La Fiancée de l'espion

Arnould Galopin · Chapitre 1 sur 19

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La Fiancée de l'espion

Chapitre Premier: L’instituteur de Thann

CHAPITRE PREMIER

 

 

L’INSTITUTEUR DE THANN

 

— Je vous dis, moi, qu’ils ne tiendront pas devant les nôtres… d’ailleurs, les événements ne viennent-ils pas de le prouver ?

Et celui qui avait prononcé ccs mots, un grand vieillard à la figure sèche, aux yeux bleus pétillants d’énergie, frappa vigoureusement sur la table de son poing maigre et ner-veux…

— Tout ça, c’est très joli, père Muller, fit un jeune homme blond qui se tenait assis à droite du vieillard, mais vous ne devez pas ignorer non plus que les Allemands sont des hommes eux aussi… J’étais, l’autre jour, à Colmar et je les regardais manœuvrer… Ah ! on a beau dire, ce sont de rudes gars tout de même.

Le père Muller eut un sursaut de rage :

— Ils ont beau être de rudes gars, comme tu le dis, Wil-helm, mais il y a une chose qui leur manque, vois-tu, c’est l’entrain… c’est cette fougue endiablée que possèdent seuls nos soldats de France…

Wilhelm eut un sourire :

— L’entrain, la fougue… tout cela, c’est très joli, père Muller… mais c’est quelquefois dangereux… Rien ne vaut une bonne armée solide, bien disciplinée…

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Le vieillard fixa froidement son interlocuteur.

— Cesse de parler ainsi, Wilhelm, s’écria-t-il, ce n’est point là le langage d’un Alsacien… Tes rudes gars ne sont que des lourdauds, des soldats de parade… Devant les baïonnettes françaises, ils fuient comme des lièvres… on l’a vu en 70.

— Oui, fit Wilhelm… n’empêche qu’en 70 nous avons été battus…

Le père Muller s’était levé.

Une colère sourde faisait trembler ses mains ; son œil avait des reflets d’acier.

Il s’avança vers le jeune homme, tragique, menaçant :

— Assez, Wilhelm ! s’écria-t-il… assez !… Je ne suppor-terai pas que mon futur gendre, celui que je considère déjà comme mon fils, tienne de semblables propos… Ce n’est pas la première fois que tu soutiens ainsi les Allemands…

« Autrefois, je te laissais dire, mais aujourd’hui, à l’heure où notre Alsace attend ses libérateurs, je te défends, en-tends-tu, oui, je te défends de parler ainsi…

« Il y a des paroles qu’un Français ne doit jamais pro-noncer !…

Une ravissante jeune fille, qui depuis quelques instants était venue s’installer près des deux hommes, s’approcha brusquement de Wilhelm et lui dit d’une voix tremblante :

— Voyons, Wilhelm, vous savez bien que mon père ne veut pas entendre de semblables choses… Pourquoi insistez-vous ? Depuis que vous fréquentez notre maison, vous avez

 

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pu constater que nous avons tous ici la haine des Prussiens. Nous avons tant souffert des brutalités allemandes ! Est-ce une vie que celle que nous menons ? Pour un oui, pour un non, on est suspecté… Nous sommes, dans notre propre pays, traités en ennemis et le peu de liberté qu’on nous ac-corde, on nous le fait payer bien cher !

— Vous avez raison, Madeleine, fit le jeune homme d’un air gêné. Je reconnais que je suis peut-être allé un peu loin… allons ! oublions cet incident… Vous ne m’en voulez point, papa Muller ?

Et, ce disant, Wilhelm tendit la main au vieillard qui ve-nait de se rasseoir et se tenait enfoncé dans son fauteuil, la tête basse, la mine renfrognée.

— Non, mon garçon… non, je ne t’en veux pas… Car, je suis sûr que ce que tu as dit tout à l’heure, tu ne le penses pas… Tu es un bon Alsacien, toi aussi, et je suis certain que, s’il le faut, tu feras ton devoir.

— Certes, papa Muller… je suis prêt à faire mon de-voir… Je ne demeurerai pas ici inactif pendant que les autres se font tuer…

Et il accompagna ces paroles d’un signe de tête éner-gique.

Peut-être était-il sincère !… Peut-être aussi avait-il com-pris qu’il ne faisait pas bon contredire le père Muller.

Le vieillard était tenace et ne transigeait jamais sur la question de patriotisme.

Depuis quarante-cinq ans qu’il était instituteur à Thann, le père Muller avait déjà vu défiler dans son école plusieurs

 

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générations d’Alsaciens auxquels il avait su inculquer la haine de l’Allemand et l’amour de la chère patrie mutilée.

Bien que les autorités allemandes eussent interdit la langue française dans les écoles, souvent, un peu avant la fin de la classe, le vieil instituteur jetait un regard par la fenêtre pour s’assurer que personne ne rôdait dans les environs et, alors, quand il était bien sûr de ne pas être épié, sa plus grande joie était de parler à ses jeunes élèves cette bonne langue de France qui semblait si douce à son vieux cœur d’annexé.

Cependant, malgré toutes les précautions prises par le vieillard, des indiscrétions avaient été commises et le père Muller était tenu pour suspect.

Il n’était pas de vexations qu’on ne lui fit endurer, mais le bonhomme supportait tout sans se plaindre, confiant qu’il était en un avenir meilleur.

Si certains, par lassitude ou par lâcheté avaient rayé de leur vocabulaire le mot de REVANCHE, lui n’avait pas oublié qu’un poteau-frontière noir et blanc était, depuis 1870, plan-té sur la vieille terre française à quelques mètres du village où il était né et, jamais, il n’avait pu le regarder ce poteau maudit sans qu’une larme perlât à sa paupière.

Longtemps, le cœur meurtri, il avait vécu dans l’attente, confiant en des jours meilleurs et voici que, tout à coup, l’horizon s’éclairait du côté de l’ouest, que les troupes de France envahissaient les Vosges, escaladaient pics et ravins et pénétraient en Alsace.

Déjà, elles s’étaient établies à Sainte-Marie-aux-Mines, avaient pénétré à Dannemarie et poursuivaient vers l’est leur marche victorieuse.

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Le vieil instituteur se sentait revivre.

Bien qu’il eût dépassé la soixantaine, il brûlait de se battre, comme un jeune homme, et il avait fallu toute l’insistance, toute la tendresse de sa chère Madeleine, sa fille bien-aimée, pour le retenir au foyer.

Et pourtant, ce foyer jusqu’alors si paisible, n’allait-il pas bientôt être bouleversé !

Ne faudrait-il pas renoncer aux rêves que l’on croyait dé-jà près de se réaliser !

Madeleine, l’enfant adorée du père Muller était à la veille d’épouser Wilhelm, ce jeune Alsacien dont nous ve-nons de faire connaissance.

Les deux jeunes gens s’aimaient depuis longtemps et bien que le fiancé n’eût point toutes les sympathies du vieil instituteur, il avait cependant continué à faire sa cour à Ma-deleine.

Maintenant, tout s’écroulait !

Wilhelm allait être obligé de partir.

Où irait-il ?

Serait-il forcé de prendre du service dans l’armée alle-mande ou bien, cédant à un généreux élan de patriotisme, franchirait-il la frontière pour aller s’engager dans les troupes françaises ?

 

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