La Copiste

Jean-Michel Mestres · Chapitre 9 sur 11

Pages du PDF

La Copiste

Je suis heureux d’avoir croisé la route…

15.

 

Je suis heureux d’avoir croisé la route de Marie et d’avoir bifurqué à ses

côtés. Mais je me retrouve dans une impasse. Il est tard. La lassitude me

gagne. J’avais tellement envie que ce soit elle. J’ai retenu les indices qui

confortaient mon désir, et j’ai négligé les autres. Pire, j’ai nourri ma quête de

ce qui me troublait en elle.

Hier soir, j’ai revu Du ri chez les hommes. Le lm m’a ébloui comme un

diamant noir. Dans la deuxième moitié du lm, Mado aide Toni à sauver le

petit garçon de Jo le Suédois, enlevé par une bande rivale. Sans maquillage,

Marie offre sa vérité crue. Une fois encore, la rédemption est le motif central

d’une Série noire. Avec elle, je tenais une M. S. bien réelle, incarnée,

terriblement humaine, avant qu’elle ne se dérobe. J’ai ef euré une ombre.

Bon sang, pourtant, la copiste de Partage de midi a bel et bien existé. Si ce

n’est pas Marie, qui est-ce ? Plus j’avance, plus le visage de M. S. recule. Je

dépose les armes. Elle est plus forte. Je n’ai pas oublié le dé qu’elle m’a

lancé : « Trouve-moi si tu peux ! » L’échec n’a rien de honteux. Je peux en

faire le récit. Mais avant, je dois nir ce que j’ai commencé. Je le dois à la

copiste : elle m’a tenu debout.

 

Depuis peu, j’en ai terminé avec mon activité professionnelle. Me voilà débarrassé des contraintes de temps. Si j’étais aussi libre de mes

mouvements, je prendrais le premier train pour Limoges, je traverserais le

hall de l’impressionnante gare, je louerais une voiture et partirais sur les

petites routes des alentours à la recherche, pas tant de M. S. que de ce

qu’elle aurait pu être. Je sais que je ne trouverais rien. Après le trop-plein,

j’enquêterais sur le vide, le rien, l’absence, la disparition, le manque, le

temps qui passe, l’oubli. Je raconterais mon errance dans l’Isle

d’aujourd’hui, ses rues, ses places, ses bâtiments publics, ses jardins, ses

espaces verts. Une ville de huit mille habitants à arpenter en tous sens sans

savoir ce que je cherche et où je n’ai rien à trouver.

Ce voyage me sortirait de mon enfermement. Je le préparerais avec soin. À

Limoges, je visiterais le pavillon de la Porcelaine, qui abrite le musée

Haviland. À quelques kilomètres de là, j’arpenterais la propriété du Vigen –

le parc est magni que, paraît-il. Je pousserais jusqu’à Bellac, Crozant et

Yseures-sur-Creuse dans les pas de Giraudoux, de Suzanne Lalique et de

Paul Burty Haviland.

Mais avant de m’offrir ces escapades, je commencerais par les archives

départementales et par Nexon. Du camp où furent internés les quatre cent

quarante-six Juifs ra és en Haute-Vienne le 26 août 1942, il ne reste qu’un

« sentier de mémoire », inauguré en 2018, et une stèle. Les familles

planquées pour échapper à la police française n’ont pas laissé de traces. Ne

subsistent que des listes de noms dif ciles à prononcer et les fantômes qui

hantent les survivants.

Le Limousin est loin de la Chine. Il n’y a rien en Haute-Vienne qui ait un

rapport avec Claudel, en dehors d’un square de Limoges qui porte son nom,

ni avec Partage de midi. Ysé et Mesa ne sont pas passés par là. Je n’arrive pas

à imaginer, sur fond de collines verdoyantes, une vague silhouette passant

sous le manteau un exemplaire de la pièce à une autre, tout aussi oue. En

1942, ce n’est pas l’édition clandestine de Partage de midi qui circule mais des tracts, des journaux, des faux papiers, des appels à la désobéissance, des

armes. La Haute-Vienne fut un des foyers les plus actifs de la Résistance, pas

le lieu des faux-semblants d’un quatuor de théâtre ni celui de la poésie du désespoir amoureux. Ça ferraillait plus dans le maquis que sur le pont de

L’Ernest-Simons.

Tant pis. J’ai voulu savoir, j’irai jusqu’au bout. J’occuperais le plus clair de

mon temps à errer dans les rues d’Isle, à la recherche d’une maison donnant

sur une roseraie – les pétales sont un bien fragile point d’ancrage pour

s’arrimer au réel. Combien existe-t-il de maisons semblables à Isle ?

J’imagine le récit paysager que je ferais de cette marche hasardeuse devant

des murs de clôture qui n’ont rien à dire, dans une ville qui n’a conservé

aucun souvenir de cette histoire microscopique et s’en che éperdument.

Ce sont les roses qui m’y font penser. Dans mon appartement, les vases

restent vides désormais. Je m’occupe très mal des plantes. Un bonsaï

fabriqué et taillé par Hamama n’a pas survécu à son départ. C’est dérisoire,

la mort d’un bonsaï ; je me la suis reprochée. Avec ma négligence, ce sera

bientôt au tour du laurier du balcon d’y passer ; j’oublie de lui donner à

boire. Quant aux jardinières accrochées aux rambardes, elles sont devenues

des friches peuplées de mousses ou de petits déserts. L’arrosoir m’obsède

quelques jours avant de retomber dans l’oubli.

Je ne négligerais pas de rendre visite au maire d’Isle, je lui raconterais ma

quête, il m’écouterait poliment. Avec un peu de chance, la mairie me

renverrait sur la mémoire vivante de la ville, une dame âgée et bavarde,

prête à raconter l’Isle de sa jeunesse. « Elle est intarissable », me mettrait-on

en garde. Je répéterais mon histoire. « À Isle, vraiment, vous êtes sûr ?…

Oh, comme c’est intéressant. Et ces pétales, c’est charmant… Non,

vraiment, j’ai beau chercher, je ne me souviens pas d’une inconnue qui

aurait passé l’été 42 penchée sur une table de jardin… Oh, vous savez, ça

remonte à loin, je ne voyais pas tout, je ne savais pas tout, mais je peux dire

sans me vanter que j’étais bien informée. Si cette dame était étrangère à la

ville, cela aurait attiré mon attention… Au fait, avez-vous une idée de ce à

quoi elle ressemble ? »

En ce début d’année 2021, le couvre-feu et la fermeture des cafés et des

restaurants éteignent mes velléités. Je refuse de m’enfermer dans une

chambre d’hôtel avec pour seul viatique la collecte d’un sandwich sur le pas de la porte. Je veille à m’alimenter correctement. Hamama sourirait si elle

me voyait préparer ma dînette tous les soirs. Je me suis même inventé une

petite carte que je mets à pro t quand mes enfants viennent déjeuner :

tartare de thon à la coriandre, bœuf carottes, riz à la catalane. Mes autres

repas sont moins festifs. Mais j’évite d’acheter ma pitance à la porte des

bistrots. J’ai essayé deux couscous. Le résultat était trop triste.

 

Je reste à Paris. Pourtant, je viens de décou vrir une raison supplémentaire

de me rendre à Isle : la présence attestée d’un écrivain sur place, en 1942. Je

ne demandais plus rien. J’étais prêt à renoncer. Et voilà qu’une nouvelle

porte s’ouvre devant moi.

Dans une ultime tentative, j’ai tapé sur un moteur de recherche « écrivain

Isle ». J’aurais pu y penser plus tôt. Je suis tombé sur Villiers de L’Isle Adam,

écrivain français du e XIX siècle et un festival des littératures policières à L’Isle-

Jourdain. Quand j’ai ajouté « Haute-Vienne », le nom de Robert Margerit est

sorti en premier.

Margerit est oublié aujourd’hui. Il a pourtant reçu le prix Renaudot en

1951 pour Le Dieu Nu, et le Grand Prix de l’Académie française pour son

roman historique La Révolution. En 1942, Robert Margerit habite Isle, plus

exactement à Thias, un quartier ou un lieu-dit de la petite ville.

Un personnage étonnant, ce Margerit. Après des études qui le destinent au

notariat, passionné de littérature, il veut devenir peintre et émailleur. Le

hasard le fait entrer au quotidien local, Le Populaire du Centre, où il devient rédacteur ; il écrit aussi bien des comptes rendus de cour d’assises que des

critiques de livres. Il collabore à Radio Limoges. Marié en 1937 à Suzanne

Hugon, Margerit passe l’hiver à Paris et l’été à Isle, dans la maison de

campagne de ses beaux-parents : une demeure bourgeoise au cœur d’un

parc d’un hectare au milieu duquel a été installée une piscine.

En 1941, Margerit se retire à Thias. Il y écrit deux livres : L’Île des

Perroquets (1942) et Mont-Dragon (1944), aujourd’hui réédités. Je me précipite dans une librairie. Je découvre avec le premier un superbe roman

d’aventures et de pirates. Écrire une ode à la liberté en 1941 en passant par

le roman de genre est une formidable idée. Je me laisse prendre par l’intrigue, j’admire l’écriture ciselée. Le deuxième est plus singulier encore.

Une famille du Limousin embauche un homme pour s’occuper de son

élevage de chevaux. Ce cavalier va semer le trouble dans le château en

tentant de séduire simultanément la veuve et sa lle. Le contexte historique

de l’Occupation est gommé au pro t d’un climat de désir incandescent qui

a rendu ce livre admirable aux yeux de Julien Gracq.

Ces romans m’enthousiasment. Ils ne me sont d’aucune aide.

Le 20 août 1942, Robert Margerit habite Isle et la copiste y séjourne aussi.

Quelques centaines de mètres, peut-être moins, les séparent. C’est la seule

chose dont je sois sûr. Elle n’est pas anodine, la présence simultanée dans

cette toute petite ville – deux mille habitants à cette date – d’un écrivain à

l’aube de sa reconnaissance et de la copiste d’une pièce inconnue de

Claudel.

Une coïncidence est possible. Ce ne serait pas la première. M. S., comme

tant d’autres, s’est réfugiée ici, juste de l’autre côté de la ligne de

démarcation. Je ne saurai jamais comment elle s’est procuré le texte de la

pièce, mais l’exemplaire ne quitte sa valise que pour sa table de travail.

Margerit, lui, s’est enfermé dans sa propriété pour écrire. Ils ont pu se

croiser chez le boulanger, sur la place principale, au café. Sans se regarder,

ou à peine d’un coup d’œil, comme on croise un inconnu. Entre gens de

plume, ils se sont peut-être reni és. Mais elle ignore qu’il écrit. Et lui-même

ne sait peut-être rien de la pièce de Claudel.

Je ne peux écarter l’hypothèse inverse : Margerit accueillant M. S. à Thias.

L’écrivain et la copiste sous le même toit.

Je découvre que Robert Margerit est proche de Georges-Emmanuel

Clancier, un autre écrivain de Limoges très introduit dans les milieux

littéraires parisiens à la n des années trente. Juste avant la guerre, Margerit

l’a hébergé à Thias avec son épouse, Anne Gravelat. La notice de Wikipédia

sur Clancier m’apprend qu’en 1942, le couple habite à Saint-Junien et qu’il

fréquente Raymond Queneau et son épouse, installés à Saint-Léonard-de-

Noblat.

Saint-Junien est à trente-trois kilomètres d’Isle, Saint-Léonard-de-Noblat, à vingt-cinq kilomètres. J’ajoute ces deux villes sur ma carte sans savoir

pourquoi.

À Paris, Clancier a pu récupérer un exem plaire du Partage de midi auprès

d’une de ses connaissances. L’hypothèse est vraisemblable. Avant de partir à Isle avec son épouse, il le glisse dans sa valise. Il veut pro ter de son séjour

pour lire la pièce, peut-être en a-t-il parlé à Robert, il tient à lui montrer ce

texte étrange ; à moins qu’il n’obéisse à une impulsion de dernier moment,

sans raison claire et qu’il jette son exemplaire par-dessus ses vêtements. Sur

place, il le prête à Margerit. Il lui en laisse la garde en quittant la maison, ou

oublie de le reprendre.

La copiste situe son travail à Isle. Thias fait partie intégrante d’Isle ;

pourtant, Margerit parle de Thias comme si le nom du quartier et celui de

sa maison ne faisaient qu’un. Si M. S. était hébergée chez Robert Margerit,

elle aurait adopté le vocabulaire maison : « Achevé à Thias, le 20 août 1942.

» Peut-être, mais ce n’est pas certain.

Installée à Isle depuis 1991, l’association Les amis de Robert Margerit,

fondée par le même Clancier, s’attache à faire connaître son œuvre. Une

bénédiction, cette association, et une source d’informations. J’imagine un

instant qu’elle occupe la maison de l’écrivain, qu’elle y a installé un petit

musée où je pourrais faire mon miel. Mon interlocutrice douche mes

espoirs. L’association a bien son siège à Isle, mais la maison de Thias est

passée dans d’autres mains ; elle est fermée au public.

En revanche, j’apprends que Margerit tenait son journal intime – il n’est

pas publié. L’association m’envoie les deux pages de l’été 42. Margerit

évoque de rares rencontres, ses pensées, ses travaux littéraires. Il parle d’une

femme, d’une seule : la sienne, Suzanne. Si une autre femme vivait sous leur

toit, il l’évoquerait. Sans doute, mais rien n’est sûr.

Sans séjourner chez lui, M. S. a pu être présentée à Margerit. Ils ont

échangé quelques mots, bavardé sur le pas de la porte ou bu un verre.

Admettons qu’elle soit hébergée chez un voisin ou chez une connaissance,

que Margerit n’y fasse pas allusion dans son journal n’aurait rien d’étonnant.

Cela ne l’empêche pas de prêter à cette femme l’exemplaire de Partage de midi abandonné par Clancier, surtout si M. S. vient de lui avouer qu’elle

s’ennuie à mourir. Margerit a aussi une excellente raison de dissimuler sa

présence si la copiste se cache, par crainte de la police de Vichy.

Je lis et relis l’extrait du journal de Margerit à la recherche d’un indice que

j’aurais laissé passer. Il évoque Suzanne, son épouse. Il l’appelle aussi

Suzon. Ou simplement S.

Suzanne Margerit. S. M. Et s’il suf sait d’inverser les initiales ? Autrefois,

quand on déclinait son identité, il n’était pas rare de donner son nom de

famille en premier. On procédait de la sorte à l’école et à l’armée. Ce serait

aussi simple que ça ?

Mon pouls s’accélère.

Je reprends. Clancier a laissé son exemplaire à Thias. Robert le lui rendra

plus tard. Pendant qu’il est occupé à écrire Mont-Dragon, Suzanne tombe

sur la pièce de Claudel, le texte l’intrigue, la bouleverse, elle se lance dans sa

copie. Clancier leur a expliqué le caractère con dentiel de l’œuvre. Suzanne

se prête au jeu. Cette partie de cache-cache l’amuse. Elle imagine une

signature qui respecte le secret et localise son travail à Isle plutôt qu’à Thias

pour rendre l’identi cation plus dif cile. Mais elle tient à poser sa griffe sur

la copie. À qui est-elle destinée : je l’ignore.

Je suis sûr qu’il y a des rosiers dans le jardin des Margerit. Suzanne

connaît-elle la vraie histoire d’Ysé et Mesa ? En 1942, en dehors de quelques

proches, la passion de Paul et Rosalie reste secrète. La présence des pétales à

la toute n du carnet serait une énième coïncidence.

 

Je lève la tête de mon écran.

À hauteur d’yeux, j’aperçois les post-it, certains menacent de tomber, la

carte du territoire dessinée grossièrement et scotchée à même le mur, les

portraits punaisés de Misia, Maria et Marie, des coupures de presse. La pile

de livres. Les impressions de mails, de pages web, du bulletin de la Société

Paul Claudel, du Journal de Margerit, des photocopies du carnet. Mon

bureau est dans le même état que ma tête. En chaos. Ma vue se trouble. Je

sens un début de vertige quand j’essaie de m’arracher de mon fauteuil. Une

lumière clignote devant mes yeux. Mes oreilles sif ent. Une voix intérieure me met en garde. Stop. Arrête-toi. Tu ne sais rien de Suzanne Margerit, tu

n’as même pas sa photo, mais, en cherchant bien, tu niras par en

apprendre sur elle. Je suis sûr que l’association des amis de son mari

conserve des écrits de sa main : tu pourras même comparer sa graphie avec

celle du carnet. Et après ? Si Suzanne Margerit a commis la copie, que

voudras-tu savoir de plus ? Et si la similitude n’est pas parfaite, si le doute

persiste, vas-tu continuer ? Jusqu’où ? Quand t’arrêteras-tu ? Déjà, tu

tournes en rond, tu t’égares, tu t’inventes des histoires. Vas-tu continuer

longtemps ? Tu t’accroches à cette M. S. comme si ta vie en dépendait,

comme si elle allait lui donner un nouveau sens. Que cherches-tu à la n ?

Cela ne rime à rien. La première candidate ne répond pas à ton cahier des

charges ? Tu lui trouves des remplaçantes. Tu épuises ton stock de suspectes

? Il te reste les pseudonymes. Les faits s’acharnent contre toi ? Tu t’acharnes

contre l’évidence. Il ne manquait plus que ça : inverser le nom et le prénom

pour inventer une nouvelle M. S. Que vas-tu imaginer maintenant ? Un

rébus, une devinette, un jeu littéraire, une anagramme, des

variations phonétiques, un cadavre exquis ? Arrête avec ce M et ce S, ces

lettres infernales. Qu’en feras-tu ? Mesa possède les mêmes, toi aussi tu les

as dans ton nom de famille, on les trouve même dans le petit nom

affectueux qu’utilise Hamama pour désigner sa mère. Qu’est-ce que cela

prouve ? Arrête avec cet abécédaire rétréci à deux lettres. Sors un peu.

Prends l’air. Vis. Mets ce carnet de côté. Stoppe. Passe à autre chose, il est

temps, ça urge. Vite !

Je sais. Je ne cesse de me le répéter. Mais c’est le principe d’une enquête

de virer à l’obsession. La tentation était trop forte avec tous ces signaux qui

passaient au vert au fur et à mesure que j’avançais, toutes ces coïncidences,

ces hasards heureux, ces pièces du puzzle qui s’agençaient presque

parfaitement. À la manière de Messenger, le comptable créé par Bill

Pronzini, je voulais comprendre. C’est ce que je croyais. Mais comprendre

quoi ? Je n’en suis plus très sûr. Je me souviens de la n de Mademoiselle

Solitude : Messenger découvre le drame qui a frappé l’inconnue avant son

départ pour la grande ville. Il y voit l’occasion pour lui d’entamer une nouvelle vie.

Bill Pronzini est un écrivain californien proli que, surtout connu des

spécialistes du roman noir pour sa série policière de quarante et un romans

dont le personnage principal s’appelle Nameless, le détective sans nom. Moi, je me débats depuis dix-huit mois avec Miss Nobody. Dès que je

m’approche, elle fuit, s’évanouit, elle me glisse entre les doigts.

Tant pis pour elle. Elle me fatigue à présent, elle m’encombre et nit

même par m’agacer. Je ne sais qu’en faire. S’il le faut, elle est déjà présente

dans mon récit. Suzanne Margerit ? Peut-être. Avec elle, l’histoire

deviendrait simple, banale. Une femme tombe sur un texte rare. Il lui plaît.

Elle le reproduit à l’identique. Point. Tout ça pour ça. Je comprends encore

moins comment son carnet qui n’a aucune raison de quitter le Limousin a

atterri chez moi. La piste du grand-oncle libraire s’éloigne-t-elle ? Faut-il

revenir à l’hypothèse de la bibliothèque garnie, achetée aux puces par mon

père ? Et comment le carnet s’est-il retrouvé dans le lot ? Avec Suzanne,

l’histoire passe de la Chine à la chine.

Rien n’est sûr. Aucun scénario ne l’emporte. Un lecteur avisé aura peut-

être une idée. Quant à moi, j’en reste là. Je passe le relais. Je préfère

l’enquête impossible, suspendue, sans n, à la perspective opposée : croire

que M. S. n’a jamais existé, que je l’ai inventée, qu’elle n’était qu’une

chimère à qui j’ai prêté des intentions, des qualités, des circonstances, des

visages, des noms. La copiste, une créature de ction ? Et son carnet, un

simple prétexte à divagations ? Je refuse. Le réel que je traque depuis des

mois est in niment plus romanesque.

Je suis allé au bout du carnet, j’ai atteint son Finistère. Il n’y a plus rien

après. Il faut que je m’en détourne, que je m’éloigne de lui, que je me

débarrasse de cette béquille. Pour la première fois depuis sa découverte, je

ne l’ai pas pris en main aujourd’hui. Je ne me souviens même pas où je l’ai

posé. Je le voyais comme une pépite ; il me paraît presque banal.

Je pense à ce jour d’été où je l’ai trouvé dans ma bibliothèque, à ces longs

mois passés ensemble, à ces découvertes, ces rencontres merveilleuses, à ces

partages qu’il m’a permis de faire. À ces journées qu’il a remplies. L’appréhension qui m’étreint encore tient moins à son abandon qu’au point

nal que je dois mettre à mon récit.

J’ai envie d’inattendu tout à coup. Mais je me sens à nu.

Vivre seul dans ce grand appartement est absurde. Deux pièces au moins

ne servent plus à rien. Il faut que je m’arrache de là. J’aurais dû le faire plus

tôt. Il est très lumineux. Je dois trouver d’autres lumières.

Demain, promis, j’appelle des agences immobilières. J’entame le tri de mes

livres. Je n’oublie pas le piano de ma mère. Il faut nir de vider les placards.

J’ai hâte que les théâtres rouvrent et que la Comédie-Française reprogramme

Partage de midi. J’aviserai au sort du carnet. Je n’irai pas à Isle, c’est trop

tard. Mais j’irai vers l’inconnue. Il en existe qui ne sont pas des êtres de

papier.

J’attrape une dernière fois le carnet. Je l’ouvre au hasard. Je lis.

 

Mesa : Qu’est-ce que vous lisez là qui est défait

et déplumé comme un livre d’amour ?

Ysé : Un livre d’amour.

Mesa : Vous avez eu raison de l’éplucher de ses

feuilles extérieures. Le dif cile est de nir.

C’est toujours la même chose :

la mort ou la sage-femme.

Ysé : C’est toujours trop long. Un écrit d’amour

cela devrait être si soudain

qu’une eur, par exemple, un parfum […]

OceanofPDF.com