La petite famille

Ishmaël Beah · Chapitre 1 sur 10

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La petite famille

Chapitre 1

1

 

Kpindi se frotta les mains sur les feuilles des branches basses de l’arbre sous lequel il était assis, et la rosée du matin humidifia ses paumes. Pris d’un frisson, il s’essuya le visage – encore juvénile, mais dont la peau était déjà tannée – de ses mains mouillées. Cette tentative de réveiller des yeux qui ne demandaient qu’à sommeiller fut infructueuse. Il s’accroupit, talons sur les fesses, et progressa de cette manière vers un petit arbre entouré d’herbes hautes, au croisement de sentiers rouges et poussiéreux. Ainsi, il pourrait entendre et voir de loin tous ceux qui approchaient, ce qui lui laisserait le temps nécessaire pour décider comment réagir.

Satisfait de son champ de vision, il étira son corps efflanqué, sa cage thoracique se détachant de son ventre svelte, et s’assit bien droit, le regard énigmatique pour inspirer la peur, la curiosité et la perplexité chez ceux qui croiseraient sa route. Une telle rencontre n’avait encore jamais eu lieu, et Kpindi s’en réjouissait. Il ne voulait pas être trouvé. Pas par ceux qui cherchaient quelque chose, en proie à la douleur, au tourment ou à la peur. Et encore moins par ceux qui lui décochaient un sourire bienveillant, mais dont les yeux trahissaient un mépris si coutumier qu’ils ne s’en rendaient même plus compte.

Bien décidé à rester aux aguets, Kpindi se concentra tour à tour sur chacun de ses sens, de sorte que la moindre odeur de fumée s’élevant d’un feu tout juste allumé pour frire les plantains du petit-déjeuner, que chaque battement d’ailes d’un oiseau sur les branches, que chaque raclement de balai dans les feuilles sèches d’un jardin, que chaque cliquetis de seau entre les mains d’un porteur d’eau l’arrache aux griffes du sommeil.

Puis Kpindi entendit un bruit de pas qu’il ne reconnut pas. Il étouffa le son de sa respiration jusqu’à ce qu’il soit moins fort que celui de la brise.

« Elle m’emmenait ici tous les matins, même quand elle ne pouvait presque plus marcher. » Lorsqu’un souffle de vent secoua les herbes, Kpindi se hâta aussitôt vers une nouvelle cachette. De là, il distingua la vieille dont la voix lui était parvenue. Elle était assise sur une grande pierre plate, une jeune femme à ses côtés. Son visage aux rides gracieuses était illuminé par le souvenir.

Perdues comme elles l’étaient dans les joies ou l’amertume du passé, Kpindi sut qu’elles ne représentaient pas une menace. Distraitement, il tira une noix de kola de la poche de son pantalon et mordit dedans, pour rester en éveil et réactif. L’odeur de la noix et le rituel familier de sa mastication lui rappelèrent sa grand-mère – elle qui ne cessait de plaisanter, malgré les malheurs dont la vie l’avait accablée. C’était agréable de revoir son visage. Il mordit de nouveau dans la noix de kola, sans quitter les deux femmes du regard.

« Ah, peu importe comment tu es venu au monde, lui disait sa grand-mère. Tu as été amené ici pour vivre. Alors vis ! » Et ce fut tout ce qu’il obtint jamais d’elle.

Le vent était retombé et, dans le silence, chaque son s’en trouva amplifié. Il semblait à Kpindi que ses oreilles vibraient. Depuis sa cachette dans les buissons, il imagina un contexte pour chaque son qui lui parvenait, son passe-temps favori. Parfois, il restait ainsi trois ou quatre heures aux aguets. Soudain, il entendit un cri, suivi d’un éclat de rire. Il se dit que les sons devaient venir d’une maison voisine, où un père de famille se préparait pour la journée à venir. Sa femme et ses cinq enfants s’étaient lavés avant lui, utilisant toute l’eau chaude, et quand était venu son tour d’utiliser la salle de bains, la froideur de l’eau lui avait fouetté le corps. « Pourquoi faut-il que je souffre ainsi tous les matins ? » avait-il hurlé, comme chaque jour. Et la famille entière, le visage luisant de vaseline, les enfants dans leurs uniformes d’écoliers et leur mère élégamment vêtue pour aller tenir sa boutique du front de mer, avait plaisanté et discuté comme elle le faisait, là encore, chaque matin.

Était-ce une famille dont il se souvenait, ou ne faisait-il que l’imaginer ? Kpindi ne savait plus trop. Il attendit que lui parvienne le son suivant, prêt à rêver un nouveau scénario.

La vieille se mit debout avec une agilité étonnante et reprit la route de la ville. La jeune femme regarda autour d’elle, mais ses yeux glissèrent sur Kpindi et se portèrent vers le ciel. Puis elle suivit sa compagne. Pas besoin d’avertir les autres, décida-t-il.

Les bruits du marché emplissaient l’air. La journée avait commencé. Quand il se leva pour embrasser la matinée, le vent lui souffla quelques feuilles au visage. C’est alors qu’il entendit le sifflement secret. Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre.

À quoi il répondit : Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre.

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