La Copiste
Je suis heureux d’avoir croisé la route…
15.
Je suis heureux d’avoir croisé la route de Marie et d’avoir bifurqué à ses
côtés. Mais je me retrouve dans une impasse. Il est tard. La lassitude me
gagne. J’avais tellement envie que ce soit elle. J’ai retenu les indices qui
confortaient mon désir, et j’ai négligé les autres. Pire, j’ai nourri ma quête de
ce qui me troublait en elle.
Hier soir, j’ai revu Du ri chez les hommes. Le lm m’a ébloui comme un
diamant noir. Dans la deuxième moitié du lm, Mado aide Toni à sauver le
petit garçon de Jo le Suédois, enlevé par une bande rivale. Sans maquillage,
Marie offre sa vérité crue. Une fois encore, la rédemption est le motif central
d’une Série noire. Avec elle, je tenais une M. S. bien réelle, incarnée,
terriblement humaine, avant qu’elle ne se dérobe. J’ai ef euré une ombre.
Bon sang, pourtant, la copiste de Partage de midi a bel et bien existé. Si ce
n’est pas Marie, qui est-ce ? Plus j’avance, plus le visage de M. S. recule. Je
dépose les armes. Elle est plus forte. Je n’ai pas oublié le dé qu’elle m’a
lancé : « Trouve-moi si tu peux ! » L’échec n’a rien de honteux. Je peux en
faire le récit. Mais avant, je dois nir ce que j’ai commencé. Je le dois à la
copiste : elle m’a tenu debout.
Depuis peu, j’en ai terminé avec mon activité professionnelle. Me voilà débarrassé des contraintes de temps. Si j’étais aussi libre de mes
mouvements, je prendrais le premier train pour Limoges, je traverserais le
hall de l’impressionnante gare, je louerais une voiture et partirais sur les
petites routes des alentours à la recherche, pas tant de M. S. que de ce
qu’elle aurait pu être. Je sais que je ne trouverais rien. Après le trop-plein,
j’enquêterais sur le vide, le rien, l’absence, la disparition, le manque, le
temps qui passe, l’oubli. Je raconterais mon errance dans l’Isle
d’aujourd’hui, ses rues, ses places, ses bâtiments publics, ses jardins, ses
espaces verts. Une ville de huit mille habitants à arpenter en tous sens sans
savoir ce que je cherche et où je n’ai rien à trouver.
Ce voyage me sortirait de mon enfermement. Je le préparerais avec soin. À
Limoges, je visiterais le pavillon de la Porcelaine, qui abrite le musée
Haviland. À quelques kilomètres de là, j’arpenterais la propriété du Vigen –
le parc est magni que, paraît-il. Je pousserais jusqu’à Bellac, Crozant et
Yseures-sur-Creuse dans les pas de Giraudoux, de Suzanne Lalique et de
Paul Burty Haviland.
Mais avant de m’offrir ces escapades, je commencerais par les archives
départementales et par Nexon. Du camp où furent internés les quatre cent
quarante-six Juifs ra és en Haute-Vienne le 26 août 1942, il ne reste qu’un
« sentier de mémoire », inauguré en 2018, et une stèle. Les familles
planquées pour échapper à la police française n’ont pas laissé de traces. Ne
subsistent que des listes de noms dif ciles à prononcer et les fantômes qui
hantent les survivants.
Le Limousin est loin de la Chine. Il n’y a rien en Haute-Vienne qui ait un
rapport avec Claudel, en dehors d’un square de Limoges qui porte son nom,
ni avec Partage de midi. Ysé et Mesa ne sont pas passés par là. Je n’arrive pas
à imaginer, sur fond de collines verdoyantes, une vague silhouette passant
sous le manteau un exemplaire de la pièce à une autre, tout aussi oue. En
1942, ce n’est pas l’édition clandestine de Partage de midi qui circule mais des tracts, des journaux, des faux papiers, des appels à la désobéissance, des
armes. La Haute-Vienne fut un des foyers les plus actifs de la Résistance, pas
le lieu des faux-semblants d’un quatuor de théâtre ni celui de la poésie du désespoir amoureux. Ça ferraillait plus dans le maquis que sur le pont de
L’Ernest-Simons.
Tant pis. J’ai voulu savoir, j’irai jusqu’au bout. J’occuperais le plus clair de
mon temps à errer dans les rues d’Isle, à la recherche d’une maison donnant
sur une roseraie – les pétales sont un bien fragile point d’ancrage pour
s’arrimer au réel. Combien existe-t-il de maisons semblables à Isle ?
J’imagine le récit paysager que je ferais de cette marche hasardeuse devant
des murs de clôture qui n’ont rien à dire, dans une ville qui n’a conservé
aucun souvenir de cette histoire microscopique et s’en che éperdument.
Ce sont les roses qui m’y font penser. Dans mon appartement, les vases
restent vides désormais. Je m’occupe très mal des plantes. Un bonsaï
fabriqué et taillé par Hamama n’a pas survécu à son départ. C’est dérisoire,
la mort d’un bonsaï ; je me la suis reprochée. Avec ma négligence, ce sera
bientôt au tour du laurier du balcon d’y passer ; j’oublie de lui donner à
boire. Quant aux jardinières accrochées aux rambardes, elles sont devenues
des friches peuplées de mousses ou de petits déserts. L’arrosoir m’obsède
quelques jours avant de retomber dans l’oubli.
Je ne négligerais pas de rendre visite au maire d’Isle, je lui raconterais ma
quête, il m’écouterait poliment. Avec un peu de chance, la mairie me
renverrait sur la mémoire vivante de la ville, une dame âgée et bavarde,
prête à raconter l’Isle de sa jeunesse. « Elle est intarissable », me mettrait-on
en garde. Je répéterais mon histoire. « À Isle, vraiment, vous êtes sûr ?…
Oh, comme c’est intéressant. Et ces pétales, c’est charmant… Non,
vraiment, j’ai beau chercher, je ne me souviens pas d’une inconnue qui
aurait passé l’été 42 penchée sur une table de jardin… Oh, vous savez, ça
remonte à loin, je ne voyais pas tout, je ne savais pas tout, mais je peux dire
sans me vanter que j’étais bien informée. Si cette dame était étrangère à la
ville, cela aurait attiré mon attention… Au fait, avez-vous une idée de ce à
quoi elle ressemble ? »
En ce début d’année 2021, le couvre-feu et la fermeture des cafés et des
restaurants éteignent mes velléités. Je refuse de m’enfermer dans une
chambre d’hôtel avec pour seul viatique la collecte d’un sandwich sur le pas de la porte. Je veille à m’alimenter correctement. Hamama sourirait si elle
me voyait préparer ma dînette tous les soirs. Je me suis même inventé une
petite carte que je mets à pro t quand mes enfants viennent déjeuner :
tartare de thon à la coriandre, bœuf carottes, riz à la catalane. Mes autres
repas sont moins festifs. Mais j’évite d’acheter ma pitance à la porte des
bistrots. J’ai essayé deux couscous. Le résultat était trop triste.
Je reste à Paris. Pourtant, je viens de décou vrir une raison supplémentaire
de me rendre à Isle : la présence attestée d’un écrivain sur place, en 1942. Je
ne demandais plus rien. J’étais prêt à renoncer. Et voilà qu’une nouvelle
porte s’ouvre devant moi.
Dans une ultime tentative, j’ai tapé sur un moteur de recherche « écrivain
Isle ». J’aurais pu y penser plus tôt. Je suis tombé sur Villiers de L’Isle Adam,
écrivain français du e XIX siècle et un festival des littératures policières à L’Isle-
Jourdain. Quand j’ai ajouté « Haute-Vienne », le nom de Robert Margerit est
sorti en premier.
Margerit est oublié aujourd’hui. Il a pourtant reçu le prix Renaudot en
1951 pour Le Dieu Nu, et le Grand Prix de l’Académie française pour son
roman historique La Révolution. En 1942, Robert Margerit habite Isle, plus
exactement à Thias, un quartier ou un lieu-dit de la petite ville.
Un personnage étonnant, ce Margerit. Après des études qui le destinent au
notariat, passionné de littérature, il veut devenir peintre et émailleur. Le
hasard le fait entrer au quotidien local, Le Populaire du Centre, où il devient rédacteur ; il écrit aussi bien des comptes rendus de cour d’assises que des
critiques de livres. Il collabore à Radio Limoges. Marié en 1937 à Suzanne
Hugon, Margerit passe l’hiver à Paris et l’été à Isle, dans la maison de
campagne de ses beaux-parents : une demeure bourgeoise au cœur d’un
parc d’un hectare au milieu duquel a été installée une piscine.
En 1941, Margerit se retire à Thias. Il y écrit deux livres : L’Île des
Perroquets (1942) et Mont-Dragon (1944), aujourd’hui réédités. Je me précipite dans une librairie. Je découvre avec le premier un superbe roman
d’aventures et de pirates. Écrire une ode à la liberté en 1941 en passant par
le roman de genre est une formidable idée. Je me laisse prendre par l’intrigue, j’admire l’écriture ciselée. Le deuxième est plus singulier encore.
Une famille du Limousin embauche un homme pour s’occuper de son
élevage de chevaux. Ce cavalier va semer le trouble dans le château en
tentant de séduire simultanément la veuve et sa lle. Le contexte historique
de l’Occupation est gommé au pro t d’un climat de désir incandescent qui
a rendu ce livre admirable aux yeux de Julien Gracq.
Ces romans m’enthousiasment. Ils ne me sont d’aucune aide.
Le 20 août 1942, Robert Margerit habite Isle et la copiste y séjourne aussi.
Quelques centaines de mètres, peut-être moins, les séparent. C’est la seule
chose dont je sois sûr. Elle n’est pas anodine, la présence simultanée dans
cette toute petite ville – deux mille habitants à cette date – d’un écrivain à
l’aube de sa reconnaissance et de la copiste d’une pièce inconnue de
Claudel.
Une coïncidence est possible. Ce ne serait pas la première. M. S., comme
tant d’autres, s’est réfugiée ici, juste de l’autre côté de la ligne de
démarcation. Je ne saurai jamais comment elle s’est procuré le texte de la
pièce, mais l’exemplaire ne quitte sa valise que pour sa table de travail.
Margerit, lui, s’est enfermé dans sa propriété pour écrire. Ils ont pu se
croiser chez le boulanger, sur la place principale, au café. Sans se regarder,
ou à peine d’un coup d’œil, comme on croise un inconnu. Entre gens de
plume, ils se sont peut-être reni és. Mais elle ignore qu’il écrit. Et lui-même
ne sait peut-être rien de la pièce de Claudel.
Je ne peux écarter l’hypothèse inverse : Margerit accueillant M. S. à Thias.
L’écrivain et la copiste sous le même toit.
Je découvre que Robert Margerit est proche de Georges-Emmanuel
Clancier, un autre écrivain de Limoges très introduit dans les milieux
littéraires parisiens à la n des années trente. Juste avant la guerre, Margerit
l’a hébergé à Thias avec son épouse, Anne Gravelat. La notice de Wikipédia
sur Clancier m’apprend qu’en 1942, le couple habite à Saint-Junien et qu’il
fréquente Raymond Queneau et son épouse, installés à Saint-Léonard-de-
Noblat.
Saint-Junien est à trente-trois kilomètres d’Isle, Saint-Léonard-de-Noblat, à vingt-cinq kilomètres. J’ajoute ces deux villes sur ma carte sans savoir
pourquoi.
À Paris, Clancier a pu récupérer un exem plaire du Partage de midi auprès
d’une de ses connaissances. L’hypothèse est vraisemblable. Avant de partir à Isle avec son épouse, il le glisse dans sa valise. Il veut pro ter de son séjour
pour lire la pièce, peut-être en a-t-il parlé à Robert, il tient à lui montrer ce
texte étrange ; à moins qu’il n’obéisse à une impulsion de dernier moment,
sans raison claire et qu’il jette son exemplaire par-dessus ses vêtements. Sur
place, il le prête à Margerit. Il lui en laisse la garde en quittant la maison, ou
oublie de le reprendre.
La copiste situe son travail à Isle. Thias fait partie intégrante d’Isle ;
pourtant, Margerit parle de Thias comme si le nom du quartier et celui de
sa maison ne faisaient qu’un. Si M. S. était hébergée chez Robert Margerit,
elle aurait adopté le vocabulaire maison : « Achevé à Thias, le 20 août 1942.
» Peut-être, mais ce n’est pas certain.
Installée à Isle depuis 1991, l’association Les amis de Robert Margerit,
fondée par le même Clancier, s’attache à faire connaître son œuvre. Une
bénédiction, cette association, et une source d’informations. J’imagine un
instant qu’elle occupe la maison de l’écrivain, qu’elle y a installé un petit
musée où je pourrais faire mon miel. Mon interlocutrice douche mes
espoirs. L’association a bien son siège à Isle, mais la maison de Thias est
passée dans d’autres mains ; elle est fermée au public.
En revanche, j’apprends que Margerit tenait son journal intime – il n’est
pas publié. L’association m’envoie les deux pages de l’été 42. Margerit
évoque de rares rencontres, ses pensées, ses travaux littéraires. Il parle d’une
femme, d’une seule : la sienne, Suzanne. Si une autre femme vivait sous leur
toit, il l’évoquerait. Sans doute, mais rien n’est sûr.
Sans séjourner chez lui, M. S. a pu être présentée à Margerit. Ils ont
échangé quelques mots, bavardé sur le pas de la porte ou bu un verre.
Admettons qu’elle soit hébergée chez un voisin ou chez une connaissance,
que Margerit n’y fasse pas allusion dans son journal n’aurait rien d’étonnant.
Cela ne l’empêche pas de prêter à cette femme l’exemplaire de Partage de midi abandonné par Clancier, surtout si M. S. vient de lui avouer qu’elle
s’ennuie à mourir. Margerit a aussi une excellente raison de dissimuler sa
présence si la copiste se cache, par crainte de la police de Vichy.
Je lis et relis l’extrait du journal de Margerit à la recherche d’un indice que
j’aurais laissé passer. Il évoque Suzanne, son épouse. Il l’appelle aussi
Suzon. Ou simplement S.
Suzanne Margerit. S. M. Et s’il suf sait d’inverser les initiales ? Autrefois,
quand on déclinait son identité, il n’était pas rare de donner son nom de
famille en premier. On procédait de la sorte à l’école et à l’armée. Ce serait
aussi simple que ça ?
Mon pouls s’accélère.
Je reprends. Clancier a laissé son exemplaire à Thias. Robert le lui rendra
plus tard. Pendant qu’il est occupé à écrire Mont-Dragon, Suzanne tombe
sur la pièce de Claudel, le texte l’intrigue, la bouleverse, elle se lance dans sa
copie. Clancier leur a expliqué le caractère con dentiel de l’œuvre. Suzanne
se prête au jeu. Cette partie de cache-cache l’amuse. Elle imagine une
signature qui respecte le secret et localise son travail à Isle plutôt qu’à Thias
pour rendre l’identi cation plus dif cile. Mais elle tient à poser sa griffe sur
la copie. À qui est-elle destinée : je l’ignore.
Je suis sûr qu’il y a des rosiers dans le jardin des Margerit. Suzanne
connaît-elle la vraie histoire d’Ysé et Mesa ? En 1942, en dehors de quelques
proches, la passion de Paul et Rosalie reste secrète. La présence des pétales à
la toute n du carnet serait une énième coïncidence.
Je lève la tête de mon écran.
À hauteur d’yeux, j’aperçois les post-it, certains menacent de tomber, la
carte du territoire dessinée grossièrement et scotchée à même le mur, les
portraits punaisés de Misia, Maria et Marie, des coupures de presse. La pile
de livres. Les impressions de mails, de pages web, du bulletin de la Société
Paul Claudel, du Journal de Margerit, des photocopies du carnet. Mon
bureau est dans le même état que ma tête. En chaos. Ma vue se trouble. Je
sens un début de vertige quand j’essaie de m’arracher de mon fauteuil. Une
lumière clignote devant mes yeux. Mes oreilles sif ent. Une voix intérieure me met en garde. Stop. Arrête-toi. Tu ne sais rien de Suzanne Margerit, tu
n’as même pas sa photo, mais, en cherchant bien, tu niras par en
apprendre sur elle. Je suis sûr que l’association des amis de son mari
conserve des écrits de sa main : tu pourras même comparer sa graphie avec
celle du carnet. Et après ? Si Suzanne Margerit a commis la copie, que
voudras-tu savoir de plus ? Et si la similitude n’est pas parfaite, si le doute
persiste, vas-tu continuer ? Jusqu’où ? Quand t’arrêteras-tu ? Déjà, tu
tournes en rond, tu t’égares, tu t’inventes des histoires. Vas-tu continuer
longtemps ? Tu t’accroches à cette M. S. comme si ta vie en dépendait,
comme si elle allait lui donner un nouveau sens. Que cherches-tu à la n ?
Cela ne rime à rien. La première candidate ne répond pas à ton cahier des
charges ? Tu lui trouves des remplaçantes. Tu épuises ton stock de suspectes
? Il te reste les pseudonymes. Les faits s’acharnent contre toi ? Tu t’acharnes
contre l’évidence. Il ne manquait plus que ça : inverser le nom et le prénom
pour inventer une nouvelle M. S. Que vas-tu imaginer maintenant ? Un
rébus, une devinette, un jeu littéraire, une anagramme, des
variations phonétiques, un cadavre exquis ? Arrête avec ce M et ce S, ces
lettres infernales. Qu’en feras-tu ? Mesa possède les mêmes, toi aussi tu les
as dans ton nom de famille, on les trouve même dans le petit nom
affectueux qu’utilise Hamama pour désigner sa mère. Qu’est-ce que cela
prouve ? Arrête avec cet abécédaire rétréci à deux lettres. Sors un peu.
Prends l’air. Vis. Mets ce carnet de côté. Stoppe. Passe à autre chose, il est
temps, ça urge. Vite !
Je sais. Je ne cesse de me le répéter. Mais c’est le principe d’une enquête
de virer à l’obsession. La tentation était trop forte avec tous ces signaux qui
passaient au vert au fur et à mesure que j’avançais, toutes ces coïncidences,
ces hasards heureux, ces pièces du puzzle qui s’agençaient presque
parfaitement. À la manière de Messenger, le comptable créé par Bill
Pronzini, je voulais comprendre. C’est ce que je croyais. Mais comprendre
quoi ? Je n’en suis plus très sûr. Je me souviens de la n de Mademoiselle
Solitude : Messenger découvre le drame qui a frappé l’inconnue avant son
départ pour la grande ville. Il y voit l’occasion pour lui d’entamer une nouvelle vie.
Bill Pronzini est un écrivain californien proli que, surtout connu des
spécialistes du roman noir pour sa série policière de quarante et un romans
dont le personnage principal s’appelle Nameless, le détective sans nom. Moi, je me débats depuis dix-huit mois avec Miss Nobody. Dès que je
m’approche, elle fuit, s’évanouit, elle me glisse entre les doigts.
Tant pis pour elle. Elle me fatigue à présent, elle m’encombre et nit
même par m’agacer. Je ne sais qu’en faire. S’il le faut, elle est déjà présente
dans mon récit. Suzanne Margerit ? Peut-être. Avec elle, l’histoire
deviendrait simple, banale. Une femme tombe sur un texte rare. Il lui plaît.
Elle le reproduit à l’identique. Point. Tout ça pour ça. Je comprends encore
moins comment son carnet qui n’a aucune raison de quitter le Limousin a
atterri chez moi. La piste du grand-oncle libraire s’éloigne-t-elle ? Faut-il
revenir à l’hypothèse de la bibliothèque garnie, achetée aux puces par mon
père ? Et comment le carnet s’est-il retrouvé dans le lot ? Avec Suzanne,
l’histoire passe de la Chine à la chine.
Rien n’est sûr. Aucun scénario ne l’emporte. Un lecteur avisé aura peut-
être une idée. Quant à moi, j’en reste là. Je passe le relais. Je préfère
l’enquête impossible, suspendue, sans n, à la perspective opposée : croire
que M. S. n’a jamais existé, que je l’ai inventée, qu’elle n’était qu’une
chimère à qui j’ai prêté des intentions, des qualités, des circonstances, des
visages, des noms. La copiste, une créature de ction ? Et son carnet, un
simple prétexte à divagations ? Je refuse. Le réel que je traque depuis des
mois est in niment plus romanesque.
Je suis allé au bout du carnet, j’ai atteint son Finistère. Il n’y a plus rien
après. Il faut que je m’en détourne, que je m’éloigne de lui, que je me
débarrasse de cette béquille. Pour la première fois depuis sa découverte, je
ne l’ai pas pris en main aujourd’hui. Je ne me souviens même pas où je l’ai
posé. Je le voyais comme une pépite ; il me paraît presque banal.
Je pense à ce jour d’été où je l’ai trouvé dans ma bibliothèque, à ces longs
mois passés ensemble, à ces découvertes, ces rencontres merveilleuses, à ces
partages qu’il m’a permis de faire. À ces journées qu’il a remplies. L’appréhension qui m’étreint encore tient moins à son abandon qu’au point
nal que je dois mettre à mon récit.
J’ai envie d’inattendu tout à coup. Mais je me sens à nu.
Vivre seul dans ce grand appartement est absurde. Deux pièces au moins
ne servent plus à rien. Il faut que je m’arrache de là. J’aurais dû le faire plus
tôt. Il est très lumineux. Je dois trouver d’autres lumières.
Demain, promis, j’appelle des agences immobilières. J’entame le tri de mes
livres. Je n’oublie pas le piano de ma mère. Il faut nir de vider les placards.
J’ai hâte que les théâtres rouvrent et que la Comédie-Française reprogramme
Partage de midi. J’aviserai au sort du carnet. Je n’irai pas à Isle, c’est trop
tard. Mais j’irai vers l’inconnue. Il en existe qui ne sont pas des êtres de
papier.
J’attrape une dernière fois le carnet. Je l’ouvre au hasard. Je lis.
Mesa : Qu’est-ce que vous lisez là qui est défait
et déplumé comme un livre d’amour ?
Ysé : Un livre d’amour.
Mesa : Vous avez eu raison de l’éplucher de ses
feuilles extérieures. Le dif cile est de nir.
C’est toujours la même chose :
la mort ou la sage-femme.
Ysé : C’est toujours trop long. Un écrit d’amour
cela devrait être si soudain
qu’une eur, par exemple, un parfum […]
OceanofPDF.com