La Fiancée de l'espion
V le Major Von Hartung
V
LE MAJOR VON HARTUNG
L’officier allemand qui commandait le régiment prussien se nommait le baron Von Hartung.
C’était un grand vieillard sec, au profil d’oiseau de proie, aux yeux bleus perçants et mauvais.
Il était la terreur de ses hommes qu’il brutalisait à plai-sir.
Les officiers qui servaient sous ses ordres le redoutaient aussi, car le baron Von Hartung, quoique noble seigneur prussien, avait une âme de goujat.
Il giflait ses hommes, les frappait à coups du plat de sabre et ne se gênait nullement pour donner à ses sous-officiers les noms les plus outrageants.
Il incarnait bien la triste personnalité du soudard brutal, abusant de ses galons pour molester ses inférieurs.
C’était le type de la brute allemande dans ce qu’elle a de plus abject.
Forcément, le chef avait déteint sur ses subalternes et le 13e régiment d’infanterie prussienne était réputé pour sa sauvagerie et sa férocité.
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Dès que les premiers coups du tocsin avaient frappé ses oreilles, le major avait redressé son long torse et s’était écrié en frappant nerveusement le sol de son talon :
— Je veux que, dans dix minutes, on ait amené devant moi celui qui agite cette maudite cloche.
Puis, il avait ajouté, avec un mauvais sourire :
— Je lui réserve une surprise dont on se souviendra.
Vingt soldats, commandés par un jeune lieutenant que ses camarades avaient surnommé le « Tigre » à cause de sa sauvagerie et de sa cruauté, partirent aussitôt dans la direc-tion de l’église.
— Surtout, ne le tuez pas, avait recommandé le baron Von Hartung… Il faut absolument me l’amener vivant… Je veux faire un exemple… il faut que toute leur vie les habi-tants de ce pays de « wackes » se souviennent du châtiment que j’aurai infligé à leur sonneur de cloches.
Bientôt, l’église fut entourée.
Sans respect pour les morts qui reposaient dans le petit cimetière, les soldats s’étaient blottis derrière les tombes, foulant les sépultures de leurs lourdes bottes.
À la hâte, le lieutenant donna des ordres.
À son commandement, vingt brutes se ruèrent sur la porte de l’église.
Il y eut un craquement sinistre, puis la porte s’abattit avec fracas.
Tels des loups en furie, les Allemands se répandirent dans l’église, mais c’est en vain qu’ils cherchèrent le passage
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qui menait au clocher. Celui-ci ne communiquait pas avec l’église.
Dans leur rage impuissante, les soldats frappaient les murs avec force, comme s’ils espéraient les abattre, mais ceux-ci étaient en granit et les armes se brisaient sur la pierre !
Le lieutenant avait sur lui une petite lampe électrique qu’il braquait de tous côtés.
Sans respect pour le saint lieu, les soldats avaient ren-versé le maître-autel ; des statues gisaient sur le sol, parmi les draperies et les ornements sacerdotaux…
Et ce qui augmentait la fureur des Prussiens, c’était de toujours entendre au-dessus d’eux cette cloche qui conti-nuait à tinter par saccades.
Le lieutenant poussa un épouvantable juron et entraîna ses hommes au dehors.
Quelques minutes après, ils finissaient enfin par décou-vrir la petite porte qui menait au clocher.
Ils l’enfoncèrent et ce fut bientôt dans l’escalier une ruée folle, tumultueuse.
La trappe qui donnait accès à la première plate-forme vola en éclats et les Prussiens se précipitèrent comme des fauves sur le vieux prêtre.
Celui-ci ne fit aucune résistance.
On l’entendit simplement murmurer quelques mots entre ses lèvres, puis ce fut tout.
La cloche ne tintait plus !
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Les soldats, ivres de joie, entraînaient l’abbé Stoffel dont le dévouement allait peut-être sauver les habitants de Thann !
Lorsque le baron Von Hartung vit devant lui le prêtre hé-roïque, il ne put réprimer un mouvement de surprise.
Il lui semblait avoir déjà vu devant lui cette figure de brave homme…
Il fixa longtemps l’abbé Stoffel, puis murmura entre ses dents :
— Non… Je suis fou… cela est impossible.
Puis, s’adressant au curé :
— Votre nom ? demanda-t-il.
— Stoffel, répondit le prêtre d’un ton calme.
— Stoffel ?
— Oui, fit le prêtre en fixant le major.
Celui-ci n’était plus le même. On voyait qu’il était trou-blé, qu’un revirement s’était soudain produit en lui.
Ses yeux d’acier étaient moins durs, ses façons moins ar-rogantes.
Il regarda de nouveau le prêtre, puis semblant faire un effort sur lui-même, il dit brutalement :
— C’est bien… que l’on garde cet homme à vue… tout à l’heure, je déciderai de son sort…
L’abbé Stoffel s’inclina, croisa les bras et attendit.
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On devinait que sa présence gênait le major Von Har-tung…
— Emmenez ce prisonnier, dit-il ; je m’en occuperai dans un instant…
Et, se tournant vers le père Muller et Madeleine que les soldats venaient d’amener, il commanda :
— Quels sont ces gens-là ?
— Des suspects, répondit le lieutenant qui avait arrêté le vieil instituteur et sa fille.
— Des suspects ?… quoi d’étonnant à cela. Tout le monde est suspect dans ce maudit pays d’Alsace…
Le lieutenant dit quelques mots à voix basse au major Von Hartung.
— Ah ! très bien, fit-il, oui, je comprends… Comme ce vieillard est trop lâche pour s’attaquer à nous, il emploie des enfants pour nous espionner…
— Monsieur, protesta le père Muller.
— Appelez-moi major, s’il vous plaît… est-ce que vous croyez que j’ai gardé les pourceaux d’Alsace avec vous… D’abord, découvrez-vous… Quand on parle à un officier prussien, on ôte son chapeau.
Et, d’un geste brusque, le baron Von Hartung fit voler à dix pas le feutre noir du vieil instituteur.
Le père Muller était devenu blême ; une rage soudaine lui monta au cœur et si sa fille Madeleine ne l’avait pas rete-nu, il eut, malgré son âge, bondi sur son insulteur.
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Le major haussa les épaules et dit d’un ton narquois :
— Voyez-vous ce vieux débris qui veut faire de la résis-tance… Tout à l’heure, mon bonhomme, quand tu auras de-vant toi les canons de douze fusils, nous verrons si tu seras si crâne… Puisque tu es si brave, pourquoi donc ne n’es-tu pas engagé dans ces bonnes troupes françaises qui fuient dès qu’elles nous aperçoivent.
— Les soldats français ne fuient jamais, répondit le père Muller.
— La preuve, c’est qu’elles ont entendu le tocsin et qu’au lieu d’accourir à votre secours, elles demeurent pru-demment dans les bois.
— Elles vont venir, vous pouvez en être sûr.
— Alors, nous aurons le plaisir de leur envoyer une vo-lée de mitraille…
À ce moment, on entendit un galop de chevaux et trois uhlans apparurent.
L’un d’entre eux mit rapidement pied à terre et s’approchant respectueusement du baron Von Hartung :
— Herr commandant, dit-il en portant la main droite à la visière de son chapska, nous venons d’apercevoir les Fran-çais… Ils doivent être, en ce moment, à la sortie du bois de la Guerche et ils se dirigent par ici… Deux enfants leur ser-vent de guides.
— Deux enfants ?
— Oui, Herr commandant… les deux gamins qui nous ont échappé tantôt.
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— Bien… leur compte est bon… à ceux-là… lieutenant Fortsner.
— Mon commandant !
— Faites reformer les rangs.
Le lieutenant, un jeune homme imberbe, sanglé dans sa tunique comme dans un corset, salua militairement et pivo-tant par principe sur les talons, se dirigea vers les soldats qui avaient formé les faisceaux.
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