La petite famille
Chapitre 10
10
Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre. Le refrain lui trottait dans la tête à l’approche de l’avion, mais elle ignorait si les autres seraient là. Elle avait l’impression de s’être absentée si longtemps qu’elle avait perdu l’habitude de leur rythme.
Ce fut à la fois une déception et un soulagement de remettre ses vêtements informes et son bonnet. Elle redevenait invisible, et rien dans le comportement des hommes qui la croisaient n’indiquait qu’ils remarquaient son existence. L’attention à laquelle elle s’était habituée ces derniers jours lui manquait déjà, mais elle était surtout impatiente de retrouver son propre monde, celui où elle pouvait être elle-même sans faire semblant. Ses pieds la poussaient vers le refuge de la petite famille.
Elle entra dans la clairière. Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre.
Mais tout n’était pas en ordre. Quelque chose n’allait pas du tout.
Elle sentit de la fumée. Leva les yeux et la vit monter dans le ciel devant elle.
Elle courut à travers les buissons aussi vite que possible et découvrit l’avion en feu. Il se consumait de l’intérieur, la porte était grande ouverte et une fumée noire comme de la suie s’échappait de la carlingue. Depuis combien de temps brûlait-il ? Des heures ? Des jours ?
Elle fit le tour de l’appareil, rongée par la peur et le remords. Aucun bruit n’en sortait hormis le crépitement des flammes qui réduisaient leurs affaires en cendres. Où étaient les autres ? Y avait-il quelqu’un à l’intérieur ? Pourquoi les avait-elle laissés livrés à eux-mêmes ? Que lui était-il passé par la tête pour prendre la fuite et mener une existence qui n’était pas la sienne ?
Elle s’arrêta et se força à réfléchir. Malgré tout ce que la petite famille avait enduré depuis qu’ils vivaient ensemble dans l’avion, rien d’une telle magnitude ne s’était encore jamais produit. Qu’étaient-ils censés faire en pareille circonstance ? Cela lui revint d’un coup : si le chaos ou la violence devaient un jour les séparer, ils avaient pour consigne de se retrouver au Rendez-Vous Un. Si quelqu’un s’emparait de leur maison, ils devaient en revanche se retrouver au Rendez-Vous Deux. Et si leur maison était détruite ? Ils ne s’étaient pas préparés à cette éventualité, mais cela ressemblait plus à Rendez-Vous Deux. C’est là qu’elle devait aller.
Khoudi s’élança à travers les buissons, empruntant un raccourci qu’elle connaissait. C’était plein d’arbustes dont les branches lui giflaient le visage et lui écorchaient les jambes. Ils semblaient lui demander : « Où étais-tu passée ? Où vas-tu ? »
Elle ne ralentit qu’à l’approche de la limite indiquée par un vieux mur de pierre dans lequel étaient incrustés les derniers vestiges d’une pièce d’artillerie tournée vers la mer. Derrière le canon, les ruines d’une vieille bâtisse qui avait elle-même brûlé depuis longtemps. Des fleurs poussaient néanmoins à l’endroit où on les avait plantées, goûtant l’air marin.
Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre.
Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre.
Pas de réponse.
Khoudi s’assit pour réfléchir.
Puis, de derrière le mur, Namsa surgit. Elle se jeta dans les bras de son aînée, toute tremblante.
« Tu vas bien ? lui demanda Khoudi. Où sont les autres ? »
Il s’écoula un long moment avant que la fillette réponde. Elle ignorait où se trouvait le reste de la petite famille. Elle aussi venait à peine de rentrer. La veille, elle avait été arrêtée par la police près du marché et embarquée dans un fourgon plein d’enfants. On les avait conduits hors de la ville par convoi et déposés à quelques heures de là. Les autorités le faisaient souvent quand elles préparaient la visite de dignitaires ou d’autres événements officiels et voulaient donner la meilleure image possible du pays. C’était arrivé plus d’une fois à Khoudi quand elle avait l’âge de Namsa, mais à sa connaissance la fillette y avait jusqu’ici toujours échappé. Celle-ci avait réussi à revenir, en auto-stop et à pied, voyageant en groupe avec d’autres enfants par sécurité.
Elle était arrivée à peine quelques heures plus tôt et, comme Khoudi, était tombée sur la carlingue en feu, sans aucun signe de la présence des autres.
Au moins, elle ne se trouvait pas à l’intérieur au départ de l’incendie, pensa Khoudiemata.
« Et toi ? fit Namsa. Tu t’es bien amusée au moins ? J’espère. Dans la vie, il faut toujours s’amuser tant qu’on peut, parce que le reste du temps il faut se battre. »
Khoudi la regarda avec étonnement.
« C’est toi qui me l’as appris. » Namsa dévisagea son aînée un moment et lui donna un petit coup de coude. « D’ailleurs, parfois c’est dans notre esprit qu’il y a le feu. On est là, mais notre esprit est éparpillé. »
Khoudi prit une grande inspiration. « Oui. C’était bien. Et puis après un peu moins. Je ne veux pas en faire une habitude. » Elle passa les bras autour de la fillette et la serra contre elle. Ça faisait du bien de donner et de recevoir cette franche démonstration d’amour et d’affection.
« Peut-être que tu réfléchis trop, dit doucement Namsa. La vie est là, pour le meilleur et pour le pire. »
Khoudiemata desserra son étreinte. « Depuis quand es-tu si sage, petite ? Tu devrais peut-être te faire arrêter plus souvent. »
Elles entendirent soudain des bruits de pas au milieu des feuilles sèches dans les buissons, suivis des sifflements préalables qu’elles connaissaient si bien. Se levant d’un bond, elles répondirent en chœur.
Ndevui et Kpindi émergèrent ensemble, affolés mais indemnes. Ils étaient partis faire la fête en ville et avaient découvert l’avion en flammes à leur retour au petit matin. Elimane, à leur connaissance, faisait une course pour William Mouchoir. Tout allait bien lorsqu’ils étaient partis la veille. Ils soupçonnaient un incendie d’origine criminelle. Mais qui ?
« C’est peut-être à cause des papiers des impôts ? demanda Ndevui. En tout cas, tu es de retour parmi nous. On est une famille ! » Le garçon lança un regard sincère à Khoudiemata.
« Non. C’est impossible », dit-elle. Il n’y avait de fait aucun moyen de faire le lien entre les documents et leur avion, et d’ailleurs, qui dans ce pays si corrompu ferait d’un vol pareil une affaire personnelle ?
Elle fut profondément soulagée d’avoir des raisons de croire qu’Elimane allait bien. Mais pourquoi n’était-il pas encore là ? C’est lui qui avait choisi leurs lieux de rendez-vous en cas d’urgence, et en quelles circonstances y recourir. Alors où était-il, et quand reviendrait-il ?
Ils attendirent en silence, chacun d’eux s’inquiétant pour Elimane et s’interrogeant sur tout ce que cela impliquait. Où trouveraient-ils leur prochain chez-eux ? Resteraient-ils ensemble ? C’est Elimane qui les avait réunis, et il leur était difficile de s’imaginer sans lui.
Le portable de Khoudi sonna. Elle crut d’abord que c’était lui, et son cœur bondit dans sa poitrine, puis elle se souvint qu’il ne connaissait pas son numéro. Elle regarda l’écran et vit que c’était Frederick Cardew-Boston. Elle décrocha.
« Salut. Il faut vraiment que je te parle. » Sa voix était lourde d’inquiétude, ce qui ne lui ressemblait pas. « On pourrait se retrouver ce soir ? S’il te plaît. » Il était presque suppliant.
« Pas sûre de pouvoir. Ça peut attendre ? » Khoudi regarda les autres.
« Peut-être. Mais il y a une chose que je tiens absolument à te dire.
– Je vais voir ce que je peux faire, je te tiens au courant », fit Khoudiemata. Et elle mit fin à l’appel.
« Les gens du week-end ? » demanda Ndevui, mais elle ne répondit pas. Le week-end, l’hôtel, tout cela ne lui donnait plus seulement l’impression d’appartenir à un autre monde, mais à un autre univers.
Ils attendirent jusqu’à ce que la nuit s’annonce. La brise se leva, les arbres oscillant comme pour dire au revoir au jour, puis retomba dans un murmure. Normalement, ils appréciaient ce genre de soirées silencieuses, mais ce soir elle avait quelque chose d’effrayant.
Et puis ils entendirent des craquements de brindilles qui résonnèrent dans le silence. La petite famille se leva, prête à se battre ou à s’enfuir.
Lentement, Elimane sortit des buissons. Il était en costume, mais semblait épuisé. Pour la première fois, s’aperçut Khoudi, il avait oublié de signaler son approche.
« Je ne sais pas par où commencer, dit-il, debout devant eux. Je regrette vraiment.
– De quoi tu parles ? fit Ndevui. Comment ça, tu regrettes ?
– J’ai baissé ma garde alors que je n’aurais pas dû. » Il poussa un long gémissement. « Ah, même mes livres sont détruits ! »
Ndevui s’approcha de lui, les poings serrés. « On a perdu notre maison, c’est la saison des pluies, et la seule chose à laquelle tu penses, c’est tes livres ?
– Je voulais juste m’assurer que tu étais en sécurité ! » lâcha Elimane en regardant Khoudi droit dans les yeux.
Kpindi était en travers du chemin de Ndevui, mais ne fut pas assez rapide pour retenir la jeune femme. Elle le prit par le col à deux mains, l’étouffant presque. « Raconte ! lui cria-t-elle en pleine figure. Qu’est-ce que tu as fait ? »
Et Elimane leur raconta.
Après être tombé sur Khoudi et ses nouveaux amis au bar, expliqua-t-il, il s’était mis à suivre Frederick Cardew-Boston.
« Je sais ce que pensent les types comme ça, dit-il, sur la défensive, en se frottant le cou. Je sais ce que pense leur famille. Crois-moi. »
Mais à son insu, les gardes du corps du jeune homme l’avaient remarqué, et l’un d’eux avait commencé à le pister.
« Espèce d’idiot ! l’interrompit Khoudi. Je t’ai demandé de t’occuper de moi ? »
Elimane lui fit signe de se taire. Ce n’était pas tout. Les gardes du corps avaient parlé de son petit numéro de détective au père de Frederick Cardew-Boston, qui prenait la sécurité de sa famille très à cœur. (« Tu aurais dû t’en douter ! » fit Khoudi.) Refusant de leur confier cette mission, il avait appelé un de ses hommes de main – un des sbires qu’il employait pour le tout-venant, quand il fallait agir avec discrétion. Et qui était cet homme de main ? Elimane les regarda, vaincu et impuissant. William Mouchoir.
C’était pure coïncidence qu’ils se connaissent déjà, mais ce fut la parfaite couverture. Une fois que William Mouchoir reçut ses ordres, il redoubla de sollicitations auprès d’Elimane. Le flot incessant de missions dont le jeune homme était si fier était en partie bidon. Un grand nombre de ces assignations si mystérieuses en apparence étaient simplement des courses inutiles, fabriquées de toutes pièces pour le faire sortir et le prendre en filature jusqu’à ce que William Mouchoir découvre où il habitait.
A posteriori, cela aurait dû lui mettre la puce à l’oreille. Juste après son retour à l’avion, le jour où il était censé récupérer la boîte imaginaire, il avait reçu un texto de William Mouchoir lui donnant rendez-vous dans un bar du bord de plage pour une nouvelle mission. C’était un classique : un étranger surexcité, un attaché-case, la garantie de passer sans encombre les contrôles de sécurité à l’aéroport. Mais cette fois la cible était seule, et Elimane s’était brièvement demandé en quoi sa présence était nécessaire.
« C’est passé comme une lettre à la poste, avait-il dit après le départ de l’étranger, se préparant à prendre le chemin du retour.
– Reste un peu et discutons, Sam », avait dit William Mouchoir, au grand étonnement d’Elimane. Il ne restait jamais plus longtemps que nécessaire après ce genre de transaction. Elimane avait trouvé ça louche, mais s’était dit que même dans ce genre de relation où il était essentiel de rester sur ses gardes, il finissait toujours par se créer une forme d’intimité.
« Dis-moi, jeune homme, as-tu déjà entendu parler de Bai Bureh, l’homme qui a combattu les Anglais parce qu’il ne voulait pas leur verser d’impôt pour sa hutte ? » Elimane avait été pris de court, une fois de plus. Ils n’avaient jamais parlé d’histoire. Le jeune homme avait hésité avant de répondre, bu une longue gorgée de bière pour gagner du temps.
« De Bai Bureh, je sais seulement ce que j’ai appris à l’école, comme tout le monde, avait-il finalement rétorqué.
– Ah, l’école… C’est là qu’on instille à des esprits intelligents l’idée fausse de l’espoir au lieu de cultiver la ruse et la malice nécessaires à la survie dans ce pays. » Il avait ri doucement, et vidé sa bouteille d’un trait.
Elimane avait senti que quelque chose n’allait pas, mais il était incapable de mettre le doigt dessus. La façon dont s’exprimait William Mouchoir le mettait mal à l’aise. L’air de rien, avec la pointe de sarcasme que ce dernier semblait apprécier chez lui, Elimane avait demandé : « Pourquoi cette question sur Bai Bureh ? Je ne savais pas que vous vous intéressiez à l’histoire.
– Oh, je ne m’intéresse à l’histoire que lorsque ça me permet de gagner de l’argent. » William Mouchoir avait ri. « Sinon, le passé est mort pour moi. Toi, en revanche, tu prends la lecture au sérieux. Je te vois toujours le nez dans un bouquin quand on est en planque, tu as l’air plongé dedans, pas comme moi qui fais semblant de l’être alors qu’en fait j’observe les gens. » Là-dessus, il s’était levé, avait réglé la note et serré la main d’Elimane avant de partir, sans un mot quant à un prochain rendez-vous ou une prochaine mission.
Elimane était allé rejoindre Ndevui, Kpindi et Namsa au marché de nuit, où ils voulaient regarder les gens autant que les telenovelas espagnoles auxquelles personne ne comprenait rien. Il était arrivé pendant la diffusion d’une publicité pour ces soins qui blanchissent la peau, ce qui lui avait fait penser à Khoudiemata et à sa haine féroce pour ces produits. Où était-elle, et que faisait-elle ? se demanda-t-il. Lorsque la petite famille était rentrée à l’avion, il était tellement ivre qu’il avait oublié son étrange conversation avec William Mouchoir et s’était tout de suite endormi.
Le lendemain matin, Elimane s’était levé tard, contrairement à ses habitudes. Il dormait encore quand Ndevui était parti courir, puis quand Kpindi et lui avaient dribblé avec leur nouveau ballon de foot – une citrouille encore verte – dans la clairière. Il dormait toujours quand Namsa et les garçons étaient partis au marché, et quand la fillette, sans Elimane pour veiller sur elle, s’était fait embarquer par la police et conduire loin de la ville. Ce n’est que le bruit d’une nuée d’oiseaux prenant brusquement leur envol qui avait fini par le réveiller.
Il était sorti de l’avion pour aller se soulager dans les buissons, et c’est à ce moment-là que c’était arrivé. Il avait entendu du mouvement dans les feuillages, et son instinct l’avait poussé plus avant dans les branches pour se cacher. Les premiers à émerger furent deux gardes du corps qu’il se rappela avoir vus parmi ceux de Frederick Cardew-Boston. Mais que faisaient-ils là ? Suivaient-ils Khoudiemata ? Ça aurait été logique – comme tous les hommes riches, le père était du genre soupçonneux. Sauf que Khoudi était partie depuis jeudi matin. Alors soudain il comprit : c’était lui qu’ils avaient suivi. C’était lui qui les avait conduits dans le monde invisible de cette petite famille qu’il avait bâtie et protégée au prix de tant d’efforts.
William Mouchoir entra à leur suite dans la clairière. « Allez-y, ordonna-t-il. Brûlez tout, qu’ils ne puissent plus jamais habiter là. » Il alluma une cigarette et fuma pendant que ses sbires s’attelaient à la tâche. Ils ne partirent que lorsqu’ils furent certains que le feu avait vraiment pris, développant un appétit qui serait difficile à contenir.
Elimane attendit dans les buissons jusqu’à ce qu’il soit sûr que les intrus étaient loin. Se couvrant le visage avec sa chemise, il tenta de pénétrer dans la carlingue, mais l’épaisse fumée toxique et la chaleur étaient intenables. Il prit ce qu’il restait d’eau dans les seaux en plastique et s’approcha le plus près possible pour la jeter sur le brasier, mais cela ne fit qu’attiser les flammes. Il fut contraint de battre en retraite avant que l’incendie ne le dévore lui aussi.
Sur la route principale, il découvrit les traces de pneus laissées par le départ précipité des 4×4. Il savait qu’il fallait trouver Khoudiemata pour la prévenir, mais il n’avait aucune idée de l’endroit où elle se trouvait. Il fit le tour des bars de plage et d’autres endroits dont il savait que les belles personnes les fréquentaient. Ce n’est qu’après avoir cherché partout qu’il avait rejoint le Rendez-Vous Deux.
« Ils t’ont probablement cherchée aussi, Khoudiemata, dit Elimane avec amertume. J’ai peut-être commis une erreur en suivant Frederick Cardew-Boston, mais c’est toi qui t’es trouvé un Njamete… »
Les autres se tournèrent vers elle pour avoir une explication, mais elle garda le silence.
« C’est notre liberté qui fait de nous des êtres dangereux, dit Ndevui. On n’est redevables à personne, on a le sens de la débrouille, on interprète notre histoire et les circonstances par nous-mêmes, et non par le biais d’autrui. » Ces mots étonnèrent tout le monde. D’ordinaire, Ndevui ne supportait pas d’entendre ce genre de théories, et encore moins de leur prêter voix.
« Je ne l’aurais pas mieux dit, fit Elimane. Tu as écouté Chadrac le Messie, et maintenant tu goûtes à la force de ton intelligence.
– Il faudra davantage qu’un peu de philosophie pour te dédouaner, les coupa Khoudiemata. Quoi qu’il en soit, c’est ta jalousie qui a entraîné la destruction de notre foyer. Tu n’as pas été capable de me ficher la paix. »
Son portable sonna. Elle regarda l’écran, puis éteignit l’appareil sans répondre.
Ils se tournèrent les uns vers les autres, comme s’ils espéraient des excuses. Mais une fois la vérité révélée, on ne pouvait retirer ce qui avait été dit. Une ligne avait été franchie. Quelque chose touchait à sa fin.
Ndevui se mit à faire les cent pas, pris par la peur de l’abandon, et Kpindi se tourna vers Khoudi. « Grande sœur, tu connais tous les endroits où nous trouver, une fois que tu te seras moins en colère. » Il la prit dans ses bras et elle lui rendit son étreinte, s’émerveillant une fois de plus qu’il soit comme un frère pour elle, se demandant si c’était la dernière fois.
Namsa tira sur la main de la jeune femme, les larmes aux yeux. Khoudi baissa la tête vers elle. « Tu viens avec moi, petite. »
Puis elle regarda Elimane, avec un mélange de pitié et d’amour. Elle et lui, plus que les trois autres, ne pouvaient se permettre de se faire leurs adieux. Ils savaient que s’ils permettaient aux émotions qui dansaient en eux de s’afficher ouvertement au sein du groupe, cela les affaiblirait non seulement dans leurs propres efforts pour survivre, mais aussi dans leur vigilance et leur acharnement à aider les plus jeunes. Elimane se tourna vers elle, et ils reconnurent implicitement tout ce qu’il y avait eu de bien entre eux et tout ce qu’il y avait eu de douloureux. Puis Khoudiemata prit Namsa par la main et elles s’éloignèrent.
Seule la fillette se retourna pour regarder les garçons partir, jusqu’à ce qu’ils disparaissent de leur côté dans les buissons. Khoudi et elle arrivèrent sur la route, l’ossature d’une nouvelle famille.
Comme c’était étrange – à moins que ça ne le fût pas du tout – qu’ils se retrouvent tous à l’entrée de la plage, où un vieux poste d’observation était encore debout, même si sa structure était désormais rongée par le vent salé de la mer et le cinglement des pluies, altérée par le soleil qui brillait chaque jour sur ce lieu oublié où quelqu’un avait peut-être jadis guetté l’arrivée de ce qui avait tout changé. Mais ce matin-là, c’était une scène pour Chadrac le Messie, et quelques dizaines de personnes avaient fait une pause dans leur journée pour qu’il les divertisse.
« Bonjour ! cria-t-il. Bonjour, mes fils et mes filles, mes amis, mes compatriotes de cette terre lourde de mensonges et de tromperie. » L’air était frais et de la vapeur s’échappait de sa bouche tandis qu’il dansait en prononçant ses mots à lui, sa tunique bigarrée virevoltant autour de lui.
« Vous ! Vous tous, et surtout vous qui souffrez chaque jour de porter votre histoire, l’histoire telle qu’elle vous a été enseignée. Si vous appreniez votre véritable histoire, vous pourriez la porter de façon à ce qu’elle vous rende plus forts et votre vie ne serait alors plus un fardeau. »
Sans cesser de parler, il fendit la foule de spectateurs. Et tandis qu’ils le suivaient des yeux, ils s’aperçurent les uns les autres. Ndevui avec ses chaussures de course autour du cou et ses écouteurs, concentré sur la musique qu’il écoutait dans sa tête. Kpindi qui regardait ailleurs, comme s’il n’avait pas vu Khoudi et Namsa dans leurs pagnes traditionnels assortis, un foulard sur la tête, et Elimane assis sur une pierre non loin de là. Celui-ci écrivait fiévreusement dans un cahier neuf, l’air absorbé et serein.
« Un jour, trois femmes et deux hommes, tous des guerriers, vinrent écouter ceux qui avaient traversé les océans soi-disant pour devenir nos amis. Même s’ils ignoraient notre existence, ajouta Chadrac en riant, bientôt imité par une partie de la foule. Mais chaque fois qu’ils rendaient visite à leurs nouveaux amis, ils étaient déçus. Comment pouvait-on appeler ça une amitié ? Alors les trois femmes et les deux hommes prirent de l’argile blanche dans la rivière ainsi que du charbon, et ils se peignirent le corps pour ressembler à des squelettes. Ils burent un remède à base de plantes entraînant la paralysie complète du corps, et grimpèrent dans un bateau savamment sculpté dont on avait fait cadeau à leurs nouveaux amis, une œuvre d’art des “indigènes”, comme ils nous appelaient. Le chef des colons accepta fièrement le cadeau et l’exposa dans son salon, où il conduisait les affaires de son prétendu empire. Les guerriers restèrent inertes durant cinq jours, finissant par savoir tout ce qu’il fallait savoir sur la vérité de leurs nouveaux amis. Le cinquième soir, au cours d’un banquet, les squelettes reprirent vie, se levèrent et sortirent en portant le bateau sur leurs épaules, disparaissant dans la nuit.
« Les colons furent abasourdis. Le temps qu’ils retrouvent leurs esprits, il était trop tard pour rattraper les squelettes vivants. Tout le reste de la saison du soleil et plus tard durant toute celle des pluies, les soldats d’un autre pays les cherchèrent, en vain. »
Chadrac se tut un instant et observa son auditoire. « Puissiez-vous tous être les squelettes vivants de la saison de votre choix. » Là-dessus, il sauta en l’air et fit une révérence, puis il reprit son chemin, marmonnant des paroles incompréhensibles.
Khoudi regarda l’heure sur son téléphone. Manga Sewa serait bientôt là. Que lui avait-il dit, déjà ? Ça vous est déjà arrivé de perdre quelque chose, d’abandonner tout espoir de le retrouver, et finalement d’avoir la plus merveilleuse surprise qui soit ?
En attendant Manga Sewa et la suite des événements, Khoudiemata sifflota un nouveau petit air en reprenant les mots de Chadrac. Les squelettes vivants, les squelettes vivants, tout est en ordre. Et elle se dit que cela sonnait bien.
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