La petite famille

Ishmaël Beah · Chapitre 6 sur 10

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La petite famille

Chapitre 6

6

 

Le lendemain d’un jour férié était aussi férié dans ce pays qui était le leur. Et maintenant qu’ils avaient de l’argent, ils n’avaient plus besoin d’élaborer de plan pour trouver de quoi manger. Il n’était sans doute pas nécessaire non plus de monter la garde – qui s’approcherait de chez eux aujourd’hui ? Mais comme Khoudi était déjà réveillée et que les autres sommeillaient encore, elle décida de jouer les vigies malgré tout. Elle se dit que c’était une bonne habitude, mais au fond elle voulait surtout rester seule pour réfléchir à la façon dont elle pourrait participer aux discussions du dîner prévu le soir même. Elle se dirigea vers les buissons au-delà de la clairière et trouva un endroit où s’asseoir contre un petit arbre, les yeux face à la route.

Cela fait un petit moment que j’habite en ville, désormais. Ma famille possède une maison à Aberdeen. Khoudiemata sentait que pour elle, s’entraîner à l’art de la conversation exigeait de répondre en des termes qui ne soient pas trop précis, ne révèlent pas trop de détails et ne suscitent pas trop la curiosité. Elle voulait se donner un air de retenue plus que de mystère, une aura d’humeur songeuse. Elle espérait pouvoir s’en tirer. Bien sûr, elle affrontait de bien plus grandes difficultés chaque jour, mais là, c’était différent.

Ne gamberge pas trop et garde les pieds sur terre, se dit-elle, prenant note mentalement de coller aux grands thèmes qui éloignaient la discussion des sujets personnels. Agissant de concert avec elle, le soleil perça les buissons et l’atteignit pour la ramener à la réalité de son environnement. Elle se sentit soudain fatiguée, et affamée. Les autres étaient probablement réveillés, maintenant. Il était temps d’aller chercher quelque chose à manger. Plus tard, elle irait dans son havre secret se préparer en vue de son rendez-vous. Être prête à participer aux conversations ne suffisait pas, il fallait aussi savoir comment s’habiller et se tenir, et elle ne pouvait pas s’entraîner à ça ici. Il fallait qu’elle réussisse à se lancer dans un monde parallèle. Elle se leva et retourna à l’avion.

Kpindi l’aperçut. « On partait justement te chercher pour aller manger. Et on voudrait ton avis sur le défilé de mode de Namsa. On lui a dit que sa tenue était super, mais ça ne lui suffit pas. Et on ne sait pas ce que ça signifie. »

Les garçons se retenaient manifestement de rire pour ne pas heurter les sentiments de la fillette, et ils se tournèrent vers Khoudi avec une expression suppliante qui lui demandait de remédier à la situation.

« Ah, tu es revenue », dit Namsa en la voyant. Elle était debout à l’entrée de l’avion, vêtue d’un pantalon noir, d’une mini-jupe rouge par-dessus, d’un maillot de corps sous une chemise d’homme à manches longues et d’un bonnet qui lui couvrait les oreilles.

« Tu es belle, lui cria Khoudi, et Namsa rayonna. Tu te sens bien dans cette tenue ?

– Oui, et j’adore son odeur de neuf. » La fillette descendit fièrement les marches, avec l’aplomb d’un top model sur le podium d’un défilé.

À vrai dire, Khoudi se sentit mal en découvrant son accoutrement. Namsa portait comme elle des vêtements d’homme, sauf qu’elle n’avait aucune notion de l’assortiment des couleurs. Elle ressemblait, en pire, à une version de Khoudi dont Khoudi apprenait tout juste à se débarrasser. Il ne lui arrivera rien comme ça, se dit la jeune femme. Ce qu’elle voulait vraiment, c’était retirer son bonnet et montrer à la fillette sa magnifique coiffure, mais elle n’en fit rien parce qu’elle désirait encore plus que cette nouvelle et fragile part d’elle-même reste secrète encore un peu.

« Alors, où est-ce qu’on va manger ? » demanda-t-elle.

Namsa rit. « Là où on va toujours quand on a de l’argent. Chez Mama Fofanah. » Les autres ne prirent même pas la peine de réagir à la question.

Khoudi aurait voulu leur dire qu’avec tout le liquide qu’ils avaient, ils pourraient aller manger n’importe où si seulement ils étaient en mesure de s’habiller autrement. Mais leurs vêtements élimés et difformes, quel que soit leur état de propreté, éveilleraient forcément les soupçons. Même la veste de costume d’Elimane avait déjà perdu de sa superbe ; ce qui le sauvait, c’était le livre qui dépassait invariablement de l’une de ses poches. Khoudi trouvait intéressant que ce que l’on porte vous absolve de tout soupçon. Dans ce pays, de nombreux voleurs et scélérats vaquaient librement dans leurs costumes élégants, au volant de voitures hors de prix, comme s’il fallait y voir la mesure de leur intégrité.

Ils quittèrent le giron des buissons avec leur prudence habituelle, se séparant par réflexe. Il y avait très peu de piétons sur la route, principalement des jeunes missionnés pour porter des plats préparés dans une maison ou une autre. Il vint négligemment à l’esprit de Khoudi qu’ils étaient peut-être en train de détourner un succulent ragoût pour s’épargner une longue marche et l’argent qui allait avec.

En ville, la traditionnelle atmosphère de troubles qui régnait dans la rue avait laissé place à un engouement qui transparaissait chez tout le monde. Des enceintes beuglant différents styles de musique rivalisaient pour conquérir l’ambiance, et des rassemblements se formaient sur la moitié des vérandas, devant les magasins, sous les arbres, partout où il y avait de l’ombre. Les gens portaient leur plus belle tenue, et leur corps était si fraîchement enduit de vaseline que tous les passants vérifiaient s’ils n’avaient pas eux-mêmes la peau trop sèche.

Le bar-restaurant de Mama Fofanah était à deux pas de la plage. Son toit de bambou était soutenu par quatre troncs d’arbre enracinés dans la terre. Un muret de briques en béton se dressait à hauteur de la taille, dans l’enceinte duquel bancs et tables étaient disposés en rangées, comme dans une salle de classe. Mama Fofanah trônait derrière un simple comptoir en bois, d’où elle gardait un œil sur tout. Le réfrigérateur ressemblait à un coffre-fort en fonte, et la cuisine ouverte était équipée de gros fait-tout, de pierres à feu, d’un mortier et d’un pilon. C’était un lieu qui n’avait jamais tenté de vivre avec son temps, et s’y rendre avait le charme d’une visite chez ses grands-parents. Il attirait des gens de toutes sortes.

Il y avait une dizaine de clients attablés lorsqu’ils arrivèrent, dont plusieurs hommes vêtus d’un costume encore plus scintillant que celui de William Mouchoir ; c’était sans doute la dernière mode. Un groupe de jeunes dépenaillés – plus encore que la petite famille – sentaient la mer. Sans doute des pêcheurs.

« Bonjour, Mama Fofanah », dit Khoudiemata en entrant. Elle s’arrêta sur le seuil pour se laver les mains dans le bol d’eau savonneuse puis, son argent au creux de la main, s’installa à proximité du comptoir où se trouvait Mama Fofanah. C’était la coutume, ici : il fallait montrer qu’on pouvait payer avant de se faire servir. Kpindi suivit, puis Namsa, Ndevui et Elimane, chacun d’eux s’arrêtant pour se laver les mains et saluer la patronne de la même façon avant que chacun aille s’asseoir à une table différente.

« Bonjour mon enfant, et bienvenue. » Mama Fofanah les salua chacun à tour de rôle. Mais quand vint le tour de Namsa, elle prit les joues de la fillette dans la coupe de ses mains chaudes et brillantes et couvrit d’amour le visage de l’enfant. C’était le moment préféré de Namsa quand elle venait ici, et la raison qui la poussait toujours à choisir Mama Fofanah dès qu’ils avaient de quoi se payer un vrai repas.

« Qu’est-ce qu’il y a au menu, aujourd’hui ? demanda Khoudi.

– Ragoût de poulet, ragoût de gombos au poisson séché, riz wolof et haricots. » Mama Fofanah montra successivement toutes les marmites qui mijotaient. L’un après l’autre, ils s’approchèrent tous les cinq du comptoir, firent leur choix et payèrent. Mama Fofanah piocha dans la pochette où elle gardait l’argent à l’arrière de son pagne pour leur rendre la monnaie. Les billets, elle les mettait au frigo, par peur du feu, puis le verrouillait avec une clé qu’elle portait autour de la taille.

Ils retournèrent s’asseoir et attendirent leur plat, l’appétit aiguisé par les bonnes odeurs qui les environnaient. Une fille apporta un plateau de ragoût de poulet au riz wolof qu’elle posa sur la table devant Elimane. Elle repartit puis revint avec un autre plateau, cette fois du ragoût de gombos, et apporta ensuite un gobelet plein de cuillères qu’elle déposa à côté des plateaux de nourriture. La petite famille fut déconcertée. D’habitude, on servait les repas dans des bols individuels en plastique, et ils regardaient tous le bol du voisin avant de harceler le serveur pour qu’il leur mette plus de ceci ou de cela, affirmant que certaines portions étaient plus copieuses que d’autres.

« Tout est pour vous. » Mama Fofanah dessina un cercle avec son doigt pour désigner leur groupe, en commençant par Namsa, puis un autre cercle pour montrer les plateaux. Elle savait qu’ils formaient un groupe, et aujourd’hui, allez savoir pourquoi, elle voulait qu’ils mangent ensemble, comme une vraie famille. Sous le regard de Mama Fofanah qui coupa court à leurs réticences, ils prirent place en silence autour des plateaux. Ce fut presque douloureux, au début, de goûter ces délicieux plats aux arômes irrésistibles. Cela équivalait à réveiller les souvenirs et ressusciter le passé.

« Bonjour, Mama. Combo maison pour moi, comme d’habitude. » La voix qui venait de commander un assortiment de chaque plat était curieusement familière. Ils se regardèrent discrètement tous les cinq puis, en un même geste réflexe, chacun posa un doigt sur la nourriture. Namsa fut la plus lente, ce qui signifiait qu’il lui revenait de confirmer leur intuition. Elle quitta la table et alla sur le perron, faisant mine de se laver les mains une nouvelle fois. Elle revint avec la réponse : un hochement de tête affirmatif. C’était bien William Mouchoir. Le groupe soupira. Ils ne voulaient pas le voir, surtout pas aujourd’hui, et encore moins quand ils étaient réunis tous ensemble. Mais l’endroit était trop petit pour qu’ils ignorent sa présence. Au moins, se dirent-ils, en prêtant l’oreille ils apprendraient peut-être son vrai nom.

« Eh, mon fils, comment vas-tu ? Tu n’as jamais l’impression de régresser en venant chez moi, même après avoir gravi les échelons », plaisanta Mama Fofanah. La petite famille abandonna tout espoir d’apprendre comment William Mouchoir s’appelait vraiment. Ce n’était pas le fils de la patronne, bien sûr. Les anciens dans son genre n’appelaient pas les jeunes par leur nom – ils étaient tous des fils, des filles ou simplement des enfants, peu importait leur identité ou ce qu’ils avaient accompli. On ne vous appelait par votre prénom que si votre conduite méritait de graves reproches.

William Mouchoir portait une chemise blanche cintrée qui contenait son ventre à grand-peine. En short blanc, chaussettes blanches, baskets blanches et bandeau blanc autour du front, il tenait une raquette de tennis flambant neuve qui avait encore son étiquette. Il doit préparer un sale coup, pensa le groupe. Ils étaient si occupés à interpréter sa présence qu’ils en oublièrent la douloureuse promiscuité de ce repas publiquement partagé. Ils mangèrent en silence, appréciant la nourriture mais restant sur leurs gardes. Il revenait à William Mouchoir de les autoriser à montrer qu’ils le connaissaient, mais l’homme ne regarda pas une seule fois dans leur direction. Il mangea avec enthousiasme, riant aux plaisanteries de Mama Fofanah. En fait, il mangea beaucoup pour quelqu’un qui se préparait à disputer un match de tennis ou qui venait d’en disputer un. La petite famille n’avait pas souvenir d’un terrain alentour ; peut-être y en avait-il un dans quelque propriété privée, mais ils avaient fureté dans toutes les maisons chics du coin en l’absence de leurs propriétaires et n’en avaient jamais vu.

Une fois que William Mouchoir eut fini son repas, une voiture se gara devant l’établissement, et aussi brusquement qu’il était venu, il repartit.

Le téléphone d’Elimane vibra peu après. Il montra le message aux autres. Content de vous avoir vus, toi et tes amis. Je vous contacterai bientôt, Sam.

Ils sortirent un par un, tâchant de ne plus penser au léger froid que la présence de William Mouchoir avait jeté sur leur restaurant préféré. Ils se regroupèrent dehors, tout en veillant à garder une certaine distance. Il était encore tôt pour que chacun parte de son côté. Comme toujours, Namsa voulait aller écouter Chadrac le Messie. Khoudiemata accepta, songeant que cela lui donnerait des idées de sujets à aborder au dîner. Ndevui et Kpindi décidèrent de se joindre à elles. « Elimane, tu viens ? demanda Ndevui. Peut-être que tu pourras engager la conversation avec lui. Ce sera comme si deux dictionnaires discutaient ensemble. »

Kpindi passa devant, hilare, suivi d’un Elimane plus réticent. Il préférait ne pas parler avec Chadrac le Messie. Il ne voulait pas que ce genre d’incident lui rappelle sa famille, ou révèle aux autres plus de choses de son passé que ce qu’il avait choisi de partager avec eux. Il était néanmoins convaincu qu’il aimerait écouter celui en qui il voyait un fou d’intelligence.

Ils allèrent à la plage sans se presser, en accord avec la nature de cette journée. Mais Chadrac n’était pas près du kiosque. Ils longèrent la plage jusqu’aux débarcadères, où des bateaux privés déposaient ceux qui pouvaient s’offrir ce type de transport pour attraper un avion. Une foule s’était formée. Ils se glissèrent tous les cinq dans l’attroupement pour voir ce qui se passait.

Un groupe d’hommes armés en uniforme attendaient sur la jetée. Ils semblaient fouiller chaque embarcation qui accostait, chercher quelque chose ou quelqu’un. Ils venaient de terminer une fouille quand un nouveau bateau apparut. Celui-ci ralentit à l’approche de l’étroit débarcadère, puis vira brusquement vers un autre point d’accostage un peu plus loin sur la plage sablonneuse. Un homme en costume bien coupé et chaussures noires en descendit d’un bond, attaché-case à la main, et traversa la plage avec une telle agilité qu’il donnait presque l’impression de marcher sur l’eau. Avant que quiconque puisse l’intercepter, il sauta à bord d’une Jeep qui venait de débouler et mit les gaz. Les militaires montèrent dans leurs véhicules et se lancèrent à sa poursuite.

La foule applaudit à l’unisson. Les gens avaient reconnu le fugitif, il s’agissait de l’ancien ministre des Finances et maire de la ville. Tout le monde savait qu’il était sous le coup d’une enquête pour détournement de fonds, mais jusqu’à ce jour, les autorités n’avaient pas réussi à réunir suffisamment de preuves pour l’arrêter. À vrai dire, pareille corruption était si fréquente qu’elle débouchait rarement sur des arrestations. Mais apparemment – comme l’affirma quelqu’un dans la foule –, la cupidité de cet homme avait dépassé les bornes, à tel point que les personnes au pouvoir avaient décidé de le chasser de leur cercle. Tandis que la foule observait la scène avec stupéfaction, la Jeep fit demi-tour près de la plage, l’homme sauta du véhicule en marche et courut en direction de la mer, visiblement pour tenter de remonter à bord de son bateau et s’enfuir. Sauf que cette fois, les militaires l’attrapèrent et l’emmenèrent.

La foule, qui espérait un dénouement plus spectaculaire, grommela de déception. Mais il ne fallait généralement pas attendre longtemps avant qu’un nouveau divertissement se produise sur la plage.

Khoudiemata se fraya un passage parmi les curieux et se posta juste derrière Namsa. Elle chuchota : « Suis Ndevui quand il partira à son match de football, et tu me diras s’il a fait des progrès depuis la dernière fois qu’on l’a vu jouer ensemble. » Ce n’était pas une simple instruction ; c’était aussi un au revoir. Khoudi sut que Namsa comprendrait, et que les autres seraient au courant de son départ vers la route principale même s’ils ne se retournaient pas. Dans son dos, elle entendit les rires redoubler parmi la foule.

Dès qu’elle arriva à 35 Degrés, Khoudiemata sentit son corps se détendre. Elle se mit en sous-vêtements, leva la tête vers le soleil, puis écarta les bras comme si elle se préparait à étreindre le ciel. Elle inspira et expira, sensible à la chaude brise de l’océan et au soleil sur sa peau. Le rythme lancinant de l’eau sur les rochers la berça peu à peu.

Elle alla chercher les articles qu’elle avait dérobés après sa rencontre avec les belles personnes de la plage. Ils étaient toujours là où elle les avait cachés, secs et imprégnés du parfum de leurs anciens propriétaires. Khoudi tint chaque article à tour de rôle devant elle pour l’admirer, de nouvelles possessions dont elle se servirait pour accéder à un monde qui préférait faire comme si elle n’existait pas. Elle les étendit ensuite sur le sable et entra dans l’eau. Elle s’était lavée il n’y avait pas si longtemps, mais elle s’habituait à ces bains plus réguliers. D’autant plus que la dernière mission accomplie pour William Mouchoir lui avait laissé l’impression d’être sale. C’était surtout ça qu’il fallait laver.

Le soleil avait réchauffé la mer, et Khoudi fit durer son bain bien après avoir lavé son corps et ses sous-vêtements, qu’elle étendit au soleil pour les faire sécher. Le ciel bas semblait recouvert d’une pellicule de sueur brillante au-dessus de la mer d’huile, se fondant presque en elle. Depuis l’endroit où elle se trouvait, les bateaux lui donnaient l’impression d’être peints. Khoudi tâcha de les cacher un à un derrière sa main pour regarder au bout de quelques minutes s’ils avaient bougé. Puis elle se rappela pourquoi elle était là et vérifia si ses sous-vêtements avaient suffisamment séché pour qu’elle puisse les remettre.

En sortant de l’eau, elle observa son ombre sur le sable. Comme le soleil était presque au zénith, les contours de sa silhouette étaient particulièrement nets, y compris ceux de ses pommettes. Elle se toucha le visage, puis traça le contour de ses lèvres, de son cou, de sa clavicule et de ses seins, ainsi que de son ventre et de ses jambes, qui étaient plus longues et plus douces qu’elle ne s’y attendait. C’était une expérience complètement nouvelle d’explorer son corps au lieu de constamment lutter contre.

Elle enfila ses sous-vêtements, puis se planta devant les habits étalés sur le sable. Elle fit les cent pas, se demandant quelle tenue porter. Elle opta finalement pour le haut jaune à col en V et motif tressé. Il mettait sa silhouette en valeur, son collier arrivait pile à la naissance de son décolleté, et chaque fois qu’elle inspirait et expirait, elle le voyait se soulever et retomber avec sensualité. Satisfaite, elle enfila ensuite le jean noir, découvrant qu’il était plus moulant que tous les pantalons qu’elle avait pu porter jusque-là. Elle s’étonna de constater qu’il épousait confortablement ses fesses et d’être consciente de l’allure que cela lui donnait. Elle essaya ensuite les sandales aux lanières à boucle, qui lui allaient plutôt bien. Elle adorait que ses ongles polis soient si bien mis en valeur, tout en comprenant qu’il allait falloir apprendre à marcher avec ces nouvelles chaussures. Elle s’entraîna un moment sur le sable, faisant la conversation avec elle-même.

Elle attrapa l’un des nouveaux sacs à main noirs, qui contenait lunettes de soleil, kit de maquillage et autres accessoires dont elle ignorait quoi faire. Mais ils remplissaient bien le sac, qui complétait joliment la tenue. Elle y transféra son argent, son couteau et un article de journal en lambeaux qu’elle portait toujours sur elle, une relique de sa vie passée. Elle ne l’avait jamais déplié mais n’arrivait pas à s’en débarrasser. Elle lui trouva une petite poche intérieure, sa nouvelle demeure. Puis elle fourra le reste de ses possessions dans le sac en raphia, qu’elle cacha à l’endroit habituel.

Khoudi avait vu que la plupart des filles comme celles qu’elle allait rejoindre portaient un rouge à lèvres brillant. Elle sortit le kit de maquillage du sac à main, fouilla dedans et trouva un petit pot de gloss translucide. Ça faisait bizarre sur les lèvres, et elle dut se retenir de passer la langue dessus, d’autant qu’il avait une odeur de fruit mûr. Il y avait toutes sortes d’autres tubes et bâtonnets dans le kit, mais elle n’y toucha pas.

Il lui fallut du temps pour trouver le courage de quitter 35 Degrés. Elle se sentait belle dans ces nouveaux vêtements mais aussi vulnérable, un sentiment inédit et quelque peu déplaisant. Habillée ainsi, elle savait qu’elle allait attirer les regards et cela l’inquiétait. Elle avait retiré l’armure d’invisibilité qui lui permettait d’arpenter le monde comme elle l’entendait. Pourtant, le désir de poursuivre dans cette nouvelle direction, obéissant aux changements qui se faisaient en elle, était plus fort que tout. Elle se décida enfin à se mettre en chemin, et fit attention aux cailloux avec ses sandales toutes neuves.

Elle s’arrêta un instant derrière des buissons, d’où elle avait vue sur la route, regardant les gens passer, continuer leur journée avec obstination comme pour narguer leur dépit. Cette contradiction lui était familière, elle imprégnait cette autre vie qu’elle venait cacher à 35 Degrés. Puis elle prit une grande inspiration et se mit en marche. Très vite, les voitures klaxonnèrent en l’apercevant. Des hommes plus vieux que ne le seraient ses grands-parents s’ils étaient encore en vie l’appelaient depuis leur véhicule pour lui proposer de la déposer quelque part. Cela ne l’étonna pas, elle savait que les hommes se croient autorisés à déshabiller les femmes du regard, à faire intrusion dans leur existence en les hélant et en les dévisageant, mais cette soudaine bouffée d’attention la submergea malgré tout.

Un groupe de jeunes femmes la scrutèrent elles aussi, se déhanchant et faisant la moue. « Parasite », dit l’une d’elles, assez fort pour que Khoudi l’entende en les dépassant. « Elle ne sait même pas ce qu’il faut faire. Comment est-ce qu’elle compte se trouver un papa-gâteau ? » Khoudi les détailla de la tête aux pieds, tapant du poing dans la paume de sa main pour les informer de ce qu’elle leur aurait réservé si elle n’avait pas mieux à faire à cet instant.

Elle savait tout des papas-gâteaux, en vérité. Une femme qui l’avait hébergée un temps en avait eu plusieurs. L’un d’eux avait sequestré Khoudi dans sa chambre le jour où elle avait dû lui servir son repas. Il lui avait dit : « Je vais faire de toi une femme », et elle avait trouvé ces mots étranges : comment un homme pouvait-il faire d’une fille une femme, quand bien même il userait de violence ? Mais il ne s’attendait pas à ce que Khoudi sorte son couteau. Non seulement ça l’avait empêché d’aller plus loin que la déshabiller, mais ça avait aussi provoqué suffisamment de dégâts pour l’envoyer à l’hôpital et, espérait-elle, lui faire passer l’envie de contraindre une fille par la force. La femme, sa « tante », ne l’avait pas crue, et l’avait accusée de vouloir lui prendre son papa-gâteau.

Il y avait longtemps que Khoudi n’avait pas repensé à cet incident qui l’avait obligée à s’enfuir dans cette partie éloignée de la ville où elle était sûre que personne ne la reconnaîtrait. C’était la dernière fois qu’elle avait vécu dans une famille. Jusqu’à ce qu’elle rejoigne Elimane et les autres.

Une nouvelle voiture klaxonna en la dépassant, et Khoudi ne put se retenir de hurler sur le type au volant, pour lui faire comprendre la douleur que lui et ceux de son espèce réveillaient en elle. Elle savait ne pas être la seule dans ce cas-là.

Elle finit par tendre la main pour héler un taxi. Il était presque plein, et la plupart de ses passagers étaient des hommes, mais il restait une place à l’arrière. Elle s’apprêtait à se serrer sur la banquette quand elle surprit le regard de son futur voisin, dont les yeux la déshabillaient avec une concupiscence répugnante.

Elle claqua la portière et recula. « J’attendrai le suivant. »

Le chauffeur lui cria : « Ne casse pas ma bagnole, eh ! », et Khoudi précipita le départ du véhicule en lui donnant un coup de pied.

Elle attendit d’être sûre que le prochain taxi était vide avant de lever la main. Le chauffeur avait un visage juvénile et un sourire avenant, sincère. Il attendit patiemment que Khoudi monte à l’arrière. Celle-ci s’installa en silence, réfléchissant – cet homme lui disait vaguement quelque chose, sans qu’elle sache quoi. Il ne la pressa pas, et quand d’autres passagers potentiels approchèrent, il leur fit signe de s’éloigner.

« Tout va bien, petite sœur ? » lui demanda-t-il gentiment. Quand elle vit son visage dans le rétroviseur, Khoudi s’aperçut qu’il n’était pas aussi jeune qu’il lui avait semblé de prime abord. Il passa la première et démarra lentement, même si Khoudi n’avait pas encore donné d’adresse.

« Ne vous inquiétez pas, quelle que soit votre destination, une petite brise fraîche ne vous fera pas de mal avant d’arriver. Alors je vais prendre la route du littoral si vous êtes d’accord. » Il la regarda dans le rétroviseur, guettant sa réaction. Puis il monta un peu le volume de la musique. Il roula jusqu’à la plage, puis s’arrêta près d’un bar. Il coupa le moteur et sortit.

« Je reviens. Je vais chercher de l’eau », expliqua-t-il en désignant l’établissement. Il était encore tôt pour aller à Pointe Noire de toute façon, et c’était agréable de faire un nouveau crochet par la plage, pensa Khoudi. Elle passa la tête à la fenêtre pour que le vent lui rafraîchisse le visage.

Très vite lui parvint aux oreilles le rugissement d’une foule. Elle savait que cela venait sans doute du terrain de gravier rouge non loin de là, où Ndevui jouait au foot. Elle l’imagina dribbler un, deux, trois, quatre, cinq joueurs ! – comptés par le public en délire avant qu’il se présente seul face au gardien et marque pour la quatrième fois depuis le début du match. Elle l’imagina porté en triomphe par ses coéquipiers, le visage rayonnant d’une joie qu’il ne se permettait jamais de montrer en d’autres circonstances.

« L’Omam-Biyik aux pieds nus, waouh ! » entendit-elle quelqu’un s’exclamer, et elle leva les yeux sur un groupe de jeunes qui s’éloignaient du terrain en courant. Je parie qu’ils parlent de mon frère, pensa Khoudi. Elle aurait voulu leur poser la question, mais comment auraient-ils pu savoir qui était son frère ?

Le chauffeur revint à l’instant précis où Khoudi se disait qu’il était parti pour de bon. Il lui tendit une bouteille d’eau fraîche.

« C’est gratuit, dit-il. De nos jours, tout le monde s’imagine qu’on tend un piège dès qu’on rend le moindre service. » Khoudi le crut sur parole mais refusa quand même la bouteille.

« Ah, pas grave. Les hommes sont horribles, en règle générale, et c’est nous autres qui payons pour la majorité. Une majorité qui du coup nous prend pour des faibles ! » Il remonta dans la voiture. « Bon, maintenant, la course commence. Dites-moi où vous voulez aller, mademoiselle. » Il se retourna sur son siège pour la regarder.

« Pointe Noire.

– Elle parle ! Je commençais à croire que vous n’ouvririez jamais la bouche. Mais vous avez l’air obstiné, comme si vous pensiez : “Je ferai toujours ce que je veux.” J’ai une petite sœur comme ça. » Il se tourna de nouveau vers la route. « Bon, moi en revanche, je parle beaucoup trop. Pointe Noire, c’est parti. »

Lentement, le taxi s’éloigna de la plage et monta dans les collines, empruntant une route sinueuse qui emmena Khoudi plus haut qu’elle n’était jamais allée. Les maisons n’avaient rien à voir avec celles des quartiers qu’elle connaissait. En bas, la plupart étaient petites et très rapprochées, semblaient souvent délabrées ou tronquées, certaines portions du toit manquant, les murs s’écroulant, les fosses septiques débordant. Ici, les demeures étaient nettement plus grandes et élégantes, et aussi plus espacées. Tout en elles semblait impeccablement soigné – elles étaient repeintes de frais, et même leurs portails semblaient brillants, comme si la poussière n’existait pas alentour. Khoudi avisa toutefois ici et là des cahutes en zinc ou en bois, au toit de tôle ondulée, lesquelles étaient là comme pour rappeler que ceux qui n’avaient rien continuaient d’exister parmi ceux qui avaient tout. La ville était ainsi : même les riches devaient rouler sur des routes défoncées et passer devant ces évocations du désespoir pour rentrer chez eux.

« C’est comme ça que vivent les autres, hein ? dit le chauffeur. Chaque fois que je passe par là, je me sens mal. Ça me rappelle à quel point je suis tout en bas, à l’autre bout des choses. » Il se tut alors que la voiture peinait à grimper la colline, comme si les véhicules des pauvres rechignaient à entrer sur ce territoire.

Jusqu’à présent, ils étaient restés sur la même route en lacets, mais le chauffeur la quitta soudain et tourna à deux reprises. Khoudi tâcha de prêter attention à l’itinéraire, au cas où elle devrait redescendre à pied après le dîner, mais ne put s’empêcher de lui répondre.

« C’est vrai. Je me demande quand même comment les gens qui possèdent ces maisons ont fait pour gagner autant d’argent. Après tout, dans un pays où la majorité écrasante de la population est désespérément pauvre, n’importe quel riche est automatiquement suspect. Et s’il s’agit d’un homme politique, on parle certainement d’un voleur. Même les étrangers qui viennent ici sont là pour l’argent, l’argent facile et en grande quantité. Évidemment, ils adorent dire qu’ils aiment ce “beau pays”. C’est une façon de rester connecté à l’argent, cette démonstration d’amour. Parce que franchement, comment peut-on aimer un endroit où rien ne fonctionne ? »

Le chauffeur éclata de rire. « Il y a deux catégories de gens qui aiment ce qui ne fonctionne pas. Ceux qui en tirent un bénéfice et peuvent partir à leur guise pour changer d’air. Et ceux qui en ont l’habitude parce qu’ils ne connaissent rien d’autre. » La voiture ralentit pour passer un dos-d’âne, puis accéléra sur les derniers mètres de plat au sommet de la colline.

« Vous êtes sûr de n’être qu’un chauffeur de taxi ? » lui demanda Khoudi, souriant pour la première fois.

Il s’arrêta devant un grand portail.

« On est arrivés. Vous voulez que j’entre ou bien je vous laisse ici ? » demanda-t-il, les yeux rivés sur l’imposant portail métallique noir et brillant et sa décoration ornementée figurant un couple enlacé dans un pas de danse. Il était assez large pour laisser passer quatre véhicules côte à côte. Khoudiemata regarda le mur d’un blanc éclatant ; de toute évidence, la peinture était souvent refaite. Le son assourdi de la musique leur parvint depuis un endroit hors de leur champ de vision. Le chauffeur siffla de stupéfaction, ce qui rappela à Khoudiemata qu’il lui avait posé une question.

« Ici, ça ira. » L’homme se hâta de venir lui ouvrir la portière, mais elle était déjà sortie. Khoudi savait qu’elle ressemblait à quelqu’un qui a l’habitude qu’on s’occupe d’elle, mais ce genre d’égard la mettait mal à l’aise. Soudain, elle regretta qu’ils ne soient pas convenus du prix de la course dès le départ – elle était tellement impatiente de se mettre en route qu’elle avait oublié. Maintenant, le chauffeur avait l’avantage.

Elle prit les devants et lui fit une première offre, prête à aller au clash. « Je vous donne quinze mille.

– Vingt mille, mademoiselle. C’est le tarif pour monter jusqu’ici. » Le chauffeur regarda autour d’eux, indiquant l’abondance de richesses.

Khoudi lui donna un billet de dix mille et un autre de cinq. « Donc vous me demandez de payer plus cher parce que je viens dans les beaux quartiers. »

Il refusa les billets qu’elle lui présentait. « Non, je pratique ce tarif parce que si ma voiture tombe en panne ici, il n’y aura personne pour me dépanner. Et aussi parce que ce n’est pas ici que je vais trouver un client pour redescendre, et que la vue de ce quartier me rappelle tout ce qu’il me reste encore à gagner aujourd’hui pour pouvoir manger. »

Khoudi se détendit, reconnaissant la justesse de ses arguments et les apparences trompeuses de la situation – pour une fois, elle ne donnait pas l’impression d’être fauchée. Elle fouilla dans son sac et en sortit un autre billet de cinq mille. Le chauffeur rit.

« Je vous donne mon numéro si vous avez besoin de moi pour le retour. » Il commença à le lui dicter, mais s’arrêta, perplexe, en s’apercevant que Khoudi ne sortait pas son téléphone pour l’enregistrer.

« Je vais vous l’écrire. » Il retourna dans sa voiture un instant et revint avec un morceau de papier sur lequel il avait écrit trois numéros différents.

« Et ça se dit pauvre, plaisanta Khoudi en lui prenant le papier des mains.

– Grâce aux Chinois, j’ai les moyens de m’acheter un portable qui contient trois cartes SIM. Comme ça, chaque fois qu’il y a du réseau, j’en ai au moins une qui fonctionne. Même les pauvres ont le droit d’avoir le choix, vous ne croyez pas ? »

Khoudiemata jeta un œil au morceau de papier. Manga Sewa, votre humble et fiable chauffeur de taxi, avait-il écrit.

« Manga Sewa, le roi rebelle de la province du Nord ! » s’exclama la jeune femme, avec plus d’excitation dans la voix qu’elle ne s’y attendait. Mais il était rare que quelqu’un lui rappelle un bon souvenir de son passé. Sa mère aimait lui raconter des histoires de personnalités remarquables – celles qu’on ne trouvait pas forcément dans les livres. Manga Sewa était de ceux qui avaient combattu pour avoir leur mot à dire dans la façon dont cette terre devait être exploitée par les étrangers qui avaient traversé les océans.

« Ah, je vois que vous êtes très calée en histoire ! dit ce Manga Sewa des temps modernes. Ça vous vaudra une excellente ristourne sur votre prochaine course ! » Là-dessus, il remonta en voiture et s’éloigna tandis que Khoudi le saluait d’un sourire.

Le soleil était encore haut à l’horizon, et la jeune femme savait qu’elle avait du temps à tuer avant l’heure du dîner. D’ailleurs, elle n’était pas encore tout à fait prête à affronter Pointe Noire, mais cette partie de la ville ne se prêtait pas aux promenades et elle savait qu’une fille à pied éveillerait les soupçons. Il lui fallait une destination.

Elle se souvint qu’en chemin le taxi était passé devant une supérette, et elle partit donc dans cette direction. Le trajet fut étrange car elle était seule sur cette route étroite. Les voitures étaient rares, et toutes celles qui circulaient avaient des vitres teintées – même en passant si près qu’elle aurait pu les toucher, il lui était impossible de distinguer leurs passagers. Elle ne croisa que deux autres piétons, un couple de personnes âgées qui rentraient manifestement du marché, portant des paniers chargés de produits frais. Leur allure était familière à Khoudi, et ils se firent mutuellement comprendre sans un mot qu’ils s’étaient reconnus dans cette oasis de richesse. Ces gens travaillaient probablement dans l’une des immenses demeures du quartier.

À la supérette, Khoudi songea un instant à s’acheter un portable, mais ici, même le moins cher était au-dessus de ses moyens. Et à supposer qu’elle ait eu assez, elle ne pouvait se résoudre à dépenser autant pour une chose qu’elle payerait moitié moins en marchandant – un échange qui survenait au terme d’une transaction amicale et de salutations cordiales, malgré les vociférations poussées par les deux parties pendant la négociation. Dans cet environnement silencieux et aseptisé où il fallait parler plus bas que le timbre naturel de la voix, le prix était indiqué sur les téléphones et elle savait que cela ne prêtait pas à discussion.

Pour éviter d’avoir l’air plus suspecte qu’elle ne pensait l’être déjà, elle décida d’acheter une bricole – encore une chose dont elle n’avait pas l’habitude. Généralement, elle allait au marché pour voir ce qui était en vente et retenir les prix, de façon à être prête à marchander lorsqu’elle reviendrait avec de quoi payer. Inutile d’acheter quoi que ce soit tant qu’elle n’était pas préparée. Elle arpenta les rayons climatisés, achalandés de nombreuses denrées qu’elle n’avait jamais vues de sa vie et dont elle ne saurait que faire. Au bout de quelques minutes, elle s’aperçut qu’un employé la suivait en silence. Elle chercha les produits d’importation les plus répandus, une canette de Coca-Cola et des chips. C’étaient aussi les articles les moins chers, et les seuls dont elle fût sûre que son estomac ne les rejetterait pas. À la caisse, un Libanais entre deux âges examina ses billets d’un air soupçonneux, son regard noir lui faisant bien comprendre qu’elle ne se comportait pas comme les autres clients. Pourquoi se sentait-il obligé de lui faire sentir à ce point qu’elle n’était pas dans son élément ?

Une fois ressortie, elle s’assit sur un banc face au parking et mangea lentement les chips, l’appétit un peu coupé par l’accueil qu’elle venait de recevoir. Dehors non plus, elle ne se sentait pas la bienvenue. De l’autre côté de la vitrine, les regards la suivaient, insinuant qu’elle préparait un mauvais coup. Elle aurait préféré musarder dans le quartier mais remonta la colline aussi sec, sirotant son soda. Elle avait jeté un œil à la montre du commerçant, et savait qu’il lui restait encore une heure avant le dîner. Elle décida d’en profiter pour explorer Pointe Noire, même si elle avait prévu de rester à l’écart du lieu de rendez-vous pour qu’aucune des belles personnes ne sache qu’elle était arrivée en avance et n’aille croire qu’elle trépignait d’impatience.

Elle attendit nerveusement à côté du portail que quelqu’un la remarque et la fasse entrer. Chaque fois qu’une voiture se présentait, elle klaxonnait deux fois et le grand portail métallique avec son couple ornemental s’ouvrait vers l’intérieur. Mais les gardes de l’autre côté ne remarquaient pas Khoudi, occupés à laisser passer les véhicules, et le portail rendait invariablement la danseuse à son partenaire. Pour occuper le temps, la jeune femme imagina ce que Kpindi pouvait bien faire en cet instant. Elle décida que lui aussi devait être à une fête, sur une véranda non loin de chez Mama Fofanah. Son billet d’entrée était un pack de bières qu’il avait chipé à quelques maisons de là, où était organisée une soirée privée. Comme Khoudi sur la plage, il l’avait dérobé en faisant mine de donner un coup de main. Ainsi va la vie, pensa-t-elle. La vie qui avait toujours des mots doux pour certains, et on pouvait soi-même goûter à cette douceur de temps à autre à condition de savoir se montrer futé et vigilant.

Quant à Elimane, que pouvait-il bien mijoter ? Khoudi n’arrivait pas à le projeter aussi clairement dans son esprit, mais c’était forcément lié à la lecture.

Elle n’avait pas tort. En vérité, le jeune homme se trouvait dans un vieil immeuble du centre-ville, assis sur une chaise bancale derrière un antique bureau en bois tandis que le soleil descendait dans le ciel et que la lumière perçant à travers les chevrons diminuait. Autour de lui, du sol au plafond, des tas de vieux journaux qui s’effritaient. Ils n’étaient pas vraiment classés, mais Elimane aimait venir ici pour en lire quelques-uns au hasard. Il en avait trouvé qui remontaient aux années cinquante. L’endroit n’était pas surveillé comme les banques ou le siège de l’Assemblée ; personne ne s’attendait à ce que quelqu’un vienne voler des objets de savoir, même si le savoir pouvait parfois vous coûter la vie, comme Elimane l’avait compris par le passé. Mais une fois qu’on cessait d’exister, ça aussi il le savait, le savoir pouvait vous redonner vie.

À cet instant précis, il était plongé dans un article intitulé : « Retour vers le futur ». Une veine pulsait dans sa tempe tandis qu’il lisait, tellement concentré que ses oreilles étaient sourdes aux bruits de la ville alentour. Autrefois, il restait souvent assis comme ça avec son père, tous deux lisant pendant des heures et se souriant de temps à autre. C’est seulement plus tard qu’ils discutaient de ce qu’ils avaient appris.

Après avoir patienté un bon moment au portail de Pointe Noire, où se poursuivait le défilé des voitures, Khoudiemata prit son courage à deux mains et appela l’un des gardiens postés de l’autre côté. Il ne la vit pas mais appuya par réflexe sur le bouton qui activait l’ouverture du portail. Puis, comprenant que la jeune femme arrivait à pied, il bloqua l’ouverture. Le portail se referma, et Khoudiemata crut qu’il lui claquait la porte au nez. Elle réfléchit à la meilleure façon de réagir, mais une petite porte s’ouvrit alors dans l’un des grands battants, comme une poche intérieure.

« Bienvenue, mademoiselle. » Le gardien était visiblement méfiant.

« Merci. » Khoudiemata hocha la tête. Elle ne voulait rien dire qui trahisse encore un peu plus le fait qu’elle était totalement étrangère à ce monde, à ce style de vie. Un silence quasi complet et quelques gestes semblaient la plus sûre façon d’agir. Tâchant de rester discrète, elle chercha son chemin des yeux. Elle vit qu’une allée pavée bordée de pots de fleurs menait à une lourde porte en bois. Cela ressemblait à une entrée, se dit-elle. Elle s’avança d’un pas assuré, passant devant un impeccable alignement de voitures étincelantes.

Un garçon qui semblait du même âge qu’Elimane lui ouvrit la porte et lui souhaita la bienvenue d’une voix respectueuse. Des fresques sculptées, des tableaux et des photographies d’artistes africains contemporains étaient accrochés aux murs du petit vestibule, lequel donnait sur un salon décoré de coussins multicolores avec un bar de chaque côté que prolongeait une véranda garnie de bancs et de tabourets. Au fond à gauche, il y avait la salle à manger, meublée de tables élégantes et de chaises sombres en bois lustré. Chaque détail de ce lieu était un régal pour les yeux – et il y en avait, des yeux, des gens de tout âge dans leurs plus beaux atours, buvant, discutant, riant, regardant le vaste ciel du début de soirée. Ils semblaient heureux, comme si on les avait initiés à un beau et éternel secret. Ce n’était pas encore bondé à cette heure-ci, et le lieu, malgré sa superficie, donnait une impression d’intimité. Quelques personnes s’agitaient, pas encore absorbées par la tranquillité ambiante. Peut-être étaient-elles les dernières arrivées. On entendait le son étouffé d’une musique de fond, une chanson que Khoudi se rappelait avoir écoutée dans son enfance. Elle la fredonna en traversant la pièce, comme détendue par ce petit air familier.

Depuis la véranda, la vue était époustouflante : les montagnes et au loin l’océan, où le soleil se couchait, son éclat peignant le ciel de couleurs spectaculaires. Ici, sur les hauteurs, l’air était plus frais, remarqua-t-elle. Elle trouva un endroit où s’asseoir derrière un pilier, où elle serait difficile à remarquer mais d’où elle-même pourrait bien voir les invités qui entraient dans la salle à manger.

En observant l’entrée, elle remarqua une chose étrange et amusante. De jeunes gens arrivaient, prenaient la pose près du bar ou sur la véranda, se photographiaient et repartaient. Tout cet exercice semblait conçu pour donner l’impression qu’ils avaient passé une soirée merveilleuse à Pointe Noire plutôt qu’ils ne l’avaient fait réellement. Quelques couples posèrent même pour toute une série de selfies : la femme allait se changer aux toilettes et revenait prendre une autre photo au même endroit, faisant mine de se livrer à différentes activités, souriant follement tout du long. Ce simulacre répété plusieurs fois était légitimé par l’achat d’une petite bouteille d’eau pour faire semblant de boire un cocktail sur les clichés. Certains prenaient même des photos de ceux qui se prenaient en photo. Khoudi trouva ce narcissisme hilarant, même si tout ça avait aussi quelque chose de rebutant.

« Dînerez-vous avec nous ce soir ? » demanda un jeune homme courtois en lui tendant un menu. Khoudi baissa les yeux sur la longue liste de plats et de boissons, ce qui lui rappela qu’elle était bien loin de chez Mama Fofanah.

« Oui, je dînerai ici ce soir avec quelques amis, dit-elle, avec toute l’assurance dont elle put faire preuve. Mais je suis un peu en avance, alors pour patienter je prendrai une Star et quelques cacahuètes, si vous en avez. » Elle avait retenu cette commande après avoir entendu des clients dans les restaurants de plage.

« Oui, bien sûr. » Le serveur tira un stylo et un bloc-notes de la poche de sa chemise en coton vert et jaune, la tenue que portaient tous les employés. Khoudi fut stupéfaite qu’il ait besoin d’écrire une commande aussi simple. Avait-il peur de l’oublier le temps d’arriver au bar ? Il tendit la main pour récupérer le menu.

« Je le garde pour plus tard », dit Khoudi. Elle gagnait en confiance, remarqua-t-elle avec plaisir.

À peine parti, le jeune homme était déjà de retour. Encore une différence : dans les endroits qu’elle connaissait, il fallait crier au serveur de vous apporter votre verre avant d’avoir atteint l’âge de la retraite et de vous avoir gâché votre plaisir. Et celui-ci ne demanda pas à Khoudi de payer quand il posa devant elle la bouteille et un petit bol de choses à grignoter. Elle tenta de manger les cacahuètes – qui étaient joliment grillées, entières et bien dorées – aussi délicatement que possible et sirota la bière à petites gorgées au lieu de la boire cul sec. Puis elle se dit que le seul véritable signe de confiance en soi était de faire ce qu’on voulait, comme on voulait. Elle prit donc une poignée de cacahuètes et but une grande lampée, certaine d’avoir cette fois de quoi payer ses consommations, même si ici elles étaient plus coûteuses.

Elle termina sa bière et en commanda une autre, puis examina le menu un moment. Qu’allait-elle commander pour le dîner avec les belles personnes ? Elle ne reconnut aucun des plats du menu. Elle fit de nouveau signe au serveur.

« Y a-t-il un plat sur cette carte que vous et moi avons mangé enfants ? lui demanda-t-elle. De chez nous, vous voyez ? » Elle tourna le menu face à lui.

« Ah, ces plats-là sont sur le menu local, répondit-il. Il faut en faire la demande. »

Khoudi persista. « Je le ferai, soyez-en sûr. Mais pourquoi n’est-il pas inclus dans celui-là ? »

Le serveur parut troublé par sa question et non, contrairement à Khoudi, par le fait qu’un lieu qui s’appelait Pointe Noire ne propose aucun plat correspondant à son nom. Pour finir, il prononça une phrase toute faite, du genre de celles qui vous obligent à accepter un état de fait immuable et à passer à autre chose : « C’est comme ça, ici, mademoiselle. »

Elle se demanda ce que pensaient les belles personnes de l’absence de plats locaux à la carte, voire s’ils s’en étaient seulement déjà fait la réflexion. Une question pareille suffisait-elle à alimenter la conversation ? Cela permettrait sans doute de lancer la discussion, peut-être même un débat. Elle continua de lire le menu pour passer le temps, riant toute seule de l’intitulé Succulent poulet élevé en plein air, mijoté avec une pincée de poivre de l’homme noir, parmi d’autres. Il fallait vraiment qu’elle rencontre le poète de la maison ! Admirable de sa part de permettre à l’homme noir d’utiliser un poivre de son cru avec ce poulet élevé en plein air… Si on utilisait ce genre d’expressions pour parler cuisine là d’où elle venait, les gens viendraient uniquement pour écouter et rigoler, pensant assister à un sketch comique. Un plat, c’était bon ou pas, aussi simple que ça.

Des pensées de sa petite famille lui assaillirent soudain l’esprit, spontanément, alors qu’elle tentait de réprimer le rire qui montait en elle. Elimane aurait adoré se moquer de cette histoire de menu, la version officielle contre la version cachée. Kpindi aurait blagué avec Ndevui à propos de tout ce qu’ils voyaient, et celui-ci se serait très probablement invité sur les selfies des autres. Quant à Namsa, elle aurait fait le tour de l’endroit, admirant tout haut la décoration et posant des questions à Khoudiemata et Elimane.

Khoudiemata ne voulait pas penser à eux, pas maintenant. Elle appela le serveur, désireuse d’engager la discussion avec lui à propos de la carte des boissons, mais cette fois il repartit trop vite pour qu’elle puisse se vider la tête. Elle se remit donc à observer de quelle façon le ridicule pouvait passer pour de la sophistication dans le nouveau mode de vie qu’elle s’était choisi. Elle regardait quelqu’un prendre un selfie à l’entrée des toilettes quand elle sentit une présence faire barrage aux derniers rayons de soleil sur sa peau. Elle leva les yeux et croisa le regard d’un poseur au sourire triomphant.

« Venez. Suivez-moi au bar », dit-il, main tendue. Il était du genre à obtenir ce qu’il voulait – c’était écrit sur son visage et dans chacun de ses gestes, surtout à l’égard de ceux qu’il prenait de haut.

Khoudiemata repoussa sa main, gentiment mais ostensiblement, afin qu’il comprenne qu’il valait mieux éviter de recommencer.

« Permettez-moi de vous offrir un verre, insista-t-il.

– D’accord, dit-elle. Dites au serveur de me l’apporter ici. Merci. Vous avez l’air d’être un gentleman. » Elle lui fit un sourire qui signifiait : Et maintenant fiche-moi la paix.

« Votre boisson n’en sera que meilleure si vous acceptez de vous asseoir avec moi. » Il tenta à nouveau de lui prendre la main, ce qu’elle esquiva en retirant la sienne de la surface de la table. Si misérable que fût son existence, elle n’avait jamais pu tolérer la compagnie de ce genre d’hommes, pas même le temps de se faire offrir un verre.

« Merci encore, mais ce n’est pas pour rien que j’ai choisi de m’installer ici », dit-elle, cette fois sans aucune gentillesse dans la voix. Mais c’était comme s’il ne l’avait pas entendue. Il tira une chaise et s’assit à côté d’elle, l’obligeant à se redresser.

« Aimeriez-vous être mon amie particulière ? demanda-t-il, souriant d’avance à la réponse qu’il avait l’habitude d’obtenir.

– Non. Je n’ai pas besoin d’ami particulier. » Khoudiemata se détourna, non sans avoir d’abord constaté l’air surpris et réprobateur de l’homme devant son effronterie.

« Alors qu’est-ce que vous faites, assise toute seule à aguicher des hommes comme moi ? » Il avait haussé le ton pour que tout le monde l’entende. Il s’éloigna, se retournant brièvement pour la regarder comme s’il s’attendait à ce qu’elle fasse moins sa bêcheuse.

Une fille n’avait donc pas le droit d’être seule ? Khoudiemata était franchement troublée et perturbée par ce monde qu’elle découvrait. De toute évidence, le comportement de la plupart des hommes envers les femmes ne changeait pas du simple fait qu’ils étaient plus riches ou mieux éduqués. Elle observa le type servir son baratin à une autre fille.

L’horloge au-dessus du bar indiquait vingt heures passées de quelques minutes quand les belles personnes commencèrent à arriver. Khoudi entendit un groupe de trois jeunes femmes qu’elle n’avait encore jamais vues mentionner la réservation de Mahawa. Elles étaient sur leur trente et un : robe de soirée, talons hauts et une tonne de maquillage qui leur donnait un teint d’une pâleur anormale. Le serveur les conduisit à une immense table dressée de verres innombrables et d’argenterie comme elle n’en avait jamais vu. Khoudi ignorait ce qu’on pouvait bien faire de tant de couverts. Dès que les filles se furent assises, de nouveaux preneurs de selfies arrivèrent et se joignirent à elles, les immortalisant bras écartés ou tenant un verre vide jusqu’à ce que les serveurs viennent leur dire qu’il s’agissait d’une table réservée.

Ophelia fut la suivante à arriver. Au grand soulagement de Khoudi, elle portait le même genre de tenue qu’elle, décontractée mais élégante, et n’était pas trop maquillée. Elle salua les autres filles d’un signe de tête, avec un sourire qui parut forcé à Khoudi, puis s’assit au bout de la longue table, si loin que les autres devaient élever la voix pour lui parler. Elle se mit aussitôt à tripoter son téléphone, ne laissant planer aucun doute sur le fait qu’elle ne souhaitait absolument pas engager la conversation avec elles. Les belles personnes allaient-elles la traiter de la même façon ? se demanda Khoudi. Mahawa était-elle la seule à l’accepter ? L’intérêt qu’elle lui portait était-il sincère, au moins ?

Son exaltation coupa court à ces questionnements inquiets à mesure qu’arrivaient les invités : Bendu, James, Andrew et Frederick Cardew-Boston, puis Mahawa elle-même. Chaque fois qu’une nouvelle personne rejoignait la tablée, tout le monde se levait pour lui faire la bise. Il faudra que je fasse pareil, pensa Khoudiemata. Elle préférait la poignée de main, ce qui permettait de regarder la personne dans les yeux. Lesquels, d’après son expérience, en disaient beaucoup plus que n’importe quelle autre partie du corps.

Elle décida d’attendre encore quelques minutes, pour les observer. Ils avaient commandé des bouteilles de vin, rouge et blanc, et tenaient leur verre comme Khoudi l’avait seulement vu dans les films. Elle finit par appeler le serveur et lui régla ses bières, puis s’approcha de la table de Mahawa avec l’air de celle qui vient d’arriver à Pointe Noire.

« Khoudiemata, bienvenue ! Tu connais déjà la plupart d’entre nous. » La jeune femme se leva, prit Khoudi dans ses bras, l’embrassa sur une joue puis sur l’autre. Les autres n’avaient pas l’air emballés de la voir, lui sembla-t-il. Elle mit ses réserves de côté, se disant qu’elle était simplement devenue trop méfiante. Son hôtesse était chaleureuse, et cela lui suffirait pour ce soir.

« Magnifique tenue, dit Mahawa. Il y en a qui ne vont pas te quitter des yeux, ma chère. Tu devrais montrer ton corps plus souvent. Quelqu’un m’a déjà interrogée à ton sujet depuis qu’on s’est vues sur la plage. » Elle fit un clin d’œil en direction des garçons. Khoudiemata fut soudain prise par la peur que Mahawa ou l’une de ses amies ne reconnaisse son sac, ses vêtements. C’était un petit cercle de jeunes qui menaient la belle vie, après tout, et leurs familles devaient se connaître. Cela semblait peu probable, mais elle essayait toujours d’avoir un coup d’avance sur ce qui était possible ou non.

Elle fit le tour de la table pour embrasser tout le monde, à commencer par les filles au teint pâle, lesquelles évitèrent scrupuleusement d’entrer en contact avec ses joues mais firent des bruits de lèvres inutilement sonores. Elle sourit plus franchement en s’approchant d’Ophelia, Bendu, James, Andrew et Frederick Cardew-Boston, lequel embrassa Khoudi sur les joues plus longuement que les autres tout en évitant de la regarder dans les yeux. Cela lui rappela la façon dont Elimane évitait de croiser son regard ces derniers temps. Qu’est-ce qui ne tournait pas rond chez ces garçons ?

Mahawa fit asseoir Khoudiemata entre elle et Frederick Cardew-Boston, et tout le monde s’installa dans un joyeux bruit de chaises, de conversations et de rires. Andrew et James allèrent au bar et en revinrent avec des verres et le journal. Un article attira leur attention et ils se penchèrent dessus, un voile d’incrédulité se posant lentement sur leur visage. Mahawa, agacée qu’on puisse avoir l’esprit occupé par autre chose que sa soirée, exigea de savoir ce qu’ils lisaient, mais ils étaient trop absorbés pour lui répondre, alors elle leur arracha le journal des mains pour le découvrir elle-même.

« Quoi ? Non ! Je connais ses enfants », dit-elle, comme sous le choc. Elle quitta brusquement la table pour rejoindre le bar, puis sortit son portable et fit les cent pas tout en discutant avec animation.

« Qu’est-ce qui se passe ? » demanda Khoudi à Andrew et James.

Il y avait deux nouvelles intéressantes, lui expliquèrent-ils. La première concernait un détenu de premier plan dont le gouvernement refusait de divulguer l’identité, d’après l’article. Il avait été incarcéré pour « violations de la loi et tentative de trahison », d’après un porte-parole du gouvernement dont le nom n’était pas cité. Le détenu s’était évadé, ce qui laissait penser que des gens de l’extérieur étaient impliqués. Une enquête était en cours. On soupçonnait que le détenu avait quitté le pays à bord d’un vol clandestin.

La seconde concernait l’ancien ministre des Finances et maire de la ville, qui avait été arrêté à son retour de l’étranger. Comme il n’avait pas été possible de rassembler des preuves pour l’accuser d’autre chose, il avait été placé en garde à vue pour tentative de suicide, puisqu’il avait sauté d’un véhicule en marche dans une course-poursuite.

Khoudiemata tenta de se montrer aussi surprise qu’eux à propos de la première nouvelle et de ne pas éclater de rire en entendant la seconde. « Une époque intéressante » fut tout ce qu’elle parvint à dire. Elle se rendit compte qu’elle était sans doute la seule cliente du restaurant à connaître le fin mot de l’histoire, mais elle ne pouvait le dire à personne – et de toute façon, personne ne la croirait si elle le faisait. Elle était contrariée de voir ces événements s’immiscer dans la soirée et menacer de gâcher son plaisir. Elle enviait les belles personnes et l’innocence de leur lien avec ces affaires, qui se limitait au fait de connaître les familles des puissants. Elle se leva et se dirigea vers les toilettes. Là, elle pourrait étouffer ses souvenirs sans témoin et s’assurer que son expression ne trahirait rien en public.

Quand elle retourna à table, Mahawa était déjà de retour. L’inquiétude était moins visible sur son visage, et il n’y avait plus trace du journal. Elle était en train d’expliquer aux autres que le ministre des Finances avait menacé de donner des noms si on le jugeait et qu’il avait donc été relâché. Puis elle changea de sujet et fit bientôt rire tout le monde.

Elle se tourna vers Khoudiemata. « Qu’est-ce que tu préfères pour le dîner, Khoudi, du rouge ou du blanc ? Frederick Cardew-Boston milite pour le blanc.

– Oui, dit-il, d’une voix grave pleine d’assurance. Il fait chaud, et le palais a besoin de fraîcheur et de douceur. D’ailleurs, je vais prendre du poisson. »

Khoudiemata se demanda comment ce garçon pouvait à la fois l’attirer et l’agacer au plus haut point. « Je peux t’appeler Frederick ? lui demanda-t-elle. Prononcer ton prénom complet est trop pour moi. » Elle se redressa et tâcha de croiser les jambes comme le faisaient les autres filles, ce qui n’était pas facile pour elle.

Le jeune homme éclata d’un rire sonore qui semblait sincère. « Ma grand-mère disait toujours à mon père : “Pourquoi as-tu donné à ton enfant ce fardeau que tu appelles un prénom ? On a le temps d’avaler plusieurs assiettes de riz avant de le prononcer en entier, et une fois que c’est fait, les gens le cherchent du regard parce que son prénom ne lui ressemble pas, ni physiquement, ni moralement.” Elle refusait de l’utiliser et me présentait en m’appelant “Petit-fils”.

– Bah, je pense que personne ne t’appellera Petit-fils ce soir », dit Khoudi, ce qui fit rire la tablée entière. Elle ne trouvait pas que ce qu’elle venait de dire était si drôle que ça, mais elle s’aperçut que le fait de susciter une réaction positive l’encourageait à parler davantage.

Mahawa tenait une bouteille de rouge et une autre de blanc. « Bon, ma jolie, on attend ta réponse.

– Je préfère du rouge, dit Khoudi, parce que j’aime boire ce qui me plaît quand ça me plaît, sans me soucier de ce qu’il faut boire avec quoi ou du temps qu’il fait. Il fait tout le temps chaud ici, de toute façon. »

Frederick Cardew-Boston leva les mains en signe de capitulation, suscitant de nouveaux éclats de rire.

Mahawa remplit le verre de Khoudi. À vrai dire, celle-ci ne savait pas très bien quelles étaient ses préférences en matière de vin, vu qu’elle n’en avait jamais bu. Elle avait observé les autres le faire tourner dans leur verre, le regarder, le sentir et le siroter avant d’en boire une vraie gorgée. Consciente d’être au centre des regards, elle fit de même, et Mahawa trinqua avec elle. Le goût du vin n’était pas tout à fait en accord avec Khoudi, mais elle lui donna une seconde chance. Toujours rien. Avec le temps, pensa-t-elle.

« En fait, dit-elle à la tablée, ce n’est pas ce que je pense vraiment. Ce lieu s’appelle Pointe Noire, non ? Alors s’il y avait du vin noir, c’est ce que j’aurais choisi. Mais comme il n’y en a pas, je choisis du rouge, parce que le sang qui coule dans mes veines – dans nos veines à tous – est rouge. Je bois donc pour célébrer la vie. » Khoudiemata s’étonna que de telles paroles lui sortent de la bouche en pareille compagnie. Il est vrai qu’elle avait déjà dit des choses plus intelligentes, et mieux tournées, lors de conversations avec Elimane. Elle vit des filles rouler des yeux à l’autre bout de la table en l’écoutant déblatérer – ou bien peut-être regrettaient-elles de ne pas avoir son audace. Mais Mahawa l’embrassa sur les deux joues et lui dit : « Fais gaffe, ma chère Khoudiemata, car je vais tomber amoureuse de toi. » Et Khoudi sentit que Frederick Cardew-Boston la regardait différemment. Il y avait quelque chose de familier dans ses yeux, et avec un pincement au cœur elle comprit à qui il lui faisait penser : Elimane.

Tous les verres étaient désormais pleins, et l’énergie autour de la table se dilua dans une multitude de conversations. Khoudiemata se tourna vers Frederick Cardew-Boston, mais au lieu de croiser son regard, celui-ci dissimula son visage derrière son verre de vin, souriant. Cela aussi lui rappela Elimane, et l’irrita. Pourquoi étaient-ils tous aussi fuyants, ces garçons sur le point d’accéder à un âge d’homme qui n’arriverait peut-être jamais ?

« Tu ne vas pas me demander pourquoi je souris ? s’enquit-il sans quitter son verre des yeux.

– Tu devrais poser la question à ton vin blanc, vu l’intensité avec laquelle tu le fixes », fit Khoudi. Cela le força à la regarder. Elle fut surprise de constater qu’il était nerveux, et qu’il n’était pas doué pour cacher ses émotions. Il ne survivrait sans doute pas dans mon monde, pensa-t-elle.

« Tu es différente, lui dit-il, ta façon de réfléchir et de réagir. Il y a quelque chose de mystérieux et de stimulant chez toi. Je n’arrive pas à le définir mais j’en ai envie. » Il remua ses longs doigts en l’air.

Le serveur vint prendre leur commande, et tous les autres choisirent sur la carte qui était comme du chinois pour Khoudi, prononçant le nom de leur plat avec une sorte de jubilation. Quand son tour arriva, elle demanda : « Vous avez des plats d’ici ? » Elle voulait que tous soient témoins de ce qu’elle trouvait si étrange.

« Je vous apporte le menu local. » Le serveur finit de prendre la commande des autres, puis se hâta d’aller chercher une feuille à moitié déchirée. Khoudi y jeta un œil et commanda des feuilles de patate douce avec du barracuda, du riz et des plantains.

Devant la perplexité de certains regards, elle dit : « Vous ne trouvez pas bizarre d’être dans un restaurant de notre pays – un endroit qui s’appelle Pointe Noire – et d’avoir du mal à se faire servir un plat local ? Moi je trouve ça bizarre ! » Le silence se fit autour de la table, et Khoudiemata se dit qu’elle était sans doute allée trop loin. Ce n’était peut-être ni le moment ni l’endroit.

Mais Frederick Cardew-Boston intervint : « Je suis d’accord avec toi. Ils devraient proposer à la carte des plats qui ne soient pas étrangers. D’ailleurs, c’est le menu de cuisine étrangère qui devrait être le menu caché, pas l’inverse. »

Khoudiemata ne sut pas trop s’il le pensait vraiment ou s’il volait à son secours, mais elle lui en fut reconnaissante.

« Dans ce cas, pourquoi tu ne commandes jamais de plat local ? » le nargua Ophelia. James et Andrew trouvèrent ça cocasse.

« Aucun de nous n’en commande, répondit-il. Je ne m’étais jamais fait la remarque. On mange ces plats-là chez nous, mais pas quand on sort. »

Andrew s’immisça dans la conversation. « C’est une simple question de choix. On choisit ce qu’on veut manger, et ça s’arrête là.

– C’est peut-être en partie pour ça, mais aussi parce qu’on se dit que commander des plats étrangers en public nous donne l’air sophistiqué, dit Bendu, qui étonna tout le monde. C’est la vérité.

– Je n’avais jamais pensé que tu réfléchissais à ce genre de choses, la taquina Mahawa. Mais Andrew, si c’est une question de choix, pourquoi ne met-on pas tous les plats sur le même menu ? »

Andrew ricana sans lui répondre, et Mahawa se tourna vers sa voisine.

« Bon, puisque Khoudi est le catalyseur de cette conversation animée, pourquoi le dernier mot ne lui reviendrait-il pas avant qu’on change de sujet ?

– Je crois que si on choisit de ne pas manger notre propre cuisine en public parce qu’on pense qu’elle n’est pas aussi sophistiquée que d’autres, cela signifie qu’au fond de nous, on considère notre héritage comme inférieur. Si on choisissait simplement ce qu’on aime, ce serait une autre histoire. Mais la plupart du temps, on choisit à notre place, sous l’effet d’un lavage de cerveau systématique qui commence dès la petite enfance, au premier jour d’école. » Le silence se fit de nouveau, opportunément rompu par l’arrivée de leur commande et l’effervescence qui s’ensuivit. La conversation dévia sur le lieu où se tiendraient les prochaines fêtes et la destination de chacun pour les vacances. La plupart allaient quitter le pays, presque tous pour l’Europe – Angleterre, France, Allemagne, Italie.

Khoudiemata vit que Frederick Cardew-Boston avait pioché dans son plat sans lui demander son avis, mais elle se retint de tout commentaire, sentant qu’elle en avait déjà assez dit pour la soirée.

« Et toi, où est-ce que tu pars pour les vacances ? lui demanda soudain Ophelia.

– Oh, je ne vais nulle part. Il y a des tas de choses à faire, ici. » Khoudi avait dit ça de sa voix la plus enjouée.

« Moi non plus, je ne vais nulle part, dit Ophelia. Mes parents refusent de me payer un voyage, alors je vais sans doute devoir trouver du boulot si je veux pouvoir profiter de ces vacances. On pourrait peut-être chercher un job ensemble. »

Mahawa intervint. « Non, non, Ophelia, ne me pique pas ma copine. Seulement quand je ne suis pas là – le reste du temps, c’est moi qui décide ce qu’on fait ensemble. » Elle rit, mais il était clair qu’il fallait la prendre au sérieux. Une fois de plus, Khoudi se retint de réagir. Elle détestait que d’autres se croient autorisés à décider à sa place, mais se força à rire avec eux.

Ils continuèrent à boire après le repas, et Khoudi commença à s’inquiéter que l’argent qu’elle avait sur elle ne suffise pas à payer sa part. D’autres se joignirent à eux. Les jeunes femmes exagérément fardées retouchèrent leur maquillage sans même quitter la table. Le volume de la musique monta d’un cran, comme celui de la conversation.

On se leva pour aller danser, garçons et filles s’échangeant leurs partenaires, à l’exception de Mahawa qui refusa de danser avec qui que ce soit. Tout s’expliqua lorsque débarqua un garçon impeccablement mis, qui l’enlaça par-derrière sans crier gare. Mahawa se retourna, radieuse, et ils rejoignirent la piste. À leurs mouvements, il était clair que leurs corps s’épousaient naturellement. Puis Andrew entraîna Ophelia, et Khoudiemata se retrouva seule.

Frederick Cardew-Boston se pencha sur elle et murmura si près de son oreille qu’elle sentit la chaleur de son souffle. « Je ne vais pas te demander de danser avec moi, parce que je sais que tu me répondras par un sarcasme.

– Je n’ai pas besoin de toi pour aller danser, répliqua Khoudiemata. Je peux très bien y aller toute seule. » Elle se dirigea vers la piste et il la suivit, zigzaguant autour d’elle comme s’il hésitait à s’approcher. Khoudi lui en fut reconnaissante, car elle ne savait pas si elle se sentirait à l’aise de danser comme les autres, leurs corps si serrés.

À la fin de la chanson, elle retourna à table, et là encore il la suivit. Elle s’assit, prit son verre d’eau et but, sous le regard de Frederick Cardew-Boston.

« Il y a tant de choses que je voudrais savoir à ton sujet. Et tant de choses que j’ai envie de te confier. D’abord, je regrette ce que j’ai dit à propos de ton prénom la dernière fois. C’est un beau prénom, voilà ce que j’aurais mieux fait de dire. »

Elle ne répondit pas.

« J’attends que tu me lances un de ces traits d’esprit dont tu as le secret.

– Je t’épargnerai pour le reste de la soirée, mais ne joue pas trop avec le feu non plus. Tu es sur des sables mouvants… »

Il éclata de rire. « Tu sais quelle est ma mission, ce soir ? » Une veine pulsa sur son front, et une fois de plus Khoudi pensa malgré elle à Elimane.

« Pourquoi faut-il que ce soit une mission ? dit-elle. Tu vas me le dire, que je veuille l’entendre ou pas.

– Justement. Je vais te surprendre et te faire rire, et je te dirai pourquoi après. » Il se leva brusquement de table, et Khoudi le suivit des yeux. Il était facile à repérer, puisque les tables et les chaises avaient été poussées sur le côté pour faire de la place et qu’il était le seul entièrement vêtu de blanc. Elle l’aperçut près de la cabine du DJ, lui parlant à l’oreille. Puis on entendit un morceau d’afro-trap, et il rejoignit le centre de la piste. Khoudi avait cru qu’un garçon affublé d’un prénom comme le sien n’avait probablement aucun sens du rythme, et leur première danse avait fini de l’en convaincre, mais il apparut qu’elle se trompait. Frederick Cardew-Boston ne faisait qu’un avec la musique, c’était un danseur-né. Il termina sa performance sous un tonnerre d’applaudissements, puis retira sa veste et la lança à Khoudi. Elle l’attrapa, riant si fort que son corps en fut secoué et qu’elle dut s’asseoir pour éviter de perdre l’équilibre. Quand elle leva les yeux, Frederick Cardew-Boston était debout à ses côtés.

« Maintenant je peux rentrer chez moi avec l’image de ce beau sourire. » Immédiatement, elle reprit son sérieux.

« Trop tard, lui dit-il. Je sais qu’il est là, et désormais c’est ce que je verrai tout le temps, même si tu me lances des regards noirs. » Il mima Khoudi et son air signifiant qu’il ne fallait pas la lui faire.

« Au revoir », cria-t-il en adressant un signe à l’assemblée. Puis il se tourna brusquement vers Khoudi et l’embrassa sur la joue avant qu’elle puisse l’éviter. À l’autre bout de la pièce, elle vit Mahawa lui faire un clin d’œil.

Khoudiemata vit les filles exagérément maquillées se lever d’un même geste juste après le départ de Frederick Cardew-Boston et sortir précipitamment à sa suite. Étaient-elles avec lui ? se demanda-t-elle. Puis, agacée par sa propre réaction, elle se dit que cela n’avait pas la moindre importance.

Elle décida de rentrer chez elle. Elle récupéra son sac et alla payer sa part de l’addition, mais la femme derrière le comptoir lui dit que le garçon en blanc avait tout réglé. Khoudiemata fut soulagée mais aussi mal à l’aise, parce qu’elle n’aimait pas être redevable, surtout vis-à-vis des hommes.

Dehors, elle aperçut Frederick Cardew-Boston s’engouffrer dans sa voiture et fermer la portière. Aucun signe des filles. Khoudi attendit, cachée derrière une colonne. Parce qu’elle ne voulait pas qu’il lui propose de la déposer quelque part, avec toutes les complications que cela générerait, ou parce qu’elle ne voulait pas savoir si les filles étaient à bord avec lui ?

Ophelia apparut à ses côtés, légèrement titubante. « Je suis prête à rentrer. Enfin, je crois surtout qu’il faut que je rentre. » Elle ricana et poursuivit : « On s’est bien amusés, et c’était chouette que tu sois là. Je sais pourquoi Mahawa t’adore. Tu es fraîche, originale, vraie et mystérieusement singulière, dans le bon sens du terme. » Elle tenait Khoudi par le bras, à la fois pour garder l’équilibre et par esprit de camaraderie, semblait-il. « Tu veux qu’on partage un taxi ? »

Même si l’idée lui plaisait, Khoudi était nerveuse. Elle ne voulait pas qu’Ophelia se doute de l’endroit où elle habitait, et n’avait même pas de portable pour en appeler un. Elle cherchait un moyen d’échapper à ce dilemme quand un taxi garé sur le parking klaxonna et fit un appel de phares pour attirer leur attention. Le chauffeur descendit de voiture.

C’était Manga Sewa. Il réagit au plaisir qu’avait visiblement Khoudi de le revoir en lui décochant un de ses sourires narquois.

« Voici mon amie Ophelia. » Khoudi les présenta. « Nous ferons deux arrêts.

– Ophelia d’abord, et ma fidèle cliente ensuite ? fit-il. Comme ça, miss Ophelia n’aura pas à s’inquiéter de se retrouver seule avec un chauffeur qu’elle ne connaît pas à une heure aussi tardive. Mais la prochaine fois, ce sera une autre histoire. » Cela fit rire l’intéressée, qui lui donna son adresse.

Sur le trajet, Khoudi en apprit un peu plus à son sujet. Son père était en charge du commerce extérieur au sein du gouvernement. C’était un homme strict qui refusait que ses enfants soient pourris gâtés, Ophelia n’avait donc pas de voiture ni de chauffeur. Son père disait qu’elle devrait travailler pour ça.

« T’imagines que j’en suis encore à le rembourser pour un voyage scolaire en Angleterre ? Il est pas croyable. Je sais pas ce qu’il lui faut de plus, avec tout l’argent qu’il a. » Après quoi Ophelia cessa de parler, et Khoudi s’aperçut bientôt qu’elle s’était endormie. Cela valait peut-être mieux, qu’est-ce que Khoudi aurait bien pu lui dire ? Que c’était un luxe de se plaindre pour ça ? Qu’elle n’avait jamais connu personne qui soit parti en Angleterre pour un voyage scolaire ? Elle trouva aussi inquiétant qu’Ophelia puisse s’endormir dans un taxi, au cœur de la nuit avec une fille qu’elle connaissait à peine et un chauffeur qu’elle venait de rencontrer. On ne voyait pareille naïveté que chez ceux qui avaient toujours eu la vie facile.

Manga Sewa avait mis de la musique, doucement, et il fredonnait en serpentant sur la route. Khoudiemata décida qu’il était trop dangereux d’aller à 35 Degrés à cette heure. Aussi tard le soir, sa présence risquait d’attirer l’attention d’un automobiliste, et elle ne pouvait pas courir le risque d’être suivie. Il faudrait qu’elle retourne à l’avion habillée comme elle l’était, et reparte le lendemain matin avant que les autres ne se réveillent. Mais que se passerait-il si elle émergeait trop tard ou que l’un des garçons – voire Namsa – se levait avant elle ?

Tout ça la tracassait quand le taxi s’arrêta devant l’entrée d’une vaste propriété. Un portail et une allée pavée obligeaient le regard à se perdre au loin avant de se poser sur une immense demeure.

Khoudi réveilla Ophelia, qui regarda autour d’elle. « Au portail, ça ira. » Elle sortit son téléphone, le genre d’appareil hors de prix qu’il suffit d’effleurer du doigt, pas de ceux où il faut laborieusement appuyer sur chaque touche. « Prends mon numéro, Khoudiemata, et appelle-moi demain. »

Khoudi fit semblant de fouiller dans son sac. « Je ne sais pas où est mon téléphone, je vais le noter à la main. » Manga Sewa prit du papier et un stylo dans sa boîte à gants et les lui tendit. Elle les donna à Ophelia, qui inscrivit son numéro, avant de descendre du taxi et de tituber en direction du portail. Elle appuya sur un bouton et un gardien armé apparut. Ophelia fit au revoir de la main puis disparut.

Manga Sewa conduisait depuis déjà une bonne minute quand Khoudiemata se rendit compte qu’elle ne lui avait pas donné d’adresse. Elle comprit qu’il roulait en direction de l’endroit où il l’avait prise en charge quelques heures plus tôt. « Je me dis que quand on s’approchera, vous m’indiquerez où aller, lui dit-il.

– Qu’est-ce qui vous fait croire que j’habite dans ce coin ? demanda Khoudi d’un ton un peu cassant.

– Parce que quand vous m’avez fait signe, vous ne transpiriez pas et vous donniez l’impression d’être contrariée. Alors j’ai assemblé ces données, j’y ai ajouté les connaissances qui sont en ma possession, et j’en suis arrivé à ma conclusion. » Il semblait choisir ses mots de façon à s’exprimer avec la plus grande précision possible, qu’ils soient élégants ou pas.

« Vous arrivez toujours à une conclusion ? lui demanda Khoudi, souriante.

– Oui, avec mes formules d’observation, d’expérience, d’inconnu et d’imagination. Des formules à la fois très complexes et très simples, agrémentées des diverses connaissances que je possède. » Khoudi aurait voulu lui demander quelles étaient ces connaissances, mais une fois de plus elle se retint, consciente qu’elle risquait d’engager une longue conversation qu’il valait mieux garder pour une autre fois. Elle se dit que cet homme plairait à Elimane.

Elle demanda à Manga Sewa de la déposer au bord d’un champ non loin de l’avion. Une rumeur courait à propos de ce champ – ou plutôt deux. Il était parfait pour jouer au football, avait une magnifique pelouse, et on racontait qu’il était jadis équipé de beaux buts avec des filets. Mais d’après la légende, toute personne qui y jouait était frappée par le malheur, parce que des esprits y jouaient eux aussi. On racontait en outre qu’il était truffé de mines antipersonnel. Quoi qu’il en soit, les gens l’évitaient. Alors, dès que les feux arrière du taxi disparurent, Khoudi se dirigea vers l’autre extrémité du champ, mais en approchant elle entendit des bruits de moteur et vit des phares venir dans sa direction. Immédiatement, elle se cacha dans des buissons.

Trois 4×4 s’arrêtèrent juste à côté d’elle. Des hommes en uniforme en descendirent, se disputant d’une voix sonore, et prirent à l’arrière des barrières de fortune qu’ils placèrent au hasard en travers de la route pour bloquer le passage. Khoudi savait que les soldats faisaient souvent ça pour soutirer un peu d’argent au nom de la sécurité.

Très vite, un premier véhicule approcha. Quand il s’arrêta, son conducteur baissa la vitre et alluma le plafonnier ; il avait visiblement l’habitude de ce genre d’intervention. Les soldats firent semblant de fouiller la voiture, mais cessèrent dès qu’ils virent deux packs de bières au pied de la banquette arrière.

« Ah, merci chef. Ça, c’est pour nous », dit l’un d’eux, tandis que ceux qui flanquaient le véhicule affichaient une courtoisie de façade. Le conducteur leur abandonna la bière, se doutant qu’il valait mieux ne pas protester, et les militaires lui firent signe de circuler. Dès qu’il s’éloigna, ils se jetèrent sur les bouteilles.

Khoudiemata se replia sans un bruit, retournant au rond-point où Manga Sewa l’avait déposée. Il était plus sûr de faire demi-tour que de passer par le poste de contrôle, seule, à cette heure.

Elle eut soudain une idée. Elle se souvint des maisons vides sur lesquelles la petite famille était tombée ici et là – des maisons que les riches faisaient construire mais habitaient rarement, puisqu’ils passaient la plupart de leur temps dans d’autres régions du monde. Les cinq avaient eu la surprise de découvrir que ce genre de maisons – et ce genre de personnes – existaient. Khoudi se rappelait plus particulièrement l’une d’entre elles, qui était vide la majeure partie de l’année. Ils l’avaient surveillée à la dernière saison des pluies et s’étaient aperçus que le gardien censé s’en occuper le faisait seulement de jour, pour qu’on voie qu’il faisait bien son travail. Mais dès la nuit tombée, il allumait la lumière, à l’extérieur comme à l’intérieur, et rentrait chez lui.

Khoudiemata et Elimane y étaient retournés depuis, pour vérifier son potentiel comme refuge en cas de problème avec l’avion, et ils avaient trouvé le moyen d’entrer. La maison était trop à découvert et trop risquée pour être plus qu’une solution d’urgence, mais elle ne semblait pas, pour une nuit et une fille seule, présenter un risque démesuré. D’ailleurs, pour une fois, elle avait envie de dormir dans une vraie maison et un vrai lit.

Elle parcourut la distance d’un bon pas, ravie de pouvoir ainsi se réchauffer un peu dans la fraîcheur nocturne, sans prêter attention aux chiens qui à cette heure-ci aboyaient au moindre bruit ou mouvement. Lorsqu’elle arriva devant la maison, les lumières étaient allumées, comme elle s’y attendait, mais elle n’entendit rien. Elle vérifia qu’il n’y avait personne sur les vérandas des habitations voisines qui soit susceptible de la voir. Puis elle fit le tour par l’arrière, qui était ceint d’un mur de béton à côté duquel se trouvait un goyavier. Elle lança quelques pierres pour s’assurer qu’il n’y avait pas de chien de garde, avant de grimper à l’arbre et de sauter par-dessus le mur, atterrissant sur la terre meuble du jardin. En sandales, l’impact lui fit un peu mal aux pieds, mais rien de grave. Elle se dirigea vers une petite cabane à outils près de la porte de derrière. Elle y trouva un câble et un tournevis qui lui permirent de forcer facilement la serrure. Elle ouvrit la porte avec précaution, la soulevant sur ses gonds fragiles pour qu’elle ne grince pas ou ne racle pas le sol, et entra.

À l’intérieur, l’odeur de propreté submergea ses sens un instant. Il fallut qu’elle s’en débarrasse pour se concentrer, après quoi elle tâcha de se souvenir de la disposition des pièces. La première où elle entra était la salle de bains. Elle fit couler de l’eau chaude au robinet pendant quelques secondes pour se laver les mains et le visage. C’était un miracle, cette eau chaude à volonté. Elle mourait d’envie de prendre une douche, mais cela lui parut trop risqué. Elle se contenta donc de mettre un peu de dentifrice sur son doigt pour se brosser les dents. Mais dès qu’elle porta son doigt à la bouche et se regarda dans le miroir au-dessus du lavabo, elle eut une puissante réminiscence, se revoyant devant un miroir similaire quand elle était petite. Elle se rinça le doigt et ferma brusquement le robinet, craignant de prolonger ce sursaut de mémoire.

À côté de la salle de bains, il y avait une chambre, et elle préféra ne pas jouer avec le feu en s’aventurant plus loin. Elle s’allongea sur le lit tout habillée, son sac et ses chaussures à portée de main pour être prête à déguerpir à tout instant. Elle tâcha de dormir. Son corps était épuisé, mais son esprit lui livrait une lutte acharnée. Une maison pareille éveillait en elle un sentiment à la fois familier et inédit qui l’empêchait de se détendre.

Elle repensa à Frederick Cardew-Boston et à sa danse, qui avait révélé une personnalité plus intéressante que l’image de jeune arrogant qui s’était dégagée de lui la première fois. Elle se toucha les joues, sur lesquelles elle sentait encore son souffle chaud.

Ses pensées allèrent ensuite à Namsa. Elle se demanda ce que faisait la petite et si elle dormait bien, repoussant les tourments du souvenir même si Khoudi n’était pas là pour la réconforter. Elle pensa à chacun des membres de la famille, à ce qu’ils avaient fait de leur journée et comment elle s’était terminée. Elle le découvrirait le lendemain, mais avait déjà décidé de ne pas leur raconter la sienne. Elle n’était pas encore prête à embarquer sa petite famille dans les secrets de son nouveau monde, ni ce dernier dans les leurs.

Le martèlement d’une grosse averse s’annonça, étouffé par les murs épais et les fenêtres closes. La saison des pluies commençait. Il devenait difficile d’habiter le vieil avion, qui fuyait un peu plus chaque année. C’est pour cette raison qu’Elimane et elle s’étaient initialement mis en quête d’une nouvelle maison et avaient trouvé celle-là.

Ses yeux se posèrent sur une photographie noir et blanc encadrée au mur. C’était un portrait de famille : la mère, le père et les trois enfants – deux filles, qui devaient avoir dix et cinq ans, et un petit garçon d’environ trois ans. Les filles étaient vêtues de la même robe brodée aux épaules et autour du cou, et le garçon portait un cafetan noir. Ils étaient tout sourire, découvrant leurs dents, penchés vers leurs jeunes parents. Elle l’avait déjà remarquée la dernière fois qu’elle était venue mais aurait juré qu’elle était alors exposée dans un couloir et non dans la chambre. Elle continua un moment à observer le cliché, tâchant de voir au-delà des sourires, et parvint enfin à s’endormir.

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