La Copiste

Jean-Michel Mestres · Chapitre 6 sur 11

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La Copiste

La longue table de l’appartement est trop…

12.

 

La longue table de l’appartement est trop grande pour y prendre seul mes

repas. J’en ai fait mon bureau. Il s’est vite révélé petit. S’accumulent livres,

pages sorties de l’imprimante, chemises bourrées de documents en tout

genre, articles de presse, photos, blocs-notes, agendas, listes de choses à

faire, stylos, gommes, enregistreur, agrafeuse, post-it, mais aussi dossiers

administratifs, ordonnances et examens médicaux, et j’en passe.

Je m’étale, j’occupe le terrain, avec une logique que je suis seul à

comprendre, je fais des tas par sujet que je passe régulièrement en revue.

Quand mes deux grands enfants viennent déjeuner, je débarrasse mon

bazar. Dès qu’ils ont quitté l’appartement, je reconstitue mon univers.

Parfois, pour changer d’horizon, je m’installe dans la chambre de mon ls,

sur son vieux bureau de lycéen qui n’a pas bougé de place. C’est au-dessus

que j’ai installé la carte, les post-it et les photos.

Je sais où se dénouera l’énigme. Mais avant de prendre la route pour Isle,

je dois débroussailler depuis Paris.

 

Sur un moteur de recherche, je multiplie les combinaisons : M. S. + Isle,

M. S. + Limoges, M. S. + Claudel, M. S. + Partage de midi, M. S. + théâtre.

À requêtes idiotes, réponses ineptes. Personne n’apparaît jamais sous des initiales. La méthode inverse est fastidieuse et vaine : faire des recherches

sur Claudel associées à la Haute-Vienne, et regarder dans les réponses s’il

n’y a pas quelqu’un dont les initiales seraient M. S.

Je le sur le site des archives départementales qui possède son propre

moteur de recherche. Je tape « Claudel ». Aucune occurrence. Rien non

plus à Partage de midi. La pièce n’a jamais été montée à Limoges. Isle + M. S.

ne donne aucune réponse. Mes requêtes sont absurdes.

Quelques jours plus tard, j’évoque devant des amis ma recherche et

l’hypothèse d’une réfugiée juive. Alain me ramène à la raison.

– Beaucoup de monde a fui la zone occupée, y compris des

fonctionnaires. La plupart des administrations ont déménagé en zone libre,

beaucoup à Vichy mais pas seulement. Peut-être ta copiste en faisait-elle

partie. Si tu penses qu’elle était proche du monde du théâtre, tu devrais

regarder du côté des institutions culturelles comme la Comédie-Française.

Les archives de la Comédie-Française n’ont pas quitté le

1er arrondissement de Paris. Mais la piste mérite d’être explorée. Presque

machinalement, j’entre « Comédie-Française » dans l’outil de recherche des

archives de la Haute-Vienne.

À ma grande surprise, une réponse apparaît sous le titre « manufacture de

porcelaine Haviland ». Ce nom me parle, ma tante a évoqué un jour cette

fabrique de porcelaine de Limoges. Un habitant du même village que sa

grand-mère, Thuès-entre-Valls dans les Pyrénées Orientales, celle-là même

qui avait cuisiné des artichauts pour Fraigneau, travaillait chez Haviland. Il

revenait une fois par an au village et rapportait de la vaisselle à ses voisins.

J’appelle ma tante pour lui raconter.

– Oui, Haviland, bien sûr. Je me souviens d’un voisin qui travaillait dans

la porcelaine…

– Je connais l’histoire.

– Mais je suis sûre que tu as oublié le cadeau que je vous ai fait, à

Hamama et toi : un plat en porcelaine de Haviland qui venait de ma grand-

mère. Cet homme, dont je n’arrive plus à me souvenir du nom, le lui avait

offert.

Le plat m’était sorti de la tête, comme tant d’autres choses. Il faisait partie

de la vaisselle qui a chassé les livres de la bibliothèque. Et il a suivi le

chemin inverse quand les ouvrages ont retrouvé leur place.

Le plat en porcelaine et le carnet proviennent du même endroit. Cette

nouvelle coïncidence me trouble.

Le site des archives départementales de la Haute-Vienne donne accès au

répertoire du fonds Nicole Maric´-Haviland. Suit une liste de cotes et de

références sur deux cent quatre-vingt-dix pages, assez décourageante.

Par instinct, je me précipite en même temps sur une histoire de la

Comédie-Française sous l’Occupation. Elle est fouillée, documentée,

peuplée d’acteurs et d’actrices, de metteurs en scène, d’hommes politiques

et d’administrateurs obsédés par un objectif : faire fonctionner un théâtre

sous l’œil de l’administration allemande et de ses af dés. Je pense au

Dernier Métro. Mais cette lecture arrive trop tôt. Je n’en suis pas à traquer

une comédienne du Français.

 

Mieux vaut me concentrer sur la porcelaine. Je télécharge le répertoire du

fonds. L’introduction est une mine sur la saga de la famille Haviland. Ce

nom éveille en moi des images d’Autant en emporte le vent  – dommage,

Olivia de Havilland s’écrit avec deux l.

David, le patriarche, est un Américain issu d’une famille quaker de

commerçants en porcelaine. Tombé amoureux de la porcelaine de Limoges,

il s’installe en 1842 en Haute-Vienne et crée Limoges Haviland & Co. Il

associe ses deux ls, Charles Edward et Théodore. Une brouille éloigne les

deux frères. Théodore crée sa propre manufacture, Théodore

Haviland & Cie tandis que Charles E. Haviland continue l’œuvre de son

père. Charles-Edward voit grand, il épouse la descendante d’une famille de

porcelainiers limougeauds, qui lui apporte le domaine du Vigen.

Le Vigen est à douze kilomètres d’Isle. Je chauffe ?

En explorant la saga de la famille Haviland, je retombe sur Jacques

Chardonne, l’écrivain collaborationniste qui t deux voyages à Berlin à

l’invitation de Goebbels, dont le premier en 1941 avec la petite troupe dont

faisait partie Fraigneau. Chardonne est le petit- ls de David Haviland. Je respire un grand coup. Avant même de penser à une coïncidence

diabolique, j’écarte cette bifurcation qui risque de me faire dérailler.

Je retourne vers le texte de la conservatrice des archives qui introduit le

répertoire. Après le décès de son épouse, Charles Edward, l’un des ls de

David, s’installe à Paris où il rencontre un collectionneur d’art, Philippe

Burty, dont il épouse la lle, Madeleine. Trois ls naissent de cette seconde

union : Paul, Jean et Franck.

Très proche de sa mère, l’aîné se passionne pour les arts plastiques et le

théâtre. Je sursaute, surligne le mot et ajoute un point d’interrogation. Il

part néanmoins aux États-Unis faire ses études à Harvard avant de diriger la

rme Haviland à New York. Après le suicide de sa mère, désespérée des

in délités de son mari, Paul accole Burty à son patronyme. Les deux frères

se détournent de la porcelaine : Franck choisit la peinture et rejoint le

mouvement cubiste ; Paul se passionne pour la photographie.

Non, je m’éloigne de la Comédie-Française. Je dois faire fausse route.

De retour en France, en 1916, dans la maison qu’il loue dans la Creuse à

Crozant, lieu de villégiature de peintres, Paul fait la connaissance d’une

jeune femme nommée Suzanne Lalique dont il tombe amoureux. Elle est

venue pour peindre. Ils se marient en 1917 et s’installent à Paris.

Crozant est à quatre-vingt-dix kilomètres d’Isle.

Lalique. René Lalique, bien sûr. Maître-verrier, bijoutier, joaillier du début

du e XX siècle. Un des grands créateurs de l’Art nouveau, ce courant

qu’Hamama adorait. De sa lle, j’ignore tout. Elle est née en 1892, hors

mariage. Sa mère est Augustine Alice Ledru, lle du sculpteur Auguste

Ledru, un proche de Rodin.

Le grand-père de Suzanne Lalique était donc l’ami de l’amant de la sœur

de Claudel. Je brûle ?

Au décès de sa mère, Suzanne a dix-sept ans. Elle choisit d’être artiste.

Elle travaille avec son père et réalise des aquarelles, exposées au Salon des

artistes décorateurs. Eugène Morand, futur directeur de l’École des arts

décoratifs, et sa femme Louise la prennent en affection. Les Morand

deviennent sa deuxième famille. À vingt ans, la jeune lle devient l’amie de leur ls Paul et de son ami Jean – Jean Giraudoux, l’homme de Bellac. Les

deux jeunes gens tombent tour à tour amoureux de celle qu’ils appellent

Suzon. Les parents veillent au grain. Ils les dissuadent, l’un après l’autre,

d’envisager le mariage.

Suzanne crée des décors pour la Manufacture de Sèvres. Elle collabore

avec la Manufacture Théodore Haviland. Elle est sélectionnée parmi les plus

grands décorateurs français.

En 1921, Charles Edward Haviland meurt. Avec sa part d’héritage, Paul

achète le prieuré de la Mothe, à Yzeures-sur-Creuse, à l’extrême-sud de

l’Indre-et-Loire.

Yzeures-sur-Creuse est à cent quarante kilomètres d’Isle. Je refroidis ?

En 1930, Suzanne expose ses toiles à Paris. Le catalogue est préfacé par

Paul Morand, Jean Giraudoux et Édouard Bourdet. En 1936, Bourdet est

nommé administrateur de la Comédie-Française par Jean Zay, ministre du

Front populaire. Après avoir vu des toiles de Suzanne accrochées dans le

salon d’Édouard Bourdet, Charles Dullin l’engage pour les décors et

costumes de Chacun sa vérité de Pirandello. Suzanne entre à la Comédie-

Française. Elle en devient directrice des décors et des costumes, fonction

qu’elle occupe jusqu’en 1971.

 

Le voilà, le lien. Suzanne Lalique. Rien à voir avec Ledru, Rodin ou

Camille.

Quant à Paul Burty Haviland, il meurt en 1950. Il sera fait Juste parmi les

nations en 2007. Il avait caché à Yzeures un vieil ami du père de Suzanne,

un peintre lorrain de confession juive, expulsé d’Alsace et déporté à Lyon.

Je parcours le répertoire du fonds en m’attardant sur les documents qui

proviennent de Suzanne. Je ne sais où chercher. Quel con ! J’aurais dû

commencer par là. Il y a un index des noms propres. Je fonce à la lettre S.

Il y a une M. S. dans la liste.

Son nom ne me dit rien. Il renvoie vers trois documents : deux

correspondances entre Suzanne Lalique et M. S., ainsi qu’une plaquette sur

cette dernière éditée par la Comédie-Française. J’appelle le service des

archives, à Limoges. On me répond qu’il faut demander aux ayants-droits l’autorisation de consulter les pièces recherchées.

 

En attendant, j’ai un nouveau nom à mettre derrière les initiales. J’attrape

un post-it avec une joie inégalée. Je le place tout près du centre.

Il est tard. Demain matin, comme tous les samedis, je me lèverai de bonne

heure pour aller au marché, sur le boulevard des Batignolles, et je nirai

mes achats avant l’arrivée de la foule. Je suivrai un parcours bien établi dont

je ne m’éloigne pas. Je vais toujours chez les mêmes commerçants, presque

toujours dans le même ordre, mes achats ne varient qu’en fonction des

saisons. Je ne déambule pas au hasard. Ce rituel me rassure. Je n’aime plus

improviser, j’ai oublié comment on fait. On peut s’en moquer. Un jour, c’est

sûr, je retrouverai la légèreté. Demain, je ferai plus rapidement encore le

tour du marché.

 

J’ai hâte de retrouver Marie Sabouret.

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