La Copiste
Pages d’ouverture
1.
Je l’ai déjà vu, j’en suis sûr, mais je ne m’en souviens pas. J’ai dû
l’apercevoir comme on croise un inconnu dans la rue, d’un rapide coup
d’œil, sans se demander qui il est, ce qu’il che là ni d’où il vient. Bien sûr,
aujourd’hui, je sais où la rencontre a eu lieu : dans la maison du Sud,
puisque c’est là que tout a commencé. Par déduction, je sais l’avoir vu
auparavant à Paris, et encore avant, dans la maison de campagne de mon
père, quand je l’ai extirpé pour la première fois de sa planque. Je l’avais à
peine regardé. Ce n’était pas le moment. J’étais pressé. La vie me grisait à
l’époque. Elle était sur des rails. Nous venions d’acheter une maison dans
les Pyrénées orientales et j’avais d’autres urgences. Je n’allais pas me laisser
distraire.
Il fallait d’abord transbahuter la bibliothèque. Je ne me voyais pas
conduire neuf cent cinquante kilomètres durant, avec la bête à l’arrière d’un
fourgon, sans compter les opérations de chargement et de déchargement.
Vingt ans plus tôt, je l’aurais transportée avec plaisir, heureux d’avaler du
bitume. Cette fois, j’étais soulagé d’attendre tranquillement la livraison.
La veille, à la tombée de la nuit, le meuble fut arrimé par des sangles au
fond du fourgon et son contenu rangé dans des cartons coincés à ses pieds. Au petit matin, le chargement sortit de l’entrepôt, rejoignit l’autoroute A6 à
hauteur d’Orly avant de bifurquer sur l’A10 vers Orléans, puis, vers l’A71,
direction Clermont. À l’arrière, la bibliothèque tremblotait sans moufter.
Elle quittait l’humidité et le froid qui enrhumaient ses huisseries depuis des
décennies. Quand le camion quitta les plaines pour s’élever à travers le
Massif central, il se mit à pleuvoir dru. Elle frissonna au tambourinement
des gouttes sur la tôle, avant que l’allure régulière puis le retour du silence
ne la bercent. Elle traversa sans obstacle l’Aubrac et les forêts de la
Margeride avant de déboucher sur le viaduc de Millau puis de glisser du
Larzac vers la Méditerranée. Après les ralentissements dans les côtes, la
griserie des descentes et des virages serrés. Le lendemain, un véhicule plus
léger la transporta jusqu’au petit village niché au pied du Canigou où je
l’attendais.
J’étais soulagé et embarrassé. Pourquoi garder autant de meubles, de
bibelots, d’objets en tout genre ? Une bibliothèque peut toujours servir,
surtout si elle est bien garnie. Mais de mon père, outre des rayons de livres,
je conserve une branche d’arbre ramassée dans le lit d’une rivière, polie par
le temps et chée sur un socle comme une sculpture, un grand bahut, un
vieux smoking bleu marine, presque jamais mis – je suis plus grand et plus
épais que son ancien propriétaire –, une céramique dessinant les lettres du
nom de la famille sous la forme d’armoiries imaginaires, beaucoup de
disques, des 45, des 33 et même des 78 tours, une collection de timbres, un
sécateur, une cisaille, des grils pour le barbecue, de vieux chenets, des gants
de jardinier troués, une fourche sans manche, des boîtes de clous et autres
produits de première nécessité.
De ma mère, décédée alors que j’avais cinq ans, me restent un piano droit
Érard, avec le tissu de protection du clavier, un blouson en daim
Haussmann Coats, des vœux écrits de sa main – j’ignore comment ils sont
revenus à leur expéditrice – et un acon d’alcool camphré, vide, portant
l’étiquette de sa pharmacie.
Un passage à la déchetterie rendrait ce passé moins envahissant. Je ne
m’explique pas ce besoin de garder, je ne fais pas la part des choses entre la paresse de trier, la peur de me défaire et la culpabilité de jeter. Et puis, il y a
ce vieux principe du conservateur : on ne sait jamais, ça peut toujours
servir. Variante, aussi stupide : qui sait, il y a peut-être une pépite dans le
lot.
Ces traces prennent de la place et encombrent la tête. Même les livres
anciens, malgré leur aura, nissent par peser, je ne parle pas d’ouvrages
reliés mais d’éditions brochées. Beaucoup de NRF, ce n’est pas rien, mais je
ne suis pas bibliophile et je n’aime pas lire des pages jaunies.
Il fallut donc tout transporter depuis Paris jusqu’aux Pyrénées. Mais
pourquoi ne pas jeter des éditions périmées de Guide bleu, les Petits
Classiques du lycée ou mes premiers poches ? Mon père gardait tout et j’ai
ni malgré moi par l’imiter. Hamama était pire.
De sa mère, elle avait hérité de poteries et de bijoux kabyles auxquels elle
était très attachée. Pour le reste, elle s’était constitué son propre stock. Elle
chinait, hantait les brocantes, les vide-greniers, les puces, dont elle revenait
les mains pleines et chargées de sacs. Elle remplissait l’appartement de livres
d’art, de lampes et de vases Art déco. Ils avaient un avantage sur les miens :
elle les avait choisis.
Arrivée à bon port, la bibliothèque trouva vite sa place au premier étage.
Une des portes en verre sortait de ses gonds et une cale avait été glissée sous
l’un des pieds. Une fois la réparation effectuée et l’équilibre assuré, le
meuble avait récupéré ses anciens occupants.
Rien ne serait plus arrivé si Hamama n’avait répété : « C’est idiot
d’enfermer ces livres derrière une vitre », ou « Regarde ces pauvres
bouquins, ils sont condamnés, personne ne s’intéresse à eux », ou encore «
Sors-les des étagères, tu auras peut-être envie de les lire ».
À son corps défendant et contre mon avis, la bibliothèque fut transformée
en vaisselier. Nous ne nous servîmes jamais des vieilles soupières et des
verres anciens. Comme je lui en faisais la remarque, elle me rétorqua :
– Mais tes livres n’ont jamais été ouverts.
Elle avait appuyé sur le « tes », avant d’ajouter :
– Les pages ne sont même pas coupées.
Après sa disparition, je fus incapable de bouleverser l’ordre des choses. Je
traversais la pièce sans rien voir, étranger aux meubles, aux livres et au
reste. J’en oubliai la bibliothèque.
Deux années ont passé. Il fallut la n des travaux de rénovation, entamés
de son vivant et achevés après son décès, pour que je réexamine le sort de la
vaisselle ancienne. C’est plus fort que moi : je préfère les livres aux assiettes.
La faïence va prendre la place des bouquins dans les cartons. Et ceux-là
vont retrouver la bibliothèque qu’ils n’auraient jamais dû quitter.
Pour les retrouvailles, je m’assieds dans un fauteuil face à la bibliothèque,
les cartons à mes pieds. Au moment de sortir les livres des oubliettes, le
meuble attrape mon regard. Il m’est familier, je le connais depuis l’enfance
et pourtant je n’y ai jamais prêté attention. Un mètre soixante-dix, deux
portes vitrées, des planches un peu bancales. Que sais-je d’autre ? Hamama
situait son origine entre la n du e XIX siècle et les années vingt, sans être
plus précise. La bibliothèque provient peut-être des puces de Saint-Ouen où
mon père avait ses habitudes. Je ne suis sûr de rien. Nous la trouvions sobre
et élégante. Elle entrait parfaitement sur le pan de mur que nous lui avions
réservé.
Cette survivante convoque devant moi d’autres bibliothèques qui ont
toutes disparu. Certaines trop hautes pour qu’on puisse attraper les livres de
l’étagère supérieure, d’autres qui descendaient jusqu’au sol, obligeant à se
mettre à quatre pattes pour lire les titres. Les fermées à clé et les bien
accueillantes, celles qui ne se poussent pas du col et les prétentieuses, celles
qui invitent à la lecture et celles qui la découragent, les trop garnies et les
trop vides, les soigneusement rangées et celles qui l’ont été, celles qui
débordent de bibelots et de photos.
La première vers laquelle je reviens est posée sur la cheminée de ma
chambre, dans l’appartement familial. Elle rassemble dix années de lecture
éclectique, entre treize et vingt-trois ans. Presque que des poches. Je n’ai pas
d’effort à faire pour revoir les dos des Camus et Kerouac, Sartre et
Lautréamont, Nizan et Nerval, Poe et Kafka, Virgil Gheorghiu et
Soljenitsyne, Arthur Koestler et Georges Orwell. Mais il y a aussi Les Rois Maudits, Le Petit Chose d’Alphonse Daudet, Vipère au poing de Bazin,
Steinbeck et Caldwell, des basiques de philo, des bouquins de droit, une
histoire de la Commune de Paris, des petits Maspero, une biographie de
Robespierre piquée à mon père, des SF – Arthur C. Clarke, Ray Bradbury,
Isaac Asimov, Clifford D. Simak –, des Balzac, Le Manifeste du Parti
communiste de Marx et Engels, aux Éditions sociales, mes premières Série
noire. Tous à l’étroit, écrasés les uns contre les autres, rangés à la va-comme-
je-te-pousse, sur des rayonnages métalliques qui ploient sous la charge. La
bibliothèque a ni sur le trottoir avec une étiquette ENCOMBRANTS
scotchée sur le dos. Par principe, j’ai sauvé les livres, sans jamais les rouvrir.
Face à la porte d’entrée de l’appartement trône celle de mes parents, de
mon père surtout – je ne connais rien des goûts de ma mère. Lisait-elle,
achetait-elle des livres, qu’aimait-elle. Je n’en sais rien, personne ne m’en a
jamais parlé. Un meuble bas et vitré, qui sentait la cire, offrant au regard les
titres de livres d’art, de Pléiade, d’éditions rares. Je ne connais la plupart
d’entre eux que de dos. Je me souviens de deux volumes aux titres
intrigants, Assur et Sumer, que je lisais d’un seul tenant, Assuresumer.
J’ignorais qu’il s’agissait de villes mésopotamiennes. Ces rayons
m’intimidaient. Mon père venait y chercher des volumes de Jules Verne
quand j’étais malade. Plus tard, je suis tombé sur les Exercices de Style de
Raymond Queneau dans une édition illustrée : j’ai découvert qu’on pouvait
s’amuser avec les mots dans une bibliothèque d’adulte. Les 33 tours étaient
en bas du meuble, dissimulés derrière une porte pleine. Je me souviens d’un
disque de « chansons gaillardes » des Quatre Barbus que j’écoutais en
cachette.
Dans le long couloir menant aux chambres du fond, un meuble modeste
abritait livres de voyage, méthodes d’apprentissage des langues, bestiaires
illustrés, livres de jardinage et premières éditions du Quid.
Dans leur salle à manger, mes grands-parents paternels, à Perpignan,
rangeaient les livres dans un meuble haut et vitré. Quelques classiques, des
bouquins sur le Pays catalan, des ouvrages de la Guilde du Livre. Je me
souviens de celui consacré à la guerre d’Espagne avec de nombreuses photos – mon premier livre politique –, et d’un autre consacré au corps
humain, agrémenté de planches anatomiques détaillées, utiles à mon
éducation sexuelle. Mon grand-père paternel avait dû le commander par
erreur.
Pas très loin de là, sur l’autre rive de la Têt, mes grands-parents maternels
faisaient dans le massif : un meuble sombre, long et bas occupait un mur du
bureau. Aucune fantaisie, que des classiques recouverts de cuir. Du lourd,
du sérieux, de l’intouchable. Une bibliothèque sans vie. À l’étage au-dessus,
dans un cagibi, des mètres linéaires de magazines grimpent au plafond –
journaux de décoration, revues de beaux-arts, ainsi que la collection du
Reader’s Digest, petite revue très connue dans les années soixante qui
proposait des résumés d’articles ou de livres. Cette petite pièce étouffante
sentait le vieux papier. J’aimais m’y enfermer.
À mille kilomètres de là, au milieu du jardin, dans l’Oise, au premier étage
d’un pavillon sans chauffage, tapissé de bibliothèques fabriquées par mon
père – un capharnaüm gagné par l’humidité, les toiles d’araignées et la
pous sière –, je traînais devant des vieux poches déformés, des romans des
années soixante, des ouvrages d’histoire, et des livres de photos, des nus,
Lucien Clergue, Sam Haskins et la collection du magazine Photo. Cachés au
milieu, quelques exemplaires de Play Boy ou de Lui. Je savais où les trouver.
Au fond du garage, sur des planches brutes, un amoncellement de livres
pour la jeunesse, un tas de Bibliothèque rose et verte, des encyclopédies, la
collection de Tout l’Univers, des vieux Pilote, des albums de Caroline, des
bandes dessinées. Mes sœurs et moi farfouillions dans les rayons de
l’enfance.
Et puis, à l’écart, dans la chambre paternelle, la bibliothèque vitrée. La
même qui, au bout du bout du Sud, s’apprête à retrouver ses anciens
occupants. Je la regarde vidée de sa vaisselle. Elle attend la suite. Grâce à
elle, ils vont se retrouver, comme une bande de vieux copains qui se sont
perdus de vue. Je comprends mieux l’habitude qu’ils ont de se serrer les uns
contre les autres, de se soutenir, de se tenir chaud, malgré leurs différences.
Je suis heureux de les revoir. Avant de vider les cartons et de commencer leur exploration, je me sers un verre de vin pour fêter ça. Certains ouvrages
sont couverts de leur papier cristal d’origine. Hamama avait raison : la
plupart des pages ne sont pas coupées.
Des livres de Montherlant, Morand, Giono, Giraudoux, et d’autres. Après
un coup de chiffon, je les place sur les rayonnages comme ils viennent. Je
me promets de les classer plus tard.
Mon regard bute alors sur une couverture cartonnée, épaisse, renforcée
d’un tissu sombre. Elle est vierge de tout titre. De la papeterie ancienne. On
dirait un carnet.
Je l’ai déjà vu, j’en suis sûr, mais je ne m’en souviens pas.
Je le pose sur le parquet. Ce pourrait être un vieux recueil de recettes de
cuisine ou un journal intime. Je possède déjà un petit carnet bleu sur lequel
mes aïeux écrivaient les naissances et les décès de la famille. Celui-ci est
vert.
Je l’ouvre au hasard. Une écriture manuscrite à l’encre noire, ne, précise,
régulière, emplit les petits carreaux.
J’attrape une ligne au vol : Personne ne m’a parlé comme vous l’autre soir.
Les pages se suivent et se ressemblent. L’écriture ne se modi e pas.
À gauche, des noms propres ; à droite, un texte qui va à la ligne de façon
irrégulière. Je lis : [Pause.] ou bien [Elle rit aux éclats.], ou encore
[Lourdement.]. Du théâtre, une pièce de théâtre, avec ses personnages, ses
répliques et ses indications scéniques.
Je cherche la page de titre.
Paul Claudel
Partage
de
Midi
1906,
Publié par l’Occident en 1907
à 150 exemplaires.
Ysé, Mesa, Amalric, de Ciz.
C’est donc ça.
Mes yeux s’arrêtent sur une réplique : Ami, ne partez pas. J’essaie de lire, je
saute des lignes, je vais de page en page. Je hume. Un texte vivant et
ampoulé, vibrant et obscur. Ça bouillonne. On s’apostrophe, on déclame.
On se déchire. Ce n’est pas une langue ordinaire. Une tirade couvre
plusieurs pages. Je ne comprends rien à ce qui est écrit.
Je dois refermer le carnet pour faire taire le brouhaha.
J’ignore ce que ce grimoire che ici. La bibliothèque connaît peut-être le
n mot de l’histoire. Je la regarde, elle n’a rien à dire. Je me sens fatigué tout
à coup. Je laisse le carnet sur le bureau. Il fait nuit noire depuis longtemps.
*
Le lendemain matin, un café brûlant avalé à la hâte, je retourne au carnet.
J’y ai pensé toute la nuit. Je l’ouvre, je le referme, je le retourne. Il reste
silencieux. Sur la première page, des chiffres au crayon noir, 12,25 – le prix
en francs qu’on a oublié de gommer.
Seules les pages de droite sont couvertes d’écriture, et numérotées. Le
papier est épais et l’encre ne transparaît pas. Plus qu’hier, l’écriture
m’impressionne. Elle tient dans l’espace d’un petit carreau, elle est précise,
ferme, homogène, sans rondeur. Appliquée, sans être scolaire. Intelligente.
Les lettres sont presque coupantes. Je devine la main qui tient le stylo,
j’entends le crissement de la plume sur la feuille, je suis les yeux scrutant la
page à moitié noircie. Le texte est parfaitement lisible.
Je serais incapable d’écrire un texte de cette longueur sans le moindre
relâchement. Pourquoi avoir pris tant de soin ? Pourquoi cette pièce ? Je
tourne les pages délicatement, quelques répliques me sautent à la gure.
Est-ce leur langue qui m’est étrangère ou l’écriture manuscrite qui m’éloigne
du sens des mots et des phrases ? Je suis excité et incapable de me
concentrer.
Il me faut du temps avant d’aller voir ce qui se cache derrière l’ultime
tirade. Des pétales de eurs, des roses, ont été déposés entre deux pages vierges. Ils ont gardé leurs contours délicats, le soyeux de leur tissu et le
dessin de leurs nervures. Ils ont taché les feuilles. Ils n’ont pas été oubliés :
ils ont été glissés là pour laisser une trace. La page est numérotée, c’est la
105, comme si elle faisait partie de la pièce. Les pétales ont perdu leur
odeur, mais le carnet respire.
La copiste est allée au bout de ses intentions. J’utilise le féminin sans
ré échir. Je n’ai aucune compétence graphologique, mais je vois la main
d’une femme. Une intuition. Je suis sûr de moi.
Je lis au hasard : C’est l’Amour, Mesa, et je ne l’appellerai point une chose
bonne et usagère et l’on plaint ce fou qui ne sait point s’en servir .
Qui parle de la sorte ? La réplique m’interloque. Je la lis et la relis sans la
comprendre. Claudel se mérite, certes, mais la phrase semble dire une
chose et son contraire. C’est peut-être le secret de sa langue. J’ai tort d’en
chercher le sens littéral. Mieux vaudrait se laisser aller, s’abandonner. Ce
dont je suis incapable. J’ai besoin d’être arrimé solidement au réel, je
m’agrippe de toutes mes forces au sensé, au raisonnable, au rationnel, je me
fabrique des rituels quotidiens pour y parvenir. L’usage de ma vie consiste
plutôt à dresser la liste des choses à faire – courriers, coup de l à passer,
mails à envoyer, courses, machines, démarches administratives, factures,
rangement – que je raye une fois accomplies. Je crains de ne pas y arriver,
d’être dépassé, de ne pas être à la hauteur.
Je suis loin de l’amour façon Ysé.
Mais qui est-elle, cette créature de théâtre qui vient me donner une leçon
de vie ? Bien sûr que l’amour continue après la mort, il ne s’estompe pas, il
se désincarne, il perd sa peau et devient songe, mais il demeure. Je la
connais à peine que déjà cette Ysé me turlupine. Par bonheur, derrière elle,
je devine une autre femme, une inconnue : la copiste. Celle-là me semble
plus humaine, vivante. Je peux suivre la trace de son geste, à l’encre noire
déposée sur le papier quadrillé. Sa présence éclipse le texte.
Je reviens à la page des pétales. Ce n’est pas la dernière. Non, il y en a
encore une derrière, numérotée 106.
Le travail est signé.
Achevé
de copier
le 20 Août 1942.
ISLE
M. S.
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