La Faim
Troisième Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
— N’avait-elle pas une sœur ?
— Si, une sœur aînée… comment le savais-je, du reste ?… Mais elle était partie à Hambourg.
— Dernièrement ?
— Oh ! environ cinq semaines. Comment savais-je qu’elle avait une sœur ?
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— Je ne le savais pas du tout, c’était une simple question. »
Nous nous tûmes. Un homme nous dépassa, qui portait une paire de souliers sous le bras ; à part cela, la rue était vide aussi loin que nous pouvions voir. Là-bas, vers Tivoli, brillait une longue rangée de lampes de couleur. Il ne neigeait plus. Le ciel était clair.
« Grand Dieu ! Vous n’avez pas froid sans pardessus ? » dit brusquement la dame en me regardant.
Fallait-il lui raconter pourquoi je n’avais pas de pardessus ? Révéler dès maintenant ma situation, l’effrayer et la mettre en fuite, sans plus attendre ? C’était pourtant délicieux de marcher à côté d’elle et de la tenir dans l’ignorance encore un petit mo-ment. Je mentis ; je répondis :
« Non, pas le moins du monde. » Et pour passer à un autre sujet, je demandai ! « Avez-vous vu la ménagerie de Tivoli ?
— Non, répondit-elle. Ça vaut-il la peine d’être vu ? »
S’il lui prenait fantaisie d’y aller ? Entrer dans toute cette lumière, parmi tout ce monde ? Elle serait trop gênée : mes mé-chants vêtements, mon visage émacié, que je n’avais même pas lavé depuis deux jours, la feraient fuir, peut-être même décou-vrirait-elle que je n’avais pas de gilet…
Aussi répondis-je :
« Oh ! non, ça ne doit pas valoir la peine. » Et il me vint à l’esprit quelques heureuses idées, dont je fis aussitôt usage, quelques modestes paroles, restes de mon cerveau épuisé.
Qu’attendre d’une petite ménagerie comme ça ? Au reste, cela ne m’intéressait pas de voir des animaux en cage. Ces ani-maux savent qu’on est là à les regarder : ils sentent ces cen-taines de regards curieux et en subissent l’influence. Non, par-lez-moi des animaux qui ne savent pas qu’on les observe, les êtres farouches qui vaquent dans leur tanière, ou restent cou-
– 129 – chés, avec leurs yeux verts indolents, lèchent leurs pattes et pensent. Hein ?
« Oh ! certainement j’avais bien raison.
— L’animal dans toute sa sauvagerie originelle et terri-fiante, voilà ce qui avait de la saveur. Les pas silencieux, furtifs, dans l’épaisse ténèbre de la nuit, le murmure et l’effroi de la fo-rêt, les cris d’un oiseau qui passe, le vent, l’odeur du sang, le fra-cas là-haut dans l’espace, en un mot, l’âme du règne animal pla-nant sur l’animal sauvage… »
Mais j’eus peur de la fatiguer et le sentiment de mon im-mense misère me ressaisit et m’écrasa. Si j’avais seulement été à peu près bien habillé, j’aurais pu lui offrir la joie de ce tour à Ti-voli ! Je ne comprenais pas cette femme qui pouvait trouver un plaisir quelconque à se faire accompagner tout le long de la rue Karl-Johan par un gueux demi-nu. À quoi pensait-elle, grand Dieu ? Et moi, pourquoi marchais-je là, me faisant valoir et sou-riant idiotement hors de propos ! Avais-je quelque motif plau-sible pour me laisser entraîner à cette longue promenade et tor-turer par ce délicat oiseau de soie ? Cela ne me coûtait-il pas de grands efforts ? Ne sentais-je pas le froid de la mort me pénétrer jusqu’au cœur au plus léger coup de vent qui nous soufflait au visage ? N’était-ce pas déjà la folie qui vacarmait dans mon cer-veau, une folie causée uniquement par les privations inces-santes de bien des mois ? Cette femme m’empêchait même de rentrer chez moi, de me mettre un peu de lait sur la langue, une nouvelle cuillerée de lait que peut-être je pourrais réussir à gar-der. Pourquoi ne me tournait-elle pas le dos et ne me laissait-elle pas aller au diable… ?
J’étais désespéré et mon désespoir me poussait à bout ; je lui dis :
« Au fond, vous ne devriez pas vous promener avec moi, mademoiselle ! je vous compromets aux yeux de tout le monde,
– 130 – rien que par mon costume. Oui, c’est la pure vérité ; je le dis comme je le pense. »
Elle reste interdite, me jette un rapide coup d’œil et dit :
« Grand Dieu, aussi ! et elle n’en dit pas davantage.
— Que voulez-vous dire par là ? demandai-je.
— Oh ! non, ne parlez pas de ça… Il ne nous reste qu’un bout de chemin. »
Et elle se met à marcher un peu plus vite. Nous tournâmes dans la rue de l’Université et déjà nous voyions les réverbères de la place Saint-Olaf. Alors elle ralentit à nouveau le pas.
« Je ne veux pas être indiscret, dis-je, mais ne voulez-vous pas me dire votre nom avant de nous séparer ? Et ne voulez-vous pas, rien qu’un moment, relever votre voilette pour que je puisse vous voir ? Je vous en serais si reconnaissant. »
Pause. J’attendais.
« Vous m’avez déjà vue, répond-elle.
— Ylajali ! dis-je pour la seconde fois.
— Vous m’avez poursuivie une demi-journée, jusqu’à la maison. Étiez-vous ivre cette fois-là ? »
De nouveau, j’entendis qu’elle souriait.
« Oui, dis-je, malheureusement, cette fois-là j’étais ivre.
— Comme c’est vilain de votre part ! »
Et je reconnus en toute contrition que c’était vilain de ma part.
Nous étions arrivés à la Fontaine, nous nous arrêtons et re-gardons les nombreuses fenêtres éclairées au n° 2.
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« Il ne faut pas m’accompagner plus loin, dit-elle. Merci pour ce soir ! »
Je baissai la tête, sans oser rien dire. J’ôtai mon chapeau et restai tête nue. Allait-elle me tendre la main ?
« Pourquoi ne me demandez-vous pas de vous raccompa-gner un bout de chemin ? dit-elle espièglement, en regardant le bout de son soulier.
— Grand Dieu, répondis-je, si vous le vouliez !
— Oui, mais rien qu’un petit bout. »
Et nous fîmes demi-tour.
J’étais extrêmement troublé, je ne savais à quel saint me vouer ; cette créature bouleversait complètement toutes mes idées. J’étais ravi, merveilleusement joyeux ; il me semblait que je m’abîmais délicieusement dans le bonheur. Elle avait expres-sément voulu me raccompagner, l’idée ne venait pas de moi, c’était son propre désir. Tout en marchant je la regarde et je de-viens de plus en plus vaillant ; elle m’encourage et m’attire à soi par chacune de ses paroles. J’oublie pour un moment ma pau-vreté, ma bassesse, toute ma lamentable existence, je sens mon sang courir, chaud, par mon corps, comme autrefois, avant ma déchéance, et je me décide à tâter le terrain par un petit strata-gème.
« D’ailleurs, ce n’était pas vous que je poursuivais l’autre fois, dis-je ; c’était votre sœur.
— C’était ma sœur ? » dit-elle au comble de l’étonnement.
Elle s’arrête, me regarde, attend vraiment une réponse. Elle questionnait pour tout de bon.
« Oui, répondis-je. Hem ! C’est-à-dire, c’était la plus jeune des deux dames qui marchaient devant moi.
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— La plus jeune ! Aha ! » et soudain elle se mit à rire aux éclats de tout cœur, comme un enfant. « Oh ! comme vous êtes rusé ! Vous avez dit cela tout simplement pour que je relève ma voilette. J’ai compris. Mais vous en serez pour vos frais… comme punition. »
Nous nous mîmes à rire et à plaisanter, nous parlions sans arrêt, tout le temps, je ne savais pas ce que je disais, j’étais joyeux. Elle raconta qu’elle m’avait vu une fois avant, il y avait longtemps, au théâtre. J’étais avec trois camarades et j’avais fait le fou ; très certainement j’étais ivre aussi cette fois-là, elle en avait bien peur.
« Pourquoi croyait-elle cela ?
— J’avais tellement ri.
— Oui-da. C’est vrai, je riais beaucoup dans ce temps-là.
— Mais plus maintenant ?
— Oh ! si, maintenant aussi. C’était si magnifique d’exister. »
Nous arrivions à la rue Karl-Johan. Elle dit :
« N’allons pas plus loin. » Et nous retournâmes et remon-tâmes la rue de l’Université. En arrivant une seconde fois à la Fontaine, je ralentis un peu le pas, je savais que je n’aurais pas la permission de l’accompagner plus loin.
« Maintenant, il faut vous en retourner, dit-elle en s’arrêtant.
— Oui, peut-être bien », répondis-je.
Mais un moment après elle trouva que je pourrais l’accompagner encore jusqu’à la porte. Grand Dieu, il n’y avait rien d’inconvenant. N’est-ce pas ?
« Non », dis-je.
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Mais quand je fus à la porte, toute ma misère retomba sur moi. Comment aussi ne pas perdre courage quand on était à ce point broyé par la vie ? J’étais là devant une jeune dame, sale, déchiré, défiguré par la faim, pas lavé, habillé seulement à moi-tié, c’était à rentrer sous terre. Je me fis petit, m’inclinai invo-lontairement et dis :
« Ne pourrai-je plus vous revoir ? »
Je n’avais aucun espoir qu’elle me permît de la revoir ; je souhaitais presque un refus sec qui me contracterait et me ren-drait indifférent.
« Si, dit-elle.
— Quand ?
— Je ne sais pas. »
Pause.
« Ne voulez-vous pas être assez gentille pour relever votre voilette un instant, rien qu’un instant, dis-je, afin que je puisse voir à qui j’ai parlé. Rien qu’un instant. Il faut bien que je voie la personne à qui j’ai parlé… »
Pause.
« Vous pouvez me retrouver ici, devant la porte, mardi soir, dit-elle. Voulez-vous ?
— Oh ! oui. Vous me le permettez ?
— À huit heures.
— Bien. »
Je passai la main sur son manteau, j’en enlevai la neige afin d’avoir un prétexte pour la toucher ; ce m’était une volupté d’être si près d’elle.
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« Mais il ne faut pas penser trop de mal de moi », dit-elle. Elle sourit de nouveau.
« Non… »
Brusquement, elle fit un geste résolu et releva la voilette sur son front ; une seconde nous restâmes à nous regarder. « Ylajali ! » dis-je. Elle se haussa sur la pointe des pieds, mit les bras autour de mon cou et me baisa les lèvres. Je sentis palpiter sa poitrine, qui respirait tumultueusement.
Tout à coup, elle s’arracha de mes bras, cria bonne nuit, ha-letante, à mi-voix, se retourna et grimpa les marches en cou-rant, sans ajouter un mot…
La porte retomba.
Il neigeait encore davantage le lendemain, une neige lourde, mélangée de pluie, de gros flocons bleuâtres qui tom-baient et faisaient de la boue. Le temps était humide et glacé.
Je m’étais éveillé un peu tard, la tête étrangement troublée des émotions de la soirée, le cœur enivré de cette belle ren-contre. Dans mon ravissement, j’étais resté couché un moment, tout éveillé, imaginant Ylajali à mes côtés ; j’ouvrais les bras, je m’étreignais moi-même et donnais des baisers dans le vide. Puis je m’étais enfin levé, j’avais pris une nouvelle tasse de lait, et tout de suite par-dessus, un bifteck. Je n’avais plus faim, mais de nouveau mes nerfs étaient surexcités.
Je descendis au marché aux habits. Il m’était venu à l’idée que je pourrais peut-être trouver un gilet d’occasion à bon mar-ché, quelque chose à porter sous ma jaquette, n’importe quoi. Je gravis le perron du marché et découvris un gilet que je me mis à examiner. Tandis que j’étais ainsi occupé, vint à passer un ami ; il me fit un signe de tête et m’appela, je laissai le gilet et descen-dis vers lui. Il était ingénieur technique et se rendait à son bu-reau.
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« Venez avec moi prendre un verre de bière, dit-il. Mais venez vite, j’ai très peu de temps… Quelle était cette dame avec qui vous vous promeniez hier soir ?
— Écoutez, dis-je, jaloux de sa seule pensée, si c’était ma fiancée ?
— Ah ! fichtre ! dit-il.
— Oui, ça s’est décidé hier. »
Je l’avais écrasé, il me croyait sur parole. Je l’abreuvai de mensonges pour m’en défaire. On nous servit la bière, nous la bûmes et nous partîmes.
« Alors, au revoir !… Écoutez, dit-il tout à coup, je vous dois quelques couronnes et c’est une honte de ne pas les avoir rendues depuis longtemps. Mais vous les aurez au premier jour.
— Merci », répondis-je ; mais je savais qu’il ne me rendrait jamais ces quelques couronnes.
Par malheur, la bière me monta aussitôt à la tête, qui de-vint brûlante. L’aventure de la veille obsédait ma pensée et m’affolait presque. Si elle ne venait pas au rendez-vous mardi ! Si elle commençait à réfléchir et concevait des soupçons ?… Des soupçons de quoi ?… D’un coup, mes idées devinrent lumineu-sement claires et se mirent à tourner autour de l’argent. Je de-vins anxieux, mortellement effrayé de moi-même. Le vol, avec tous ses détails, fondit sur moi ; je vis la petite boutique, le comptoir, ma main maigre saisissant la monnaie, et je me dé-peignais les procédés de la police quand elle viendrait m’arrêter. Des fers aux mains et aux pieds, non, aux mains seulement, peut-être à une seule main ; la barre, l’interrogatoire du prépo-sé, le bruit de sa plume grattant le papier, son regard, son ter-rible regard : Bon, monsieur Tangen ? Cellule, l’éternelle té-nèbre…
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Hem. Je serrai violemment les poings pour me donner cou-rage, je pressai le pas et arrivai place du Grand-Marché. Là je m’assis.
Pas d’enfantillages ! Comment diable pourrait-on prouver que j’avais volé ? Au surplus, le commis épicier n’oserait pas faire d’esclandre, même si un jour il se rappelait comment l’affaire s’était passée ; il tenait trop à sa place. Pas de bruit, pas de scènes, je vous en prie !
Mais tout de même cet argent pesait un peu dans ma poche et ne me laissait pas en paix. Je me mis à me scruter moi-même et je découvris, clair comme le jour, que j’étais plus heureux au-paravant, quand je souffrais en toute honnêteté. Et Ylajali ! ne l’avais-je pas entraînée dans la bassesse, de mes mains péche-resses ! Seigneur Dieu, Seigneur mon Dieu ! Ylajali.
Je me sentais soûl comme une grive, je me dressai d’un bond soudain et allai droit vers la marchande de gâteaux, près de la pharmacie de l’Éléphant. Je pouvais encore me relever de mon déshonneur, il n’était pas trop tard, loin de là ; je montre-rais au monde entier que j’en étais capable ! En route, je prépa-rai l’argent, je tenais jusqu’au dernier öre dans ma main. Je me penchai sur l’éventaire de la bonne femme comme si je voulais acheter quelque chose et, sans plus, je lui mis l’argent dans la main. Je ne prononçai pas une parole et m’en allai aussitôt.
Quel goût admirable cela vous avait d’être de nouveau un honnête homme. Mes poches vides ne me pesaient plus, ce m’était une jouissance de me retrouver à sec. En y réfléchissant bien, cet argent m’avait, au fond, coûté bien du souci secret, j’y avais réellement pensé à maintes reprises avec un frisson ! je n’étais pas une âme endurcie, ma nature honnête s’était révoltée contre cette action vile, parfaitement. Dieu merci, je m’étais re-levé devant ma propre conscience. Imitez-moi ! dis-je avec un regard sur la place fourmillante, imitez-moi donc seulement ! J’avais donné de la joie à une pauvre vieille marchande de gâ-teaux, que c’en était une bénédiction ; elle ne savait à quel saint
– 137 – se vouer. Ce soir, ses enfants ne se mettraient pas au lit avec la faim… Je m’excitais avec ces pensées et je trouvais que je m’étais conduit d’une manière admirable. Dieu merci, l’argent était maintenant hors de mes mains.
Ivre et énervé, je traversai la rue, gonflé d’orgueil. Pouvoir me présenter pur et honnête devant Ylajali et la regarder en face ! Dans mon ivresse je ne me connaissais plus de joie. Je n’avais plus de douleurs, j’avais la tête claire et vide, c’était, ain-si qu’il convenait, une tête de lumière éternelle qui resplendis-sait sur mes épaules. L’envie me prit de faire des espiègleries, des choses étonnantes, de chahuter et de mettre la ville sens dessus dessous. En remontant toute la rue Grænsen je me com-portai comme un fou ; les oreilles me bourdonnaient légèrement et dans mon cerveau l’ivresse battait son plein. Enthousiasmé de témérité, l’idée me vint d’aller vers un commissionnaire qui, d’ailleurs, n’avait pas prononcé une parole, de lui dire mon âge, de lui prendre la main, le dévisager d’un regard pénétrant, et le laisser là ensuite sans aucune explication. Je distinguais les nuances dans les voix et les rires des passants. J’observai quelques petits oiseaux qui sautillaient devant moi sur la chaus-sée, je me mis à étudier l’expression des pavés et y trouvai toutes sortes de signes et de figures étranges. Cependant j’étais arrivé à la place du Storting.
Je m’arrête brusquement et regarde les fiacres avec atten-tion. Les cochers se promènent en faisant la conversation, les chevaux baissent le nez sous le mauvais temps. Allons ! dis-je en me donnant un coup de coude. J’allai vivement à la première voiture et y montai. « Route de Ullevaal, numéro 37 ! » criai-je. Et nous démarrâmes.
En route, le cocher se mit à regarder derrière lui, se pen-cha, guigna dans la voiture où j’étais assis sous le tablier. Lui était-il venu un soupçon ? Sans aucun doute mes vêtements mi-sérables avaient attiré son attention.
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« C’est un homme que j’ai besoin de voir », dis-je pour le prévenir et je lui expliquai instamment qu’il me fallait de toute nécessité rencontrer cet homme.
Nous nous arrêtons devant le 37, je saute de la voiture, grimpe les escaliers en courant jusqu’au second étage, saisis un cordon de sonnette et le tire ; à l’intérieur, la sonnette tinte six ou sept coups effroyables.
Une bonne vient ouvrir : je remarque qu’elle a des boucles d’oreilles en or et des boutons de lasting noir à son corsage gris. Elle me regarde d’un air effrayé.
« Je demande Kierulf, Joachim Kierulf, si je puis me per-mettre, un marchand de laine », bref, il n’y avait pas à s’y trom-per…
La bonne secoue la tête.
« Il ne demeure pas de Kierulf ici », dit-elle.
Elle me regarde fixement, met la main sur le bouton de la porte, toute prête à se retirer. Elle ne se donnait aucune peine pour trouver mon homme : elle avait vraiment l’air de connaître la personne que je demandais, pour peu qu’elle se donnât la peine de réfléchir, la paresseuse créature. La fureur me prit, je lui tournai le dos et redescendis l’escalier en courant.
« Il n’était pas là ?
— Non. Allez rue des Lutins, n° 11. »
J’étais dans la plus violente agitation et le cocher en subit la contagion : il crut fermement qu’il y allait de ma vie et il re-partit sans hésiter. Il menait un train d’enfer.
« Comment s’appelle cet homme ? demanda-t-il en se tournant sur le siège.
— Kierulf ; Kierulf, le marchand de laine. »
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Au cocher aussi il semblait bien qu’il n’y avait pas à s’y tromper. L’homme n’avait-il pas l’habitude de porter une ja-quette claire ?
« Qu’est-ce que c’est ? criai-je, une jaquette claire ? Êtes-vous fou ? Croyez-vous que c’est une tasse à thé que je cherche ? »
Cette jaquette claire me dérangeait beaucoup et me gâtait l’image que je m’étais faite de mon homme.
« Quel nom avez-vous dit ? Kjaerulf ?
— Bien sûr, répondis-je, y a-t-il à cela quelque chose d’extraordinaire ? Le nom ne déshonore personne.
— N’a-t-il pas des cheveux rouges ? »
C’était, ma foi, bien possible qu’il eût des cheveux rouges.
Et du moment que le cocher mentionnait la chose, je fus tout de suite certain qu’il avait raison. Je me sentis reconnais-sant envers ce pauvre voiturier et lui dit qu’il avait mis dans le mille ; c’était exactement comme il le disait ; ce serait un phé-nomène, dis-je, de voir un tel homme sans cheveux rouges.
« Ce doit être lui que j’ai conduit quelquefois, dit le cocher, même qu’il avait un gourdin noueux. »
Ce détail me faisait voir l’homme en chair et en os et je dis :
« Héhé ! Personne encore n’a vu cet homme sans son gour-din à la main. Vous pouvez en être sûr, tout à fait sûr.
— Oui, c’était clair que c’était l’homme qu’il avait conduit. Il le reconnaissait… »
Et nous roulâmes si vite que le cheval en faisait feu des quatre fers.
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Au milieu de cette surexcitation, je n’avais pas un seul moment perdu ma présence d’esprit. Nous passons devant un agent de police et je remarque qu’il a le n° 69. Ce chiffre me frappe cruellement juste, s’enfonce aussitôt comme une écharde dans mon cerveau, 69, exactement 69, je ne l’oublierais pas !
Je m’adossai au fond de la voiture, en proie aux plus folles lubies, je me recroquevillai sous la capote afin que personne ne me vît remuer la bouche, et je me mis à converser idiotement avec moi-même. La folie fait rage dans mon cerveau, et je la laisse faire, je suis pleinement conscient de subir des influences dont je ne suis pas maître. Je me mis à rire d’un rire silencieux et passionné, sans l’ombre de motif, encore joyeux et ivre des quelques verres de bière que j’avais bus. Peu à peu ma surexci-tation décroît, mon calme revient de plus en plus. Je sentais le froid à mon doigt blessé et le fourrai dans le col de ma chemise pour le réchauffer un peu. Nous arrivâmes ainsi à la rue des Lu-tins. Le cocher s’arrête.
Je descends de la voiture sans hâte, sans pensée, épuisé, la tête lourde. J’entre sous la porte cochère, arrive dans une ar-rière-cour que je traverse, me heurte à une porte que j’ouvre, j’y entre et je me trouve dans un corridor, une sorte d’antichambre avec deux fenêtres. Dans un coin, il y a deux malles, l’une sur l’autre, et sur le côté long, contre la paroi, un vieux canapé de bois blanc avec une couverture. À droite, dans la pièce voisine, j’entends des voix et des cris d’enfants, au-dessus de moi, au premier étage, le bruit d’une plaque de fer qu’on martèle. Je remarque tout cela aussitôt en entrant.
Je traverse tranquillement la pièce, je vais à la porte oppo-sée, sans me presser, sans penser à fuir, je l’ouvre et sors dans la rue des Voituriers.
Je lève les yeux sur la maison que je viens de traverser et lis au-dessus de la porte : Auberge et Logis pour Voyageurs.
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Il ne me vient pas à l’idée de me dérober, d’échapper au co-cher qui m’attend ; je m’en vais, avec grand sang-froid, au mi-lieu de la rue des Voituriers, sans crainte et sans avoir cons-cience de mal faire. Kierulf, ce marchand de laine qui avait han-té si longtemps mon cerveau, cet être que je croyais exister et qu’il me fallait trouver de toute nécessité, était sorti de ma pen-sée, disparu, effacé avec toutes les autres folles inventions qui venaient et partaient à tour de rôle ; je ne me le rappelais que comme un pressentiment, un souvenir.
Je me dégrisais de plus en plus à mesure que j’avançais, je me sentais lourd et las et traînais les pieds derrière moi. La neige continuait à tomber en gros flocons humides. Finalement j’arrivai au faubourg des Grönland, j’allai jusqu’à l’église et m’assis sur un banc pour me reposer. Tous les passants me con-sidéraient avec étonnement. Je m’abîmai dans mes pensées.
Grand Dieu, dans quel triste état j’étais ! J’étais si profon-dément dégoûté et fatigué de toute ma misérable vie qu’à mon sens cela ne valait plus la peine de lutter pour la conserver. L’adversité avait pris le dessus, elle avait été trop rude : j’étais extraordinairement délabré, je n’étais plus que l’ombre de ce que j’avais été jadis. Mes épaules s’étaient affaissées, toutes dé-jetées sur le côté, et j’avais pris l’habitude de marcher complè-tement courbé pour protéger ma poitrine du mieux que je pou-vais. J’avais passé l’inspection de mon corps quelques jours plus tôt, un après-midi dans ma chambre, et j’avais pleuré sur lui du-rant tout ce temps. Depuis bien des semaines, je portais la même chemise, elle était roide de vieille sueur et m’avait rongé le nombril. Il sortait de la plaie un peu d’eau sanguinolente, ce n’était pas douloureux, mais c’était affligeant d’avoir cette plaie au beau milieu du ventre. Je n’avais pas de remède là contre et la plaie ne se refermait pas toute seule ; je la lavai, l’essuyai soi-gneusement et remis la même chemise. Il n’y avait rien à y faire…
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Je suis assis sur mon banc, pensant à tout cela, et je suis passablement triste. Je me dégoûtais moi-même. Jusqu’à mes mains qui me paraissaient répugnantes. Cette expression ava-chie, impudique, du dos de mes mains me tourmente, me cause un malaise ; je me sens brutalement impressionné par la vue de mes doigts maigres, je hais tout mon corps flasque et j’ai hor-reur de le porter, de le sentir autour de moi. Seigneur Dieu, si cela pouvait en finir maintenant ! Je voudrais tant mourir.
Complètement abattu, souillé et avili à mes propres yeux, je me levai machinalement et me remis à marcher vers mon lo-gis. Chemin faisant, je passai devant une porte cochère où on pouvait lire : Suaires, chez Demoiselle Andersen, à droite sous la porte cochère. « Vieux souvenirs ! » dis-je, et je me rappelai ma précédente chambre dans le quartier de Hammerbsorg, le petit fauteuil à bascule, la tenture de journaux là-bas près de la porte, l’AVIS du directeur des Phares et le pain frais de Fabian Olsen, boulanger. Ah ! j’étais bien plus heureux alors que main-tenant. Une nuit j’avais écrit un feuilleton de dix couronnes, maintenant je ne pouvais plus rien écrire, je ne pouvais absolu-ment plus rien écrire, ma tête devenait vide aussitôt que j’essayais. Oui, je voulais en finir ! Et je marchais, marchais.
À mesure que j’approchais de la boutique d’articles de mé-nage, j’avais le sentiment à demi conscient que j’approchais du danger ; mais je persévérais dans mon projet ; je voulais me dé-noncer moi-même. Je montai calmement le perron. Dans la porte je rencontre une petite fille qui porte un tasse à la main, je la laisse passer et ferme la porte. Le commis et moi, nous sommes en face l’un de l’autre, seuls, pour la seconde fois.
« Hein ! dit-il, quel temps affreux ! »
Pourquoi ce détour ? Pourquoi ne pas m’empoigner tout de suite. La fureur m’emporte et je dis :
« Je ne viens pas pour parler du temps. »
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Cette violence le surprend, sa petite cervelle d’épicier s’arrête ; il ne lui était pas venu à l’idée que je l’avais filouté de cinq couronnes.
« Ne savez-vous donc pas que je vous ai filouté ? dis-je im-patiemment, et je respire avec violence, je tremble, je suis tout prêt à employer la force s’il ne vient pas tout de suite au fait.
Mais le pauvre homme ne se doute de rien.
Grand Dieu, au milieu de quels stupides individus on est forcé de vivre ! Je le couvre d’injures, lui explique point par point comment la chose s’est passée, lui montre où je me tenais et où il se tenait, quand l’acte a été commis, où se trouvaient les pièces de monnaie, comment je les avais rassemblées dans ma main et refermé la main dessus. Il comprend tout et néanmoins il ne me fait rien. Il se tourne de côté et d’autre, prête l’oreille aux pas dans la pièce à côté, me fait « chut ! » pour que je parle plus bas et finit par dire :
« C’était assez ignoble de votre part !
— Ah ! permettez ! » criai-je, dans mon besoin de le con-tredire et de l’exciter. Ce n’était pas aussi vil et aussi abject qu’il se le figurait dans sa petite tête d’articles de ménage. Naturel-lement je n’avais pas gardé l’argent, cela ne pouvait jamais me venir à l’idée ; je ne voulais en tirer aucun profit pour moi-même, cela répugnait à ma nature foncièrement honnête…
« Qu’est-ce que vous en avez donc fait ?
— J’en ai fait cadeau à une pauvre vieille femme, jusqu’au dernier öre, sachez-le. Voilà quel homme j’étais, je n’oubliais pas les pauvres si totalement… »
Il réfléchit là-dessus un petit moment. Il est visiblement très indécis sur le point de savoir si je suis ou non un honnête homme. Enfin il dit :
« N’auriez-vous pas plutôt dû rendre l’argent ?
– 144 –
— Écoutez, répondis-je effrontément, je ne voulais pas vous mettre dans l’embarras, je voulais vous épargner. Mais voilà le merci qu’on a quand on est magnanime. Je suis là à vous expli-quer toute l’affaire et vous n’avez pas honte comme un chien, vous ne vous disposez point à passer l’éponge sur cette histoire. Aussi je m’en lave les mains. Du reste je vous envoie au diable. Adieu ! »
Je sortis en claquant rudement la porte.
Mais quand j’arrivai dans ma chambre, dans cette affli-geante tanière, trempé de neige fondue, les genoux tremblants de mes pérégrinations du jour, je perdis instantanément mon arrogance et m’affaissai de nouveau. Je regrettai mon attaque contre le pauvre boutiquier, je pleurai, me pris à la gorge pour me punir de mon vilain tour et fis le diable à quatre. Il avait na-turellement eu une peur mortelle de perdre sa place, il n’avait pas osé faire de bruit pour ces cinq couronnes que la maison avait perdues. Et moi, j’avais profité de sa crainte, je l’avais tourmenté par mon discours à haute voix, je l’avais lardé à chaque mot que je criais.
Et le patron épicier lui-même était peut-être dans la pièce à côté et il s’en était fallu d’un cheveu qu’il se sentît tenté de venir vers nous voir ce qui se passait. Il n’y avait plus de bornes à ce que je pouvais oser comme infamies !
Bon, mais pourquoi n’avais-je pas été arrêté ? Au moins c’eût été une conclusion. J’avais pour ainsi dire tendu les mains aux fers. Je n’aurais pas fait la moindre résistance, bien au con-traire, je m’y serais prêté. Dieu du ciel et de la terre, un jour de ma vie pour avoir encore une seconde de bonheur ! Toute ma vie pour un plat de lentilles ! Écoute-moi seulement une fois !…
Je me couchai dans mes vêtements mouillés ; j’avais l’obscure idée que peut-être je mourrais dans la nuit et j’employai mes dernières forces à mettre un peu d’ordre dans mon lit pour que tout ait un aspect à peu près convenable au-
– 145 – tour de moi le lendemain matin. Je joignis les mains et choisis ma position.
Puis tout à coup, je me rappelai Ylajali ! L’avoir ainsi tota-lement oubliée toute la soirée ! Et de nouveau la lumière pé-nètre, toute faible, dans mon esprit, un petit rayon de soleil qui me dispense une chaleur bénie ! Puis le soleil grandit, c’est une douce, fine lumière de soie dont la caresse m’engourdit délicieu-sement. Et le soleil devient de plus en plus fort, il brûle ardem-ment mes tempes, il bout, lourd et incandescent, dans mon cer-veau exsangue. Et finalement flambe devant mes yeux un affo-lant bûcher de rayons, le ciel et la terre enflammés, des hommes et des bêtes de feu, des champs de feu, des diables de feu, un abîme, un désert, un univers en feu, un jugement dernier fu-mant.
Puis je ne vis et n’entendis plus rien…
Le lendemain, je m’éveillai en sueur, moite par tout le corps ; la fièvre m’avait violemment secoué. Pour commencer je n’avais pas clairement conscience de ce qui m’était arrivé, je re-gardais autour de moi avec étonnement, me sentais complète-ment transformé dans toute ma manière d’être, je ne me recon-naissais plus moi-même. Je me tâtai les bras de bas en haut et les jambes de haut en bas, tombai en stupéfaction de voir la fe-nêtre dans ce mur-là et non dans le mur diamétralement oppo-sé, et j’entendais le piétinement des chevaux dans la cour comme s’il venait d’en haut. J’avais aussi passablement mal au cœur.
Mes cheveux mouillés et froids me collaient au front ; je me levai sur un coude, et regardai mon oreiller ; sur l’oreiller aussi il était resté des cheveux mouillés par petites touffes. Au cours de la nuit, mes pieds avaient enflé dans mes souliers, mais cela ne me faisait pas mal ; seulement je ne pouvais guère remuer les orteils.
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Comme l’après-midi s’avançait et qu’il commençait à faire un peu sombre, je me levai du lit et me mis à m’occuper dans ma chambre. J’essayais d’avancer à petits pas circonspects, veil-lant à garder l’équilibre en épargnant autant que possible mes pieds. Je ne souffrais pas beaucoup et je ne pleurais pas ; somme toute je n’étais pas triste ; je me sentais, au contraire, merveilleusement satisfait ; il ne me venait pas l’idée, à ce mo-ment précis, qu’aucune chose pût être autrement qu’elle n’était.
Puis je sortis.
La seule chose qui me gênât un peu, c’était, malgré mon dégoût de la nourriture, la faim quand même. Je commençais à me sentir de nouveau un appétit scandaleux, une profonde et fé-roce envie de manger qui croissait et croissait sans cesse. Elle me rongeait impitoyablement la poitrine ; un travail silencieux, étrange, se faisait là-dedans. On eût pu croire à une vingtaine de fines petites bestioles qui penchaient la tête d’un côté et ron-geaient un peu, penchaient la tête de l’autre côté et rongeaient un peu, restaient un moment tout à fait tranquilles, recommen-çaient, se frayaient un chemin sans bruit et sans hâte et lais-saient des espaces vides partout où elles avaient passé…
Je n’étais pas malade, mais épuisé, je commençais à trans-pirer. Je pensai aller au Grand-Marché me reposer un peu ; mais le chemin était long et difficile ; finalement j’étais presque arrivé, j’étais au coin de la place et de la rue du Marché. La sueur me coulait dans les yeux, embuait mes lunettes, me ren-dait aveugle et je m’étais arrêté précisément pour m’essuyer un peu. Je ne fis pas attention à l’endroit où je me trouvais, je n’y réfléchis pas ; le bruit autour de moi était effroyable.
Brusquement un appel sonne, un avertissement, froid, tranchant. J’entends cet appel, je l’entends très bien et je me jette nerveusement de côté, je fais un pas, aussi vite que peuvent se mouvoir mes mauvaises jambes. Un monstre de voiture de boulanger passe devant moi et frôle ma jaquette de sa roue ; si j’avais été plus prompt je m’en serais tiré absolument indemne.
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J’aurais peut-être pu être un peu plus prompt, un tout petit peu plus prompt, si je m’en étais donné la peine ; il n’y avait plus rien à y faire : je perçus une douleur à l’un de mes pieds, quelques orteils furent écrasés : je les sentis pour ainsi dire se recroqueviller dans mon soulier.
Le boulanger retient ses chevaux de toutes ses forces ; il se tourne sur son siège et demande avec terreur comment cela s’est passé. Oh ! cela aurait pu se passer bien plus mal… ce n’était peut-être pas si grave… Je ne croyais pas que rien fût cassé… Oh ! je vous en prie…
Je me dirigeai vers un banc du plus vite que je pouvais ; tous ces gens qui s’arrêtaient, les yeux fixés sur moi, me décon-certaient. À la vérité, ce n’était pas un coup mortel, j’avais eu re-lativement de la chance, du moment qu’il fallait que le malheur arrivât. Le pire était que mon soulier avait été écrasé, mis en pièces, la semelle arrachée au bout. Je levai le pied et vis du sang dans l’ouverture béante. Bah ! cela n’avait pas été fait vo-lontairement de part ni d’autre ; l’homme n’avait pas eu l’intention d’aggraver mon triste état : il avait l’air très effrayé. Peut-être que si je lui avais demandé un des petits pains de sa voiture il me l’aurait donné. Il me l’aurait certainement donné avec joie. Que Dieu lui donne de la joie en retour, où qu’il soit !
J’avais une faim cruelle et je ne savais comment venir à bout de mon impudent appétit. Je me tournais de côté et d’autre sur le banc et m’appuyais la poitrine sur les genoux. Quand il fit sombre je me traînai vers le dépôt.
Dieu sait comment j’y arrivai… et je m’assis sur le coin de la balustrade. J’arrachai une des poches de ma jaquette et me mis à la mâcher – du reste sans aucune idée précise – avec une mine sombre, les yeux fixés droit devant moi, sans voir. J’entendais quelques petits enfants jouer autour de moi et je percevais ins-tinctivement quand un promeneur passait devant moi ; à part cela je ne remarquais rien.
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Puis tout à coup l’idée me vint de descendre dans une des échoppes de la halle aux viandes en dessous de moi pour me procurer un morceau de viande crue. Je me lève, enjambe la ba-lustrade, vais jusqu’à l’autre bout du toit de la halle et je des-cends. Une fois arrivé presque au niveau des étaux, je criai dans la cage de l’escalier et fis un geste de menace comme si je parlais à un chien là-haut derrière moi. Et effrontément je m’adressai au premier boucher que je rencontrai.
« Oh ! soyez aimable de me donner un os pour mon chien, dis-je. Rien qu’un os ; il n’est pas besoin qu’il y ait quelque chose après ; c’est simplement pour qu’il ait quelque chose à porter dans la gueule. »
On me donna un os, un magnifique petit os où il restait en-core un peu de viande, et je le fourrai sous ma jaquette. Je re-merciai l’homme si chaleureusement qu’il me regarda, étonné.
« Il n’y a pas de quoi, dit-il.
— Ne dites pas cela, balbutiai-je, c’est très gentil de votre part. »
Et je montai. Mon cœur battait fortement.
Je me faufilai dans l’impasse des Forgerons, aussi loin que je pus m’enfoncer, et m’arrêtai devant la porte ruinée d’une ar-rière-cour. On ne voyait de lumière nulle part, une ombre bénie régnait autour de moi ; je me mis à ronger la viande de l’os.
Cela n’avait pas de goût ; une odeur nauséeuse de vieux sang montait de l’os et force me fut de vomir aussitôt. Je fis une nouvelle tentative. Si seulement je pouvais garder ce brin de viande, il ferait certainement son effet ; il s’agissait d’arriver à le faire rester dedans. Mais j’eus une nouvelle nausée. La fureur me prit, je mordis violemment dans la viande, j’en arrachai une petite bribe, et l’avalai de force. Toutefois cela ne me servit de rien ; sitôt que les petites bribes de viande s’étaient échauffées dans mon estomac, elles remontaient. Je serrai follement les
– 149 – poings, je me mis à pleurer de détresse et à ronger comme un possédé ; je pleurais tant que l’os en fut mouillé et souillé de larmes, je vomis, jurai et rongeai de plus belle, pleurai comme si mon cœur allait se briser et je vomis encore une fois. Et à haute voix je vouai toutes les puissances du monde aux peines infer-nales.