La Fiancée de l'espion

Arnould Galopin · Chapitre 7 sur 19

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La Fiancée de l'espion

VIII Face à Face !

VIII

 

FACE À FACE !

 

Les prisonniers furent enfermés dans un bâtiment qui servait autrefois d’école et sur la porte duquel on voyait en-core ces deux mots allemands qui firent plus d’une fois sai-gner le cœur des Alsaciens : Knaben Schule2.

Le major Von Hartung semblait soucieux. Il allait et ve-nait, les mains derrière le dos, fronçant parfois le sourcil et murmurant des mots inintelligibles.

L’officier allemand était troublé, cela ne faisait pas l’ombre d’un doute.

Craignait-il une surprise ? Appréhendait-il que les Fran-çais, dissimulés dans les environs, ne fissent soudain irrup-tion dans la petite ville ?

Non… le major était trop orgueilleux pour supposer un seul instant que les ennemis pussent avoir raison de ses hommes… Ceux-ci étaient en nombre, et il savait parfaite-ment qu’il n’avait en face de lui qu’une simple compagnie de troupiers français.

L’esprit du major Von Hartung était obsédé par une autre idée, une idée lancinante, qu’il s’efforçait en vain de

 

2 École de garçons.

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chasser, mais qui revenait sans cesse, plus vivace, plus an-goissante.

Il entra enfin dans une maison qu’il avait choisie pour y établir son état-major et s’asseyant devant une petite table de bois blanc où traînaient encore les reliefs d’un modeste repas, il dit au planton qui était accouru à son appel.

— Va me chercher le curé…

Et il demeura immobile, la tête entre les mains, frappant par instants le parquet du talon de ses bottes éperonnées.

Quelques instants après, l’abbé Stoffel était devant lui, les menottes aux mains, l’air calme et digne, la tête haute, les épaules bien effacées.

C’était lui plutôt qui avait l’air d’un justicier devant ce major allemand, à la face de brute, dont les yeux bleus fourbes et fuyants se dérobaient sous le regard froid du prêtre.

Il y eut un silence.

Une gêne planait dans cette petite pièce, autour de ces deux hommes si différents d’attitude.

Enfin, le major Von Hartung dit à l’abbé Stoffel :

— Asseyez-vous…

Le prêtre sembla ne pas entendre cette invitation, et il demeura debout, immobile comme une statue.

— Va-t’en, Heindrick, dit le major à son ordonnance… Je t’appellerai si j’ai besoin de toi.

 

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Le soldat qui était resté planté devant la porte fit brus-quement demi-tour et disparut.

Le major parut faire un effort sur lui-même, puis redres-sant son torse sanglé dans une tunique grise à parements rouges, il dit à l’abbé Stoffel.

— Monsieur… Je ne m’attendais pas à vous retrouver ici.

— Moi non plus, répondit le prêtre d’un ton calme, car je ne pensais pas que les Prussiens fouleraient une seconde fois le sol de ma patrie…

— C’est la loi de la guerre… la loi du plus fort… nous vous avons vaincus en 70… nous vous vaincrons encore.

— Non… fit l’abbé Stoffel avec force, non, vous ne nous vaincrez pas… L’heure de la ruine a sonné pour l’Allemagne.

— Vous en êtes bien sûr ?

— Oui…

— Nous verrons, fit le major d’une voix sourde, si les événements vous donneront raison… En attendant, vous permettez que nous parlions d’autre chose… Je n’ai pas ou-blié que j’ai contracté une dette envers vous… Autrefois, sur le champ de bataille de Wœrth, un lieutenant de cuirassiers me voyant blessé, sans secours, m’emporta à l’ambulance et me sauva de la mort… Ce lieutenant, c’était vous, monsieur l’abbé… Malgré les années qui se sont écoulées depuis, je vous ai reconnu… Nos destinées n’ont pas suivi la même route… Moi, j’ai continué à servir mon empereur… vous, vous avez quitté l’armée, pour vous faire prêtre… Chacun suit sa vocation, et je n’ai rien à dire à cela… Cependant, si autrefois j’ai rencontré en vous un sauveur, aujourd’hui, je

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retrouve un ennemi… C’est vous qui avez sonné le tocsin pour appeler les troupes à votre secours… Vous savez ce qui attend les civils qui, en temps de guerre, se rendent cou-pables de semblables fautes ? on les fusille.

— Je le sais… mais vous oubliez que je suis prêtre, et que la mort ne saurait m’effrayer…

Devant cette énergique attitude, le major Von Hartung demeura sans répondre…

Au bout d’un instant, il reprit enfin d’une voix à laquelle il s’efforçait de donner toute la douceur possible…

— Vous avez été soldat, monsieur l’abbé… Vous savez, par conséquent, ce qu’est le devoir militaire… supposez que les rôles soient intervertis et que vous soyez aujourd’hui à ma place, que feriez-vous ?

Le prêtre garda le silence.

— Voyons, répondez… que feriez-vous ?

— Ce que je ferais… d’abord, je ferais immédiatement remettre en liberté les innocents que vous avez arrêtés, ces pauvres gens que vous poussiez tout à l’heure devant vous, certain que les Français feraient feu sur eux… mais nos sol-dats ont un autre cœur que les vôtres… ils ont préféré battre en retraite, plutôt que de fusiller leurs frères.

— Bon… fit le major… j’admets qu’ils soient innocents comme vous voulez bien le dire, mais vous ?

— Je vous ai déjà dit que je ne redoutais pas la mort… si vous croyez devoir me tuer, faites-le, mais remettez en liber-té les braves Alsaciens que vous avez arrêtés, au mépris de toute humanité.

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— L’humanité est un mot inconnu en temps de guerre…

— Mais après ?

— Comment après ?…

— Avez-vous songé au châtiment qui ne manque jamais de frapper ceux qui ont oublié qu’ils étaient des hommes…

— Oh ! je vous en prie… pas de discussions théolo-giques… parlons net, monsieur l’abbé… Moi, j’ai ma cons-cience, vous, vous avez la vôtre. En agissant comme je le fais, je crois servir mon pays… Pas de pitié, pas de mansué-tude, telle est notre devise… où irions-nous, s’il nous fallait traiter avec égards ceux qui sont nos ennemis avérés… mais ils seraient les premiers à rire de nous et la crainte que nous devons inspirer, cette crainte qui fait notre force…

Ici, le major s’arrêta, craignant sans doute d’aller trop loin. Il soutenait, au fond, une théorie qu’il savait fausse, exécrable, une théorie de barbare en lutte contre la civilisa-tion et le progrès, mais qui était le corollaire de cette fa-meuse culture dont les Allemands sont si fiers.

— Écoutez, dit-il, en se levant, je vais, pour une fois faire violence à mes principes… Vous m’avez sauvé la vie, sans vous, je n’aurais pas l’honneur de servir aujourd’hui mon empereur… eh bien, en souvenir de cette dette sacrée, je vais vous faire grâce… À la nuit, je vous ferai conduire à quatre kilomètres d’ici, et vous serez libre… libre d’aller où vous voudrez, mais retenez bien que nous serons quittes… Si, par malheur, vous reveniez ici, je ne vous connaîtrais plus.

— Vous me faites l’aumône d’une grâce, répondit fière-ment le prêtre, mais vous oubliez une chose.

 

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— Laquelle ?

— C’est que je suis français, et qu’un Français, même au péril de sa vie, n’abandonne jamais ses frères… Ainsi, vous croyez que pour racheter une vie, qui ne saurait être bien longue maintenant, je vais commettre une lâcheté…

— Alors, vous refusez ?

— Oui.

— C’est bien… j’ai fait ce que je devais, je n’ai rien à me reprocher…

Et le major appela d’une voix brutale :

— Heindrick…

Le planton parut.

— Heindrick… reconduis-moi cet homme avec les autres prisonniers.

— Je n’ai rien à me reprocher, reprit le major en regar-dant le prêtre.

Celui-ci soutint le regard de son ennemi, salua froide-ment et sortit sans prononcer une parole…

La nuit tombait.

Au moment où il allait pénétrer dans l’école où étaient réunis les Alsaciens, une petite ombre se faufila près de lui et une voix d’enfant, légère comme un souffle, lui lança ces mots :

— Courage, monsieur l’abbé… ILS vont venir.

 

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Le soldat allemand n’avait pas compris, mais le prêtre qui avait reconnu celui qui lui parlait, se prit à espérer, non pour lui, mais pour les autres, pour les innocentes victimes qui attendaient en ce moment que l’on décidât de leur sort.

 

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