La Faim
Troisième Partie
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Silence. Pas un être humain alentour, pas une lumière, pas un bruit. Je suis au comble de la surexcitation, je respire lour-dement et bruyamment, je pleure et grince des dents chaque fois qu’il me faut restituer ces bribes de viande qui peut-être au-raient pu me rassasier un peu. Comme je n’arrive à rien malgré toutes mes tentatives, je jette l’os contre la porte. Plein de la plus impuissante haine, transporté de fureur, je lance violem-ment au ciel des appels et des menaces, je crie le nom de Dieu d’une voix rauque de rage concentrée, en recourbant mes doigts comme des serres… « Je te le dis, ô sacré Baal du ciel, tu n’existes pas, mais si tu existais je te maudirais de telle sorte que ton ciel frémirait du feu de l’enfer. Je te le dis, je t’ai offert mon service et tu l’as refusé, tu m’as repoussé et je te tourne à jamais le dos parce tu n’as pas su reconnaître l’heure de la Visi-tation. Je te le dis, je sais que je vais mourir et pourtant je te honnis, ô céleste Apis, la mort entre les dents. Tu as employé la force contre moi et tu ne sais pas que jamais je ne fléchis devant l’adversité. Ne devrais-tu pas le savoir ? As-tu formé mon cœur en dormant ? Je te le dis, toute ma vie, chaque goutte de sang dans mes veines se fait une joie de te honnir et de conspuer Ta Grâce. À dater de ce moment, je renonce à toi, à tes pompes et à tes œuvres, je jetterai l’anathème à ma pensée si jamais elle te pense, je m’arracherai les lèvres si jamais elles prononcent ton nom. Si tu existes, je te dis le dernier mot de la vie et de la mort, je te dis adieu. Puis je me tais, je te tourne le dos et vais mon chemin… »
Silence.
– 150 –
Je tremble de surexcitation et de faiblesse, je reste là sans bouger, murmurant encore des blasphèmes et des injures, ho-quetant après ma violente crise de larmes, brisé et atone après ma folle explosion de fureur. Ah ! ce n’était que verbiage li-vresque et littérature que j’essayais de fignoler du fond même de ma misère, c’était du laïus ! Je reste là peut-être une demi-heure, hoquetant et marmonnant, cramponné à la porte. Puis j’entends des voix, une conversation entre deux hommes qui en-trent dans l’impasse des Forgerons. Je me jette hors de la porte, m’avance le long des maisons et de nouveau je débouche dans les rues éclairées. En descendant à pas traînants la butte Young mon cerveau se met soudain en mouvement dans un sens tout à fait extraordinaire. L’idée me vient que les misérables bicoques là-bas au coin du marché, les hangars et les vieilles échoppes de fripiers sont une honte pour l’endroit. Elles déparaient tout l’aspect du marché, polluaient la ville, fi ! À bas tout ce fatras ! Tout en marchant, je supputais en pensée ce qu’il en coûterait de transporter là le service cartographique, ce beau bâtiment qui de tout temps m’avait tant plu chaque fois que je passais de-vant. Entreprendre un tel déplacement ne serait peut-être pas faisable à moins de soixante-dix à soixante-douze mille cou-ronnes – une belle somme, il faut en convenir, un assez joli de-nier, comme argent de poche, héhé, pour commencer. Et je ho-chais ma tête vide et convenais que c’était un assez joli denier pour commencer, comme argent de poche. Je continuais à trembler de tout mon corps, et je hoquetais encore profondé-ment de temps à autre, après ma crise de larmes.
J’avais le sentiment qu’il ne restait plus guère de vie en moi, qu’au fond je chantais mon chant du cygne. Cela m’était d’ailleurs passablement indifférent, je ne m’en occupais pas le moins du monde ; au contraire, je poussais vers le bas de la ville, les quais, de plus en plus loin de ma chambre. Quant à ce-la, je me serais volontiers couché à plat ventre dans la rue pour mourir. Les souffrances me rendaient de plus en plus insen-sible, j’avais de forts élancements dans mon pied blessé, j’avais même l’impression que la douleur se propageait en remontant
– 151 – dans tout le mollet, mais même cela ne me faisait pas particuliè-rement mal. J’avais enduré de pires sensations.
J’arrivai ainsi en bas, au quai du Chemin-de-Fer. Il n’y avait aucun trafic, aucun bruit, tout au plus de-ci de-là pouvait-on voir un être humain, débardeur ou matelot, qui flânait, les mains dans les poches. Je remarquai un boiteux, qui louchait fixement de mon côté au moment où nous nous croisâmes. Je l’arrêtai instinctivement, soulevai mon chapeau et lui demandai s’il était au courant du départ de La Nonne. Après quoi je ne pus m’empêcher de faire claquer mes doigts une seule fois, en plein sous le nez de l’homme, en disant : Sacrebleu !
La Nonne. Oui ! La Nonne que j’avais totalement oubliée ! Toutefois la pensée de La Nonne avait sommeillé au fond de moi, à mon insu, je l’avais portée sans le savoir.
« Fichtre oui, La Nonne avait dû mettre à la voile.
— Ne pouvait-il me dire le but de son voyage ? »
L’homme réfléchit, posé sur sa jambe la plus longue, et te-nant en l’air la plus courte ; celle-ci balance légèrement.
« Non, dit-il. Savez-vous quel chargement elle a pris ici ?
— Non », répondis-je.
Mais déjà j’avais oublié La Nonne et je demandai à l’homme quelle distance il pouvait y avoir d’ici à Holmestrand, calculée en bons vieux milles géographiques.
« Jusqu’à Holmestrand ? J’estime…
— Ou bien à Veblungsnæs ?
— Qu’est-ce que je dirais bien ? J’estime que jusqu’à Holmestrand…
– 152 –
— Oh ! dites, pendant que j’y pense, interrompis-je de nou-veau, ne pourriez-vous être assez gentil pour me donner une pe-tite chique de tabac, rien qu’un tout petit peu ! »
L’homme me donna le tabac, je le remerciai très chaleureu-sement et m’en allai. Je ne fis point usage du tabac, je le mis tout de suite dans ma poche. L’homme continuait à me tenir à l’œil. J’avais peut-être éveillé sa méfiance d’une manière ou de l’autre. Que je marche ou que je m’arrête, je sens derrière moi ce regard soupçonneux et il me déplaît d’être persécuté par cet in-dividu. Je me retourne, marche sur lui et dis :
« Piqueur de bottines ! »
Rien que ces mots : Piqueur de bottines. Rien de plus. En disant cela je le regardais tout droit dans les yeux, je sentais que je le fixais terriblement ; c’était comme si je l’avais regardé d’un autre monde. Et je reste là un petit moment après avoir dit ces mots. Puis je me traîne en remontant vers la place du Chemin-de-Fer. L’homme ne proféra pas un son et se contenta de me suivre des yeux.
Piqueur de bottines ? Je m’arrêtai tout à coup. N’était-ce pas cela dont j’avais eu la sensation dès le début : j’avais déjà rencontré l’infirme. Dans le haut de la rue Grænsen un beau matin clair ; j’avais porté mon gilet au mont-de-piété. Il me semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis ce jour-là.
Tandis qu’arrêté je réfléchis à tout cela – appuyé au mur d’une maison au coin de la place et de la rue du Port – je tres-saille soudain et tente de me défiler. Comme je n’y réussis pas, je regarde droit devant moi, endurci, toute honte bue… il n’y avait pas moyen d’échapper… je suis face à face avec « le Com-mandeur ».
Il me vient une effronterie pleine de nonchalance, je fais même un pas pour me détacher du mur et attirer sur moi l’attention du « Commandeur ». Et ce n’est pas pour éveiller sa
– 153 – compassion que j’agis de la sorte, mais pour me railler moi-même, pour me mettre au pilori : je me serais roulé par terre en pleine rue, en priant « le Commandeur » de marcher sur moi, de fouler aux pieds mon visage. Je ne dis même pas bonsoir.
« Le Commandeur » eut peut-être un soupçon que quelque chose clochait mal dans mes affaires, il ralentit un peu le pas, et je lui dis, pour l’arrêter :
« J’aurais dû aller vous porter un article, mais il n’en est encore rien sorti.
— Ah ? répondit-il interrogativement. Vous ne l’avez pas encore terminé, alors ?
— Non, je ne suis pas encore arrivé à le finir. »
Mais voilà que tout à coup mes yeux s’emplissent de larmes devant la bienveillance du « Commandeur », je tousse et grail-lonne désespérément pour me donner contenance. « Le Com-mandeur » souffle du nez, une fois ; il s’arrête et me regarde.
« Avez-vous de quoi vivre en attendant ? dit-il.
— Non, répondis-je, je n’ai rien. Je n’ai même pas mangé aujourd’hui, mais…
— Dieu vous garde, c’est impossible de vous laisser ainsi crever de faim, mon garçon ! » Et en même temps il met la main à la poche.
Alors le sentiment de la honte s’éveille en moi, je titube en arrière jusqu’au mur où je me cramponne ; je vois « le Com-mandeur » fouiller dans son porte-monnaie, mais je ne dis rien. Et il me tend un billet de dix couronnes. Il n’en fait pas plus de façons, il me donne simplement dix couronnes. En même temps il répète que c’est impossible de me laisser mourir de faim.
– 154 –
Je balbutiai une objection et ne pris pas le billet tout de suite. C’était une honte pour moi… et puis c’était beaucoup trop…
« Allons, dépêchez-vous ! dit-il en regardant sa montre. J’attendais le train, mais le voilà qui vient, je l’entends. »
Je pris l’argent, la joie me paralysait, et je ne pus dire un mot, je ne remerciai même pas.
« Ce n’est pas la peine de vous tourmenter pour cela, dit enfin « le Commandeur » : vous pouvez toujours bien écrire pour cette somme. »
Et il partit.
Quand il se fut éloigné de quelques pas je me rappelai tout à coup que je n’avais pas remercié « le Commandeur » de ce se-cours. J’essayai de le rattraper, mais je ne pouvais avancer assez vite, les jambes me manquaient et j’étais sans cesse en danger de tomber sur le nez. Il s’éloignait de plus en plus. Je renonçai à ma tentative, je pensai l’appeler, mais je n’osai pas et lorsque, ayant quand même rassemblé enfin mon courage, j’appelai une fois, deux fois, il était déjà bien loin, et ma voix était devenue trop faible.
Je restai sur le trottoir, à le suivre des yeux, pleurant en si-lence. Je n’ai jamais vu chose pareille ! me dis-je à moi-même ; il m’a donné dix couronnes ! Je retournai me placer à l’endroit où il s’était arrêté et refis tous ses gestes. Je mis le billet de banque devant mes yeux, le considérai des deux côtés et me mis à jurer – à jurer à tue-tête que c’était bien réel : cette chose que je tenais à la main était un billet de dix couronnes.
Un moment après – peut-être un très long moment, car dé-jà le silence s’était étendu partout – je me trouvais, assez étran-gement, rue des Lutins devant le n° 11. C’était là que j’avais fi-louté un cocher qui m’avait conduit là une fois, c’était là que j’avais traversé la maison sans être vu de personne.
– 155 –
Après être resté un moment à me recueillir et à m’étonner, j’entrai sous la porte cochère, pour la seconde fois, et pénétrai dans l’Auberge et Logis pour Voyageurs. Là je demandai un gîte et on me donna tout de suite un lit.
Mardi.
Soleil et calme, une admirable et claire journée. La neige avait fondu ; de toutes parts la vie, la joie et des visages gais, des sourires et des rires.
Les jets d’eau qui montaient des fontaines retombaient en arcs dorés par le soleil, bleutés par le ciel d’azur…
Vers midi je sortis de mon garni de la rue des Lutins où je continuais à demeurer et à bien vivre sur les dix couronnes du « Commandeur » et je me rendis en ville. J’étais de la plus joyeuse humeur et flânai tout l’après-midi dans les rues les plus fréquentées, en regardant les gens. Avant même qu’il fût sept heures, je fis un petit tour place Saint-Olaf et guettai à la déro-bée les fenêtres du n° 2. Dans une heure j’allais la voir ! Je mar-chai tout ce temps dans une légère, délicieuse angoisse. Qu’allait-il arriver ? Que trouverais-je à lui dire quand elle des-cendrait le perron ? Bonsoir, mademoiselle ? Ou simplement sourire. Je résolus de m’en tenir au sourire. Naturellement je la saluerais très bas.
Je m’esquivai, un peu honteux d’avoir été tellement en avance, errai un moment rue Karl-Johan, sans perdre des yeux l’horloge de l’Université. Quand il fut huit heures, je remontai une seconde fois la rue de l’Université. En route l’idée me vint que j’arriverais peut-être quelques minutes trop tard et j’allongeai le pas tant que je pus. Mon pied était très sensible, à part cela tout allait bien.
Je me postai près de la fontaine et je soufflai : je restai là fort longtemps à regarder les fenêtres du n° 2 ; mais elle ne ve-nait pas. Bah ! je pouvais bien attendre, rien ne me pressait ;
– 156 – elle avait peut-être des empêchements. Et je continuai à at-tendre. Ah çà ! n’aurais-je pas rêvé toute cette histoire ? N’aurais-je pas eu ma première rencontre avec elle cette nuit où j’avais la fièvre ? Perplexe, je commençai à réfléchir et je ne me sentais plus du tout sûr de mon affaire.
« Hem ! » fit-on derrière moi.
J’entendis ce toussotement, j’entendis aussi des pas légers dans mon voisinage ; mais je ne me retournai pas, je restai les yeux fixés sur le grand perron devant moi.
« Bonsoir ! » dit-on alors.
J’oublie de sourire, je ne soulève même pas mon chapeau tout de suite, tant je suis étonné de la voir venir par ce chemin.
« Vous avez attendu longtemps ? » dit-elle, et elle a le souffle un peu précipité, après la marche.
« Non, pas le moins du monde, je suis arrivé il y a un petit moment, répondis-je. D’ailleurs, qu’est-ce que cela aurait fait si j’avais attendu longtemps ? Je pensais du reste que vous vien-driez d’un autre côté.
— J’ai conduit maman dans une famille ; maman passe la soirée dehors.
— Ah ! oui », dis-je.
Nous nous étions mis à marcher. Un agent de police est ar-rêté au coin de la rue et nous regarde.
« Mais où allons-nous au juste ? dit-elle en s’arrêtant.
— Où vous voulez, absolument où vous voulez.
— Ouf ! C’est si ennuyeux de décider soi-même. »
Pause.
– 157 –
Alors je dis, simplement pour dire quelque chose :
« Vos fenêtres ne sont pas éclairées, à ce que je vois.
— Non ! répond-elle vivement. La bonne aussi a congé. Si bien que je suis toute seule à la maison. »
Nous nous arrêtons tous deux et regardons les fenêtres du n° 2 comme si chacun de nous ne les avait pas vues auparavant.
« Alors, nous pouvons monter chez vous ? dis-je. Je reste-rai tout le temps assis près de la porte, si vous voulez… »
Mais alors je me mis à trembler d’émotion et regrettai amè-rement d’avoir été trop effronté. Si elle était choquée et s’en al-lait ? Si jamais plus je ne pouvais la revoir ? Ah ! le misérable accoutrement que je portais ! J’attendais la réponse, désespéré.
« Pas du tout, vous ne resterez pas près de la porte », dit-elle.
Nous montâmes.
Dans le corridor qui était sombre, elle me prit la main et me guida. Je n’avais pas du tout besoin d’être à ce point silen-cieux, dit-elle, je pouvais très bien parler. Et nous entrâmes. Tandis qu’elle faisait de la lumière – ce n’était pas une lampe qu’elle alluma, mais une bougie – tandis qu’elle allumait cette bougie, elle dit avec un petit rire :
« Mais il ne faut pas me regarder. Ouh ! j’ai honte ! Mais je ne le ferai plus jamais !
— Qu’est-ce que vous ne ferez plus jamais ?
— Jamais plus je… oh ! non, Dieu m’assiste… je ne vous embrasserai plus jamais.
— Plus jamais », dis-je, et nous nous mîmes à rire tous deux.
– 158 –
Je tendis les bras vers elle, elle se déroba, s’échappa, passa de l’autre côté de la table. Nous restâmes à nous regarder un pe-tit moment. La bougie était entre nous.
Elle commença à défaire sa voilette et à enlever son cha-peau et cependant ses yeux rieurs étaient attachés sur moi et surveillaient mes mouvements pour que je ne l’attrape pas. Je tentai une nouvelle attaque, m’empêtrai dans le tapis et tombai ; mon pied blessé ne voulait plus me porter. Je me relevai extrê-mement penaud.
« Dieu ! comme vous êtes devenu rouge ! dit-elle. C’était donc si terriblement maladroit ?
— Oh ! oui, bien maladroit. »
Et la poursuite recommença.
« Il me semble que vous boitez ?
— Peut-être un peu, très peu d’ailleurs.
— La dernière fois vous aviez un doigt blessé, maintenant c’est un pied ; c’est effrayant, tous les maux que vous avez.
— J’ai été un peu écrasé il y a quelques jours.
— Écrasé ? Encore ivre, alors ? Dieu me pardonne, quelle vie menez-vous, jeune homme ! »
Elle me menaça de l’index et se fit sérieuse.
« Allons, asseyons-nous ! Non, pas là-bas vers la porte : vous êtes beaucoup trop réservé : ici, vous là, et moi ici, c’est ça… Ouf ! c’est bien ennuyeux, les gens réservés ! Il faut tout dire et faire soi-même, ils ne vous aident en rien. Maintenant, par exemple, vous pourriez bien poser votre main sur le dos de ma chaise, vous auriez bien pu trouver ça tout seul, pas vrai. Et quand je dis une chose comme ça, vous faites des yeux comme si vous ne croyiez pas que c’est vrai. Mais oui, c’est parfaitement
– 159 – exact, je l’ai remarqué plusieurs fois ; tenez, voilà que vous re-commencez. Mais vous n’allez pas me faire croire que vous êtes aussi modeste quand vous osez vous lancer. Vous étiez pas mal effronté le jour où vous étiez ivre et où vous m’avez suivie jusqu’à la maison, en me tarabustant avec vos malices : « Vous perdez votre livre, mademoiselle, vous perdez très certainement votre livre, mademoiselle ! » Hahaha ? Fi ! c’était tout à fait vi-lain de votre part ! »
Je restai là, à la regarder éperdument. Mon cœur battait à grands coups, le sang courait, chaud, dans mes artères. Quelle merveilleuse jouissance de se retrouver dans une habitation humaine, d’entendre le tic-tac d’une pendule, et de causer avec une jeune fille pleine de vie, au lieu de causer avec soi-même.
« Pourquoi ne dites-vous rien ?
— Ah ! que vous êtes gentille ! dis-je, me voilà épris de vous, pour le moment profondément épris. Je n’y puis rien. Vous êtes l’être le plus étrange qui… par moments vos yeux ont un tel rayonnement, je n’ai jamais vu chose pareille, on dirait des fleurs. Hein ? Non, non, peut-être pas des fleurs, mais… Je suis follement amoureux de vous et cela ne m’est d’aucun se-cours. Comment vous appelez-vous ? Sérieusement, il faut me dire comment vous vous appelez…
— Mais vous, comment vous appelez-vous ? Dieu ! voilà que je l’avais presque oublié encore une fois ! J’ai pensé hier toute la journée qu’il faudrait que je vous le demande. C’est-à-dire, pas toute la journée, je n’ai pas du tout pensé à vous toute la journée d’hier.
— Savez-vous quel nom je vous ai donné ? Je vous ai appe-lée Ylajali. Que pensez-vous de ce nom ? Un son si fluide.
— Ylajali ?
— Oui.
– 160 –
— C’est un nom étranger ?
— Hem ! Non, ce n’est pas cela non plus.
— Oh ! ce n’est pas laid. »
Après de longs pourparlers nous échangeâmes nos noms. Elle s’assit tout contre moi sur le canapé et du pied repoussa la chaise. Et nous recommençâmes à bavarder.
« Et ce soir, vous vous êtes rasé, dit-elle. Somme toute, vous avez meilleure mine que la dernière fois, mais seulement un tout petit peu, du reste ; n’allez pas vous figurer que… Non, la dernière fois, vous étiez vraiment ignoble. Et par-dessus le marché vous aviez un affreux chiffon autour du doigt. Et dans cet état vous vouliez absolument entrer quelque part boire du vin avec moi. Merci bien !
— Alors, c’est tout de même à cause de mon aspect misé-rable que vous n’avez pas voulu venir avec moi ?
— Non, répondit-elle en baissant les yeux. Non, Dieu m’est témoin que ce n’était pas cela ! Je n’y ai même pas pensé.
— Écoutez, dis-je, vous croyez sans doute que je puis m’habiller et vivre exactement comme je le désire. Mais je ne le puis pas, je suis très, très pauvre. »
Elle me regarda.
« Vous êtes pauvre ? dit-elle.
— Oui, je le suis.
Pause.
« Ah ! Grand Dieu ! Je le suis aussi », dit-elle, avec un mouvement de tête plein de courage.
Chacune de ses paroles me grisait, me pénétrait le cœur comme des gouttes de vin, bien qu’elle fût sans doute une ba-
– 161 – nale fillette de Christiania, avec l’habituel jargon, les petites au-daces et le bavardage. Elle me ravissait par l’habitude qu’elle avait de mettre la tête un peu de côté et de prêter l’oreille quand je disais quelque chose. Et je sentais son haleine me monter au visage.
« Savez-vous, dis-je, que… Mais il ne faut pas vous fâcher… Quand je me suis mis au lit hier soir, j’ai arrangé mes bras pour vous… comme ceci… comme si vous étiez couchée. Et puis je me suis endormi.
— Vraiment ? C’est très joli ! »
Pause.
« Mais il fallait aussi que ce fût à distance pour que vous osiez pareille chose ; car autrement…
— Vous ne croyez pas que je pourrais le faire aussi… au-trement ?
— Non, je ne le crois pas.
— Oh ! si, de moi vous pouvez tout attendre », dis-je en plastronnant ; et je lui passai le bras autour de la taille.
« Vraiment ? » dit-elle, sans plus.
Cela m’irrita et me vexa qu’elle me jugeât si excessivement convenable ; je me rengorgeai, rassemblai tout mon courage et lui pris la main. Mais elle la retira tout doucement et s’écarta un peu de moi. Ce fut le coup de grâce pour mon courage, une fois de plus ; la honte me prit et je regardai du côté de la fenêtre. J’avais tout de même l’air par trop pitoyable, là dans mon coin ; il ne fallait pas essayer de me faire des idées. C’eût été une autre affaire si je l’avais rencontrée au temps où j’avais encore l’air d’un homme, dans mes jours de prospérité, quand j’avais un peu de quoi pourvoir à ma subsistance. Et je me sentis tout dé-primé.
– 162 –
« Vous voyez bien ! dit-elle, vous voyez bien ; on peut vous désarçonner avec un simple petit froncement de sourcils, vous décontenancer rien qu’en s’écartant un peu de vous… »
Elle eut un rire espiègle, les yeux fermés, comme si, elle non plus, ne tenait pas à être regardée.
« Oh ! c’est trop fort ! éclatai-je, vous allez voir ! »
Et violemment je lui mis un bras autour des épaules. Cette fille avait-elle perdu l’esprit ? Me prenait-elle pour un novice ? Hé ! j’allais, par le dia… Il ne serait pas dit que je n’étais pas à la hauteur sur cet article. Cette créature était un vrai démon ? S’il ne s’agissait que d’y aller, alors…
Comme si j’étais bon à quelque chose !
Elle restait assise très tranquille, les yeux toujours fermés, aucun de nous ne parlait. Je la pressai rudement contre moi, serrai son corps contre ma poitrine, et elle ne dit pas un mot. J’entendais le battement de nos cœurs, le sien et le mien, on eût dit un galop de chevaux.
Je l’embrassai.
Je ne me reconnaissais plus, je dis quelque bêtise dont elle rit, chuchotai des mots tendres tout près de sa bouche, lui cares-sai la joue et l’embrassai maintes et maintes fois. Je défis un ou deux boutons de son corsage et j’entrevis ses seins, des seins blancs et ronds qui transparaissaient sous la chemise comme deux délicates merveilles.
« Puis-je regarder ? » dis-je, et j’essaie de défaire d’autres boutons, je tente d’agrandir l’ouverture ; mais mon émotion est trop forte, je n’arrive pas à défaire les boutons du bas où le cor-sage est plus serré. « Est-ce permis de regarder un peu… rien qu’un peu… »
Elle passe le bras autour de mon cou, très lentement, ten-drement ; ses narines roses et vibrantes me soufflent leur ha-
– 163 – leine en plein visage ! de l’autre main elle commence à défaire les boutons elle-même, un à un. Elle rit d’un rire gêné, d’un rire bref, et elle me regarde plusieurs fois pour voir si je remarque qu’elle a peur. Elle dénoue les rubans, dégrafe son corset, ravie et anxieuse. Et mes mains rudes tripotent ces boutons et ces ru-bans…
Pour détourner mon attention de ce qu’elle fait, elle me ca-resse l’épaule de la main gauche en disant :
« Quelle masse de cheveux vous avez là !
— Oui », répondis-je, en essayant de pénétrer jusqu’à sa poitrine avec ma bouche. À ce moment elle est étendue, les vê-tements complètement ouverts. Tout à coup c’est comme si elle se ravise, comme si elle trouve qu’elle a été beaucoup trop loin, elle se rajuste et se redresse un peu. Et pour cacher son embar-ras devant ses vêtements défaits, elle se remet à parler de la masse de cheveux tombés sur mes épaules.
« Qu’est-ce qui peut bien faire ainsi tomber vos cheveux ?
— Je ne sais pas.
— Vous buvez trop, naturellement, et peut-être… Fi ! je ne le dirai pas ! Vous devriez avoir honte ! Non, je n’aurais pas cru ça de vous ! Vous qui êtes si jeune, perdre déjà vos cheveux !… Maintenant, s’il vous plaît, vous allez me raconter au juste quelle vie vous menez ! Je suis sûre que c’est épouvantable ! Mais rien que la vérité, vous entendez, pas de faux-fuyants ! Du reste je verrai bien sur votre visage si vous voulez me cacher quelque chose. Et maintenant, racontez ! »
Ah ! quelle lassitude m’envahit ! Combien j’aurais préféré rester là tranquillement à la regarder, au lieu de me donner des airs et de m’échiner à toutes ces tentatives. Je n’étais bon à rien, j’étais devenu une loque !
« Allons, commencez ! » dit-elle.
– 164 –
Je saisis l’occasion et je racontai tout, et je ne racontai que la pure vérité. Je ne poussai pas le tableau au noir, il n’était pas dans mes intentions d’éveiller sa compassion ; je dis aussi qu’un soir je m’étais approprié cinq couronnes.
Elle m’écoutait de toutes ses oreilles, bouche bée, pâle, apeurée, avec de l’effarement dans ses yeux brillants. Je voulus réparer le mal, dissiper la triste impression que j’avais faite et en conséquence je me raidis :
« C’est fini maintenant ; il ne peut plus être question de pa-reilles choses ; maintenant je suis sauvé… »
Mais elle était très abattue. « Dieu m’assiste ! » dit-elle, sans plus, et elle se tut. À de courts intervalles elle répétait cette phrase, et après chaque fois elle restait de nouveau silencieuse : « Dieu m’assiste ! »
Je me mis à badiner, lui pris la taille pour la chatouiller, la haussai jusqu’à ma poitrine. Elle avait reboutonné sa robe et ce-la m’irrita. Pourquoi avait-elle reboutonné sa robe ? Étais-je maintenant moins digne à ses yeux que si j’avais mérité de perdre mes cheveux par une vie déréglée ? Aurait-elle eu meil-leure opinion de moi si je m’étais dépeint comme un noceur ?… Trêve de plaisanteries. Il ne s’agissait que d’y aller ! Et s’il ne s’agissait que d’y aller, j’étais son homme !
Force me fut de renouveler mes tentatives.
Je la couchai, je la couchai tout simplement sur le canapé. Elle résistait fort peu, du reste, et elle avait l’air étonné.
« Non, mais… que voulez-vous ? dit-elle.
— Ce que je veux ?
— Non… Non, mais… ?
— Mais si, mais si…
– 165 –
— Non, entendez-vous ! » cria-t-elle, et elle ajouta ces pa-roles blessantes : « Ma parole, je crois que vous êtes fou. »
Involontairement je m’arrêtai un moment et dis :
« Vous ne le pensez pas !
— Si ; vous avez un si drôle d’air ! Et le matin où vous m’avez suivie… Alors vous n’étiez pas ivre ce jour-là ?
— Non. Mais ce jour-là je n’avais pas faim non plus, je ve-nais justement de manger.
— Eh bien, ça n’en était que pire.
— Auriez-vous préféré que je fusse ivre ?
— Oui… Hou, j’ai peur de vous ! Seigneur Dieu, ne pouvez-vous me lâcher… »
Je réfléchis. Non, je ne pouvais pas la lâcher, j’y perdrais trop. Pas de ces maudites balivernes à cette heure tardive sur un canapé ! Hé ! quelles échappatoires ne trouvait-on pas à vous servir en un tel moment ! Comme si je ne savais pas que tout ce-la n’était que timidité ! Il faudrait que je sois bien jeune ! Allons, assez causé ! Trêve de bavardage !
Elle résistait avec une énergie singulière, beaucoup trop énergiquement pour une résistance de pure timidité. J’arrivai, comme par inadvertance, à renverser la bougie qui s’éteignit. Elle opposait une résistance désespérée et même elle poussa un petit gémissement.
« Non, pas ça, pas ça ! Si vous voulez, je vous permets plu-tôt de m’embrasser la poitrine. Voyons, soyez gentil ! »
Je m’arrêtai instantanément. Ses paroles avaient un tel ac-cent d’effroi et de détresse que j’en fus profondément frappé. Elle pensait m’offrir un dédommagement en me donnant per-
– 166 – mission de baiser sa poitrine ! Comme c’était beau, beau et naïf ! J’en serais tombé à genoux devant elle.
« Mais, ma chère ! dis-je, tout à fait déconcerté, je ne com-prends pas… je ne conçois vraiment pas quel jeu vous jouez… »
Elle se leva et ralluma la bougie avec des mains trem-blantes ; je restai assis sur le canapé, sans rien tenter. Qu’allait-il arriver ? Au fond j’étais très abattu.
Elle jeta les yeux sur le mur, sur la pendule, et tressaillit.
« Aïe ! La bonne va bientôt venir ! » dit-elle.
Ce fut le premier mot qu’elle prononça.
Je compris l’allusion et me levai. Elle fit un geste vers son manteau comme pour le mettre, mais réfléchit, le laissa là et se dirigea vers la cheminée. Elle était pâle et de plus en plus agitée. Pour que ça n’ait tout de même pas l’air comme si elle me met-tait à la porte, je dis :
« Il était militaire, votre père ? » Et en même temps je me préparai à partir.
« Oui, il était militaire. Comment le savais-je ?
— Je ne le savais pas. Une simple idée qui m’était venue.
— C’est singulier !
— Oh ! oui. Il y avait certains endroits où il me venait des pressentiments. Héhé ! cela tenait à ma folie, ça… »
Elle leva les yeux vivement, mais ne répondit pas. Je sen-tais que ma présence était pour elle une torture, et je voulus en finir. J’allai à la porte. Ne voulait-elle plus m’embrasser mainte-nant ? Pas même me tendre la main ? Je m’arrêtai, attendant.
« Vous partez donc ? » dit-elle, en restant immobile là-bas, près de la cheminée.
– 167 –
Je ne répondis pas. J’étais là, humilié et troublé, à la regar-der sans rien dire. Ah ! j’avais tout gâché ! Cela ne semblait pas la concerner, que je fusse prêt à partir : d’un coup elle était ab-solument perdue pour moi. Je cherchais quelque chose à lui dire en guise d’adieu, un mot profond, pesant, qui pût l’atteindre et peut-être lui en imposer un peu. Et tout à l’opposé de ma décision d’être froid et fier, je me mis tout bonnement, agité, vexé, blessé au vif, à parler de futilité ; le mot qui porte ne vint pas, je me comportai à l’extrême étourdie. Ce fut une fois encore littérature et faconde.
« Pourquoi ne pouvait-elle pas tout aussi bien me dire clai-rement et distinctement qu’il fallait m’en aller ? demandai-je. Oui, pourquoi pas ? Ce n’était pas la peine de se gêner. Au lieu de me rappeler que la bonne allait bientôt rentrer, elle aurait aussi bien pu me dire simplement : Maintenant il faut vous éclipser, car je dois aller chercher ma mère et je ne veux pas de votre compagnie dans la rue. Hein, n’était-ce pas ce qu’elle avait pensé ? Oh ! si, ce devait tout de même être cela qu’elle avait pensé, je l’avais compris tout de suite. Il en fallait si peu pour me mettre sur la voie ; rien que le geste qu’elle avait fait, de prendre son manteau pour ensuite le laisser là, m’avait convain-cu d’un seul coup. Comme je le lui avais dit, j’étais sujet aux pressentiments. Et peut-être qu’au fond cela n’était pas telle-ment de la folie…
— Mais, Grand Dieu ! pardonnez-moi cette parole ! Elle m’a échappé de la bouche ! » cria-t-elle. Mais elle restait tou-jours immobile et ne venait pas à moi.
Je fus inflexible et je continuai. Je restais là à jacasser avec le pénible sentiment que je l’ennuyais, que pas un seul de mes mots ne portait, et malgré tout je ne cessais pas. Au fond, on pouvait bien être une âme passablement délicate sans pour cela être fou, voulais-je dire ; il y avait des natures qui se nourris-saient de bagatelles et mouraient d’une simple parole trop dure. Et je laissai sous-entendre que j’étais une de ces natures. Le fait
– 168 – est que ma pauvreté avait aiguisé en moi certaines facultés au point de me valoir de véritables désagréments, oui, je vous l’assure, de véritables désagréments, hélas ! Mais cela avait aus-si ses avantages, cela me venait en aide dans certaines situa-tions. Le pauvre intelligent était un observateur bien plus fin que le riche intelligent. Le pauvre regarde autour de soi à chaque pas qu’il fait, épie soupçonneusement chaque parole qu’il entend dire aux gens qu’il rencontre ; chaque pas qu’il fait lui-même impose à ses pensées et à ses sentiments un devoir, une tâche. Il a l’oreille fine, il est impressionnable, il est un homme d’expérience, son âme porte des brûlures…
Et je parlai fort longtemps de ces brûlures que portait mon âme. Mais plus je parlais, plus elle devenait inquiète ; finale-ment elle dit : « Seigneur Dieu ! » plusieurs fois, de désespoir, en se tordant les mains. Je voyais bien que je la torturais, et je ne voulais pas la torturer, mais je le faisais quand même. Enfin je pensai lui avoir dit à grands traits l’essentiel de ce que j’avais à dire, je fus ému de son regard désespéré et je criai :
« Maintenant, je m’en vais, je m’en vais ! Ne voyez-vous pas que j’ai déjà la main sur la clef ? Adieu, adieu, dis-je ! Vous pourriez bien me répondre quand je vous dis adieu deux fois et suis tout prêt à m’en aller. Je ne vous demande même pas un nouveau rendez-vous, car cela vous tourmenterait. Mais dites-moi : Pourquoi ne pas m’avoir laissé tranquille ? Que vous ai-je fait ! Je n’encombrais pas votre route, n’est-ce pas ? Et pourquoi vous détourner soudain de moi, comme si vous ne me connais-siez plus du tout ? Maintenant vous m’avez arraché mes der-nières illusions, vous m’avez plumé à fond, vous m’avez fait plus misérable que je n’ai jamais été. Mais Grand Dieu, je ne suis pas fou. Vous savez très bien, pour peu que vous y réfléchissiez, que je suis parfaitement sain d’esprit. Allons, venez me tendre la main ! Ou bien permettez-moi d’aller vers vous ! Voulez-vous ? Je ne vous ferai pas de mal, je veux simplement m’agenouiller devant vous un instant, m’agenouiller là par terre devant vous, rien qu’un instant. Le puis-je ? Non, non, je ne le ferai pas, car
– 169 – je vois que vous avez peur, je ne le ferai pas, je ne le ferai pas, entendez-vous ! Grand Dieu ! pourquoi êtes-vous si effrayée. Je reste bien tranquille, je ne bouge pas. J’aurais voulu m’agenouiller sur le tapis, une minute, juste là, sur la teinte rouge, bien à vos pieds. Mais vous avez eu peur, j’ai pu voir dans vos yeux que vous aviez peur, aussi suis-je resté tranquille. Je n’ai pas fait un pas, en vous adressant cette prière, n’est-ce pas ? Je suis resté tout aussi immobile que maintenant quand je vous montre l’endroit où j’aurais voulu m’agenouiller devant vous, là-bas, sur la rose rouge du tapis. Je ne la montre même pas du doigt, je ne la montre pas du tout, je m’en abstiens, pour ne pas vous effrayer, je fais simplement un mouvement de tête en re-gardant là-bas, comme ça ! et vous comprenez très bien quelle rose je veux dire, mais vous ne voulez pas me permettre de m’agenouiller là ; vous avez peur de moi et vous n’osez pas vous approcher de moi. Je ne comprends pas que vous puissiez avoir le cœur de m’appeler fou. N’est-ce pas, vous ne le croyez plus non plus ? Une fois, en été, il y a longtemps, j’ai été fou ; je tra-vaillais trop dur et j’oubliais d’aller déjeuner à l’heure voulue quand j’avais beaucoup à réfléchir. Cela m’arrivait jour après jour ; j’aurais dû me le rappeler, mais je l’oubliais sans cesse. Par le Dieu du ciel, c’est vrai ! Que Dieu ne me laisse jamais sor-tir vivant de cette pièce, si je mens ! Vous voyez, vous êtes in-juste envers moi. Ce n’était pas par nécessité que je faisais cela : j’ai crédit, un gros crédit, chez Ingebret et chez Gravesen ; sou-vent aussi j’avais beaucoup d’argent dans ma poche et cepen-dant je n’achetais pas de quoi manger parce que je l’oubliais. Entendez-vous ? Vous ne dites rien, vous ne répondez pas, vous ne bougez pas de la cheminée, vous restez là à attendre que je m’en aille… »
Elle vint vivement à moi et me tendit la main. Je la regar-dai, plein de confiance. Faisait-elle en effet ce geste de bon cœur ? Ou le faisait-elle seulement pour se débarrasser de moi ? Elle me mit un bras autour du cou, elle avait des larmes dans les yeux. Je restai à la regarder. Elle me tendit sa bouche ; je ne
– 170 – pouvais pas la croire ; c’était très certainement un sacrifice qu’elle faisait, un moyen d’en finir.
Elle dit quelque chose que je crus entendre comme : « Je vous aime quand même ! » Elle dit cela très bas et indistincte-ment, peut-être n’entendis-je pas bien, peut-être ne dit-elle pas juste ces mots ; mais elle se jeta violemment à mon cou. Elle me mit les deux bras autour du cou un petit moment, se haussa même sur la pointe des pieds pour arriver à bonne hauteur et demeura ainsi.
Je craignis qu’elle ne se forçât à montrer cette tendresse et je dis simplement :
« Comme vous êtes charmante à présent ! » Je n’en dis pas davantage. Je fis quelques pas en arrière, atteignis la porte et sortis à reculons. Et elle resta dans la chambre.
– 171 –