La dernière interview

Eshkol Nevo · Chapitre 5 sur 8 · partie 3/3

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La dernière interview

Qu’est-ce que la beauté

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

« Comme c’est beau ! a déclaré la bouclée.

— Si beau que j’ai envie de pleurer… », ai-je dit.

La terre sous nos dos devenait de plus en plus détrempée. Et meuble. Le corps s’y enfonçait.

« La terre va nous avaler, a dit la bouclée.

— Je m’en fiche, ai-je répondu.

— Moi aussi. »

Nous étions couchés, collés l’un contre l’autre, le visage tourné vers les nuages.

Nous ne nous sommes pas tournés l’un vers l’autre, ni ne nous sommes touchés. C’était inutile. Nous sentions que nous étions liés l’un à l’autre et à la nature autour de nous sans aucun effort. Que régnait une sorte d’harmonie paisible entre toutes les composantes de l’instant que nous vivions.

J’ai même écrit le mot « harmonie » dans mon journal. Mais ce fut plus tard, dans la cabane.

Pendant que la pluie tombait, je n’ai rien écrit et je n’étais pas, non plus, préoccupé que mon journal soit trempé.

Rien ne me préoccupait. Aucune inquiétude. Aucun souhait. Aucune nostalgie.

À son retour, Ari a proposé qu’on rentre avec lui car, bientôt, il ferait totalement noir.

Je n’ai pas répondu. De mon point de vue, l’hypothèse de l’obscurité n’était guère probable. C’était seulement le matin.

La bouclée, non plus, n’a pas répondu.

Il s’est assis près de nous. En silence. Drapé dans son poncho.

Je me suis dit : « Quel être stupéfiant, cet Ari. »

Et il a répondu : « Merci. »

J’ai songé : « Quelle patience il possède ! »

Et il a répondu : « Il n’est pas question de patience. Je me soucie de toi. »

La pluie a fini par faiblir. Pourtant, la lumière du jour baissait. Derrière les nuages, les lumières de la cité des dieux s’allumaient.

La bouclée a dit : « J’ai faim. » Et elle s’est redressée et s’est assise. Et aussitôt j’ai senti que, moi aussi, j’avais faim. Très faim. Et une soif horrible.

« Allez, on va au restaurant », Ari a suggéré. Ajoutant : « Vous pourrez contempler les choses là-bas aussi. »

Je songe maintenant à l’intelligence qui se dégageait de cette phrase. À sa capacité de saisir que le véritable désir de ces moments-là était celui de contempler. À sa patience de s’installer près de nous sous une pluie battante – qui sait combien de temps cela a duré ? – jusqu’à ce que nous consentions à le suivre. Au fait qu’il ne se soit pas moqué de nous, ne serait-ce qu’une fois. Malgré sa propension à rire de tout. Malgré le fait que, sans aucun doute, pour un œil étranger, nous étions ridicules.

Au restaurant, un changement s’est opéré en moi. J’aurais du mal à mettre le doigt sur le moment. Je ne suis pas certain qu’il y ait eu un moment précis.

Je me souviens que nous étions attablés tous les quatre. Qu’Ari nous avait commandé, dans son espagnol courant, sa langue maternelle, une soupe qui ressemblait à un ragoût. Qu’il nous a photographiés. Sous différents angles. Et que je n’arrivais pas à suivre la conversation.

Je parvenais à entendre le début des phrases, mais, alors, mon attention se dissipait, et je ne réussissais pas à saisir la fin.

Je me souviens que la bouclée a dit : « J’ai l’impression que ça commence à passer… »

Et celle aux cheveux lisses a répliqué : « C’est censé passer après… »

Je me souviens d’avoir songé : ça ne passe pas. Ça ne passe pas. Et, tandis que la conversation entre Ari et les filles devenait de plus en plus décontractée et moins décousue, ma pensée s’est changée en : ça ne passera pas. Ça ne passera jamais.

Je sentais que quelque chose clochait en moi, que tout le monde s’en apercevait, et j’avais l’impression que des regards de pitié, des regards me destinant à une hospitalisation d’urgence, m’étaient décochés de tous les coins du restaurant.

Sur les quatre photos qu’Ari a prises à ce moment, mon allure est vraiment inquiétante. Le cheveu collé au front comme si je venais de terminer un triathlon. La tête inclinée, comme si mon cou ne pouvait pas la soutenir. Et quelque chose dans mes yeux de totalement azimuté.

Je suis incapable de regarder ces photos. Je ne les ai vues qu’une seule fois, à notre retour de voyage, et j’ai demandé à Ari de les garder chez lui et de ne les montrer à personne. Je n’avais pas besoin de lui expliquer la raison : il était là quand les choses ont commencé à déraper.

J’ai dit : « J’ai mal à la tête, je retourne dans la cabane. »

La bouclée a dit : « Prends soin de toi. »

Celle aux cheveux lisses a dit : « Je vous avais bien dit que ce truc était frelaté. »

Et Ari m’a interrogé : « Tu veux que je t’accompagne, mec ? »

Il m’a accompagné, bien que je ne le lui aie pas demandé, et il s’est allongé sur son lit.

« Ça ne passe pas, Ari ! »

Il m’a répondu de ne pas m’inquiéter. Que, comme j’avais bu toute la pochette le ventre vide, ça prolongeait sans doute l’effet, c’est tout.

Je voulais le croire. Mais la crainte, qui, au restaurant, mijotait à petit feu, s’est transformée au fil des minutes en panique irrépressible : je ne peux pas en sortir. Je ne pourrai plus discuter avec les gens. Continuer le voyage. Il va falloir me rapatrier en Israël. M’hospitaliser dans un nid de coucou. On va m’injecter des tranquillisants qui vont me bousiller encore plus.

Plus que tout, je craignais de m’endormir. Puis de me réveiller en ignorant si j’étais en plein rêve ou dans la réalité. C’était mon impression : m’assoupir me ferait courir un risque énorme.

Dans ce cas, je ne vais pas dormir, ai-je décidé. Un, deux jours, une semaine, autant qu’il faudra.

Mais si je m’endormais à mon insu, même pendant quelques secondes ?

Comment saurais-je, en ouvrant les yeux, où je me trouve ?

Des années plus tard, lors de l’une de mes premières interviews, le journaliste – peut-être afin de susciter un climat d’intimité – m’a raconté qu’il était bisexuel.

« C’est formidable. Profiter de tous les univers. »

— Profiter ? répliqua-t-il, le visage empourpré. Vous ne comprenez pas à quelque point c’est perturbant : ne pas être certain de quelque chose qui devrait aller de soi… »

Cette nuit-là dans la cabane, je n’étais pas certain d’un des postulats de base de notre existence : que tout ce qui m’arrivait était réel. Et non échafaudé par mon imagination.

Ces nuages agglomérés au plafond de la cabane sont-ils véritables ?

Des pinces de crabe en émergent-elles ?

Et puis, cette cabane est-elle réelle ?

Le lit sur lequel je suis couché existe-t-il ?

J’ai fermé les yeux pour ne pas voir les pinces et j’ai essayé de penser à Dikla. À ma mère. À ma sœur. J’ai tenté de m’accrocher à elles. Mais le fait que j’aie eu besoin de me les représenter permettait à ma conscience de leur faire subir toutes sortes de métamorphoses. Troquer un visage contre un autre. Greffer les membres de l’une sur le corps d’une autre. Raccourcir. Rehausser. Distordre.

Tel un distributeur de billets informant qu’il est indisponible, à ma grande terreur, ma mémoire à long terme m’a informé : ne compte pas sur moi maintenant.

Mon cœur battait la chamade. Mes tempes. Très fort. Et de m’en apercevoir ne faisait qu’accélérer les battements. Les pinces de crabe se rapprochaient de plus en plus. Descendaient lentement du plafond et menaçaient d’agripper ma gorge.

L’unique point d’ancrage solide qui subsistait au milieu de ce chaos, c’était Ari.

Il n’y avait aucun doute, il était allongé sur son lit. À deux mètres de moi. Avec son sarouel rayé, acheté au marché indien d’Otavalo. Un bras replié sous la nuque, comme toujours. Il n’avait pas enlevé ses chaussettes, comme toujours. Il avait la même odeur qu’Ari, indubitablement. Et sa voix, quand il me parlait, était bien celle d’Ari.

Le cœur sur le point d’exploser, je lui ai expliqué que je ne tenais qu’à un fil. Et que c’est lui qui tenait ce fil.

Je lui ai demandé de rester éveillé. Et que chaque fois que je crie : « Ari ! » il répond : « Je suis là ! »

Il ne s’est pas moqué, n’a pas hésité. Il s’est contenté de suggérer que, s’il s’endormait malgré tout, je crie plus fort ou lui jette une chaussure.

Il n’y a pas eu besoin de chaussures. Il est resté éveillé et aux aguets pendant toute la nuit.

J’ai crié : « Ari ! »

Il a répondu : « Je suis là ! »

J’ai crié : « Ari ! »

Il a répondu : « Je suis là ! »

Ma lutte pour conserver ma lucidité – je n’exagère pas, c’est ce que j’ai ressenti durant cette nuit-là, que je me battais pour garder la lucidité que je risquais de perdre en m’assoupissant – a duré jusqu’au moment où les premiers rayons de soleil ont chassé les crabes et les nuages de la cabane et qu’un gazouillis réel, familier, d’oiseaux est parvenu à mes oreilles.

Une demi-heure plus tard, nous avons décampé dans le premier pick-up quittant la ferme. Je savais qu’Ari aurait été heureux de rester là, mais il n’a émis aucune remarque. En fait – si je devais reconstituer notre dialogue dans le détail –, j’ai dit : « Écoute, je sens que ça ne me fait pas du bien de rester dans cette cabane.

— Eh bien, yallah, on se tire d’ici ! »

Je me souviens du trajet. Des premières minutes du trajet. Nous étions adossés contre nos sacs à l’arrière du pick-up, en silence. C’était étrange : au lieu d’être soulagé que la crainte de la folie se soit dissipée, j’avais la sensation d’avoir été expulsé du paradis.

Les cités des dieux ne se sont pas dévoilées derrière les nuages. Les nuages n’étaient que des nuages. Et tout ce qui, la veille, sous l’effet du jus de cactus, me semblait prodigieux, m’apparaissait désormais normal. Banal.

Le courant de la rivière paraissait avoir beaucoup ralenti. Les rayons de soleil qui s’infiltraient à travers les branches étaient moins puissants. Les oiseaux ne chantaient pas. Tout au plus, ils gazouillaient.

Pour être précis, je sentais que j’étais passé d’un état de conscience débridé, infini, merveilleux, à une conscience resserrée. Étriquée. Pauvre à pleurer. L’univers redevenait uniquement l’univers. Et rien de plus.

Je me rappelle avoir songé : l’apogée du voyage est derrière moi. Dorénavant, tout ce qui adviendra n’équivaudra jamais à ce que j’ai vécu au cours de la dernière journée. Pour le meilleur et pour le pire.

Je me souviens qu’Ari m’a interrogé : « Comment ça va, amigo ? » Et je sentais qu’après cette dernière nuit nous étions suffisamment proches pour qu’il puisse comprendre ce passage abrupt de la hantise de la folie à la tristesse du rétrécissement de la conscience. Alors, je lui ai expliqué.

Il s’est tu pendant quelques secondes, puis il a dit : « Bon, tu as deux options. La première : trouver un nouvel élixir de cactus. Mais il y a un risque que, cette fois, tu ne puisses pas en sortir.

— Et la seconde ?

— Écrire. »

D’où tenait-il cette évidence ? Comment pouvait-il prédire ainsi l’avenir ?

J’ai pris mon journal de bord dans le sac et je l’ai ouvert. Il y avait là des phrases que j’avais jetées sous l’effet du jus de cactus. Comme la plupart de ce qui est écrit sous l’emprise des drogues ou de l’alcool, ça ne valait pas grand-chose. Aussi ai-je ouvert une page blanche et commencé à rédiger autre chose. En tête de page, j’ai inscrit « À Dikla », par habitude, mais il en est sorti une nouvelle. Au sujet de la fille bouclée. De sa famille en Israël. De son cœur brisé, quelques semaines avant son périple en Amérique du Sud. De ce fils de pute de musicien qui l’avait anéantie. J’ai tout imaginé, bien sûr. L’unique chose que je savais d’elle, c’était qu’elle avait toujours désiré avoir un grand frère. Et j’ai débuté par ce souhait.

Je me suis plongé entièrement dans l’écriture de la nouvelle. Sans quitter la page des yeux.

Le pick-up roulait, mais je ne voyais plus l’univers flétri, prévisible, d’après l’expulsion du paradis.

Je contemplais l’existence de la fille à la chevelure bouclée. Elle s’étalait sous mes yeux dans toute sa grandeur – le paradis des possibilités infinies.

Au soir, le pick-up est arrivé à destination. Ce n’est qu’à ce moment-là que j’ai replacé le journal dans le sac à dos. Mais ce trajet, à maints égards, se poursuit jusqu’à ce jour.

De même que mon amitié avec Ari.

Ces derniers jours, son état s’est dégradé. On l’a renvoyé chez lui, faute de remèdes efficaces. Puis on l’a hospitalisé à nouveau pour lui administrer des antalgiques.

La plupart du temps, il est engourdi, il n’ouvre les yeux et ne parle qu’à de rares moments. Parfois, il a l’air complètement lucide et parfois son esprit bat la campagne.

Hier, par exemple – nous étions seuls dans la chambre –, il m’a redemandé de l’aider à mourir.

« Mes parents refusent absolument de le faire. Je veux dire : ma mère. Brusquement, elle se souvient que son grand-père était rabbin, tu saisis ? Quant à mon père, il ne veut pas le faire sans le feu vert de ma mère. Ils sont comme ça, ce couple parfait. Bref, il ne me reste plus que toi. »

Je n’ai pas prononcé un mot.

Ari a levé les yeux vers moi. Implorant.

Je n’avais jamais vu Ari supplier.

J’ai continué à me taire, et lui a continué à me fixer du regard. De longues secondes. Ou des minutes.

Le temps s’écoule différemment dans un service oncologique.

Soudain, il m’a agrippé fortement le bras.

« Merci. »

Je voulais lui dire que j’y avais réfléchi et que ça me dépassait, je veux dire, Zorba avait raison : c’était sans doute ce qu’il fallait que je fasse, mais, désolé, je n’étais pas sûr d’en être capable…

Mais il a poursuivi : « Cette nuit-là… en Équateur… si tu n’avais pas été dans la cabane en ma compagnie, j’aurais pété les plombs. »

C’était le contraire, voulais-je rectifier.

Mais ses yeux s’étaient déjà clos. Et ça n’avait plus aucun sens.

J’ai continué à lui tenir la main et à regarder le moniteur qui affichait un point, puis un autre, et j’ai supplié les dieux, ceux tapis derrière les nuages : s’il vous plaît, s’il vous plaît, faites qu’il cesse de souffrir.

Et, là, brusquement, une idée m’est venue.

Je suis descendu au café proche de l’hôpital. J’ai ouvert mon ordinateur. J’ai fouillé dans d’anciens mails et j’ai retrouvé le site de cet atelier, celui auquel avait participé ce jeune homme qui avait rédigé une histoire troublante sur l’euthanasie. Je lui ai téléphoné. Il m’a répondu : « Comment allez-vous, professeur ? Et votre dos ? Toujours coincé ? »

Je lui ai parlé d’Ari.

« J’ai besoin d’urgence d’un ange, comme celui de votre nouvelle. Qui serait disposé à lui injecter la dose. »

Silence. Prolongé.

Un silence prolongé, c’était ce que j’espérais.

Finalement, il a dit : « Cette conversation n’a jamais eu lieu. Vous allez m’envoyer le téléphone de votre ami par SMS. Pas par WhatsApp. Et, aussitôt après, vous l’effacerez. Tout sera réglé entre lui et moi. Vous, vous ne me parlerez pas. Vous ne me demanderez aucune info, ni comment ça s’est passé. Vous n’aurez aucun moyen de savoir le moment précis où l’ange viendra. Aucun planning. Cela peut se passer demain ou dans un mois. En fonction des circonstances. En tout état de cause, désormais, vous n’avez plus rien à voir là-dedans, c’est clair ? »

 

Pardon pour cette question technique, mais quel est votre record ? Quel est le maximum de pages que vous ayez écrites d’un seul jet ?

Parfois, une seule phrase précise est préférable à des dizaines de pages superflues. C’est pourquoi, au demeurant, j’envie les poètes. C’est comme la fameuse scène du marché dans Indiana Jones : tandis que je m’escrime avec des personnages et une intrigue au long de nombreuses pages – les poètes, en un vers bien tourné, tirent et atteignent leur cible.

Néanmoins – une fois, sur le toit d’une auberge au Pérou, j’ai écrit pendant deux jours sans m’arrêter. Une lettre de vingt-cinq pages, à Dikla. La veille au soir, je l’avais appelée d’un téléphone public à la poste locale. Nous avions bavardé et, pour la première fois depuis mon départ en Amérique du Sud, elle m’avait semblé lointaine. S’efforçant de s’intéresser à ce que je lui racontais sans manifester une attention réelle. Il y avait aussi le nom d’un condisciple de la fac, Micky, qui a surgi deux fois, et dans la façon dont elle l’avait dit… je ne sais pas. J’étais sous pression. Et il n’existait alors ni SMS ni WhatsApp qui aident à calmer les angoisses. Alors, j’ai dit à Ari que j’avais besoin de disposer d’un peu de temps pour moi-même et j’ai rédigé cette lettre à Dikla. Je lui ai parlé du jus de cactus et de ce qui m’était arrivé quand l’effet ne s’était pas dissipé. Je lui ai décrit le moment où les pinces de crabe ont plongé du plafond, menaçant de se refermer sur mon cou, et que j’avais fermé les yeux et essayé de penser à elle. Uniquement à elle. Je savais que si je réussissais à me concentrer sur elle et sur la façon dont elle m’étreignait, cela stopperait les pinces, mais je n’y suis pas parvenu. Sa figure s’évanouissait de ma conscience chaque fois que je tentais de la retenir. Et, de toutes les choses que j’avais vécues durant cette journée, c’était la plus effrayante.

Ne disparais pas, lui avais-je écrit. Je t’aime. Je vais te demander en mariage comme il convient, avec hélicoptères et inscriptions en lettres de feu, et tout le reste, mais sache dès maintenant que je veux avoir des enfants avec toi.

Je n’ai pas cessé d’imaginer, au fil de nombreuses pages, à quoi ressembleraient nos enfants. Deux garçons et une fille, évidemment. J’ai décrit chacun, leurs relations entre eux, et le joyeux foutoir de nos repas en famille, dans une maison en Galilée. J’ai décrit la maison en Galilée. Un parterre d’herbes aromatiques. Le hamac tendu entre les deux pamplemoussiers. Les petits buts de foot. Les haut-parleurs accrochés qui diffuseraient Meir Ariel et Alona Daniel, alternativement.

Nous avons eu deux filles et un garçon. Et nous n’avons pas emménagé en Galilée.

Mais j’ai eu raison sur un point : c’était le moment opportun pour envoyer une lettre d’amour à Dikla.

Des mois après mon retour en Israël – nous habitions déjà ensemble – elle s’est confessée : « J’étais sur le point de craquer. Et ce Micky m’a appelée pour me proposer de l’accompagner à la mer Morte, à l’occasion de la Journée de l’étudiant. Et j’ai presque accepté. Mais alors ton enveloppe est arrivée. Bien épaisse. Comme si tu m’avais envoyé des dollars. J’étais obligée de l’ouvrir. »

Ces derniers mois aussi, j’ai écrit une lettre à Dikla. Plus exactement, j’ai tenté d’écrire. À la main. Sur l’ordinateur. Des dizaines de brouillons. Tous commençaient par : « Ne disparais pas. » Et tous s’évanouissaient. J’ignorais de quelle façon poursuivre. J’ai tenté de recourir à des poèmes. À des chansons. J’ai essayé de citer Agi Mishol et Jacques Brel. Mais je n’ai pas réussi à trouver de mots exaltants, pleins d’envolée lyrique, à même de faire pencher vraiment sa balance intime en ma faveur. Peut-être parce qu’il y avait trop de passé entre nous pour que je puisse lui promettre un avenir. Peut-être parce que je suis devenu un peu trop écrivain pour écrire quelque chose qui vienne de mon cœur et touche le sien. Ou peut-être parce que la véritable histoire, ici, n’est pas celle d’un homme qui doit se réconcilier avec une femme qu’il a peur de perdre, mais celle d’un homme qui tarde à comprendre qu’il l’a déjà perdue.

De toute façon, la bat-mitsva est pour demain. Les préparatifs sont achevés. L’album des photographies de Noam a été édité. Le DJ a reçu la liste des chansons les plus souhaitables et celle des moins envisageables. La robe a été achetée. Essayée à la maison. Ôtée à chaudes larmes. De nouveau essayée. Le gâteau a été commandé, et je dois seulement aller le prendre à la pâtisserie ce matin. Demain, à midi, un dernier rendez-vous chez la coiffeuse est prévu, et demain soir nous monterons, tous les cinq, dans la voiture pour nous rendre à la salle. En fin de soirée, nous reviendrons à la maison et, après que les enfants se seront couchés, Dikla déclarera :

— J’ai quelque chose à te dire.

 

Comment savez-vous que votre livre est achevé ?

L’atelier d’écriture comprend un cours intitulé « Corps et érotisme ». Au début de la séance, je demande aux élèves de bander leurs yeux avec des mouchoirs, j’asperge du parfum dans la salle et je les invite à imaginer la femme qui le porte. Puis je vaporise un après-rasage et leur demande d’imaginer l’homme qui le porte. Ensuite, ils enlèvent leurs mouchoirs et doivent décrire l’homme et la femme enfermés dans une pièce, brûlant de se toucher. Sans y parvenir.

Cette séance avec les yeux bandés offre l’unique répit, pendant les dix séances de l’atelier, où le professeur peut consulter son portable sans vergogne.

Je voulais consulter mes mails afin de vérifier que la police de Stockholm avait bien reçu le témoignage écrit que je lui avais adressé concernant le couple Wolf – et c’est ainsi que j’ai été mis au courant.

En plein cours.

Sa mère m’avait envoyé un bref texto.

Pour les choses vraiment importantes, il n’y a pas besoin de beaucoup de mots.

« Je t’aime » : trois mots.

« Ari décédé, enterrement demain » : quatre mots.

Ensuite, j’ai dû reprendre le cours. Après tout, on ne peut pas partir en plein milieu d’une séance et laisser une classe entière sans professeur. J’ai écouté les textes érotiques, et je me suis dit qu’Ari aurait remarqué que cette situation était hilarante, et je me suis dit que voilà, je n’avais plus personne à qui je pourrais raconter ce genre de situations, et j’ai eu envie de pleurer, mais pleurer devant des élèves, c’est comme pleurer devant des enfants, aussi je me suis retenu jusqu’à ce que la dernière élève, qui avait oublié son cardigan, revienne le prendre, puis s’en aille. J’ai éteint les lumières de la salle et j’ai mis sur mon téléphone une chanson dont Ari était dingue (Ari n’aimait pas simplement les chansons, il en était dingue).

Elle s’en va sur les routes. Oh, oh, oh. Elle s’en va sur les routes. Au-dessus de la mer dans de grands avions.

Quelle est ta destination ?

Quelle est ta destination ?

Ensuite, j’ai fermé la salle, branché l’alarme et déambulé dans les rues de Jaffa. Je ne pouvais pas revenir comme ça dans mon appartement trop neuf. Je devais trouver quelqu’un. Quelque chose. Je suis entré dans une supérette. J’ai acheté une bouteille de bitter lemon en mémoire d’Ari et j’ai avalé l’amertume jusqu’à la dernière goutte. Je me suis dit : peut-être le vendeur ? Nous bavardons parfois en supporters du Hapoël. Mais il était accaparé par des clients qui voulaient parier sur des courses de chevaux en Angleterre, et je ne voyais pas comment je réussirais à lui parler. J’ai quitté la supérette et traversé la chaussée. Le clochard était assis à sa place habituelle près des bennes à ordures. Parfois, je lui offre des restes du buffet de l’atelier, qu’il prend en me disant : « Que tes mains soient bénies ! » J’ai jeté dans la benne la bouteille vide de bitter lemon et je me suis approché de lui, avec la volonté sincère de l’aborder, mais sa tête est retombée brusquement sur sa poitrine. Endormi. Et je n’avais pas le cœur de le réveiller. Alors, j’ai poursuivi vers le quartier des bars. En chemin, j’ai croisé un couple charmant. Il était charmant et elle l’était tout autant, et la façon dont ils marchaient côte à côte – se touchant presque, mais pas tout à fait – était charmante. Même la manière dont ils ont posé leur regard sur moi comme pour dire « Nous avons suffisamment d’amour, veux-tu les restes ? » était charmante. Alors, comment pouvais-je troubler leur idylle ? En outre, un jeudi. Juste avant qu’ils ne partent en week-end dans une chambre d’hôte à la campagne. J’ai accéléré le pas et j’ai pénétré dans un bar peu fréquenté où je vais parfois boire un verre après l’atelier. Le jeudi, pour essayer d’attirer davantage de clients, le bar peu fréquenté fait venir un DJ qui joue sur sa tribune des classiques hip-hop des années 1990 à un volume si fort que, pour commander, il faut montrer du doigt à Elad, le barman, la boisson souhaitée sur le menu, sinon il n’y a aucune chance qu’il entende. J’ai montré du doigt à Elad un arak aux pamplemousses et, lorsqu’il m’a apporté le verre de long drink, j’ai retiré la paille, j’ai avalé le tout en une seule gorgée, j’ai capté son regard et enfin je lui ai dit – à voix basse, afin qu’il n’entende pas : « Mon unique ami est mort. »

Dikla m’a accompagné à l’enterrement.

Quelques jours après la bat-mitsva, nous sommes tombés d’accord – en fait, c’est elle qui a demandé, et je n’avais pas d’autre choix que d’accepter – sur le fait que je quitte la maison. J’ai loué un appartement dans une rue voisine. J’y ai déménagé le peu d’affaires qui étaient « à moi » et non « à nous ». Surtout des livres. Néanmoins – Dikla m’a accompagné à l’enterrement. Elle ne m’a pas seulement accompagné. Elle est passée me prendre dans son véhicule de fonction et a marché à côté de moi pendant la procession funéraire. Je me suis dit que c’était un beau geste de sa part. Et que, si nous ne nous connaissions pas et que je la voyais pour la première fois ainsi, au cimetière, avec son chemisier blanc boutonné et sa chevelure relevée par une pince, j’en tomberais amoureux.

J’ai songé que je ne regrettais aucun des milliers de jours vécus ensemble. Ça valait le coup. Nous en étions dignes. Et même si notre séparation devenait définitive au lieu de provisoire, et que le coursier portant la demande de divorce frappait à ma porte cette semaine, vraiment, et non pas dans mon imagination, elle resterait toujours l’amour de ma vie.

Après avoir lu mon éloge funèbre et être revenu à ma place à son côté, elle a cherché à tâtons ma main et l’a tenue pendant toute la cérémonie.

Il était évident aux yeux de tous, et pour moi, que je rédigerais l’oraison. Mais pendant de longues heures, je n’ai pas réussi à écrire un seul mot. J’ai relu les mails échangés entre nous au cours des dernières années, et j’ai trouvé quelque chose que je lui avais écrit depuis Londres, quelques mois avant qu’on ne lui découvre sa tumeur.

Vingt-cinq ans après, les orateurs du Speakers’ Corner de Hyde Park abordent les mêmes

sujets : Mahomet, Jésus, les banques, la difficulté d’être homo. Le gazon a toujours la même

couleur : vert anglais. Et il fait un peu froid. Mais pas un froid à transpercer les os.

Tu te souviens, à l’époque, comment nous discutions à tue-tête, sur rien, juste pour attirer

autour de nous un cercle de badauds ?

Depuis, tu es devenu un avocat plaidant devant les tribunaux. Et moi aussi, j’ai trouvé le

moyen d’extérioriser ce qui était confiné en silence au fond de moi.

Je n’ai plus besoin de monter sur un banc pour qu’on me remarque. Et dans mon temps

libre, au cours de mes voyages de travail, je préfère regarder. Pour toi aussi, ça se passe

comme ça ?

J’ignore pourquoi je t’écris en ce moment.

Peut-être parce que toi et l’époque où nous avions le temps de voyager au loin me manquez. Peut-être parce que tu m’as confié au téléphone, avant mon voyage à Londres, que tu te

sentais acculé. Que tu mourais d’envie de quitter ton cabinet d’avocats, justement après en

être devenu l’associé.

Et moi, je partage ce sentiment depuis près de cinq ans. Bien que je parvienne à le

dissimuler à tout mon entourage. Même à toi.

Et brusquement, ici, dans ce parc, j’ai connu un instant comme ça, de lucidité, tu saisis ?

Pendant une seconde, j’ai réussi à apercevoir l’écheveau intérieur de l’existence. Qui, le plus

souvent, échappe à nos yeux.

J’ignore si je parviens à me faire comprendre. Mais, pour une seconde, j’ai réussi à voir

que nous avons pourtant bougé de notre case de départ, toi et moi. Et si nous avons réussi une

fois, il n’existe aucune raison de ne pas le faire de nouveau. N’est-ce pas ?

Je ne pouvais pas m’imaginer achever la lecture de cette lettre sans suffoquer au beau milieu.

Et donc, en définitive, je me suis mis à raconter, au-dessus de la tombe, comment Ari et moi nous sommes connus. Non l’histoire de Malha. La véritable histoire.

À l’école, nous avions une cérémonie pour le jour du Souvenir comprenant un défilé qui s’achevait sur le terrain de foot, en trinômes, sous un soleil de feu, pendant la lecture des noms des victimes. Et, d’année en année, cette liste s’allongeait et, d’année en année, certains élèves ne supportaient pas la canicule et s’évanouissaient sur la pelouse, en pleine cérémonie. Comme ce phénomène était aussi ancien que la cérémonie elle-même, chaque année, on désignait des « permanents d’évacuation » dont le rôle était de transporter les évanouis, en silence, visage fermé, sur un brancard, jusqu’au bord du terrain où les attendait une équipe médicale d’astreinte.

Ari et moi étions de permanence la même année. Et, quelques jours avant la parade, les moniteurs de la Gadna nous avaient entraînés à l’ouverture du brancard et à son transport. Mais aucun d’eux ne nous avait préparés au fait que le premier des terrassés serait Haïm Houri.

Haïm Houri nous dépassait d’une tête. Plus large que nous de vingt-cinq centimètres. Capitaine de l’équipe de basket. Champion de bras de fer de la promotion. Mais nous étions en 1985, Tsahal était encore cantonnée au Liban, et de nouveaux noms avaient gonflé la liste, et aucun nuage dans le ciel afin d’amadouer le soleil, et Haïm Houri s’est écroulé sur le sol entre le « L » et le « M ».

« Haïm est tombé », m’a chuchoté Ari.

Nous nous sommes précipités en courant avec le brancard, deux héros, nous y avons déposé son corps imposant, et, hors d’haleine, nous avons chargé le brancard sur nos épaules et nous nous sommes mis en marche.

Nous avions une centaine de mètres à parcourir jusqu’au poste de premiers secours. Au bout de vingt mètres, nous nous sommes écroulés. Le brancard était trop étroit, et Haïm Houri a glissé. Nous avons tenté de le retenir, et nous avons chuté, nous aussi. Nous nous sommes relevés, avons replacé Haïm Houri sur le brancard, puis, au bout de dix mètres, mes genoux ont commencé à flancher et je suis tombé – et le brancard, Haïm Houri et Ari, sur moi.

« Laisse, Ari m’a conseillé, moi, je vais le porter, et toi, tu t’occupes de la civière. »

Jusqu’à ce jour, j’ignore où il a puisé la force de porter Haïm Houri sur son dos.

Mais c’est ce qui s’est passé. Il l’a pris sur ses épaules et s’est mis à avancer. Je me dandinais derrière eux avec le brancard. En arrivant au poste de premiers secours, j’étais persuadé qu’Ari allait m’engueuler. Ou se moquer de moi. Nous étions à cet âge où l’on bâtit sa popularité en rabaissant les autres. Au lieu de quoi, Ari s’est écroulé sur l’herbe en se tordant de rire. Son rire était étouffé – tout de même, nous étions en pleine cérémonie du jour du Souvenir – mais impossible de s’y tromper : Ari considérait tout cet épisode comme drôle, pas du tout humiliant.

« Tu m’as offert une paire d’yeux supplémentaire, mon ami », ai-je dit dans l’éloge.

Et, pour conclure, j’ai lu trois phrases de Je tombe et me relève de Shabak Samech, le groupe préféré d’Ari.

Car il existe un lieu plus doux que cet endroit

Où le temps est plus long

Autant que nous le souhaitons…

Après l’enterrement, nous nous sommes rendus chez ses parents. Je dis « nous nous sommes rendus » au pluriel par habitude, car en fait Dikla s’est excusée et est rentrée afin de préparer le dîner des enfants. Nous nous tenions devant sa voiture, sur le parking en terre battue, et entre nous régnait une gêne ressemblant étrangement à la fin d’un premier rendez-vous.

« Merci d’être venue.

— Comment ça ? C’est naturel que je sois là.

— Je ne sais pas. Tu n’as jamais été folle d’Ari.

— C’est lui qui nous a présentés. Il a fait partie de ma vie pendant vingt ans.

— C’est vrai.

— Et c’était beau, ce que tu as raconté – elle se hâta de se corriger – pas seulement beau : juste.

— Oui », ai-je répondu, en baissant la tête.

« Je t’ai apporté ça, a-t-elle dit en prenant dans son sac le programme du Festival des documentaires de Tel-Aviv. C’est arrivé par la poste et…

— Merci d’avoir… pensé à moi. »

Et alors, soudainement, elle a aboli le temps qui nous séparait et m’a étreint. Elle m’a enlacé de ses deux bras longs et délicats. Au milieu du parking d’un cimetière.

Cela faisait des semaines qu’aucune femme ne m’avait serré dans ses bras.

Nous sommes restés collés l’un à l’autre pendant un long moment. Le corps de l’un plaqué contre celui de l’autre. Inséparables.

Mémoires inextricablement mêlées.

Puis, elle s’est détachée. Doucement. D’abord, la poitrine. Puis, le cou. Ensuite, les bras.

« Ça va aller ? »

Elle m’a posé la question à distance sûre.

J’ai hoché la tête. Elle est montée dans sa voiture.

Le lendemain, je suis venu pour la semaine de deuil.

Et le surlendemain.

La douleur infligée par la disparition d’Ari était trop grande pour que je reste seul avec elle, et c’est ainsi que je me suis retrouvé à passer une semaine entière dans la famille Sterlin. Je ne suis pas resté dormir – il y a des limites, tout de même –, mais je venais tôt le matin et repartais dans la nuit, avec le dernier visiteur, transportant au-dehors les nombreux sacs de déchets qui s’accumulaient chaque jour.

Mon esprit était étrangement lucide durant cette semaine.

La dysthymie avait presque entièrement disparu. Sans l’aide de médicaments. Ni d’entretiens avec un psychologue. Ni d’entraînements au triathlon. Ni en tombant amoureux. Elle s’est simplement dissoute d’elle-même.

Je me souvenais comment, chaque fois que nous partions pour une nouvelle ville dans mon enfance – et nous avons beaucoup déménagé –, je devenais triste plusieurs mois avant le changement de domicile et, lorsqu’il arrivait effectivement, il m’offrait, au contraire, un soulagement.

Il me semble qu’en mon for intérieur j’avais pris le deuil des séparations inéluctables d’avec Ari et d’avec Dikla bien avant qu’elles ne se produisent, les « cinq phases de deuil » théorisées par Kübler-Ross, je les avais vécues au préalable et, désormais, je ne sais quelle énergie murée en moi s’était libérée.

Je sentais mes épaules s’alléger, comme si je venais de retirer mon sac à dos en fin de trek.

La rupture absolue avec les exigences quotidiennes – SMS, mails, élèves désireux de savoir quand j’aurai fini de lire leurs textes, police de Stockholm (qui ne s’était pas contentée de mon témoignage écrit selon lequel j’avais bien entendu Axel Wolf affirmer qu’il était l’assassin, et exigeait à n’en plus finir, par d’innombrables appels téléphoniques, de nouveaux détails dignes de foi de cette nuit maudite à Jérusalem. « Vous êtes écrivain, avait objecté l’inspecteur en chef, alors, quel motif aurions-nous de vous croire ? »)…

Cette rupture totale m’a accordé quelque chose dont je manquais depuis longtemps : la perspective.

Je pouvais contempler de haut ma vie et sa débâcle au cours de l’année écoulée. Et comprendre toute l’histoire.

Comment c’était arrivé. L’enchaînement des événements. Comment j’étais tombé dans la nasse des fantasmagories que je m’étais tissée.

Le sixième jour de la semaine de deuil, Yoram Sirkin m’a téléphoné. J’ai bloqué l’appel. Il a rappelé. À maintes reprises. Je suis sorti avec mon portable. Il voulait que je lui rédige des arguments en vue d’un débat. Je lui ai dit que j’étais en pleine semaine de deuil pour un ami. Il a répliqué que c’était urgent. Je lui ai répondu d’aller au diable ! Il m’a de nouveau menacé de révéler nos relations. Je lui ai rétorqué, sans hésiter, sans me racler la gorge : « Fais ce que tu veux, Yoram. De toute façon, je n’ai plus rien à perdre. »

Le dernier jour de la semaine de deuil, Hagaï Carméli a fait son apparition.

Il a pénétré dans le salon. Avec son regard ahuri. Et une barbe rousse.

Au premier regard, il n’avait pas changé : il n’avait pas du tout décliné.

Son irruption m’a surpris. Et, en même temps, c’était la chose la plus naturelle au monde.

Je suis allé à sa rencontre. Je pouvais discerner dans ses yeux qu’il ne m’avait pas tout de suite reconnu. Puis, quand même…

Nous nous sommes étreints. Et ça m’a étonné. Les embrassades n’étaient pas son fort, c’est à peine s’il serrait la main.

Nous nous sommes détachés, tenant légèrement l’épaule l’un de l’autre. Maintenant, je pouvais voir des ridules aux coins de ses yeux. Et les taches de rousseur sur ses joues. Si nous avions été des femmes, ç’aurait été le moment où l’une de nous aurait dit à l’autre à quel point elle était tout simplement magnifique. Mais au lieu de raconter des bêtises, nous nous sommes tus, chacun à sa place dans le salon. Au bout d’un moment, je lui ai dit : « Mec, t’étais où ? Je t’ai cherché partout ! J’ai suivi ta trace partout ! D’un bout à l’autre de la planète ! »

Il n’a pas répondu. Il s’est contenté de m’adresser son sourire timide.

Le père d’Ari s’est approché de nous. Voûté. Tassé.

« Hagaï, a-t-il dit d’une voix lugubre, je suis si content de te voir.

— Je vous présente mes condoléances, a dit Hagaï en se levant.

— Il est impossible de partager vraiment la souffrance de quelqu’un d’autre, a répondu le père d’Ari. Mais je te remercie. Il y a des empanadas sur la table, si tu as faim. Ne te gêne pas, vas -y.

— Merci », a dit Hagaï.

Un bref instant, j’ai eu l’impression que le père d’Ari allait tomber sur Hagaï. Il était fortement incliné au-dessus de lui, mais il s’est redressé, a tourné les talons et regagné la cuisine.

Hagaï s’est rassis et a dit :

« Désolé d’avoir… disparu comme ça.

— Qu’est-ce qu’il s’est passé ? »

Il a fourragé longuement dans sa barbe.

« Une fille… »

Puis il s’est tu pendant trois autres mesures de silence.

Je me suis remémoré que son débit de parole rendait Ari fou.

« J’aime bien les gens avec qui on parle en ping-pong, m’avait-il expliqué une fois, alors que ce Carméli parle en tennis : deux heures entre chaque phrase.

— J’ai l’impression qu’il veut être précis », avais-je répondu, prenant sa défense.

Cette fois-ci, non plus, je ne l’ai pas brusqué.

« J’ai remarqué qu’elle lisait ton livre, Hagaï a ajouté. C’était à Buenos Aires. À El Ateneo, la librairie installée dans l’ancien opéra de la ville.

— Je le savais ! Je savais que tu te trouvais à Buenos Aires. Je t’ai poursuivi là-bas, dans le métro, mais…

— Je l’ai abordée et je lui ai dit que toi et moi nous étions des amis proches. Ça l’a intriguée, du coup, elle a accepté de prendre un verre avec moi après avoir fini de lire le chapitre.

— Attends. Qu’est-ce qu’elle faisait là-bas ?

— Un voyage post-diplôme.

— Une gamine, hein ? »

Une ombre a voilé les yeux de Hagaï Carméli. Quelque chose dans le mot « gamine » le heurtait, et il m’a lancé un regard déçu. Avec une once de mépris. Un regard qu’au collège il réservait à ceux qui préféraient Queen aux Smiths.

Au bout de quelques secondes, il a détourné le regard et s’est mis à parler doucement. Presque à lui-même.

« Je ne sentais aucun fossé entre nous. Nous sommes restés ensemble un mois, même plus, à Buenos Aires… Ç’a été… la période la plus heureuse de ma vie. Peut-être l’unique période de bonheur. Une nuit, j’avais suffisamment bu pour lui proposer… de m’épouser. Elle n’a pas accepté. Elle a dit qu’elle était trop jeune… Qu’elle avait besoin de temps pour digérer. Pour mettre de l’ordre dans ses idées. Puis, elle a poursuivi son voyage en Bolivie avec ses amies. Elles ont pris un pick-up à La Paz…

— Ne me dis pas. La route de la Mort…

— Oui.

— Elle s’appelait Mayan ?

— Non. Nirit.

— Décris-la un peu. »

Hagaï a décrit la jeune fille à côté de Mayan sur la photo. Tenant une planche de surf. Des boucles noires. Une raie droite au milieu du crâne. Des yeux immenses. Un maintien légèrement fanfaron.

Ensuite, il s’est tu pendant quelques mesures.

Il a effleuré le coin de son œil de son auriculaire. Et essuyé une larme. Unique.

Il s’est tu encore quelques secondes. Et il a gratté sa barbe. Puis il s’est replié sur lui-même.

Brusquement, il a émergé de ses ruminations : « Attends ! Qui c’est, cette Mayan ? »

Je lui ai raconté la rencontre à Gané Tikva. Et la mère de Mayan m’abordant, en fin de séance, avec la photo.

J’ai hésité un instant avant de lui parler de la relation établie entre moi et Mayan après sa mort. Puis je me suis dit : si quelqu’un peut comprendre…

Il hochait la tête de temps à autre, me regardant sans me juger, et lorsque j’eus fini de raconter il m’a demandé : « Tu veux boire quelque chose ? »

Il s’est levé pour aller chercher un Coca Zéro pour moi et un vrai Coca pour lui.

Il est revenu avec deux gobelets en plastique, m’a tendu le mien et a demandé : « Tu as encore cette photo ? »

Il a gratté sa barbe, semblant se souvenir de quelque chose : « Tu te rappelles que, lorsque nous allions à la plage, je n’entrais jamais dans l’eau ?

— Bien sûr que je m’en souviens, tu apportais un échiquier. Et tu jouais contre toi-même.

— Elle m’a appris à surfer, Nirit. Tu t’imagines, moi en train de surfer ? » Il a ajouté, la voix étranglée : « Elle m’appelait “Vent”, l’abrégé de “vent de folie”, et moi, je l’appelais “Joues”, parce qu’elle avait des joues rebondies… »

Après une pause : « J’avais l’impression de pouvoir tout résoudre lorsque j’étais avec elle. »

Et encore : « Là où elles sont allées, “il n’y a ni espoir, ni perte, regret ou tristesse, ni même douleur, l’endroit où elles se trouvent ne manque de rien. C’est un lieu parfait”. »

Il était inutile de préciser : poème de Nathan Zach.

Nous n’avons pas dit un mot pendant un long moment. Autour de nous, les gens continuaient à parler d’Ari et de la progression de Yoram Sirkin dans les sondages. Quelqu’un a affirmé que Sirkin était incapable d’émettre une seule parole vraie ; un autre a répliqué que ça n’existait plus, la vérité. La vérité, cette vieille lune… Des plateaux d’empanadas continuaient à déferler de la cuisine. L’album photo d’Ari passait de main en main, et lorsque ce fut mon tour, j’ai été incapable de le feuilleter, pas encore, trop tôt, alors, je l’ai passé à Hagaï qui, lui aussi, à mon grand soulagement, l’a remis au suivant. De temps à autre, dans le brouhaha d’hébreu, on entendait un mot en espagnol. Dehors, quelqu’un faisait fonctionner une tondeuse à gazon. Hagaï s’est levé puis il est revenu avec deux empanadas, une pour moi, l’autre pour lui. Je me suis souvenu que lorsque nous dormions chez lui, dans la cave de Ramot, il n’arrêtait pas de s’occuper de nous, apportant de la boisson, de la nourriture, des oreillers à glisser sous les sacs de couchage, alimentant les braises de la conversation par un nouveau sujet – le décolleté de la prof d’histoire, Dorin Shiller, les trous noirs, Le Seigneur des anneaux, Michele Dayan, le milieu légendaire du Hapoël Jérusalem. Quand nos paupières se fermaient presque, il proposait, pour nous tenir éveillés, que chacun raconte ses fantasmes masturbatoires préférés. C’est lui qui commençait, les autres enchaînaient. Leurs fantasmes étaient terre à terre, utilitaires à bâiller d’ennui, comme des photos d’identité, et rapidement arrivait mon tour. Chez moi déboulaient des obstacles, des conflits, des protagonistes complexes et une intrigue, de sorte que, avant que je finisse, ils roupillaient tous – sauf Ari qui, avant de remonter la fermeture de son sac de couchage, lâchait d’une voix ensommeillée : « Mec, j’ai comme l’impression que tu seras écrivain, mais tu dois d’abord apprendre à choisir le moment de mettre le point final. »

« J’arrête d’écrire, ai-je déclaré à Hagaï, après la dernière gorgée.

— Pourquoi ? »

Sa voix ne trahissait aucun trouble. Aucun blâme. Juste un pur intérêt. Je me suis souvenu pourquoi j’aimais tant discuter avec lui.

« Cela ne me rend plus heureux.

— Tu n’en as plus besoin, alors.

— Je suis devenu un menteur, un narrateur obsessionnel, et un cannibale, tout ce que je vis, je le transforme en matériau, même quand Dikla me déclare : “Je te quitte, non pas parce que je ne t’aime plus mais parce que je ne crois plus à un seul mot de ta part”, eh bien, même là, je me suis dit : quelle phrase forte, il faut que je la place dans une histoire…

— Dans ce cas, en effet…

— Et l’univers déborde de menteurs aujourd’hui, le mensonge est devenu la monnaie planétaire d’échange.

— Il y a quelque chose de…

— J’ai envie d’aller jouer dehors, mon pote, de réaliser quelque chose de vrai, quelque chose qui ait une réalité. Fonder une ONG, me faire élire député, castrer un pédophile…

— D’accord, tu m’as convaincu. En effet, tu dois peut-être cesser d’écrire pendant un certain temps.

— Il ne me reste plus qu’un texte à achever. Et c’est tout. Des questions qu’on m’a posées, il y a un an, sur un site Internet. Il est possible qu’ils aient déjà oublié toute cette affaire, mais je m’y accroche comme à une planche de salut, car je n’ai rien eu d’autre à quoi m’accrocher cette année. Je mens toujours dans ce genre d’interviews, tu sais, je fournis des réponses d’écrivain. Cette fois, je me suis efforcé d’être sincère ou, du moins, de tendre à la sincérité, et il y a quelque chose de libérateur là-dedans. En tout cas, je n’ai plus que quelques lignes à finir, et ensuite je vais entamer une existence entièrement différente. »

 

Y a-t-il quelque chose d’autre que vous souhaitez ajouter ?

Lorsque la semaine de deuil s’est achevée, je suis retourné à l’appartement pour y mettre de l’ordre.

J’ai commencé par les chambres des enfants. J’ai peint les murs en couleurs claires. Choisi des meubles en bois léger. Préparé sur l’oreiller de chacun une surprise qui lui ferait plaisir lors de sa prochaine visite : du chocolat blanc pour Yanaï, le Livre Guinness des records pour Noam et un bonnet Adidas pour Shira. Laquelle, de manière surprenante, m’a affirmé qu’elle souhaitait venir me voir. Je me suis dit que, peu importe la tristesse qui régnerait quand ils seraient là, j’allais me battre pour eux. Pour eux et pour tout ce qui n’est pas encore perdu ici, dans ma maison, et dans ma patrie. Dikla m’a envoyé un SMS : « Ça ne te dérange pas si je les amène un peu plus tôt ? J’ai un pot avec des collègues. » Je me suis dit qu’elle avait un rendez-vous galant et qu’elle me mentait pour ne pas me blesser. Je lui ai répondu : « Bien sûr, avec joie. » Et elle : « Comment vas-tu ? » Et moi, en retour : « Ça va aller. » Je vouais une jalousie brûlante à son prétendant. J’imaginais son allure. Je pouvais deviner à quoi il ressemblait. Un mélange d’Aran le directeur adjoint du marketing de sa société et de Barack Obama. J’ai déballé mon peu d’affaires, les ai rangées au salon et dans la chambre à coucher, posé une petite étagère dans mon coin travail et placé Zorba, le Tao-Te-King et la photo de Mayan. Un sourire s’esquissait à la commissure de ses lèvres. Non un véritable sourire, et sûrement pas un rire. Davantage une inflexion de la bouche témoignant d’une inclination de l’âme pour le bien. Je lui ai dit : « Désormais, nous voilà seuls. » Je l’ai suppliée : « Ne m’abandonne pas. » J’ai pris mon ordinateur portable, je l’ai branché à une prise et j’ai ouvert le fichier de mes réponses aux questions des internautes. Je me suis dit que c’était sans doute ma dernière interview, et que c’était tant mieux. J’ai remonté le curseur à droite de l’écran jusqu’en haut afin d’atteindre le début du texte et de relire ce que j’avais écrit. Puis j’ai changé d’avis.

Non, je ne vais pas réécrire, je ne vais pas éditer. Pas cette fois.

J’ai joint le document au mail et je l’ai adressé au webmestre du site.

J’ai respiré un bon coup, longuement, comme avant de sauter d’un toit…

Puis j’ai appuyé sur « Envoyer ».

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