La Fiancée de l'espion
VI le Bouclier Humain
VI
LE BOUCLIER HUMAIN
Le jour se levait… un jour terne, languissant.
Du côté du bois une buée mauve flottait dans l’air.
Lorsque les hommes furent prêts, le major Von Hartung appela de nouveau le lieutenant :
— Fortsner, lui dit-il, rassemblez tous les prisonniers qui sont ici, hommes, femmes et enfants, et faites-les marcher en avant des soldats… ils nous serviront de bouclier et cela nous épargnera la peine de les passer par les armes…
Le lieutenant eut un petit rire et, avec l’aide de deux sous-officiers, força les malheureux captifs à se placer devant la colonne.
Comme deux brutes poussaient devant eux l’abbé Stof-fel, le major détourna les yeux pour ne pas rencontrer le re-gard du prêtre…
Déjà les Prussiens se mettaient en marche avec les pri-sonniers derrière lesquels ils allaient s’abriter, quand un cri de femme déchira l’air.
Celle qui venait de pousser ce cri, c’était Madeleine, la fille du père Muller…
Derrière elle, au premier rang des soldats allemands, elle venait de reconnaître Wilhelm… son fiancé… Wilhelm, qui,
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le casque à pointe sur la tête, le fusil au poing, piquait de sa baïonnette, pour les faire avancer, ceux qui, quelques jours auparavant lui serraient affectueusement la main et lui con-fiaient leurs espérances !…
Il y eut un moment d’indicible émotion, car en même temps que Madeleine, les autres prisonniers, tous habitants de Thann, avaient aussi reconnu Wilhelm.
Ce fut une explosion de menaces et d’injures ; certains tentèrent même de s’élancer sur le misérable qui avait, pen-dant plusieurs années, trompé la confiance des Alsaciens…
Les captifs, sans exception, oubliaient tous leur propre sort pour ne songer qu’au bandit qui servait maintenant dans les rangs prussiens.
Quel était au juste ce Wilhelm ?
Était-il Alsacien ?
Était-il Allemand ?
D’où venait-il ?
Comment était-il arrivé à se faire ainsi admettre dans la ville de Thann ?
Cela remontait à quelques années.
Un matin, les habitants avaient vu arriver un jeune homme d’une vingtaine d’années qui venait, disait-il, rendre visite à son oncle, le père Hanzer.
Celui-ci était mort depuis longtemps déjà et Wilhelm, en apprenant cette nouvelle, parut en proie à un violent déses-poir.
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Bons et charitables, les Alsaciens avaient essayé de le consoler, apitoyés qu’ils étaient, par la douleur du jeune homme.
Un riche industriel, M. Schwartz, l’avait pris comme comptable, et Wilhelm, qui semblait isolé, abandonné de tous, n’avait pas tardé à retrouver une famille.
En réalité, ce drôle n’était pas un Alsacien.
Il était né à Trêves, dans la Prusse rhénane, et il avait un but en venant à Thann.
Il appartenait à cette catégorie d’espions que les Alle-mands, en prévision de la guerre future, entretenaient par-tout en France.
Wilhelm, qui était un joyeux garçon, n’avait pas manqué de s’attirer rapidement les sympathies des habitants de Thann.
Plusieurs maisons lui avaient ouvert leurs portes et le reptile s’était introduit peu à peu chez ceux qu’il s’apprêtait à mordre.
C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance du père Muller et qu’il avait peu à peu conquis le cœur de Madeleine.
Cet amour était-il sincère de la part de Wilhelm ou n’était-ce qu’un prétexte ! Avec un semblable individu, il était permis de douter de tout, même des plus nobles senti-ments.
Quoiqu’il en soit, un peu avant la déclaration de guerre, l’attitude de Wilhelm, s’était modifiée.
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On le voyait errant de côté et d’autre, un appareil de photographie à la main.
L’espion travaillait pour sa vraie patrie, pour la Prusse !
Un soir, il avait brusquement disparu.
Le vieux Muller et sa fille croyaient qu’il était allé s’engager à Belfort.
En réalité, il s’était rendu à Colmar, où il avait pris du service dans les troupes allemandes…
Il allait renseigner l’ennemi sur une région qu’il avait spécialement étudiée…
Sans respect pour les lois sacrées de l’hospitalité, il allait livrer aux Allemands ceux qui l’avaient traité en fils, en ami !
*
Le major Von Hartung, craignant que les prisonniers ne se jetassent sur Wilhelm, avait fait passer ce dernier en queue de la colonne et le troupeau humain que les brutes al-lemandes poussaient lâchement devant elles pour se proté-ger contre les balles françaises, était contraint de marcher sur une ligne à la rencontre de nos soldats.
Ceux-ci étaient maintenant très visibles.
Ils se trouvaient à un tournant de la route et on les aper-cevait de biais.
Pourtant, ils ne tardèrent pas à disparaître et le major Von Hartung, inquiet de ce brusque changement de direc-tion, fit arrêter ses hommes.
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Il crut tout d’abord que les Français renonçaient à la lutte.
C’est assez dans l’habitude des Allemands de se croire invincibles, de se figurer que leurs casques à pointe, terrori-sent ceux qui les aperçoivent.
Le major Von Hartung triomphait.
— Parbleu, dit-il, ils ont peur !
Pourtant, il n’était guère rassuré. Au lieu de se porter en avant, il avait ordonné à ses hommes de demeurer sur place.
Un combat en plein jour, bien à découvert, ne lui souriait guère.
Comme tout bon officier allemand, il préférait la guerre d’embuscade et de surprise.
Il décida donc de demeurer dans Thann.
Il fit enfermer les prisonniers dans l’école et posta ses hommes au coin des rues.
Pourtant, l’attaque ne se décidait pas.
Le major Von Hartung réunit ses officiers.
— Messieurs, leur dit-il, de deux choses l’une, ou ces damnés Français nous mijotent quelque surprise, ou ils ont fui pour aller chercher du renfort. Lieutenant Fortsner, vous allez, avec dix uhlans, pousser une reconnaissance aux envi-rons… Je compte sur votre courage habituel et sur celui de nos braves cavaliers, pour découvrir ces maudits Français…
Le lieutenant fit le salut militaire et sautant à cheval en-traîna les uhlans qui ne semblaient point très enthousiastes.
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