La Fiancée de l'espion
III Minutes D’angoisses
III
MINUTES D’ANGOISSES
La rage des Allemands ne connut plus de bornes.
Tandis que les uns se précipitaient vers l’église, les autres entraient dans les maisons.
Dès que les crosses des fusils heurtèrent la porte du vieux Muller, ce dernier, avant de songer à lui, pensa aux deux enfants que les Prussiens reconnaîtraient certainement et pour lesquels ils se montreraient impitoyables.
Il les prit par la main et les entraîna précipitamment dans les combles.
— Cachez-vous là, leur dit-il, en les poussant vers une soupente et, quoi qu’il arrive, ne bougez pas…
Puis il redescendit après avoir donné un tour de clef.
Son visage avait repris son calme habituel et ce fut d’un pas ferme qu’il alla ouvrir aux soldats.
Un officier prussien entra, en coup de vent, et se planta insolemment devant le vieillard pendant que ses hommes, fusil au poing, se tenaient dans l’embrasure de la porte.
Cet officier était jeune : vingt-cinq ans tout au plus.
Il portait une longue capote gris-bleu, était coiffé d’une casquette plate à liséré rouge et chaussé de bottes en cuir fauve.
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Un sabre au fourreau mat, battait à son côté.
Il assujettit son monocle, considéra l’instituteur d’un air narquois et lui dit d’un ton brutal.
— C’est vous, l’instituteur ?
— Oui, répondit le père Muller en croisant les bras sur sa poitrine.
— Vous êtes, paraît-il, ce que l’on appelle ici un « pa-triote »… je suis bien renseigné… Je sais que votre fille et vous, entretenez dans ce pays, la haine de l’Allemand… Vous vous attendiez déjà à recevoir vos amis de France, mais il faut déchanter, mon bonhomme… les képis rouges n’entreront jamais ici…
« Ah ! vous chantiez déjà victoire ! Tant pis ! vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous de ce qui arrivera. Vous avez voulu faire les malins, mais vous le paierez cher… que l’on fouille cette maison de fond en comble…
Madeleine, affolée, s’était jetée dans les bras de son père.
— Ne crains rien, mon enfant, lui dit le vieil instituteur… Nous sommes d’honnêtes gens… on ne peut rien nous repro-cher…
— Assez de mots, trancha l’officier en posant sa main sur l’épaule du vieillard. J’ai de fortes raisons pour supposer que vous cachez ici des ennemis… si cela est, je vous pré-viens que je serai sans pitié…
Le père Muller ne sourcilla pas.
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Et cependant, une indicible inquiétude lui poignait le cœur.
Les Prussiens allaient découvrir les deux enfants, ils s’en empareraient et, dans leur rage, les mettraient à mort devant lui sans qu’il pût rien tenter pour les sauver.
Il est de ces situations atroces qui défient toute descrip-tion.
Pour les sentir, il faut les avoir vécues, avoir éprouvé les transes mortelles du désespoir et de la terreur, avoir en un mot vécu les minutes tragiques qui précèdent toujours les plus affreux drames.
Le père Muller qui était un homme de rare énergie par-venait, grâce à une volonté de fer, à se dominer, à refouler au fond de son cœur le trouble qui l’envahissait.
Quant à Madeleine, elle était plus pâle qu’une morte.
Elle ne quittait pas son père du regard et le vieil institu-teur lisait dans les grands yeux bleus de sa fille l’angoisse qui la terrassait.
Il eût voulu lui parler, la rassurer par quelques mots, mais l’officier prussien qui devinait peut-être ce qu’on voulait lui cacher fixait obstinément le père Muller.
On eût dit qu’il s’attendait à voir soudain défaillir son prisonnier, mais il avait compté sans la vaillance du vieil Al-sacien.
— Fouillez la cave, dit l’officier en se tournant vers ses soldats.
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Ceux-ci, sous la conduite d’un sous-officier, descendi-rent précipitamment les quelques degrés qui conduisaient au sous-sol.
On les entendit, pendant quelques instants, remuer ton-neaux et bouteilles, on perçut même le bruit de bouchons qui sautaient, puis les soldats remontèrent…
— Rien… dit un sous-officier dans l’épaisse moustache blonde duquel on apercevait encore une ligne humide.
— Montons au premier, commanda l’officier.
Et il prit lui-même la tête du détachement.
Madeleine était plus morte que vive.
— Pauvre Fritz !… Pauvre Jacques ! pensait-elle. Ils vont les découvrir et les massacrer.
Quant au vieil instituteur, pour gagner du temps, il s’efforçait de retenir les soldats dans les pièces qu’ils explo-raient.
Le moment allait venir où bientôt ils monteraient au grenier.
Malgré toute son énergie, le père Muller sentait peu à peu son courage l’abandonner.
L’officier remarqua sans doute le trouble du vieillard, car il dit tout à coup :
— Allons, il est inutile de nous faire chercher ainsi… li-vrez-nous ceux qui sont cachés ici et il ne vous sera fait au-cun mal.
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— Mais… je vous assure, balbutia le vieillard, que je ne donne asile à personne…
— Vous mentez, s’écria la brute allemande… Je vous dis, moi, que vous cachez ici deux jeunes gredins… deux vauriens qui ont voulu se jouer de nous… mais leur affaire est claire… aussitôt pris, aussitôt fusillés !… Allons, ouvrez-moi cette porte.
Le père Muller s’exécuta :
— C’est la chambre de ma fille, dit-il.
Déjà les soldats s’étaient précipités dans la pièce.
Avec cette brutalité, ce sans-gêne et cette goujaterie qui caractérisent le soudard allemand, ils bouleversèrent tout ce qui leur tomba sous la main.
Ils ne se firent même aucun scrupule de vider les tiroirs et de jeter sur le parquet les chers souvenirs de famille con-servés précieusement dans des enveloppes ou des coffrets.
Un soldat s’empara d’une montre, un autre enfouit dans les poches de sa tunique deux paires de boucles d’oreille et un petit médaillon en or.
Pour le Teuton, tout est de bonne prise en temps de guerre et les perquisitions sont toujours prétexte à rapines.
L’officier laissait faire.
Quand la chambre eut été explorée de fond en comble, les soldats passèrent dans une autre pièce qui ne tarda pas à être bouleversée comme la première.
Le père Muller qui avait repris un peu d’aplomb regarda l’officier et lui dit :
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— Vous voyez bien que je ne cache personne ici…
Le lieutenant ne répondit point. Il regardait de tous cô-tés avec méfiance.
Tout à coup, il sortit sur le palier, sonda les cloisons avec le pommeau de son sabre et découvrit enfin la petite porte derrière laquelle se trouvait l’escalier du grenier.
— Par ici, cria-t-il, d’une voix vibrante.
Les soldats se précipitèrent et déjà, ils allaient monter à l’étage supérieur quand l’officier les arrêta :
— Attendez, hurla-t-il.
Puis, se tournant vers l’instituteur et sa fille, il leur inti-ma l’ordre de précéder les soldats.
De cette façon, si ceux qui devaient être cachés dans le grenier tentaient de se défendre, ils seraient obligés de tirer d’abord sur l’instituteur et sur sa fille.
C’est toujours le moyen qu’emploient les Allemands quand ils font une perquisition ou lorsqu’ils poussent une re-connaissance.
Ils n’hésitent jamais à placer devant eux vieillards, femmes et enfants, et protégés par ce rempart de poitrines, ils se lancent à l’assaut.
Il faut remonter bien loin dans l’histoire pour trouver des exemples d’une telle sauvagerie…
Les conquérants les plus barbares, tels que les Huns, ou les Wisigoths avaient plus de grandeur d’âme.
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Ils s’offraient courageusement aux coups de leurs adver-saires et respectaient toujours les faibles.
En plein e XX siècle, dans un monde qui paraît avoir at-teint à son apogée de civilisation, les fidèles sujets de Guil-laume II se montrent plus cruels que les hordes sauvages qui jadis désolèrent le vieux monde.
Muller et sa fille gravissaient lentement, la mort dans l’âme, les degrés du petit escalier tournant qui conduisait au grenier.
Derrière eux, le fusil à la main, prêts à faire feu, les sol-dats avançaient lentement, le dos voûté, la tête enfoncée entre les épaules.
Quelques secondes encore et les Allemands allaient dé-couvrir les deux courageux gamins auxquels le brave institu-teur avait donné asile.
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