure-t-il sur la liste ?

Deux noms commençant par S y gurent : l’écrivain André Suarès et

Schlumberger – vraisemblablement Jean Schlumberger, l’un des fondateurs

de la NRF. Je cherche leur descendance. André Suarès en semble dépourvu.

Jean Schlumberger a eu une lle prénommée Monique. Elle est née au

tournant du e XX siècle. Elle aurait donc une quarantaine d’années en 1942.

Qu’a-t-elle fait de sa vie ? Où est-elle en août 1942 ? A-t-elle un lien avec la

Haute-Vienne ? On trouve peu de choses sur Monique Schlumberger. Théo

Van Rysselberghe a peint son portrait en 1918 et Maria Van Rysselberghe l’a

photographiée en 1928. Monique, jeune lle, est assise sur une couverture

posée à même le sol en plein air, un violon à la main. C’est tout.

Je fais fausse route. Ce n’est pas dans l’entou rage des destinataires qu’il

faut chercher la copiste. Je me demande quel sort a réservé Claudel aux

exemplaires envoyés en Chine.

 

*

 

Si M. S. est une anonyme tombée par hasard sur l’exemplaire, je n’ai

aucune chance de la retrouver. Parier qu’elle appartient au milieu littéraire

et artistique, qu’elle fait partie des happy few, est à peine plus encourageant.

Pour la retrouver à partir de la liste, il faudrait dessiner l’arborescence des

destinataires de l’édition hors commerce et de leurs relations pour retracer le parcours des cent cinquante livres offerts. Cela revient à reconstituer leur

histoire sur trente-six années. Une tâche titanesque, terriblement

ennuyeuse, et vouée à l’échec. Certains ont suivi des parcours logiques – la

transmission familiale en est un. Mais quantité d’incidents peuvent les avoir

sortis des circuits balisés. Que vaut en 1942 une promesse de secret

formulée en 1906 ? Combien de brouilles parmi les béné ciaires, de

séparations, de divorces, de déménagements, de cambriolages, de décès,

d’héritages, d’objets égarés, de bibliothèques dispersées. Combien

d’exemplaires dans la nature ?

En 2022, on en trouve même un vendu par un site spécialisé, portant la

dédicace, en partie effacée, de Claudel à sa lle Marie. Prix de vente : six

cent dix euros.

Trop de portes s’offrent à moi. Au départ de son enquête, Messenger, le

comptable parti sur la trace de Mademoiselle Solitude, n’a pour piste que la

logeuse de l’inconnue et ses bagages abandonnés. J’ai à ma disposition le

monde abyssal de l’internet et des liens hypertextes, des biographies en

ligne, je peux accéder à des archives et à des bases de données, essayer des

associations de noms et de prénoms, examiner les index de noms propres.

La liste des sources possibles est impressionnante. Mais je n’ai pas de

témoin. Je n’ai que des initiales, une date et un lieu. Même pas un mobile à

me mettre sous la dent – je veux dire une explication, une intention, une

bonne raison de copier cette pièce.

La signature par les initiales me chiffonne, comme si la copiste se cachait.

Pour échapper à la colère de l’auteur ? En 1942, Claudel a d’autres chats à

fouetter. Désire-t-elle entretenir une part de mystère ? L’idée me plaît

davantage.

Si elle a déposé des pétales dans le carnet pour l’offrir, pourquoi utiliser

ses deux initiales ? À moins qu’elle ne soit une artiste habituée à cette

signature. Sinon elle aurait écrit : « Achevé de copier le 21 juillet 1942, Isle.

Avec mon amour (ou mon amitié). M. »

Elle n’a peut-être copié Partage de midi que pour tuer le temps et en garder

un exemplaire. Elle l’aurait signé pour s’approprier le résultat, et glissé des pétales de roses entre les avant-dernières pages pour se souvenir de ce

jardin qu’elle voyait de sa fenêtre, au plus chaud de l’été 42.

J’en viens à imaginer qu’elle voulait mettre à l’épreuve celui qui, un jour,

récupérerait le fruit de son travail. Il ne connaîtrait pas son identité sans

effort. Elle a signé le carnet avec cette idée en tête, et un message caché à la

clé : « Trouve-moi si tu peux ! »

Ce quelqu’un, aujourd’hui, c’est moi.

Je prends une grande feuille de papier que je colle au mur. Au milieu,

j’écris les deux initiales : M. S. Je les entoure au crayon. Je positionne en

cercle des post-it avec les noms des copistes potentiels, que j’éloigne du

centre en fonction des résultats.

Le premier nom que je colle est celui de Monique Schlumberger. Je le

positionne en marge.

En haut à droite, j’ajoute : « Mademoiselle Solitude ? »

OceanofPDF.com