La Fiancée de l'espion
XIV Où Wilhelm Monte en Grade
XIV
OÙ WILHELM MONTE EN GRADE
Wilhelm avait pu continuer son chemin sans être inquié-té… D’ailleurs, la région dans laquelle il s’était engagé était encore sous la domination allemande et une fois qu’il eut dé-passé la forêt, il se trouva complètement en sûreté… Il fut néanmoins obligé de faire de nombreux détours pour éviter certaines lignes sur lesquelles circulaient des patrouilles françaises…
Enfin, il arriva à Colmar.
La ville était en pleine agitation. On avait déjà eu con-naissance de la défaite des troupes de Von Hartung et deux bataillons bavarois, appuyés par un escadron de uhlans du Sleswig-Holstein, s’apprêtaient à se mettre en route.
Wilhelm se dirigea aussitôt vers le quartier général.
Il n’eut qu’à faire passer un mot au général Von Stein-metz pour être aussitôt reçu.
Wilhelm était connu comme espion et ses services étaient très appréciés.
Dès qu’il fut en présence du général Von Steinmetz, il le mit aussitôt au courant de ce qui s’était passé. Il n’omit au-cun détail, mais il oublia toutefois de dire qu’il s’était enfui avec cinquante soldats. Il se donna même le beau rôle en
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prétendant que c’était sur ses conseils, que les troupes qui restaient avaient pu se replier en bon ordre.
Le général l’écoutait avec attention.
Quand il eut fini de parler, Von Steinmetz le remercia et le pria d’attendre quelques instants.
Wilhelm demeura dans le bureau du général pendant près d’un quart d’heure.
Enfin, celui-ci reparut :
— Je viens, dit-il, de donner des ordres pour que des renforts plus importants que ceux que j’avais commandés se mettent aussitôt en route vers Thann… Il faut que demain, cette ville soit reprise… C’est pour nous un terrible échec de voir les Français s’établir en Alsace… Après Mulhouse et Altkirch, nous leur avions coupé la route… ils ne doivent plus continuer à progresser… Je compte sur vous, Wilhelm, pour me tenir au courant de ce qui se passe… partez avec nos soldats… mais il faut quitter ces habits sordides… revê-tez un uniforme et mettez-vous en route… Je vais prévenir le commandant de l’expédition et lui dire que vous lui servirez de guide.
Wilhelm était tout heureux de la confiance que lui té-moignait le général.
Il triomphait…
Cette fois, les habitants de Thann étaient condamnés d’avance.
Les troupes étaient réunies, prêtes à partir, et le général Von Steinmetz tint lui-même à les passer en revue avant qu’elles se missent en route.
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Chez l’Allemand, tout est parade et ostentation.
On a vu des troupes harassées, des troupes qui pou-vaient à peine se traîner, retrouver soudain, toute leur éner-gie sous l’impulsion de leurs chefs, pour défiler au pas de pa-rade, en entrant dans une ville.
Le général Von Steinmetz estimait que les soldats doi-vent être de vrais mannequins, prêts à tout et qu’il ne faut jamais se montrer humain envers eux.
Le troupier allemand doit avoir la crainte de son offi-cier ; pour lui, ce n’est pas un homme, mais une sorte de de-mi-Dieu. Il est vrai que cette admiration stupide n’est peut-être pas partagée par tous les hommes, mais ils feignent de l’avoir et c’est le principal.
Le général Von Steinmetz parut très satisfait de la bonne tenue de ses hommes, et daigna même féliciter ses officiers.
Comme Wilhelm après avoir dépouillé l’affreuse dé-froque dont il était revêtu, venait de reparaître en uniforme, le général lui dit :
— Mon ami, vous êtes digne d’être sous-officier… un garçon aussi intelligent que vous ne peut, demeurer simple soldat. À partir de ce jour, je vous fais feldwebel3 et j’espère que vous saurez entretenir dans l’esprit de nos soldats cette discipline et cette décision que vous possédez à un aussi haut degré.
Wilhelm était au fond très flatté de monter aussi rapi-dement en grade, mais peut-être eût-il souhaité autre chose.
3 Sergent-major.
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Le courage n’était point sa principale qualité. Il était de ces êtres lâches et sournois qui se plaisent à travailler dans l’ombre, mais qui ne se montrent guère brillants, sous le feu de l’ennemi.
Son nouveau grade l’obligeait à marcher avec les troupes, à combattre avec elles.
Quand il n’était que simple soldat, il pouvait encore, de temps à autre, au moment où les balles sifflaient par trop fort, se glisser prudemment en arrière de la colonne.
Maintenant, il devrait se tenir à droite du rang, affronter les charges les plus furieuses, encourager ses soldats de la voix et du geste.
Après avoir réfléchi pendant quelques instants, il dit au général Von Steinmetz :
— Mon général, je vous remercie beaucoup… la distinc-tion dont je suis l’objet me touche infiniment, mais ne croyez-vous pas que je pourrais vous rendre plus de services on conservant mon modeste grade.
— Ce n’est pas mon avis. Un simple soldat dans l’armée allemande, n’existe pour ainsi dire pas, c’est un grain de poussière perdu au milieu des sables, tandis qu’un sous-officier a déjà droit à quelque considération… il est en rap-ports directs avec les chefs et à même le droit de prendre quelque initiative… Conservez votre grade, Wilhelm… peut-être un jour, si vous savez vous distinguer, parviendrez-vous à celui de sous-lieutenant et même à celui de lieutenant. En temps de guerre l’avancement est rapide pour les braves comme vous.
Était-ce une ironie ?
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Von Steinmetz avait-il vraiment quelque estime pour ce misérable espion ?
Ne le flattait-il, au contraire, que dans l’unique but de stimuler son zèle ?
Quoi qu’il en soit, Wilhelm était maintenant sous-officier.
Nous allons voir ce qu’il va faire.
*
Après avoir passé ses troupes en revue, le général Von Steinmetz fit appeler ses officiers et leur donna des instruc-tions.
Le plan qu’il leur traça était merveilleux et surtout des mieux combinés.
Il ne s’agissait que de le mettre à exécution.
Les Allemands sont surtout des théoriciens.
Sur le papier, ils sont incontestablement très forts, mais si, par malheur, leurs plans se trouvent déjoués par une complication quelconque, ils ne savent où donner de la tête.
Généralement, ils partent en formations compactes, avec des pièces d’artillerie lourde, des mortiers monstres et ils s’efforcent de faire une trouée.
Ils y réussissent parfois, mais quand ils se trouvent en face d’adversaires résolus qui parviennent à briser leurs at-taques, alors, ils se trouvent tout à fait désemparés.
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Ils sont incapables d’élaborer en quelques heures un nouveau plan de campagne et ils se livrent à toutes sortes de fantaisies militaires, plus inutiles les unes que les autres.
On l’a vu, au mois de septembre, quand nous leur avons opposé une offensive sur laquelle ils ne comptaient pas. De-puis, ils n’ont guère été brillants !
Lorsque le général eût donné ses ordres, les officiers vin-rent rejoindre leurs troupes et le départ s’effectua au son des fifres et des tambours.
Bientôt, des voix sauvages entonnèrent le Wacht am Rhein et les soldats disparurent.
Quelques instants après leur départ, un biplan s’éleva dans les airs, sembla chercher sa route et piqua droit vers le sud.
On voit que les Allemands étaient décidés à tout pour reprendre Thann.
Le Kaiser, qui était venu en Alsace quelques jours aupa-ravant, avait prononcé devant ses troupes un long discours dans lequel il comptait, disait-il, sur la vaillance de ses sol-dats pour chasser d’Alsace la « méprisable petite armée fran-çaise » qui avait eu l’audace de vouloir se mesurer avec lui.
Il avait aussi promis de nombreuses croix de fer, aussi les officiers étaient-ils résolus à tout, même aux pires atroci-tés, pour mériter les décorations du Kaiser.
Bien qu’il ne fût qu’un simple sous-officier, c’est-à-dire un rouage infime dans l’armée germanique, Wilhelm était désigné pour de sérieuses fonctions.
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C’était lui qui devait guider les officiers, au moment où on approcherait de Thann, et leur indiquer les points les plus vulnérables de la petite cité alsacienne.
Nous passerons sur les étapes qui amenèrent enfin les Boches à proximité de cette ville.
Lorsqu’ils n’en furent plus qu’à cinq ou six kilomètres, l’artillerie s’établit sur les hauteurs dans un endroit merveil-leusement abrité et commença le bombardement.
Les Allemands espéraient bien qu’en commençant le feu, ils forceraient les Français à leur répondre et alors, les grosses pièces d’artillerie lourde entreraient en danse.
Après une première rafale d’obus qui ne porta point, car le tir était trop court, les Boches s’apprêtaient à envoyer une nouvelle salve quand une pluie de projectiles s’abattit à cent mètres environ devant leurs pièces.
— Nous sommes repérés, dit un officier, c’est incompré-hensible…
— Non, répondit un adjudant, c’est par pur hasard qu’ils envoient leurs obus juste dans notre direction.
Il n’avait pas achevé ces mots, qu’une nouvelle pluie de projectiles tombait un peu plus en avant et démolissait deux pièces allemandes.
L’endroit n’était plus tenable ; il fallait déguerpir. C’est ce que firent les Boches.
En quelques secondes, les canons furent raccrochés aux avant-trains et comme une avalanche, les batteries prus-siennes dévalèrent une petite pente pour aller s’établir à un kilomètre plus loin.
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C’était déjà un premier échec.
Décidément, cette maudite ville de Thann était bien dé-fendue.
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