La Copiste

Jean-Michel Mestres · Chapitre 4 sur 11

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La Copiste

Cette M. S. me tendait les bras,…

10.

 

 

Cette M. S. me tendait les bras, je n’ai même pas eu besoin de la chercher.

En dévorant la biographie de Misia Sert, j’ai côtoyé quelques jours une

femme amboyante. Cette piste ne résiste pas à deux minutes de ré exion.

J’étais heureux de mettre un premier nom derrière ces initiales. Cet

enthousiasme en dit long sur mon amateurisme. Même s’ils n’étaient pas

destinataires de l’un des exemplaires secrets, les proches de Claudel

pouvaient facilement se le procurer. C’est crétin de chercher la copiste

parmi eux.

J’en reviens à l’intention. Je n’en démords pas. La copie à la main d’une

pièce de théâtre reste un exercice ingrat, à la limite de l’ennui, un travail de

tâcheron, un devoir de vacances, un passe-temps – en août 1942, à Isle,

cela peut se concevoir. À moins que ce ne soit l’exact opposé : la copie

comme acte d’amour, comme sa preuve même, destinée à être offerte à l’être

aimé, ce qui ferait presque oublier à la copiste les jours passés penchée sur

le carnet. J’aimerais que tel soit le cas. Elle serait alors portée par une

amme, elle serait dévorée par le désir. Je ne sais pourquoi mais je pressens

qu’elle n’a pas quarante ans, j’en suis sûr même, elle a peut-être beaucoup

moins. Une deuxième intuition, après celle sur son genre. Je travaille au

air.

Je repense à ma mère : elle a dix-neuf ans en 1942. J’aimerais qu’elle soit

capable de cet élan amoureux, quel que soit le destinataire de la copie. Si

seulement cette enquête me permettait de la croiser. J’aurais une bonne

raison de la ler, de me mettre à ses trousses, de découvrir derrière l’icône la

personne qu’elle fut, de briser le silence qui enveloppe son décès. En 62, à

la date de son décès, j’ai cinq ans et demi, on tient les enfants éloignés de la

mort – pour leur bien, pense-t-on, on veut les protéger. Dans ma famille, on

ajoute une deuxième couche d’effacement : en dehors de quelques propos

convenus, toujours un peu élogieux, on ne parle guère des disparus, de leur

vie de vivants, surtout s’ils sont partis prématurément.

Résultat : je ne connais pas ma mère. Elle reste une inconnue. J’ai trop peu

de souvenirs et ceux qui en ont les gardent pour eux – c’est la loi du silence.

Ils n’osent pas, sans doute.

C’est récent chez moi, cette volonté de retrouver ma mère. Enfant ou

adolescent, j’aurais moi-même été gêné qu’on me parle d’elle. Comme si le

silence rendait l’absence moins lourde. J’étais même demandeur de cet

effacement. J’ai presque tout oublié : ses traits, sa peau, son odeur, sa voix,

surtout sa voix, je ne l’entends plus. Après sa mort, j’ai multiplié les otites

carabinées qui m’ont assourdi. Mais cette explication ne vaut pas. Sa voix

s’est dé nitivement perdue, son regard aussi – tout ce qui n’apparaît pas sur

les photos. Même des séances tardives d’hypnose n’ont pas réussi à les faire

sortir des brumes.

Je me demande un instant si je n’ai pas éliminé cette piste maternelle trop

vite. Mais non. Je me laisse aller, je divague, je m’éloigne de la copiste. Les

initiales de ma mère sont J. C. Elle n’a aucune raison d’être dans le

Limousin durant l’été 42, d’avoir entre les mains un exemplaire du Partage

de midi et de vouloir le copier. L’idée du privé qui, au détour de son

enquête, retombe sur sa propre histoire familiale, ne me déplaît pas. J’aime

les poncifs du genre : ils donnent envie de les détourner, de se jouer d’eux.

Mais ça ne marche pas à tous les coups.

 

Je commence à désespérer, quand je tombe sur une autre M. S. Une vraie

suspecte, celle-là. Je n’ai jamais entendu parler d’elle jusqu’à présent. C’est bon signe. Rien d’étonnant : elle n’a pas d’existence propre. M et S sont les

initiales de son nom d’artiste. Elle est musicienne. Comble de la dif culté :

son œuvre est inconnue. Elle n’a pas de che sur Wikipédia, aucune notice

dans les dictionnaires des musiciens et elle n’a laissé aucun enregistrement.

J’ai déniché Maria Scibor dans l’index des noms propres de la biographie

de Claudel écrite par Gérald Antoine. Son vrai nom : Louise Vetch. Elle est

la lle de Rosalie et de Paul. Celle qui s’enfuit de Chine dans le ventre de sa

mère. Celle que son père ne reconnaîtra pas mais qu’il aide. Maria, en écho

à son deuxième prénom, Marie. Scibor, comme le nom de jeune lle de sa

mère.

Je n’en reviens pas : M. S. pourrait être la lle illégitime de Claudel. La

lle qu’il n’a pas reconnue ne fait pas partie du premier cercle même s’il la

considère comme son enfant préférée et s’il l’a aidée.

Elle aurait pu signer avec les initiales de son état civil : L. V. Mais l’usage

de son pseudo se justi e mille fois pour une copie de Partage de midi qui

raconte la rencontre de ses géniteurs. Surtout, pas d’empressement. Ne pas

brûler les étapes. Garder son calme. On ne s’affole pas. Rien n’est fait. Il

manque trop de pièces au puzzle.

L’œuvre de Maria Scibor est composée de musiques de scène écrites pour

des pièces de son père. Cruelle Louise qui arrivait à glisser le nom de sa

mère sur les af ches des théâtres annonçant les pièces de son père. Claudel

détestait ce pseudo.

Quelles raisons aurait-elle de copier Partage de midi en août 1942 ? Elle est

proche de son père. Sans doute connaît-elle la pièce. Peut-être a-t-elle déjà

un exemplaire. Et si elle le lui demandait, il lui en donnerait un autre –

 quoique avec Claudel, rien n’est sûr.

 

D’autres mobiles peuvent expliquer son travail. Ne pas oublier les

bienfaits de la copie. Elle est irremplaçable pour comprendre un texte de

l’intérieur. En 1942, Partage de midi n’a jamais été monté. Louise s’imagine-t-elle composer la partition musicale de la première mise en scène ? Des

accords et des mélopées sont peut-être nés de ce corps à corps avec le texte.

Une musique de scène composée par la lle de Mesa et d’Ysé, voilà qui aurait de la gueule. Le père apprécierait-il le cadeau ?

Je n’oublie pas les pétales en hommage à sa mère.

Flash-back. Rosalie s’enfuit de Fou-tchéou le 1er août 1904, enceinte de

Louise. Depuis le bateau, puis du Canada, elle envoie des messages à

Claudel qui ignore sa grossesse. À bord, lors de la traversée du Paci que,

Rosalie rencontre John W. Lintner, un homme d’affaires d’origine

hollandaise (il est né Jan Lintner), naturalisé citoyen britannique, qui

deviendra son deuxième mari.

Claudel retrouve la trace de la famille à Bruxelles. Rosalie ne répond pas à

ses lettres. En 1905, une tante est chargée de prévenir Claudel : Rosalie a

noué une relation avec un autre homme et elle a donné naissance à une

lle. Elle lui apprend aussi que Louise est sa lle. Claudel a un nom pour

désigner ce qui lui arrive : « l’horrible trahison ».

Dans Partage de midi, Mesa hurle. Cette fois, dans son travail de copiste,

M. S. a respecté les césures du cri, sauf quand elle manquait de place et

qu’elle a dû chasser un article à la ligne suivante. En revanche, elle ne

respecte pas les majuscules de l’original.

 

Chienne ! Dis-moi, qu’as-tu pensé quand

pour la première fois

tu t’es livrée, l’ayant résolu, à ce chien errant.

Avec ce fruit d’un autre dans ton sein, et que

le premier éveil de la vie de mon enfant

se mêlait au soubresaut de la mère, tout piquée

du délice d’un double adultère ?

 

Sous la plume de M. S., la graphie de délice se transforme en délire.

Rosalie épouse Lintner en 1907. C’est lui qui, à Londres où la famille

s’installe, forme le goût musical de la petite Louise. Une fois les relations

avec Rosalie apaisées, Claudel encourage sa lle à distance dans sa carrière

musicale. Il l’aide nancièrement. Il fait la connaissance en décembre 1920

de cette chère Louise que j’ai été heureux d’embrasser, écrit-il à Rosalie. Aucun

de mes autres enfants ne m’a donné ce sentiment d’être père non seulement de son

corps mais de son esprit. Mais Louise ne sait pas que l’oncle que sa mère lui

présente est en réalité son père. Elle n’apprend la vérité qu’en 1933, à l’âge de vingt-huit ans.

Elle a une belle voix et rêve de devenir cantatrice. Elle prend des leçons,

donne quelques récitals, mais échoue à entrer dans les chœurs de l’Opéra

de Paris et dans l’ensemble formé par Darius Milhaud, ami de son père. Je

lève les yeux du carnet et j’aperçois, juste à côté de la grande table qui me

sert de bureau, le piano de ma mère. Enfant, je n’ai pas appris à en jouer.

Mon père a dû penser que ce serait une dépense inutile. Je pianotais

pendant ma jeunesse, sans dépasser le début de With a Little Help from My

Friends des Beatles, que m’avait montré un ami. Adulte, j’ai voulu

apprendre, sans succès. J’ai buté sur le solfège. Je faisais semblant de lire les

notes et jouais laborieusement et de mémoire un menuet et un prélude de

Bach. Je me suis lassé. Depuis, je traîne ce piano derrière moi,

d’appartement en appartement. Je n’arrive pas à m’en défaire. Je veux croire

qu’il n’est pas trop tard. Pourrais-je l’emporter avec moi dans mon prochain

logement, forcément plus petit ?

La carrière de chanteuse de Louise ne décolle pas. Claudel la pousse à

composer. Elle met en musique des poèmes de son père qu’elle interprète

elle-même. Quand, en 1937, Radio Luxembourg propose à Claudel d’en lire

quelques-uns, il accepte à condition que certains soient chantés par Louise.

Pour la première fois, Maria Scibor apparaît au grand jour. L’émission est

diffusée en avril et mai 1938.

Sa grande œuvre reste la musique de L’Annonce faite à Marie dont l’universitaire Pascal Lécroart a retracé la genèse. La pièce est inscrite au

répertoire de la Comédie-Française en 1937. Mais les metteurs en scène

pressentis (Jouvet, Copeau, Dullin) sont tour à tour en désaccord avec

Claudel. Pour la musique, Claudel fait un essai avec Milhaud, puis entame

un travail avec sa lle. Claudel nit par rompre avec la Comédie-Française

sans que la partition ait abouti.

En 1940, dans Paris occupé, un jeune metteur en scène de dix-neuf ans,

Pierre Franck, futur directeur du Théâtre de l’Atelier, monte la pièce. Louise

habite Paris alors que Rosalie vient d’être emprisonnée à Besançon comme

sujet britannique – elle sera libérée en février 1941. Claudel, lui, réside à Brangues, au nord de l’Isère, région dont sa femme est originaire et où il a

acheté une demeure en 1927. Il recommande Louise à Pierre Franck. Elle

compose en deux mois une musique a cappella. Elle déniche un chœur

d’Ukrainiens à la cathédrale orthodoxe de la rue Daru et se charge de la

partie soliste.

La première de cette Annonce faite à Marie a lieu le 23 octobre 1941 au

Théâtre de l’Œuvre, une petite salle voisine de la place de Clichy. Alain

Cuny fait ses débuts. La pièce s’installe ensuite au Théâtre Saint-Georges.

Ces représentations sont un événement. Ceux qui y assistent sont

bouleversés. « Je ne m’attendais quand même pas, pour nous, hommes

défaits, à la promesse aussi brusque d’un renouveau idéaliste, écrit le poète

Léon-Paul Fargue. Des grappes d’étudiants s’accrochaient au balcon. Des

galeries à l’orchestre, on ne voyait pas beaucoup de têtes chauves ou

grisonnantes : la magni que assemblée, jusque dans les loges, d’une

jeunesse toute neuve. »

Trente représentations étaient prévues. Le spectacle en totalisera cent.

Claudel n’assiste à aucune. Mais il reçoit de nombreux témoignages de son

succès. Il est er du travail de Louise. Pierre Franck veut poursuivre sa

collaboration avec elle pour une deuxième œuvre de Claudel, Le Père

humilié. La censure allemande l’interdit. Louise désire également mettre elle-

même en scène L’Échange et en composer la musique de scène. Une fois

encore, elle se heurte à la censure.

Sa musique de L’Annonce accompagne des représentations à Bruxelles, puis

au Théâtre des Célestins, à Lyon. Claudel pousse sa lle à l’enregistrer, il

l’aide à publier la partition chez Gallimard. Au début du printemps 1944,

une autre tournée se prépare, avec une nouvelle mise en scène. Claudel est

à Paris, il assiste à une audition. S’il est satisfait du travail de sa lle, il l’est

beaucoup moins des interprètes et de la mise en scène. La première a lieu

au Théâtre des Célestins. La tournée s’interrompt. Elle reprendra dans la

France libérée, en 1945.

J’aimerais écouter une des œuvres de Louise ou à défaut quelques notes

de sa musique. Impossible de retrouver trace d’un enregistrement. Quand je suis seul, je n’aime pas le tête-à-tête avec moi-même, sauf pour écrire. Le

plus souvent, j’allume la radio. Infos pendant les repas ; musique, le reste

du temps. Ma petite enceinte me suit de pièce en pièce. Elle me donne du

courage, m’inspire, m’élève, me nourrit. Elle m’habite. Elle peuple

l’appartement de voix amies.

Après-guerre, Maria Scibor compose la musique du Père humilié. La pièce

n’a pas le même succès. Louise revient à L’Annonce qu’elle enregistre dans de

meilleures conditions. La pièce est remontée, Claudel modi e son texte et

Louise, sa partition. La première de cette nouvelle version a lieu au Théâtre

Hébertot le 12 mars 1948. « La musique de Louise, vraiment admirable »,

écrit Claudel dans son journal. En 1955, la pièce est donnée au Français. La

musique de Louise est interprétée sur scène. Le succès n’est pas au rendez-

vous. Sa partition tombe dans l’oubli.

L’histoire de Louise Maria, ses relations avec son père, son désir de talent,

sa soif d’exister par elle-même et son incapacité à créer une œuvre en

dehors de Claudel me touchent. Je n’imaginais pas la copiste aussi proche.

Je place son post-it proche du centre de mon tableau.

Louise a pu couvrir un carnet de son écriture pour l’offrir. Je ne sais rien

de sa vie amoureuse. En août 42, elle a trente-sept ans.

Que ferait-elle à Isle ? En juillet, elle est à Paris, elle prépare une mise en

scène de L’Echange que le Théâtre Hébertot doit accueillir. La pièce se passe

aux États-Unis. La censure impose tellement de changements que le projet

capote. Dans cet emploi du temps chargé, a-t-elle réussi à prendre quelques

jours pour rejoindre la Haute-Vienne ? Il lui faut une bonne raison pour

quitter Paris. Une connaissance a pu l’inviter, elle aurait pro té de cette

pause pour achever la copie de Partage de midi. Mais, même pour un court

séjour, elle a besoin d’un ausweis.

Sa mère, Rosalie-Ysé, a sa biographe, une spécialiste de Claudel, Thérèse

Mourlevat, qui a publié en 2011 La Passion de Claudel. J’entre en contact avec elle. Elle a bien connu Louise à Vézelay. Celle-ci, par le plus grand des

hasards, avait acheté une maison voisine de la sienne. Thérèse Mourlevat est

devenue une proche, puis son exécutrice testamentaire pour les correspondances, les papiers de famille et les photographies. Je lui envoie

des photos du carnet. Réponse formelle : ce n’est pas l’écriture de Louise.

D’ailleurs, en 1942, celle-ci est à Paris.

Au passage, Thérèse Mourlevat m’apprend que d’autres copies

manuscrites de Partage de midi ont été réalisées. Il n’était pas si facile de

trouver un exemplaire de l’édition hors commerce. Le beau-père de

Claudel, Louis Sainte-Marie Perrin, l’architecte qui a ni de bâtir la

cathédrale Notre-Dame de Fourvière à Lyon, décédé en 1907, en a fait

l’expérience. Il vaut sans doute mieux pour lui : ce qu’il aurait appris de son

beau- ls ne lui aurait pas plu.

Maria Scibor aurait été une merveilleuse copiste. C’était trop beau pour

être vrai. On pourrait imaginer cette histoire, la romancer. Mais M. S. n’est

pas une créature de ction.

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