La Copiste

Jean-Michel Mestres · Annexe

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La Copiste

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4.

 

Je ne connais pas grand-chose aux techniques de la ronéotypie qui ont

servi pendant l’Occupation à éditer les tracts ou les journaux de la

Résistance. Mais je suis à près certain qu’il existe en 1942 des moyens de

reproduire un imprimé à plusieurs exemplaires. Contrairement à l’époque

des moines copistes, la copie manuscrite est inadaptée à la diffusion d’une

œuvre. Elle est par dé nition à usage personnel. Elle obéit à une autre

intention. J’ignore laquelle.

Ce serait beau que M. S. soit une actrice. Elle aurait copié la pièce pour la

découvrir de l’intérieur, en saisir les moindres mouvements et commencer à

apprendre le rôle d’Ysé. Elle peut aussi avoir couvert son carnet de la poésie

de Claudel pour l’offrir dans un acte d’amour.

Plus je regarde le carnet, plus le résultat m’impressionne. On ne copie pas

Partage de midi d’une traite. Combien de jours ont-ils été nécessaires ?

 

J’en parle à une amie plasticienne.

– Quand j’étais au Japon, j’ai suivi pendant trois ans des cours de copie

d’art classique, m’explique-t-elle. Il fallait en passer par là avant de pouvoir

créer soi-même. Selon la tradition, la copie a deux grandes vertus : elle

permet de s’imprégner d’une œuvre et de s’identi er à son auteur. C’est une leçon d’humilité.

– Mais on ne peut pas mettre sur le même plan la copie d’une pièce de

théâtre.

– Je ne sais pas. Même si tu n’as pas besoin d’une grande maîtrise

technique, j’imagine qu’il faut des qualités mentales, un calme intérieur, et

mettre son ego entre parenthèses.

– De la persévérance, rien de plus.

– Le risque, c’est de t’intéresser trop au texte. Car tu as alors vite fait de

sauter une ligne ou d’oublier un mot. À l’inverse, si tu travailles

mécaniquement, tu copies sans âme.

– Ça se voit tant que ça ?

 

Je me souviens tout à coup d’un ami italien qui se vantait d’avoir

découvert la littérature française en copiant à la main des Balzac, des

Flaubert, des Sartre.

Rien ne m’empêche de frapper à la porte de spécialistes. Je viens de

découvrir l’existence d’une Société Paul Claudel dont le site est une mine

d’informations. Elle aurait quantité de choses à m’apprendre sur Partage de

midi. Peut-être a-t-elle une piste pour résoudre mon énigme. Non, il est trop

tôt pour entendre les savants. Je ne veux pas être dépossédé de ma

découverte, encore moins de mon carnet. Je suis incapable de le prêter.

J’aurais trop peur qu’on ne me le rende pas.

Je préfère en parler autour de moi et poster quelques photos sur

Instagram. Mes interlocuteurs sont amusés, curieux, intrigués. Ils imaginent

tous une histoire d’amour. À cause des pétales.

Je ne veux pas trop en dire. D’ailleurs, je ne sais rien de plus.

Plus je passe du temps avec elle, plus je prête à M. S. un potentiel

romanesque. Elle a entouré son travail d’un halo de mystère en ne laissant

que ses initiales. Pourquoi n’a-t-elle pas signé de son nom entier ? Sait-elle

que les copistes du Moyen Âge procédaient de la sorte au moment de

conclure leur travail en n de manuscrit ? De qui se cache-t-elle ? Je me

sens investi d’une mission : la remettre en pleine lumière.

La veille, au cœur de la nuit, j’ai ni Made moiselle Solitude de Bill Pronzini.

Le n° 766 de la Série noire. L’histoire d’un comptable entraîné sur les pas

d’une inconnue, une femme croisée dans un restaurant de San Francisco.

Elle est là tous les soirs et il revient dîner pour la voir, elle l’intrigue, elle

semble seule et tellement triste. Il l’approche, elle ne se livre pas.

C’est le premier roman de Bill Pronzini que je lis. Je suis tombé dessus par

hasard dans la librairie de la rue de Bretagne où j’avais commandé l’édition

Folio de Partage de midi. J’en ai pro té pour traîner dans les rayons. J’y ai

découvert un bon fonds de polars et un n connaisseur de la littérature

noire qui m’a recommandé Mademoiselle Solitude. Je n’avais jamais entendu

parler de cet auteur. C’est au fond d’un sac plastique que Pronzini et

Claudel se sont croisés pour la première fois. Je doute qu’ils aient trouvé

grand-chose à se dire.

Mademoiselle Solitude, c’est le nom qu’il lui avait donné, l’idée qu’il se faisait

d’elle depuis le début. Mais c’était plus qu’un simple nom car elle était bien plus

qu’une femme seule. Elle était la personne la plus solitaire qu’il avait jamais

rencontrée : elle était la solitude incarnée, la mélancolie même. Ainsi commence

le roman de Pronzini.

Un soir, la cliente n’apparaît pas. Elle a disparu sans laisser d’explication.

Le patron du restaurant ne s’en émeut pas. Messenger, c’est le nom du

comptable, veut la retrouver. Il nit par obtenir son adresse. Il découvre

qu’elle s’est donné la mort. Elle vivait à San Francisco sous une fausse

identité. Il retrouve sa ville d’origine. Il pose des congés, monte dans sa

voiture et part à la découverte du passé de l’inconnue.

Pourquoi mène-t-il cette enquête ? Voilà le vrai sujet du livre. Pronzini

répond à la place de Messenger : Il avait pris des risques, mis du piquant dans

sa vie. Bon sang, il était plus que temps maintenant d’y ajouter un peu d’audace et

d’imprévisibilité . Mon désir est-il de même nature ? Pourquoi, à soixante-dix-

huit ans de distance, vouloir connaître à tout prix l’identité de la copiste

inconnue qui m’a offert son carnet ? Me faut-il tout savoir d’elle ? Jusqu’où

cette traque me mènera-t-elle ?

Mademoiselle Solitude était une anonyme, oubliée le lendemain de sa mort. Une créature de ction que Messenger a croisée en chair et en os. Elle

a eu une existence tangible. Moi, me voilà traquant un passé lointain,

incertain. Il y a peu de chances que M. S. soit vivante ni même qu’il reste

des survivants de cette histoire. Je ne trouverai personne pour me raconter

ce qui s’est passé. Depuis que j’ai croisé son chemin, je soupçonne la copiste

d’appartenir à un monde visible, connu, peut-être même célèbre. Et

pourtant, elle n’est pas seulement privée de nom : elle n’a pas de visage.

Le titre original du roman de Pronzini, paru aux États-Unis en 1995, est

Blue Lonesome. Il me faut du temps pour réaliser. Avec le surnom que le

traducteur lui attribue dans la version française, Mademoiselle Solitude

possède les mêmes initiales que la copiste de Partage de midi.

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