La petite famille

Ishmaël Beah · Chapitre 2 sur 10

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La petite famille

Chapitre 2

2

 

En général, Khoudiemata se rendait au marché entre l’aube et la première apparition du soleil. Il y avait comme une pause à ce moment-là, un soupir, quand ceux qui se réveillaient hésitaient encore entre se rendre utiles ou adopter un comportement destructeur. Sac en raphia à l’épaule, bonnet sur la tête, cette jeune fille énergique de dix-huit ans, aux pommettes saillantes et lisses, choisissait habituellement de rester en suspens entre ces deux états, comme le lui dictaient les circonstances.

Elle était attirée par la beauté cachée de ce lieu délabré, qui repeignait les mauvais souvenirs lui troublant l’esprit aux couleurs simples et intrigantes de ses étalages. Elle glissait entre les marchands, les écoutait et les regardait haranguer le chaland, lui indiquer ce qu’il voulait, ce qu’il devait absolument acheter. Madame, j’ai un cadeau unique pour votre adorable fille. Ou : Monsieur, n’aimeriez-vous pas rentrer chez vous avec un cadeau qui exprime ce qu’il est impossible de dire avec des mots ? C’est justement ce que j’ai pour vous. Les marchands avaient de belles paroles pour presque tout le monde, mais quand Khoudiemata passait devant eux, ils ne disaient rien. Comme si elle n’existait pas. Elle n’était pas invisible – les regards se posaient sur elle –, mais on l’oubliait aussitôt qu’on l’apercevait.

Cela ne dérangeait pas la jeune fille. Grâce à son invisibilité, les gens autour d’elle parlaient librement de leurs peurs, de leurs espoirs et de leurs rêves. Parfois, c’est ainsi qu’elle glanait des informations importantes, informations qui lui permettaient de continuer à vivre en marge de leur existence. Certains matins, elle s’attardait simplement sur les visages, s’appropriant les émotions dont ils étaient porteurs – tantôt exceptionnellement heureux, tantôt pensifs, ou encore d’une tristesse inouïe. Imaginer la vie de ces gens l’aidait à demeurer ouverte à tout et à tourner à son avantage ce qui lui arrivait.

Elle vit ce matin-là une marchande de fruits jongler avec une mangue rouge rosâtre, une papaye jaune et une goyave verte avant de les poser sur un plat aussi coloré que sa robe fleurie. Khoudi observa le rouge luisant de l’huile de palme, le vert profond du manioc et des feuilles de patate douce constamment arrosées pour éviter qu’elles ne perdent leur fraîcheur au soleil, la main noire brillante qui en prenait soin, les foulards des femmes, si négligées et pourtant si élégantes, le fleuve bleu à proximité, le sable rose de ses rives. Elle ne se lassait jamais du plaisir d’être emportée par de telles visions, ravie que leur ravissement ne tarisse jamais. Comment ne pas trouver en elles de quoi tolérer ce que la vie vous infligeait ?

Puis survint le moment du soupir, et le lieu tumultueux se pétrifia un instant. Les marchands s’arrêtèrent de parler au milieu d’une phrase, l’écho des derniers mots prononcés se répercuta dans l’atmosphère. Leur main essuyant la sueur de leur front s’immobilisa à mi-geste, leurs lèvres se figèrent dans l’esquisse d’un sourire éclatant, leurs sourcils fripés dans l’expression du chagrin. Khoudi prit des instantanés avec ses yeux pour les regarder plus tard, quand elle aurait besoin d’autre chose que de sa seule existence. Puis, avant que cette vision touche à sa fin, elle s’empara de toute la nourriture et de tout l’argent que ses mains pouvaient attraper, les cacha dans son sac et quitta le marché.

Normalement, elle ne s’arrêtait pas, mais ce jour-là, elle vit une scène étrange. Un homme était assis par terre en chemise blanche à manches longues, chaussures marron, short et casquette kaki. Il ressemblait à ces Blancs qu’il y avait dans les livres qu’elle avait lus quand elle allait encore à l’école et qu’elle était hébergée par une famille d’accueil. Elle mit ce souvenir de côté pour se concentrer sur l’image qui lui venait à l’esprit, tirée d’un de ces ouvrages oubliés depuis longtemps. Ils contenaient toujours des photos de Blancs à la proue d’une embarcation, sur laquelle ramait un homme à la peau noire si brillante qu’il devenait le seul point d’intensité de la photo. Sur chaque cliché, l’embarcation semblait descendre ou remonter une rivière – à la découverte de quoi, elle n’en savait rien, ni alors ni maintenant. En tout cas, cet homme-là n’était pas blanc, mais sa présence semblait tout aussi incongrue. Il examinait un vieux plan de Foloiya, chose étrange en soi, vu que personne ici n’avait l’habitude de consulter un morceau de papier pour savoir où il se trouvait. Le document claquait au vent entre ses mains, comme s’il voulait s’envoler, se sachant inutile. Comment un vieux plan pouvait-il aider quelqu’un à trouver son chemin dans un lieu qui changeait constamment, telle la direction du vent ?

L’homme s’interrompit et lui fit signe d’approcher sans même lever les yeux. Elle hésita, mais le comportement de l’inconnu ne faisait pas planer la menace qu’elle avait l’habitude d’observer chez les hommes qui s’adressaient aux jeunes filles comme elle.

« Sais-tu où se trouve cette maison ? » Il lui tendit le plan, montrant son extrémité. « Je suis allé partout sauf à cet endroit. » Il ne quittait pas le morceau de papier des yeux, le fouillant du regard à la recherche d’une réponse tandis qu’il claquait toujours plus violemment dans le vent.

« Cette maison n’existe plus. Elle s’est effondrée après les dernières pluies, répondit Khoudiemata sans hésitation.

– Tout s’explique. » Il tira un stylo rouge de sa poche de veste, où étaient alignés d’autres stylos de différentes couleurs, et barra l’emplacement de la maison concernée. Puis il replia le plan avec un soin qu’elle trouva exagéré. « Sais-tu ce que sont devenus les gens qui habitaient là ? »

Une voiture aux vitres fumées et aux pneus de luxe, trop lisses pour le terrain, zigzaguait sur la route, tâchant sans succès d’éviter les nids-de-poule. L’égaré se leva et fit le salut militaire, ce qui amusa Khoudi, qui avait aperçu l’emblème. Ce n’était pas un véhicule officiel.

« Pourquoi est-ce que vous saluez ? Rolls-Royce, vous connaissez ? » lui demanda-t-elle en riant.

L’homme ne répondit pas, mais resta au garde-à-vous jusqu’à ce que la voiture disparaisse lentement au bout de la route défoncée. Puis il reposa sa question. « Sais-tu ce que sont devenus les gens qui habitaient là ?

– Pourquoi vous voulez savoir ? » Le soupçon monta en elle, même si son instinct lui disait que ce Blanc était inoffensif. Mais les inoffensifs travaillent pour des patrons vicieux, songea-t-elle.

« Parce que je m’occupe du recensement. Je fais le compte exact de tous les habitants de cette ville. » Il semblait agacé, et montra de l’index son torse et ses épaules comme pour signifier que les badges et décorations de son costume auraient dû la convaincre de son importance.

« Ah bon ? » fit Khoudi, qui se retint de rire tant il se prenait au sérieux. Elle était prête à parier qu’il n’avait pas trouvé beaucoup de maisons, ni beaucoup d’habitants disposés à lui ouvrir leur porte à cette heure matinale. De fait, la plupart étaient déjà partis, en quête des rêves qu’ils ne faisaient plus jamais la nuit.

Pour la première fois, l’homme leva les yeux vers Khoudi, et il la traversa du regard comme s’il y avait quelqu’un juste derrière elle. Puis, sans ajouter un mot, il se dirigea vers la maison dont elle venait de lui dire qu’elle n’existait plus.

Il y avait longtemps que Khoudi ne se souciait plus de ce que les gens voyaient ou pas quand ils la regardaient. Peut-être leur rappelait-elle la fragilité de leur propre existence. « Vous ne voulez pas me compter dans votre recensement, monsieur ? » lui cria-t-elle d’une voix moqueuse, mais même son ombre lui avait tourné le dos. Elle était habituée à ce que les gens pensent qu’une fille de son genre ne sait rien, mais il y avait une chose qu’elle savait avec certitude : le recensement n’avait aucune importance. Ce n’était qu’un stratagème des personnes au pouvoir pour se donner l’illusion de faire quelque chose. Elle avait beau être jeune, elle avait vu plus d’une fois l’Histoire déployer ses ailes et s’envoler dans la mauvaise direction.

Au bout du champ derrière Foloiya, Khoudiemata compta les pas, grâce à sa mémoire musculaire davantage qu’à sa tête. Elle jeta un dernier coup d’œil autour d’elle, puis s’engouffra à gauche dans un mur de buissons. Elle y glissa son corps svelte et se releva de l’autre côté, face à un haut mur de béton surmonté de rouleaux de fil barbelé. Elle le longea par la droite, s’arrêtant devant une brèche étroite. Passa d’abord la tête pour vérifier, puis entra. Après quoi elle humecta ses lèvres et siffla la phrase secrète pour annoncer son arrivée. Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre. Immédiatement la réponse lui parvint, une même phrase sifflée deux fois, comme ils en étaient convenus, pour se garder des imposteurs. Tout est en ordre, tout est en ordre.

Elle reconnut l’inflexion caractéristique de Kpindi, ce que lui confirma la question mélodique qui suivit : Quelque chose pour nous ? Quelque chose pour nous ? Personne d’autre dans leur groupe ne faisait ça.

Retrouvons-nous à la maison. Retrouvons-nous à la maison, siffla Khoudiemata en regardant les herbes osciller tandis que le garçon faisait ses dernières rondes.

Sautant par-dessus des brindilles éparses pour éviter de faire du bruit, elle atterrit sur le petit sentier, à peine plus large qu’un corps, entre les murs de buissons. Ce sentier, c’était le sien, c’était le leur. L’autre, large et facile à trouver, ne faisait que ramener le promeneur, de virage prometteur en virage prometteur, vers la croisée des routes ou vers la ville. Elle et les autres avaient délibérément créé ces détours pour renvoyer d’où ils venaient tous ceux qui étaient à leur recherche.

« Namsa, fit Khoudi à voix basse, tu as appris à marcher si discrètement… J’ai à peine entendu le bruit de tes pas.

– Comment as-tu su que je venais dans ta direction, alors ? répondit la fillette, sa voix frêle portée par le vent jusqu’à Khoudi.

– C’est mon nez qui me l’a dit.

– Comment ?

– Tu te laves toujours avec des herbes qui sentent le citron. »

Et à l’instant où Khoudi entendit Namsa essayer de renifler l’odeur de son propre corps, celle-ci apparut au tournant. Leurs visages s’illuminèrent quand elles se virent. Puis Namsa passa le bras autour de la taille de son aînée et leva les yeux vers elle, son petit visage anguleux n’arrivant même pas à hauteur des épaules de Khoudi. Elles firent le reste du chemin comme cela, Namsa sautillant parfois, leur corps effleurant les branches de chaque côté.

Le sentier finissait par une clairière ceinte de palmiers et de baobabs. Au milieu, la carcasse d’un avion de taille moyenne était posée sur le ventre. Des plantes grimpaient sur la majeure partie de son fuselage, lui procurant un camouflage naturel. Presque tous les hublots de l’avant étaient intacts ; à l’arrière, où plusieurs vitres avait disparu, ils étaient recouverts de carton et de plastique pour empêcher les serpents et autres animaux d’y entrer. On discernait l’emblème d’Air Lyoa à moitié effacé sur le fond vert, blanc et bleu. Dans la clairière, devant l’avion, un vieux réfrigérateur délabré reposait sur le flanc. Khoudiemata posa son sac en raphia dessus, puis Namsa et elle traînèrent deux seaux en plastique retournés. Elles s’assirent face à face, Khoudi gardant les yeux rivés sur le sentier. Le vent souffla en rafale sur les buissons et les herbes, soulevant des tas de déchets non loin de là. Une page de journal s’envola devant l’une des ailes et, l’espace d’un instant, on aurait presque cru que l’une des hélices était en train de tourner et que le vieil appareil, dont le moteur avait disparu, s’apprêtait à décoller.

Ndevui apparut soudain, émergeant d’un autre sentier caché qui menait jusqu’à la plage. Il allait courir chaque matin, une serviette blanche autour du cou et ses écouteurs enfoncés dans les oreilles, comme s’il avait peur d’entendre les promesses que le nouveau jour faisait à certains. Il glissait les fils de ses écouteurs sous son T-shirt et dans son short de football, pour que personne ne voie à quoi ils étaient connectés. À vrai dire, ils n’étaient connectés à rien, mais ça ne l’empêchait pas de reprendre les chansons qu’il avait entendues dans la rue ou chez les marchands de disques. À quoi bon un lecteur quand on avait un esprit capable d’enregistrer des morceaux et de les écouter gratuitement ?

« Tu es allé jusqu’où, aujourd’hui ? » lui demanda Khoudi, retroussant les manches du pull trop grand qu’elle mettait quand elle sortait dans le monde afin de cacher les courbes de son corps et de rester en sécurité. Mais Ndevui, qui était occupé à chanter ce que sa mémoire jouait dans sa tête, ne répondit pas. Il essuya la sueur de son large front et fit craquer ses doigts. Puis il retira les écouteurs et se tourna vers elle.

« Tu as éteint ta musique ? lui demanda Khoudi, par respect pour ses lubies. Tu as couru longtemps ?

– Plus de deux heures aujourd’hui, sans m’arrêter. » De ses longs doigts, il montra l’autre côté des arbres et s’essuya de nouveau le front avec la serviette autour de son cou. Il portait un maillot du TP Mazembe et un short des Kaizer Chiefs – des clubs de football africains, pas européens comme ceux que la plupart des gamins arboraient, car ils étaient plus faciles à trouver. Quand les autres le taquinaient sur ce point, il disait : « Je choisis le genre d’idiot que je veux être. » Il avait également une paire de crampons neufs, qu’il lui arrivait aussi parfois – comme aujourd’hui – de porter autour du cou.

« Tu comptes les porter un jour, ces chaussures, ou même courir avec ? le taquina Namsa, son rituel quotidien.

– Je les porterai quand je jouerai un match où j’aurai une chance de me faire repérer. Elles ne feront qu’ajouter à mes qualités naturelles. » Il ramassa avec les pieds une balle de tennis coupée en deux et se mit à jongler.

Au même instant, Kpindi déboula dans la clairière et intercepta la balle avec adresse. Certains jours, ils utilisaient une bouteille en plastique, une orange ou une mangue non comestibles, ou encore une boule de chiffons. Peu importait de quoi était fait le ballon, Kpindi réussissait toujours à surprendre Ndevui d’une feinte à la dernière seconde et à le lui subtiliser.

« Ah, il faut être vif, grand frère. » Kpindi claqua des doigts. « Tout n’est pas qu’une question d’endurance et de force. » Il appuya sur le biceps de Ndevui, qu’il mesura et compara avec ses bras maigrichons. Même si Ndevui avait un an de plus et qu’il était plus fort, Kpindi le dépassait d’une tête. Il tourna autour de Ndevui, jonglant avec le faux ballon. « Il faut aussi que tu mettes à contribution ton cerveau de taille moyenne. » Il rit et poussa Ndevui, qui riposta en le poussant à son tour. Ils se comportaient comme des frères, toujours à la limite entre confrontation et plaisanterie. Rapidement hors d’haleine, ils finirent par traîner au sol deux autres seaux en plastique et s’assirent à la table de fortune.

Kpindi frotta son ventre svelte. « Je suis toujours tout excité quand c’est notre grande sœur qui nous apporte de quoi manger, parce que je sais qu’elle est la reine du goût. » Chaque fois que Ndevui et lui se chamaillaient à propos de leur taille, ce qui arrivait souvent, Kpindi disait que c’était lui le plus grand parce qu’il avait bu plus de lait de vache, alors que Ndevui ne mangeait que du riz et du manioc.

« Où est Monsieur la Tête 1 ? » demanda-t-il. C’était le surnom qu’ils donnaient à Elimane, lequel passait son temps à lire ou à écrire. Elimane ne lisait pas avec l’application visible de ceux qui ont appris sur le tard, il le faisait sans effort apparent, comme une seconde nature, ce qui donnait à penser qu’il venait d’un monde privilégié. Mais il ne parlait jamais de sa vie passée, pas plus que le reste d’entre eux. Ils savaient seulement que, sur les vingt années de son existence, il en avait passé quatre dans l’avion, dont la première tout seul. Kpindi était arrivé ensuite, puis Khoudi, Ndevui, et pour finir la petite Namsa, à peine six mois plus tôt.

« Il a sans doute sa grosse tête fourrée dans un de ces vieux bouquins. » Ndevui siffla fort en direction de la carlingue, mais il n’y eut pas de réponse.

« Je vais le chercher. » Khoudiemata se leva et se dirigea vers la portière de l’avion, à côté de laquelle on distinguait le dessin d’une tête de lion, ses yeux vibrant au milieu du feuillage peint. Elle monta l’escalier, qu’on pouvait escamoter en cas de besoin en tirant d’un coup sec sur une corde épaisse attachée à la rampe.

À l’intérieur, presque tous les sièges avaient disparu, hormis sept à l’avant de l’appareil, près du cockpit. Ils ressemblaient aux lits de camp du pensionnat où la petite famille était allée se fournir en draps et en oreillers pendant les vacances scolaires, un jour où les gardiens s’étaient endormis. Pourquoi y avait-il des petits lits dans un avion ? s’étaient-ils demandé. Qui, avant eux, avait bien pu dormir dans le ventre de cet oiseau de fer ?

Elimane était assis, griffonnant quelque chose dans l’un de ses nombreux cahiers, comme d’habitude, chaque centimètre de page couvert de mots. Il s’efforçait toujours de paraître bien habillé, retroussant les manches de ses chemises délavées et en lambeaux, se peignant les cheveux et cirant ses chaussures noires tous les soirs en lisant un livre posé devant lui, à la lumière d’une lampe torche s’il avait des piles ou à celle de la lune quand elle luisait. Peu importait que les semelles de ses chaussures soient complètement élimées, au point que c’était presque comme s’il allait pieds nus. La pauvreté est dévoreuse de dignité, mais Elimane faisait partie de ces gens qui s’étaient battus pour garder la sienne, même si c’était la seule bataille qu’il avait remportée.

Il leva les yeux sur Khoudi, sa grosse tête semblant peser sur son corps dégingandé.

« Tu ne survivras pas si tu te nourris seulement de livres. Alors viens manger, Monsieur Gentleman Bûcheur. » Khoudi le prit par la main et le tira pour l’éloigner de son bouquin. Il rit de son rire sonore et la suivit dehors.

Les autres avaient déjà commencé à se répartir ce qu’il y avait dans le grand sac de Khoudiemata. Ils partageaient toujours équitablement, même s’ils n’avaient qu’une poignée de noisettes ou un fruit. Aujourd’hui, la jeune femme avait rapporté du poisson frit et des oignons mijotés avec du pain et d’autres ingrédients qu’on ne mélangeait pas quand on avait le luxe de prendre en considération les plaisirs du palais.

Elimane se joignit aux autres, mais Khoudi resta debout. Elle les regarda l’un après l’autre, observant leur visage camouflé dans le grand canevas de l’humanité. Ils auraient tôt fait de se demander où trouver leur prochain repas, et ce qu’il fallait faire pour rester en sécurité tant que c’était encore possible.

Ndevui lui fit signe de venir à table. Il n’était pas du genre à exprimer ses sentiments, ce qu’il voyait comme un luxe débilitant, mais il choyait les moments de plaisirs simples, comme ces repas qu’ils partageaient en plein air, même s’ils mangeaient moins pour le plaisir que pour rester vivants. Il savait qu’il n’y avait pas que des étals où l’on se prenait le bec avec le vendeur pour qu’il mette plus de sauce dans votre riz ou plus de beurre sur votre pain, bien décidé que vous étiez à tirer le maximum de votre argent gagné au prix d’un dur labeur, mais aussi des endroits où l’on ne voyait même pas le cuisinier, seulement des personnes sortir d’une pièce avec votre assiette fumante à la main. Et il avait vu que les clients qui prenaient leur repas dans ce genre d’endroit souriaient et riaient toujours en mangeant. Mais pour cette petite famille aussi, les repas étaient un moment où leurs visages se relâchaient – quand ils ressemblaient à ce qu’ils auraient pu être s’ils avaient eu les mêmes chances que d’autres jeunes de leur âge, dont les traits étaient toujours détendus. Ndevui chérissait même les repas où il n’y avait rien à manger, et où ils s’asseyaient tous ensemble avant d’être rattrapés par la peur et la méfiance au moment de devoir partir chercher de quoi se nourrir. Dans ces moments de proximité apaisée, il pouvait cesser de penser à tout ce qui était contre lui, contre eux. On pouvait presque appeler ça du bonheur.

« Khoudiemata, s’il te plaît viens t’asseoir, sinon mon appétit va mourir en même temps que la matinée. » Ndevui refusait de l’appeler Khoudi comme les autres, affirmant que son prénom complet lui allait mieux.

« Elle mémorise l’instant. Donne-lui une minute », intervint doucement Elimane.

Khoudiemata s’assit, et ils attaquèrent. Si on la regardait, on pouvait voir qu’elle mangeait son pain lentement, surveillant discrètement du coin de l’œil qui avait encore faim. Elle ne souriait pas, mais son visage affichait une expression de plaisir et de douceur. Même si elle ne quittait pas les autres des yeux, on avait l’impression que son esprit était ailleurs, dans un lieu où personne ne pouvait la suivre. Où qu’elle soit, elle ressemblait un peu à ces écolières qu’ils voyaient parfois pépier comme des oiseaux à la récré.

Ndevui eut vite fait d’engloutir son repas, mais il fit semblant de mâcher quelque chose pour que Khoudiemata ne lui donne pas ce qui lui restait. Il espérait qu’elle le donnerait à Namsa, « la petite », comme il l’appelait. Elle se léchait les doigts comme si c’étaient des bâtonnets de miel, et Ndevui n’avait jamais vu personne sourire comme elle tout en mangeant. La fillette lui avait dit qu’elle faisait ça pour être sûre que la nourriture soit contente dans son estomac et ne lui fasse pas mal au ventre. Comme il l’avait espéré, Khoudiemata donna les deux dernières bouchées de son pain à la petite, qui rit de plaisir en les portant à sa bouche.

Le vent fit son retour dans un murmure, et les rires aussi soufflèrent parmi eux, parce que Kpindi, le plaisantin de service, claquait des lèvres à chaque bouchée comme si c’était le meilleur repas de sa vie. Puis comme à son habitude, il se mit à fredonner « Dem Belly Full ». Quand ils n’avaient rien à se mettre sous la dent, il la chantait tout haut et dansait, les paroles semblant lui donner de l’énergie : Dem belly full but we hungry, a hungry

man is an angry man 2. Mais aujourd’hui, ils avaient eu de quoi manger, alors il se contenta de fredonner, et ils rirent et jetèrent la peau du poisson par terre pour les chiens errants qui viendraient plus tard.

Et une forte brise porta leurs voix dans les airs et les fit flotter dans la vaste étendue qui les entourait.

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