La Fiancée de l'espion

Arnould Galopin · Chapitre 2 sur 19

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La Fiancée de l'espion

II le Tocsin

II

 

LE TOCSIN

 

Les Français avancent toujours.

Après une marche qui avait été un triomphe et dans la-quelle ils avaient refoulé avec un courage et un entrain en-diablés les lourds bataillons bavarois, ils approchaient de Thann.

Le feu de patriotisme qui couvait dans la petite cité alsa-cienne s’était rallumé comme par enchantement ; un enthou-siasme indicible s’était emparé des jeunes et des vieux.

On s’apprêtait à recevoir à bras ouverts les petits soldats de France et plus d’un drapeau français soigneusement ca-ché dans un coffre, au grenier, avait été sorti de sa gaine.

Le pauvre cher drapeau tricolore qui était depuis si long-temps remplacé par l’étendard noir, blanc et rouge, allait de nouveau flotter aux fenêtres des maisons !

Il y avait huit jours que Wilhelm avait quitté la petite maison de Thann pour s’engager dans les rangs français. Aussi, cette décision avait-elle ravi le vieil instituteur qui avait, à la longue, fini par douter des sentiments patriotiques de son futur gendre.

Et ç’avait été une grande joie pour le vieillard qui n’avait pas de fils à donner à la patrie…

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Ce soir-là, le père Muller et sa fille Madeleine étaient as-sis devant la table de la salle à manger ; leur repas, frugal comme un repas de guerre, venait de prendre fin, quand on frappa tout à coup à la porte.

— Entrez, dit le vieil instituteur.

La porte l’ouvrit et deux enfants firent leur apparition.

Ils portaient le costume des paysans d’Alsace.

L’un pouvait avoir treize ans, l’autre douze.

— Tiens, Fritz !… et toi aussi, mon bon Jacques ! s’écria l’instituteur, que venez-vous donc m’annoncer ?

Les deux gamins se tenaient debout dans l’embrasure de la porte, tournant leurs casquettes d’un air embarrassé.

Ce fut Fritz qui prit la parole :

— Monsieur Muller, dit-il…

Mais telle était son émotion que les mots s’arrêtèrent dans sa gorge.

Le vieillard s’était levé.

— Eh bien, parle, dit-il en s’avançant… Qu’y a-t-il ?

— Monsieur Muller, articula Fritz… les Prussiens sont près d’ici…

— Les Prussiens ?… Tu es fou, Fritz… Ne sais-tu pas qu’ils ont été refoulés avant-hier au-delà des plaines de Thann ?…

 

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— Je ne sais, répondit l’enfant qui avait repris toute son assurance, mais ce que je puis vous affirmer, c’est que je les ai vus…

— Où cela ?

— Près du bois de Schwartzen…

— Tu as cru les voir, mais tu t’es trompé, mon ami.

— Non pas, monsieur Muller, je suis sûr que ce sont eux, et la meilleure preuve, c’est qu’un de leurs officiers m’a par-lé…

Le vieil instituteur était devenu très pâle.

On voyait qu’il avait peine à maîtriser son émotion.

— Voyons, assieds-toi, dit-il à Fritz et raconte-moi ce que tu as vu…

L’enfant, sans paraître remarquer la chaise que lui avan-çait le vieil instituteur, reprit d’une voix rapide :

— Voici… Tantôt, Jacques et moi, nous étions allés chercher des mûres dans le bois de Schwartzen, du côté de la source de Klingel. Nous nous étions glissés entre les buis-sons, quand tout à coup, nous avons aperçu des casques à pointe parmi le feuillage, et presque aussitôt un officier s’est avancé vers nous : « Que faites-vous là ? nous a-t-il demandé en allemand. » Je lui ai répondu que nous cherchions des mûres, mais il n’a pas voulu me croire… « Tu nous es-pionnes », a-t-il dit… Et, comme je protestais, il m’a empoi-gné par le bras et m’a poussé dans l’intérieur du bois pen-dant que deux soldats s’emparaient de mon frère. J’ai com-pris que nous étions prisonniers. Un moment, j’ai eu l’idée de résister, de chercher à fuir, mais les Prussiens étaient nom-

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breux… Je crois qu’ils avaient avec eux de l’artillerie dissi-mulée derrière un tertre… On nous avait laissés libres et je me demandais ce que l’on allait faire de nous, quand une voix que j’ai bien cru reconnaître, a dit subitement :

— Ces gosses-là pourront vous servir de guides, car ils connaissent merveilleusement le pays.

« Alors, j’ai regardé celui qui parlait, et j’ai reconnu…

— Qui as-tu reconnu ? demanda le père Muller, anxieux.

Fritz hésitait.

Il balbutia tout d’abord, puis après avoir jeté un coup d’œil à son frère, il répondit :

— J’ai… cru reconnaître un habitant de Thann.

Le vieil instituteur secoua la tête d’un air de doute.

— Tu t’es trompé, mon enfant dit-il. Il n’y a pas à Thann un homme capable de servir d’espion aux ennemis de la France.

Fritz fixa le père Muller, puis, jeta un coup d’œil du côté de Madeleine.

On devinait qu’il avait quelque chose à dire, une révéla-tion à faire, mais qu’il n’osait pas.

Le vieillard entraîna le gamin dans un angle de la pièce, et lui dit à voix basse :

— Parle… explique-toi… Quel est celui que tu as cru re-connaître ?

Fritz répondit :

 

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— Celui que j’ai vu, c’est Wilhelm…

— Tu en es sûr ? fit le vieillard en serrant les poings.

— Oui… affirma l’enfant, j’en suis sûr. J’ai tout d’abord eu peine à le reconnaître, car sa figure était à moitié dissimu-lée sous la visière de son casque, mais quand il a parlé, le doute n’a plus été possible… C’est bien Wilhelm que j’ai vu… Je vous le jure sur ce que j’ai de plus sacré au monde.

— Le misérable ! grogna le vieux Muller… j’aurais dû m’en douter… Il les soutenait trop ! Au lieu de se mettre du côté des Français, il est allé avec eux ! Ah ! le bandit ! s’il me tombe sous la main… je le tue comme un chien.

— Qu’avez-vous, père ? demanda Madeleine inquiète, de la fureur subite qui s’était emparée de ton père.

— Rien, mon enfant, rien, répondit le vieillard…

Puis, se tournant vers Fritz, il reprit vivement en s’efforçant de maîtriser son émotion !

— Et comment es-tu parvenu à t’enfuir ?

— Voici… l’officier qui commandait le détachement a appelé quatre uhlans et leur a dit : « Vous allez suivre ces en-fants et vous remarquerez bien le chemin qu’ils vous feront prendre. Quand vous serez à l’entrée du village, vous re-brousserez chemin aussitôt et vous ramènerez les petits avec vous. Surtout, ne les laissez pas échapper, car ils nous trahi-raient. Ayez l’œil sur eux et s’ils essaient de fuir, tuez-les sans pitié… »

— Et alors ? questionna le père Muller.

 

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— Alors, nous sommes partis. Jacques et moi nous mar-chions devant les cavaliers. Je vous assure que nous n’étions guère rassurés… pourtant, je me disais : « Je ne puis cepen-dant pas les conduire au village, leur indiquer le chemin qu’il faut prendre pour pénétrer dans Thann par les sentiers… Je me suis rapproché de mon frère : « Courage ! Jacques, lui ai-je soufflé à l’oreille… observe bien tout ce que je ferai et imite-moi… surtout, n’hésite pas une seconde. »

« Au tournant de la route qui conduit à Steinbach, il y a, vous le savez, un petit bois de noisetiers… Sans prendre le temps de réfléchir, j’ai saisi la main de mon frère et je l’ai en-traîné dans les taillis.

« Les uhlans ont tiré sur nous ; nous avons entendu les balles siffler à nos oreilles, mais nous étions déjà loin. Les cavaliers ne pouvaient nous suivre dans les broussailles avec leurs chevaux… Nous avons couru de toutes nos forces et nous sommes enfin arrivés au calvaire qui domine la route de Thann… nous étions sauvés !

— Braves enfants ! s’écria le père Muller en embrassant l’un après l’autre, les deux petits Alsaciens… Vous êtes de bons Français, vous !

— Dame, m’sieu Muller, c’est vous qui avez fait notre éducation et nous avons profité de vos conseils. Vous nous disiez toujours qu’il ne faut jamais hésiter à se dévouer pour sa patrie…

Le père Muller considéra un instant ces deux jeunes têtes blondes, ces fronts d’enfants qu’illuminait une flamme d’héroïsme, puis il prononça :

— C’est bien, mes amis… Vous êtes de braves garçons, mais il ne s’agit pas de perdre un instant. Nos soldats qui se

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trouvent près d’ici ne se doutent certainement pas que les Allemands s’apprêtent à pénétrer dans notre village… il fau-drait les prévenir…

— J’y cours ! s’écria Fritz.

— Attention ! mon petit gars. Les Prussiens doivent se tenir sur leurs gardes.

— Je saurai les éviter, m’sieu Muller. D’ailleurs, je con-nais le pays mieux qu’eux… Il fait nuit… je puis passer sans que l’on m’aperçoive.

— Mais s’ils te prennent ?

— S’ils me prennent, répondit crânement l’enfant, eh bien ! ils me fusilleront, mais j’aurai fait mon devoir.

Cette fois, le vieil instituteur n’y tint plus.

Il prit, entre ses vieilles mains ridées, la tête blonde de l’héroïque gamin et déposa sur le front de Fritz un baiser dans lequel il mit toute son âme.

— Écoute, dit-il ensuite, écoute bien ce que je vais te dire, mon cher petit. Il est dangereux de passer par le col de Mehreim… il faut, à tout prix, gagner les bois de Loew et parvenir sur les hauteurs occupées par nos troupes, en lon-geant le ravin qui se trouve près du plateau de la Guerche… C’est là que se trouvent nos soldats.

— Je connais le chemin, répondit Fritz. Je suis souvent allé par là chercher des nids de pinsons… Dans une demi-heure, m’sieu Muller, je serai près de nos soldats.

Et le courageux enfant allait se mettre en route, quand soudain, des pas lourds résonnèrent sur le pavé de la rue.

 

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Le père Muller ouvrit vivement la fenêtre et ne put ré-primer un mouvement de rage en apercevant, sous la clarté de la lune, les casques à pointe des Prussiens.

— Eux !… ce sont eux ! murmura-t-il, trop tard ! mes pauvres enfants… il est trop tard.

Presque aussitôt un tintement sonore, aigu comme un cri de désespoir, déchira brusquement l’air à intervalles ra-pides et saccadés.

Dans la vieille église de Thann un héros inconnu sonnait le tocsin !…

 

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