La dernière interview
Qu’est-ce que la beauté
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
C’était elle. Elle qui faisait souffrir son mari.
Quelque chose en lui – d’inconscient – le sentait. Le poison de l’infidélité s’insinuait en lui.
Et, dès l’instant où elle le comprit, elle n’eut aucun doute sur ce qu’elle devait faire.
Elle fixa un rendez-vous inopiné à Mâchoire Carrée dans le parking de l’immeuble Silver, lui raconta ce qu’elle avait découvert et lui annonça que tout était fini entre eux.
Il lui avait empoigné les fesses, l’avait plaquée contre sa voiture et avait dit : « Pas question ! »
Elle avait écarté ses mains et répondu : « Je ne plaisante pas, c’est fini. »
Il avait agrippé sa nuque, avait approché très près son visage, puis lui avait tiré brutalement les cheveux et avait lâché : « Ne joue pas à ce jeu-là avec moi. »
Elle avait essayé de le repousser et répliqué : « Je ne joue pas. »
Il avait plaqué son bassin contre le sien, enfermé ses bras derrière son dos de sa paume de main énorme, et commencé à se frotter contre elle.
Elle dit : « Raanana. »
Il ne s’interrompit pas.
Elle répéta : « Raanana ! »
Il ne cessa pas.
Alors, elle lui balança un coup de pied dans les testicules.
Il se recroquevilla un instant, mais se ressaisit aussitôt et lui décocha deux coups de poing. De véritables coups de poing. Les os de ses phalanges avaient heurté le cartilage du nez de R. Puis son ventre.
Elle s’affaissa sur le sol souillé au pied de son véhicule, et lui, comme s’il se secouait d’un rêve éveillé, s’empressa de se pencher vers elle.
« Pardon, ma chérie…
— J’avais dit “Raanana”.
— Pardonne-moi. Je ne l’ai pas fait exprès. Je ne sais pas ce qui m’a pris…
— Emmène-moi aux urgences, lui ordonna-t-elle en se tenant le ventre. En fait, ne m’emmène pas aux urgences. Va-t’en.
— Ton nez saigne. Je ne peux pas te laisser dans cet état.
— S’il te plaît… va-t’en.
— M’en aller ?
— Oui. Je t’en supplie. Je vais me débrouiller. Va-t’en. Assez. C’est fini. »
R. appela son mari, en lui racontant qu’une voiture l’avait heurtée dans le parking et que le conducteur avait pris la fuite, et lui demanda de venir la chercher. Il arriva, avec son menton doux, vulnérable, et, horrifié, la conduisit aux urgences. Il resta auprès d’elle pendant de longues heures comme seul quelqu’un d’aimant est capable de le faire. Il lui tenait la main sans la lâcher. Lui apportait son décaféiné-à-base-de-lait-de-soja-et-son-croissant-au-chocolat-réchauffé-mais-pas-trop, qu’il allait chercher au centre commercial. Marchait à côté de son lit lors de ses transferts d’un service à l’autre. Lui ajoutait une couverture prise dans un autre département lorsqu’elle avait froid. Dormait près d’elle, chaque nuit, sur deux chaises jointes et discutait avec les médecins, le matin, d’une voix tremblante et les yeux révulsés par l’angoisse.
Un des médecins, jeune et pas encore complètement blasé, reconnut le mari pour l’avoir examiné dans son service quelques semaines auparavant, et lui demanda de ses nouvelles.
« C’est étrange, depuis que ma femme est hospitalisée, je ne ressens plus aucune douleur. Rien. Absolument rien. Comme si quelqu’un avait effectué un couper-coller : on me les a retirées et on les a placées entièrement sur mon épouse. Vous avez déjà entendu parler d’un tel phénomène ?
— J’ai déjà entendu des choses encore plus étranges, répondit le jeune docteur. La médecine a fait beaucoup de progrès mais, de vous à moi, en ce qui concerne les rapports entre le corps et l’âme, nous tâtonnons encore dans le noir… »
J’ai demandé à R. si ça ne la gênait pas qu’un jour, plus tard, j’intègre son histoire dans un livre. Elle a réfléchi un instant et m’a répondu : « Laissez-moi y penser pendant la nuit. »
C’est seulement sur le trajet du retour que j’ai saisi que je n’avais ni son mail ni son téléphone.
J’aurais pu déployer davantage d’efforts pour la retrouver. Je n’en ai rien fait.
Selon tous les critères, c’est un acte méprisable de se servir ici, mot pour mot, de l’histoire personnelle de R. Sans vérifier que cela ne la dérange pas.
Et, à un moment ou à un autre, la police du karma me punira, sans aucun doute, pour ce forfait.
Vos personnages sont-ils inspirés directement par des individus réels ?
En général, non. Écrire sur des gens réels me limiterait. Ce que je connais d’eux m’empêche d’imaginer ce que j’ignore. Et ça reste compliqué d’un point de vue éthique, d’annexer ainsi à mes livres les histoires de gens proches. Ils peuvent être blessés. Ou – si, par hasard, ils ont étudié le droit – me démolir le portrait en justice.
J’élabore mes personnages comme une salade. De chaque personne réelle, je coupe, je compose et je mélange tous les ingrédients en un nouvel individu : la chevelure d’une femme se répand sur les épaules d’une autre femme, qui se rattache au corps d’une chanteuse qui a échoué aux auditions de « The Voice » – et ce corps se complète par les plantes de pieds menues d’une des petites amies d’Ari.
À l’exception d’un cas.
Un personnage principal, d’ailleurs.
Au collège, Guili Arazi faisait partie de notre bande. Mais il était plus proche de Hagaï Carméli. Guili et moi n’avons jamais été vraiment intimes. Pendant une période, nous nous entraînions ensemble en vue de l’armée, courant au bord de la mer jusqu’à la colline proche, puis retour, mais même ces entraînements n’ont pas fait de nous de véritables amis.
Je l’ai imaginé pendant toute la rédaction de mon dernier livre. La description physique du personnage était presque calquée sur la sienne. De même que son cadre familial. Et d’autres détails, minuscules et spécifiques, pas forcément flatteurs, que je n’indiquerai pas ici. Car je l’ai déjà dépouillé de sa vie une fois.
En tout état de cause, je l’ai croisé il y a une semaine.
Il s’était installé à San Francisco, à l’époque, pour sa thèse de doctorat, et j’en avais déduit que, comme la plupart des gens se rendant à « San-Francisco-sur-Mer », comme dans la chanson d’Arik Einstein, il « ne se sentirait pas dépaysé ». Et ne reviendrait plus.
Et le voilà qui s’avance face à moi sur l’avenue, et je ne peux pas tourner les talons car il me fait déjà un signe de la main avec une joie évidente, et il est déjà proche de moi, m’étreint, de la même façon que le personnage de mon livre serre ses amis dans ses bras. Une étreinte molle, une ébauche d’accolade.
« Et alors, m’agrippant toujours aussi légèrement l’épaule, t’es devenu écrivain ou quoi ?
— Oui, je réponds en baissant les yeux avec méfiance.
— Tu veux la vérité ? Je ne l’avais pas deviné. Je veux dire, je pensais que tu serais psychologue.
— Moi aussi.
— Mais respect ! Je suis fier de toi.
— Merci.
— Ne te vexe pas, mais je n’ai pas encore eu l’occasion de te lire. Ce n’est pas ta faute, c’est l’université qui m’a asséché l’esprit. Ça fait dix ans que je n’ai pas lu un livre.
— Tu as le temps. » Je soupire de soulagement en m’efforçant de ne pas lui montrer que je suis soulagé. « Vraiment, tu as tout le temps.
— Peut-être qu’on pourrait se revoir, tous les potes, je reste en Israël jusqu’à la fin de la semaine. Mon frère se marie.
— Bien sûr, obligé !
— Dis-moi, t’as des nouvelles de Hagaï Carméli ?
— Non, et toi ?
— J’ai eu l’impression de le voir lors d’un congrès à Singapour. En fait, c’était un autre rouquin.
— Wallah !
— Bon, on va se revoir, hein ? Tu me téléphones ? »
Mais, une minute. En fait, il y a eu un autre cas, hormis Guili Arazi : la femme du train. Bon, pas étonnant que je n’aie pas pensé d’emblée à elle. Notre mémoire a tendance à expurger les scènes humiliantes.
Guili Arazi, enfin, le personnage du livre à qui il a servi de modèle, était éperdument amoureux d’un personnage féminin dont j’imaginais les motivations mais dont j’étais incapable de décrire la physionomie.
Je l’ai cherchée dans des cafés, des ateliers d’écriture, des rencontres avec les lecteurs – en pure perte. J’ai tenté de continuer à rédiger le livre sans avoir une image d’elle à l’esprit – mais en vain. Mon personnage masculin cultivait de plus en plus une obsession à l’égard d’une femme, et je ne saisissais toujours pas ce qui, en elle, justifiait cet acharnement.
À cette époque, je m’étais rendu à Berlin pour rencontrer un couple d’amis qui y vivait depuis quelques années grâce à une bourse de la fondation Heinrich-Böll. Tous les trois, nous avons tenté de noyer dans la bière ma panne d’inspiration et de vadrouiller du pas chancelant des ivrognes sur les trottoirs de la ville sans piétiner les dalles encastrées portant en lettres dorées des patronymes juifs.
Au bout de quelques jours, nous sommes montés dans un train à destination d’une autre ville, pour voir un autre couple d’amis d’Israël qui, eux, vivaient sur le compte du complexe de culpabilité des Allemands. Nous étions installés tous les trois dans un compartiment de quatre places, et j’avais posé mon sac sur la place vacante à côté de moi. Le train avait quitté la gare, mais les derniers retardataires cherchaient encore des sièges dans les wagons bondés.
Avant même de l’apercevoir, j’ai senti le souffle d’énergie qui émanait d’elle.
J’ai ôté mon sac pour lui faire de la place, et elle s’est assise.
Je l’ai regardée du coin de l’œil et, aussitôt, je l’ai su : c’était elle. C’était elle que je cherchais depuis un an. Sa queue-de-cheval blonde, ses lunettes, son pantalon cargo de grosse toile avec les poches sur les cuisses, et la chemise légère, fine, par-dessus.
Je n’ai jamais été bon dans l’art d’entamer une conversation. Il y a là, le plus souvent, un abîme que je suis incapable de franchir.
Mais là, j’avais un objectif.
Alors, je l’ai questionnée. Elle a donné le nom de la ville où, nous aussi, nous nous rendions. Et elle nous a raconté que se tenait, à la Literaturhaus, une rencontre avec les lecteurs de son livre.
« Quelle coïncidence, lui ai-je dit. Moi aussi, je suis écrivain.
— Je ne vous crois pas.
— Je ne mens que dans mes livres.
— Je ne vous crois pas. Vous êtes trop bronzé pour un écrivain. »
Alors, je lui ai proposé de nous googler l’un l’autre.
Et pendant qu’elle me cherchait sur Google je faisais de même.
J’ai compris qu’elle écrivait sur les vampires, et que ses ouvrages sanguinolents étaient des best-sellers en Allemagne et ailleurs. Sur un site, on voyait une photo d’elle allongée sur un piano en robe fendue à la cuisse couleur lie-de-vin, et son regard était à la fois provocant et craintif.
Elle a levé le regard de son écran de portable, m’a examiné avec méfiance, puis a consulté de nouveau son écran, a relevé son regard…
Tout n’est que fiction, avais-je envie de lui dire. Ne croyez pas un seul mot de ce qui est écrit là-dedans…
Mais avant même que j’en aie eu le temps, elle a remarqué : « Vous êtes plutôt photogénique, hein ? »
Dans sa bouche, ça sonnait comme une insulte. Mais je n’avais pas de temps à perdre là-dessus. Je me trouvais au cœur de ma mission : élucider les petites choses particulières qu’elle effectue pour ensorceler ainsi Guili Arazi.
Alors, je l’ai interrogée à propos de ses livres. Et, tandis qu’elle me répondait, j’épiais ses gestes des mains qui racontaient une histoire différente et, parfois même, contredisaient ses propres paroles ; sa queue-de-cheval remuant doucement lorsqu’elle s’exprimait ; les rares moments où quelque chose semblait la gêner. Je veux dire, j’avais l’impression qu’il lui importait de donner d’elle-même l’image d’une femme forte et libérée que rien ne pouvait embarrasser, et c’est précisément à cause de cela que, lorsqu’elle rongea brusquement l’ongle de son auriculaire, ce spectacle m’avait semblé attendrissant.
En descendant à la gare – son bond de la marche sur le quai était si gracieux –, j’ai senti que je devais passer encore un peu de temps avec elle. Quelques informations à grappiller.
Alors, je lui ai proposé de nous revoir pour boire un verre après la rencontre.
« Vous devez sûrement connaître ça… Plus une rencontre est réussie, plus l’on se sent solitaire quand elle est terminée. »
Je ne me souviens pas de ce dont nous avons parlé au bar. Je veux dire, il y avait là un texte, mais je me rappelle davantage le sous-texte. Et je me souviens que je me suis dit tout en bavardant : non, non et non, absolument pas, elle n’est pas du tout ton style, c’est Dikla, ton style, et tu ne veux pas mettre en danger ce que vous avez ensemble…
Mais lorsqu’elle a remué sa queue-de-cheval et s’est penchée pour me chuchoter à l’oreille : « Mon hôtel… est juste au coin… »
Elle était sans nul doute le genre de Guili Arazi. Et il y a des choses qu’on ne peut connaître d’un personnage que si l’on couche avec. Alors, je l’ai suivie à l’hôtel. Qui était bien plus luxueux que les hôtels miteux où l’on me loge habituellement. Et j’ai pénétré dans sa chambre. En fait, dans sa suite. Et avant que j’aie eu le temps de faire quoi que ce soit elle m’a plaqué contre un mur.
Ses mains ont saisi fermement mes bras au-dessus de ma tête et son bassin a emprisonné le mien de sorte que je ne pouvais plus bouger, et sa bouche a commencé à se pencher sur mon cou.
Je me suis débattu pour me dégager. Mais elle était plus robuste que moi.
Dans les secondes qui ont suivi sa morsure, j’ai eu très mal. J’ai sans doute dû pousser un petit cri, qui a incité ses dents à se planter plus profondément. Puis la douleur a faibli. Ma résistance s’épuisait, mon cou s’est abandonné à sa bouche, et elle a sucé mon sang et tout ce qui s’y écoule – je sentais vraiment qu’elle tétait en moi, comme l’effet de vide en physique, des monceaux de souvenirs ; la boîte de noyaux d’abricots que j’avais préparée en classe de sixième et qui m’avait valu d’énormes dettes à la fin de la récréation ; l’enfant de la colonie de vacances que nous avions ostracisé parce qu’il ne jouait pas suffisamment bien au foot ; l’exercice d’engagement au combat lors de la formation d’officiers, et la balle perdue qui avait éraflé l’oreille gauche de Gal Miller ; Tali Leshem, tout contre moi sur la promenade de Stella Maris à Haïfa, que je n’avais pas eu le courage d’embrasser ; Dikla et moi nous jetant des œufs au cours d’une dispute déchaînée dans l’appartement de la rue Ramban, puis faisant l’amour sur le sol avec frénésie, en mélangeant les jaunes aux blancs ; Dikla m’abreuvant d’injures dans l’appartement de la rue des Enfants de Téhéran, et moi, attendant des heures qu’elle me demande pardon, ce qu’elle ne fait pas, parce qu’elle ne croit pas aux excuses…
Après que la romancière allemande eut détaché ses dents de mon cou et eut délié mes mains de sa poigne de fer, je me suis dit, naturellement, que nous allions poursuivre la partie sur le grand lit au milieu de la chambre.
Mais elle avait d’autres idées en tête. Elle a appelé la réception. Et m’a commandé un taxi.
Sur la banquette arrière, j’ai fermé les yeux, je me sentais vidé. Non, pas vidé. Dépouillé.
Le chauffeur roulait la fenêtre ouverte, qui laissait passer un air glacé, mais je n’avais même pas la force de lui demander de la fermer. Je n’avais même pas la force d’ouvrir la bouche.
Ce vampire millénaire avait sucé le squelette de ma vie. En entier.
Et elle ne m’avait même pas jeté un regard au moment où j’avais quitté la chambre.
Environ six mois plus tard, elle m’a envoyé son livre. En allemand. Les caractères de la couverture étaient gaufrés et dorés, comme il sied à un ouvrage conçu pour devenir un best-seller et, sur la page de garde, elle avait rédigé une dédicace, d’une écriture appliquée de fillette modèle :
À l’écrivain bronzé d’Israël,
Avec mes remerciements pour sa collaboration à mon enquête.
Dans vos derniers romans, on trouve de nombreuses aventures extraconjugales. Pensez-vous que les conjoints soient condamnés à avoir des aventures ?
Je pense que chaque individu marié est condamné, en fin de compte, à imaginer une aventure extraconjugale.
Quelle est la part de vous-même dans vos personnages ?
Ils se fondent en moi, et moi, je me fonds en eux. Au point que, parfois, j’ai du mal à distinguer dans tout cet amalgame qui est qui. Même dans cette interview, le temps est venu de le confesser.
Certains des événements révélés ici me sont en effet arrivés.
Pour d’autres, j’éprouve une frayeur mortelle qu’ils puissent m’arriver.
Et d’autres encore, je meurs d’envie qu’ils m’arrivent.
Enfin, certains d’entre eux, c’est Ari qui les a vécus, ou l’écrivain scandinave Axel Wolf.
Si vous googlez ce dernier, vous obtiendrez toute une collection de photos de lui dans un ordre quasi chronologique. Sur les premiers clichés, au début de sa carrière, c’est un colosse, un Viking géant et arrogant, aux cheveux blonds coiffés en arrière, exhibant toutes sortes de statuettes de prix littéraires ; chaque fois, avec une statuette différente sur une scène nouvelle. Sur les clichés des derniers mois, il apparaît un peu voûté, le cheveu clairsemé, le regard comme apeuré. Sous les photos, vous trouverez des liens vers des articles évoquant un scandale énorme dans lequel il serait impliqué. Quelques jours après son retour du Festival international à Jérusalem, il a trouvé sur sa table de cuisine trois documents laissés là par son épouse : une lettre de rupture émaillée d’injures en suédois, un acte de procédure de divorce et une assignation en dommages et intérêts pour un montant de dix millions de couronnes au motif que tous les best-sellers de la série « Cicatrice » ont été écrits, en fait, par elle, dans le cadre d’un accord tacite entre eux, aux termes duquel elle rédigerait les romans, tandis que lui, avec sa chevelure d’or, sa taille élancée et ses yeux bleus, monterait au front des relations publiques. Tout avait fonctionné comme sur des roulettes, les ventes doublaient chaque trimestre… jusqu’à l’incident de la Colombie. Du coup, elle avait décidé de mettre fin au subterfuge.
Moi, cette affaire ne m’a pas étonné.
Aussitôt après les coups frappés à la porte séparant la chambre d’hôtel d’Axel Wolf à Jérusalem et la chambre mitoyenne, une voix féminine, épaisse, a retenti : « Ouvre-moi, s’il te plaît. » Un ton correct. Pratique. Celui de la guide de Waze. Je ne craignais aucun piège et, même après avoir ouvert la porte, aucun signal d’alerte n’a clignoté en moi. La propriétaire de la voix correcte était habillée correctement et sa chevelure était relevée en un chignon correct au sommet de son crâne. Elle s’est présentée comme Camilla, l’épouse de l’écrivain, m’a remercié de m’en être occupé et a voulu vérifier qu’Axel n’avait pas débité trop de sottises pendant la soirée.
« Parce qu’il est comme ça, parfois, quand il a bu.
— Pour être franc, ai-je avoué, il y a une phrase qu’il a répétée tout le temps.
— “Jag dödade honom” ? m’a questionné Camilla.
— Comment le savez-vous ?
— Tout de même, je suis sa femme…
— Savez-vous pourquoi il prétend avoir assassiné quelqu’un ?
— Si je vous le révèle, je serai obligée de vous tuer. »
Elle a prononcé ces mots avec un sourire. J’en suis sûr. Ses lèvres se sont crispées puis se sont retroussées vers le haut au point que la commissure s’est presque confondue avec la minuscule balafre sur sa joue gauche. On voyait que sourire n’était pas un acte naturel chez elle, et l’effort fourni pour le produire, employer un ton badin et se montrer affable le rendait encore plus triste. Et donc déconcertant.
Dès lors, je lui ai répliqué : « Je cours le risque. »
Elle et Axel, a-t-elle raconté, s’étaient connus au cours d’une réception. L’amour les avait embrasés tous les deux. Ils avaient plaqué leurs conjoints respectifs et leurs enfants pour vivre ensemble. Trois mois de déchaînement des sens, uniquement lui et elle, enfermés loin du monde tels des captifs. Puis la confession d’Axel a surgi : « Une nuit, il y a quelques années, j’ai assassiné un jeune homme qui avait abusé de ma fille. Je l’ai étranglé avec une corde et j’ai jeté son cadavre dans le fleuve. Tout le monde croyait qu’il s’était suicidé en sautant du haut d’un pont. J’ai tout fait pour qu’on le croie. J’ai répandu des indices. J’ai rédigé une fausse lettre de suicide. J’avais tout planifié dans le moindre détail. La police n’a eu aucun soupçon. Personne n’est au courant. Ni ma fille. Ni mon ex-femme. Mais, avec toi, je veux me montrer authentique dès le départ. Fonder nos rapports sur la sincérité. Penses-tu pouvoir vivre avec un assassin ? Sinon, il vaut mieux que tu me le dises tout de suite. »
« Que pouvais-je faire ? »
Le cœur de Camilla appartenait déjà à Axel. Mais ce secret qu’il lui avait confié…
De toute façon, les secrets…
Ils développent des métastases dans tout le corps.
À la fin, elle n’avait pas eu d’autre choix que d’écrire. Il va de soi qu’elle n’a pas écrit cela.
« Nous, les narrateurs d’histoires, a-t-elle poursuivi en me lançant un regard perçant, nous ne racontons jamais le véritable secret, l’inavouable. Ce véritable secret inavouable demeure enfoui au plus profond de nous. Parfois, nous ne sommes pas complètement conscients de son existence, alors, nous le sublimons, conjurons la preuve et le transformons en art. »
Lorsqu’elle avait achevé le manuscrit, elle l’avait donné à lire à Axel avec ces mots : « Tu es le premier et le dernier lecteur. » Elle avait l’unique intention de transformer ce secret dont il s’était délesté auprès d’elle en récit pour s’en libérer. Elle n’avait ni la volonté ni la capacité d’affronter le public et la critique.
Mais Axel avait immédiatement saisi le potentiel feuilletonesque de ce qu’elle avait écrit, et l’avait manœuvrée, chantage sentimental après chantage sexuel, jusqu’à leur contrat draconien sur lequel leur succès commun était fondé : elle écrirait les livres. Lui serait « l’écrivain ».
Elle a remonté la couverture sur le corps d’Axel vautré sur le lit et a levé son regard vers moi.
« Et ça dure ainsi depuis ce jour-là. Cinq années. Dix ouvrages dans la série “Cicatrice”. Trente millions d’exemplaires vendus dans le monde entier.
— Quelle histoire !
— Et maintenant que vous l’avez entendue, je vais devoir vous tuer. »
J’ai ricané.
Elle a brandi un pistolet dissimulé dans une poche de son pantalon correct.
« Cela fait un certain temps que je cherche un individu comme vous, a-t-elle murmuré dans un soupir. Un parfait inconnu auquel confier, pendant un moment, fugace, le véritable secret, inavouable, impossible à écrire. Mais je vous avais averti : il y a trop d’enjeux là-dedans. Nous ne pouvons pas nous permettre de vous laisser sortir de cette chambre et répandre des rumeurs qui abîmeraient la marque Axel Wolf. Désolée. »
Entre le moment où elle a armé son pistolet et celui où j’ai ouvert la bouche pour parler, j’ai eu le temps de réfléchir aux choses suivantes : que m’importe de mourir, de toute façon, ces derniers temps, ma vie est au bord du gouffre et l’effort pour ne pas chuter dans l’abîme est si épuisant, mais que vont devenir mes enfants, qui va les accompagner dans les futures étapes de l’existence, qui sera là avec eux lorsqu’ils tomberont dans leurs propres abîmes, et qu’adviendra-t-il d’Ari, s’il subsiste une chance, même minime, qu’à la dernière seconde on développe, contre toute probabilité, un nouveau médicament pour sa maladie, et la chance la plus minime que Dikla recommence malgré tout à m’aimer ?
Chacun, semble-t-il, devrait se trouver de temps à autre face à un pistolet chargé pointé sur lui.
Un désir brûlant, sensuel, de vivre a jailli en moi tel un geyser et a percé la pellicule glacée de la dysthymie. Être ou ne pas être ? Être ! Être ! Être ! – la réponse a bondi de mes entrailles.
« Allez-y ! Tirez, ai-je lancé à Camilla. Je vous demande juste un service. Tout à l’heure, quand Axel se réveillera, demandez-lui ce qu’il s’est passé d’autre en Colombie, à part ce qu’il vous a raconté.
— “D’autre” ? »
Elle m’a lancé un regard paniqué.
Et le canon de son arme s’est légèrement baissé. D’un poil ou deux.
J’en ai profité pour l’écarter d’un geste rapide, la lui arracher et la jeter à l’autre bout de la chambre, puis j’ai pris mes jambes à mon cou. L’ascenseur n’arrivait pas, les ascenseurs d’hôtel n’arrivent jamais quand on en a besoin, alors, j’ai dévalé l’escalier, du treizième étage au hall, j’ai écarté un vigile qui essayait de me retenir, j’ai continué à détaler à travers le parc Sacher jusqu’à la vallée de la Croix, j’ai couru entre les oliviers dont on a tiré le bois de la croix de Jésus, je suis tombé sur des pierres, j’ai été fouetté par des branches, et je ne me suis pas arrêté avant d’atteindre le monastère. À l’intérieur, je me suis rué dans le confessionnal et je me suis effondré sur le siège. J’ai attendu le prêtre et, entre-temps, j’ai repris haleine et j’ai léché le sang qui coulait d’une longue égratignure sur mon bras.
Après que Camilla a réclamé le divorce, Axel a tenté de mettre fin à ses jours. Sans y parvenir. La balle qui devait l’abattre a éraflé le lobe de son oreille gauche. Pendant son hospitalisation, des admirateurs du monde entier retenaient leur souffle. J’ai suivi avec jalousie, de mon fauteuil de télévision, les reportages devant l’hôpital de Stockholm – là, sous une température de –20° C, s’était regroupée une foule énorme d’allumeurs de bougies. Au bout de deux jours à peine, il fut libéré avec un minuscule pansement à l’oreille, ce qui gonfla une vague de rumeurs selon lesquelles toute cette histoire – le divorce, les dommages et intérêts, la tentative de suicide – n’était qu’une manigance du marketing en vue d’exciter l’intérêt pour le nouveau livre – de lui ou d’elle.
Tandis que, rongé d’envie, je regardais la télévision, mon téléphone a sonné.
J’ai demandé à Noam, qui se trouvait à proximité de l’appareil, de répondre à ma place.
« Papa, m’a-t-elle informé en me tendant l’appareil, c’est quelqu’un de la police de Stockholm qui veut te parler. »
Quel est l’endroit le plus singulier où vous ayez eu une rencontre avec vos lecteurs ?
La rencontre devait se dérouler dans une petite salle, au sous-sol d’un complexe culturel, de loisirs et de sport dans la localité de Réout. L’organisatrice avait disposé en rangées quarante, peut-être cinquante sièges et prévu des piles de chaises dans le fond de la salle, parce qu’« on ne sait jamais, certains ne s’inscrivent pas à l’avance ».
On avait préparé un petit buffet sur une table blanche en plastique à l’extérieur de la salle. Un gâteau du supermarché Elite. Des bagels. Du thé. Du café. Et des dizaines de gobelets en carton.
Trois personnes se sont présentées. Un homme et deux femmes, dont l’une m’a rappelé un peu Hagaï Carméli. Je veux dire, si Hagaï Carméli avait eu recours à une opération de changement de sexe, il lui aurait ressemblé.
En fait, à la même heure, était diffusée la finale d’un programme musical de télé-réalité dont l’une des candidates était une adolescente de l’endroit, et toute la population était agglutinée devant les écrans à envoyer des SMS pour la faire gagner.
« Dommage pour toutes ces chaises, s’esclaffa celle qui ressemblait à Hagaï Carméli en montrant la salle de la main. Nous aurions pu tenir la rencontre dans le jacuzzi.
— Le jacuzzi ! Génial ! exulta la seconde.
— À vrai dire, j’ai mon maillot de bain, dit l’homme.
— Moi, je n’y vois pas d’inconvénient », remarqua l’organisatrice, l’air sérieux.
Tous les quatre se sont tournés vers moi. Suspendus à mes lèvres.
J’ai joué le jeu.
Non que ce soit mon habitude en temps ordinaire. Dikla prétend que je suis toujours si sûr de ce que je veux et de ce que je ne veux pas que cela ne lui laisse aucune marge de manœuvre. Mais, ce soir-là à Réout, je n’avais pas la force de m’opposer.
(Il y a des années, le jour précis où j’ai quitté l’appartement de la rue Hess où je logeais avec Tali, j’avais un rendez-vous avec l’officier de liaison. Je m’y suis rendu sans m’être rasé, je m’en souviens, et la tête ailleurs. Il m’a déclaré qu’on manquait de recrues ayant ma formation dans la division de Gaza. Au lieu de m’opposer et de dire « Pourquoi Gaza ? » ou « J’ai le cœur brisé, alors, m’envoyer maintenant à Gaza ? », j’ai acquiescé d’un air apathique et je me suis retrouvé sous un déluge d’obus pendant les hivers qui ont suivi.)
Je suis entré avec mes trois lecteurs dans le jacuzzi de la piscine.
Moi en caleçon, eux en maillot de bain.
L’homme a tendu un long bras en arrière et a appuyé sur un bouton, et tout autour nous a commencé à bouillonner.
« Une rencontre avec un écrivain comporte un piège », c’est ce que je déclare toujours en introduction à mes conférences. « Et je souhaite poser d’emblée ce fait sur la table. Car la rencontre la plus importante a déjà eu lieu. Et même si ce n’est pas le cas, elle est destinée à se produire : je veux dire votre rencontre intime et unique avec le livre lui-même… »
Mais ce préambule ne me paraissait pas approprié en l’occurrence. Même sur le plan littéral. Dans la plupart des rencontres, lorsque je dis que je veux poser une idée « sur la table », il y a en effet une table. Avec un vase et des fleurs. Alors que là, uniquement des jets et des bulles, des bulles et des jets, et parfois un pied heurtant un autre pied sous la surface de l’eau. Par inadvertance.
L’homme s’est penché un peu en avant et a fait gicler de l’eau de son oreille. Les deux femmes ont interrompu un chuchotis entre elles. Et tous les trois m’ont fixé avec des yeux humides.
Il était évident qu’ils s’attendaient au commencement de quelque chose.
J’ai tendu ma main en arrière et j’ai pris un de mes livres dans mon sac. Et si je leur lisais un extrait ?
J’avais les doigts mouillés, ce qui ne me permettait pas de le feuilleter et je n’ai pas réussi à retrouver la scène de la baignoire dans mon dernier ouvrage. Dommage, je pensais qu’elle convenait à la circonstance. J’ai remis le livre dans le sac. J’ai fermé les yeux, déployé mes bras sur les côtés, posé ma tête sur le rebord du jacuzzi et glissé un peu le bas de mon dos afin qu’il soit directement en contact avec le geyser.
Je suis resté dans cette position pendant quelques secondes, j’ai respiré à pleines narines le chlore, puis j’ai ouvert les yeux et j’ai commencé à leur raconter. La vérité.
J’ai dit : « Dimanche aura lieu la bat-mitsva de ma fille cadette. »
J’ai dit : « Aussitôt après, ma femme m’annoncera sans doute qu’elle désire qu’on se sépare. »
J’ai dit : « Ce n’est pas une rupture, mais une crise. »
J’ai dit : « Je l’aime toujours. »
J’ai dit : « Depuis l’âge de vingt-trois ans. »
J’ai dit : « Elle a une odeur merveilleuse, je ne crois pas qu’il existe une autre femme au monde qui ait une si bonne odeur. »
J’ai dit : « Ses clavicules. »
J’ai dit : « Je ne sais pas comment je pourrais vivre sans elle. »
J’ai dit : « J’ai senti qu’elle s’éloignait et j’ai tenté de la ramener à moi de la façon la moins appropriée. »
J’ai dit : « Notre fille aînée nous a quittés pour un internat… et ça a rompu l’équilibre de notre foyer. »
J’ai dit : « Sans doute me faudra-t-il encore des années pour comprendre la véritable raison. »
J’ai dit : « De toute façon, ce n’est pas une thérapie conjugale qui pourrait résoudre le problème. »
J’ai dit : « Il y a peut-être eu un moment où l’on aurait pu tout sauver, mais je l’ai raté. »
J’ai double-cliqué sur ce moment : « Vendredi matin. Il y a quelques mois. Les enfants se trouvaient à l’école. Elle s’est réveillée avant moi et a commencé à travailler sur son ordinateur. Mais je pouvais voir sans regarder – après tout, nous vivons ensemble depuis vingt ans – qu’elle ne faisait que répondre à des mails. J’aurais pu lui dire : viens, prenons le petit déjeuner ensemble. Je vais te préparer une omelette aux champignons et aux oignons, avec des tomates cerises en accompagnement, et, après avoir mangé, nous commencerons à démêler la situation, un fil après l’autre. Au lieu de quoi, je me suis installé devant mon ordinateur. Elle s’est préparé un toast et un café. Sans me demander si je souhaitais quelque chose moi aussi. Autrefois, nous dénouions ce genre de situations grâce au sexe. Autrefois, je l’embrassais dans le cou, et tout était sens dessus dessous et oublié. Peut-être que ce matin-là j’aurais dû simplement m’approcher d’elle et l’embrasser dans le cou. »
« En tout cas, j’ai dit, désormais, elle se trouve ailleurs. »
Et insisté : « Pas avec un autre homme – non, ailleurs. »
Et j’ai raconté : « Cette période n’est pas normale pour moi. Ce sont les derniers jours d’une tranche de vie qui dure depuis plus de vingt ans. J’avance au cœur de mon existence tout en la contemplant d’un œil lointain. »
Et j’ai conclu : « Mais cela a des avantages. La preuve, d’ordinaire, il n’y aurait eu aucune chance de réussir à me convaincre de tenir une rencontre dans un jacuzzi. »
Lorsque j’eus fini de parler, un long silence s’installa, rompu par la musique émanant du transistor du maître-nageur.
L’homme s’est lancé : « Une belle histoire. Peut-être un peu trop triste à mon goût.
— Ce que j’ai aimé le plus, c’est le moment où il lui a presque préparé son petit déjeuner », a dit celle qui ressemblait à Hagaï Carméli. « Mais, à la fin, tous les deux restent coincés devant leur ordinateur. Ça se passe vraiment comme ça.
— Pour moi, au contraire, ce n’est pas crédible, a dit l’autre. Toute cette scène avec les ordinateurs et le toast. Qui a la tête à ça à six heures du matin, avec tous les préparatifs du shabbat ? Cela aurait été plus convaincant dans une supérette, par exemple…
— Je ne comprends pas ce que vous voulez, les filles, s’est récrié l’homme, c’est une histoire, elle n’est pas censée être calquée sur la vraie vie. »
Je ne les ai pas détrompés. Je ne leur ai pas révélé qu’il n’y avait pas une once d’invention dans ce que je venais de leur raconter. Je les ai laissés continuer à discuter, et se toucher l’un l’autre par inadvertance, ou pas, avec leurs pieds sous la surface de l’eau.
J’ai fermé les yeux, j’ai allongé les bras le long de mon corps, j’ai rejeté ma tête en arrière et glissé un peu le bas de mon dos afin qu’il soit en contact direct avec le jet d’eau.
Je suis resté dans cette position pendant quelques secondes, puis j’ai ouvert les yeux.
Et j’ai commencé à pleurer.
Aucun de mes trois lecteurs n’y a prêté attention.
Les gouttes salées qui s’écoulaient de mes yeux se sont mêlées aux bouillonnements du jacuzzi.
Pendant le trajet de retour chez moi, la radio passait Parfois de Johnny Shuali. Je ne voulais pas me souvenir mais je me suis souvenu. La première fois que Dikla et moi avons écouté cette chanson ensemble, c’était dans la résidence étudiante de Kyriat Yovel. En fait, Dikla la connaissait déjà. Nous nous trouvions dans sa chambre – elle la partageait avec une étudiante qui avait arrêté ses études au milieu de l’année – et nous étions couchés sur le lit, à nous effleurer sans vraiment nous toucher, et la chanson a commencé.
Elle a dit : « Écoute comme c’est beau », et elle a tendu la main vers le bouton du volume pour monter le son.
Parfois, tu ne saisis pas que je suis avec toi,
Et qu’il n’y a personne d’autre,
Chaque jour qui passe, je t’aime davantage…
La voix de Johnny Shuali planait au-dessus de l’avalanche des guitares.
Et lorsqu’il parvint à « Et moi, avec les vents d’automne, avec la chute des feuilles, tel un arbre nu comme au jour de ma naissance… », j’ai senti la main de Dikla chercher à tâtons la mienne. Écartant mes doigts pour glisser les siens.
En arrivant à la maison, un mot d’elle m’attendait sur la table à manger : Je vais me coucher. N’oublie pas de passer demain matin à la pâtisserie pour commander le gâteau de bat-mitsva.
Peut-on vivre sans amour ?
À cinq heures du matin, je décide de me résigner à l’insomnie au lieu de la combattre. Je quitte le lit sans un bruit afin de ne pas réveiller Dikla, gagne le salon, remonte les stores dans l’attente de l’aurore. Toutes les femmes que j’ai fréquentées pénètrent dans le salon, l’une après l’autre. Et me caressent. Chacune à sa façon. Toutes m’aiment encore. Au moins autant que je les aime. Et difficile d’éliminer l’éventualité, dans ces circonstances, que, peut-être, je sois digne d’être aimé. Vers six heures, l’obscurité cède la place à un début de lumière. Toutes les femmes avec lesquelles j’ai vécu quittent la pièce, l’une après l’autre, mais, juste avant, elles se penchent vers moi et déposent un baiser sur mes lèvres, chacune à sa manière.
Bientôt, la lumière va inonder le salon. Dans quelques instants, je vais aller à la pâtisserie. Dans quelques heures, ce sera la bat-mitsva. Sous peu, ma vie va s’écrouler.
Mais, pendant un court moment, je parviens à contempler le tableau en entier.
Quelle est la réaction la plus étonnante que vous ayez reçue d’un lecteur ?
Il m’avait abordé après une soirée en Allemagne, dans une ville de province dont j’ai oublié le nom. Je ne me souviens pas non plus de la salle. Ni s’il y avait un vase avec des fleurs sur la table ou non.
Il attendait à l’écart que le dernier des lecteurs sollicitant une dédicace s’en aille pour s’approcher et me dire « Shalom » en hébreu. Octogénaire, au moins. De haute taille sans être voûté. Une veste marron. Des yeux clairs humides derrière ses lunettes. Des taches de vétéran de la vie aux joues.
Après le shalom, il est passé à l’anglais avec un accent allemand.
Il a dit : « J’ai lu votre livre et je viens d’acheter un nouvel exemplaire. »
Il a dit : « Je voudrais vous demander de dédicacer cet exemplaire à Paul. »
Il a dit : « Paul et moi, nous avons fait la guerre ensemble. »
Mon stylo s’est suspendu en l’air. Une minute, il s’attend vraiment à ce que je dédicace mon livre à son frère d’armes dans la Wehrmacht ?
Mais lui – peut-être avait-il compris pourquoi mon stylo s’était figé – s’était empressé de préciser : « Pendant la guerre d’Indépendance d’Israël. Paul et moi, nous avons combattu côte à côte pendant toute la guerre et, lors de la bataille de Latroun, il a été blessé par un éclat de grenade, et moi, j’ai pris la civière pour l’évacuer. Pendant tout le trajet, il n’a pas cessé de dire qu’il allait mourir, et moi, je le rassurais et lui disais qu’il ne devait pas s’inquiéter car, dans une semaine, nous allions déguster ensemble un whisky. Et quand nous sommes arrivés auprès de l’infirmier, ça continuait, il parlait de l’autre monde, tandis que moi, je lui tenais la main, et lui promettais un whisky. Dans le monde d’ici-bas. Depuis, nous nous retrouvons une fois par an, il vient d’Israël pour me voir, et nous buvons un verre de whisky. Paul affirme que je lui ai sauvé la vie. Je ne suis pas certain qu’il ait raison. Mais je ne me querelle pas avec lui.
— Alors… il doit vous retrouver bientôt ? l’ai-je questionné en ouvrant le livre à la page de garde.
— Non, cette fois, c’est moi qui vais aller le voir. Il… est très malade. Hospitalisé à Jérusalem depuis quelques semaines. Je ne suis pas sûr qu’il puisse même tenir en main le verre de whisky. Pas grave. S’il le faut, je le tiendrai, l’approcherai de ses lèvres, qu’il le goûte, ensuite, je lui lirai un passage de votre livre. Pouvez-vous rédiger la dédicace en hébreu ?
— Certainement, que dois-je lui écrire ?
— Je n’en sais rien. C’est vous l’écrivain. Peut-être quelque chose sur l’amitié ? »
Avez-vous eu recours aux drogues ou à l’alcool pour écrire ?
Vingt ans se sont écoulés depuis.
De nombreuses choses sont devenues floues. Ça, non.
Je n’ai jamais écrit directement sur ce sujet. Sans doute parce que je redoute de ne pas pouvoir transmettre cela par des mots. Au fond, il serait préférable, au lieu d’écrire, de distribuer à chaque lecteur un peu de la potion que les filles israéliennes avaient rapportée du village, et de lui dire : « Goûte, et tu vas comprendre. »
Nous avions avec nous deux filles, je ne me souviens plus de leurs noms. La bouclée, je l’ai revue des années plus tard, près du Photomaton du bâtiment Gilman à l’université de Tel-Aviv. Nous avons échangé quelques mots et un regard – profond, interminable, entre deux individus qui, jadis, s’étaient mêlés l’un dans le rêve de l’autre.
C’est elle qui avait suggéré de nous apporter une pochette. Je venais de lire le Tao-Te-King, qui m’avait insufflé l’état d’esprit d’un aventurier. Et je n’avais pas d’enfants à l’époque.
J’avais donc répondu : « Avec plaisir. »
Je n’avais aucune idée de là où je mettais les pieds.
Le lendemain, elles ont déposé la pochette devant la porte de la cabane que je partageais avec Ari, puis elles sont parties prendre leur petit déjeuner.
La pochette contenait un liquide vert. Un jus extrait du cactus. C’est tout ce que je savais.
Puis, j’ai appris que les Indiens s’en servaient pour communiquer avec leurs divinités.
Ensuite, j’ai lu Carlos Castaneda.
Mais seulement après.
Ari a dormi tard, ce matin-là. « Si l’un de nous boit ça, il vaut mieux que l’autre s’abstienne », avait-il dit, la veille, quand je lui ai parlé du petit sac que les filles devaient nous apporter. Je savais que, s’il se réveillait, ce serait lui qui boirait, et moi, je jouerais le raisonnable de service, comme toujours. Aussi, je suis descendu en hâte avec la pochette et mon journal de voyage en direction du lit de la rivière. Il y avait là une passerelle de rondins, dont l’un manquait.
Incroyable à quel point je me souviens de tout.
Je me suis assis près du pont sur le sol détrempé. La rivière écumait en bas. Au-dessus de ma tête, des branches géantes laissaient percer les premiers rayons de soleil. J’ai ouvert un grand trou dans un coin de la pochette, comme nous le faisions dans les pochettes de lait chocolaté au camp d’été, et j’ai tété un peu.
Le goût était amer. Insupportable. Alors, j’ai avalé le restant d’une seule gorgée. D’un seul coup.
Il n’y avait pas de mode d’emploi sur la pochette. Je ne pouvais pas savoir qu’il ne fallait pas procéder ainsi.
Au bout d’une minute, je me suis mis à vomir. Je déteste les personnages qui vomissent dans les romans, mais c’est ce qui m’est arrivé.
J’ai vomi une partie du liquide vert que je venais d’ingurgiter et, à ce moment-là, le premier signe que ma conscience se modifiait est apparu : la couleur verte du vomi m’a paru ravissante. Je l’ai contemplé avec étonnement, presque avec émotion, tandis qu’il continuait de se déverser de ma bouche et de se répandre à terre.
La terre aussi me semblait ravissante. Sombre et brûlante. Et ce furent les premiers mots que j’ai écrits dans mon journal : terre sombre et brûlante.
Ensuite, j’ai entendu des voix provenant du côté des cabanes. Je ne voulais pas me trouver en compagnie d’autres individus. Plus exactement, je n’éprouvais le besoin d’aucune compagnie. Les arbres, les branches, les rayons de soleil, les oiseaux comblaient tous mes besoins.
Je me suis levé, j’ai franchi la passerelle vers l’autre berge et j’ai suivi le sentier le long de la rivière.
Ari m’a raconté plus tard que ça lui a pris énormément de temps pour me retrouver. Les filles l’avaient réveillé après avoir elles-mêmes consommé la pochette. Celle à la chevelure lisse lui avait dit qu’elles m’avaient vu m’éloigner sur le sentier et que, selon elle, la dose qu’on leur avait fourguée était frelatée.
La bouclée se taisait. Sauf que, de temps à autre, tout en marchant, elle montrait une fleur et s’extasiait : « Comme c’est beau ! »
Pendant qu’ils me cherchaient, j’étais couché, torse nu, sur un monticule pelé au-dessus de la rivière et je contemplais les nuages.
En fait, avant ça, il y avait eu l’âne. Je veux me montrer précis, car je n’aurai pas toujours un souvenir aussi vivant et détaillé de tout ce qu’il m’est arrivé. À un moment ou à un autre, il me faudra relire ces mots afin de ne pas oublier.
L’âne était à la fois loin et proche de moi. Et ces deux éventualités ne s’annulaient pas l’une l’autre. À un certain stade, je me rappelle, j’ai pensé qu’il faisait partie d’un croquis. Qu’il n’était pas réel, qu’il appartenait à une illustration en deux dimensions que je regardais. Chaque fois que je fermais les yeux puis que je les ouvrais, il se trouvait à une distance différente, mais même quand il était très proche de moi, je n’avais pas peur. Et l’homme arrivé avec une corde pour emmener l’âne était-il réel ou le fruit de mon imagination ? J’ai du mal à trancher. Je me souviens uniquement d’avoir songé que le fait que cet individu soit en carton, telle une cible de champ de tir, n’excluait pas la possibilité qu’il fût un être humain.
Après le départ de l’âne, j’ai contemplé les nuages.
Les pages de mon journal de voyage sont couvertes de descriptions des formes aperçues dans les nuages : crabes, singes, chats, de nouveau des crabes.
Et derrière les nuages – la cité des dieux brillait à mon intention.
Je me souviens d’avoir pensé : derrière les nuages, il existe une cité antique où résident les dieux et, maintenant, j’avais l’occasion exceptionnelle, unique dans l’existence, de la contempler. Et peut-être même de converser avec les dieux. Sans paroles. Je me disais qu’en me concentrant suffisamment je pourrais communiquer avec les dieux exclusivement à l’aide du pouvoir de la pensée.
J’ai même eu le temps de noter dans mon journal : « J’ai goûté au fruit de l’Arbre de la connaissance. »
Et alors, Ari et les filles ont surgi.
Nous avons entamé un dialogue, les premiers mots ont été échangés, mais je ne m’en souviens plus. Je me rappelle uniquement que les deux filles se sont allongées près de moi et qu’Ari se tenait debout au-dessus de nous.
La bouclée était vraiment collée tout contre moi. Celle aux cheveux lisses, plus éloignée.
La bouclée m’a questionné : « Qu’est-ce que tu regardes ?
— Les nuages.
— Comme c’est beau ! s’est-elle exclamée en levant son regard vers le ciel.
— Tu vois les crabes ?
— Bien sûr ! » Et encore : « Comme c’est beau ! »
Je sentais naître une compréhension profonde entre la bouclée et moi.
L’autre, aux cheveux lisses, en revanche, m’a mis en rogne. Elle se plaignait tout le temps qu’il ne lui arrivait jamais rien. Qu’on leur avait fourgué une dose frelatée. Et elle n’a pas cessé de nous mettre en garde : la pluie allait bientôt tomber. Comme si ça changeait quelque chose.
Je me suis dit : je suis capable de la tuer. Si elle ne la ferme pas, je suis capable de me lever, de prendre une pierre et de lui défoncer le crâne. Et alors, j’ai été pris de panique qu’on ait pu entendre cette pensée.
Je veux préciser : je ne craignais pas d’avoir dit ça à haute voix, je craignais que, dans l’univers où je me trouvais à ce moment-là, il soit possible d’entendre les pensées.
Ari se tenait tout le temps au-dessus de nous. Je lui ai demandé d’approcher et je lui ai murmuré à l’oreille : « Tu entends mes pensées ?
— Non, mon pote.
— Je crois qu’il vaudrait mieux que tu la ramènes au restaurant… »
Je ne doutais pas qu’il comprendrait à laquelle des deux je faisais allusion.
« Il me semble qu’on devrait tous retourner au restaurant, a répliqué Ari.
— La pluie va se mettre à tomber », a dit celle aux cheveux lisses.
Aussitôt, mon poing s’est crispé.
« Comme c’est beau, la pluie ! s’est écriée la bouclée.
— J’ai toujours voulu avoir un grand frère, ai-je dit.
— Moi aussi, a renchéri la bouclée.
— Je veux rentrer, a dit celle aux cheveux lisses.
— Je ne bouge pas d’ici, a rechigné la bouclée.
— Je vais la ramener au restaurant, et je reviens aussi vite que possible », a dit Ari.
Une minute plus tard – ou une heure, ma perception du temps s’était liquéfiée –, il s’est mis à pleuvoir.
Les nuages déversaient sur nous des ondées de minuscules gouttes. Je n’avais jamais vu la pluie tomber sous cet angle, en position allongée, et c’était si…