La petite famille
Chapitre 8
8
Le portable d’Elimane les tira du sommeil, sonnant encore et encore jusqu’à ce que Ndevui le retrouve par terre sous un tas de vêtements. Il décrocha et, sans un mot, en caleçon et enveloppé d’un bout de tissu en lambeaux qui lui servait de drap, alla le coller à l’oreille d’un Elimane ronchon.
C’était William Mouchoir, bien sûr, avec une autre mission pour eux. Elimane regretta d’avoir rechargé son portable au marché de nuit, puisqu’ils avaient désormais assez de liquidités pour tenir un petit moment. En même temps, il ne se voyait pas prendre le risque de refuser un appel à l’aide de William Mouchoir, d’autant que, tôt ou tard, ils auraient besoin de nouvelles rentrées d’argent.
Khoudiemata avait ses propres réserves. Elle était angoissée à l’idée de rater son rendez-vous avec Mahawa, et craignait de ne pas rentrer à temps pour s’apprêter comme il faut. Mais elle ne dit rien et aida Namsa à s’habiller dans l’intimité de la carlingue pendant que les garçons emportaient leurs vêtements pour se préparer dehors. Puis les filles prirent un jerrican d’eau et allèrent se débarbouiller et se brosser les dents avec eux.
La mission du jour aurait lieu à Point View, et William Mouchoir passerait les prendre au rond-point. Leur destination avait en soi valeur d’explication : l’homme ne voulait pas qu’ils arrivent à pied ou en taxi miteux dans les beaux quartiers de la ville, de peur d’éveiller les soupçons. En lunettes noires, il les prit à bord de sa Land Rover. Il ne daigna même pas se retourner lorsqu’ils montèrent à l’arrière. Namsa, assise sur les genoux de Khoudi, était si excitée qu’elle gardait les mains jointes pour résister à l’envie de toucher à tout dans cette superbe voiture aux vitres teintées. Comment cette machine pouvait-elle recréer une saison totalement différente en pleine canicule ? « Donc personne ne nous voit, mais nous on peut voir dehors ? » chuchota-t-elle à Khoudi, qui hocha la tête et posa gentiment un doigt sur les lèvres de la petite pour lui faire comprendre : Plus de questions.
William Mouchoir conduisait vite, ses mains tapotant nerveusement le volant tandis qu’il discutait avec Elimane. En un rien de temps, ils se retrouvèrent dans les rues arborées de Point View, passant devant des demeures toutes plus somptueuses les unes que les autres, dont certaines étaient visiblement inhabitées. Ce ne fut qu’après s’être garé devant une grande clôture blanche, de l’autre côté de laquelle se trouvait l’une des plus grandes maisons qu’ils aient jamais vues, que l’homme leur expliqua la tâche du jour : les propriétaires de la maison avaient déménagé. Elimane et les autres devaient mettre en cartons les affaires restantes, puis les charger dans une kyrielle de véhicules de luxe – qui appartenaient aussi aux propriétaires – garés dans l’allée.
Grâce à Elimane, ils en surent vite un peu plus à propos de cette mystérieuse mission. Peints en rouge sur la clôture, les mots PROPRIÉTÉ PERQUISITIONNÉE PAR LA FACC – ENTRÉE INTERDITE . Tous reconnurent le sigle FACC. Grâce à Elimane qui leur lisait régulièrement le journal, ils savaient que c’était la commission fédérale anticorruption, et que celle-ci avait étendu son champ d’investigation aux membres du gouvernement. Ils savaient aussi que ce genre d’enquête n’était généralement qu’un vaste simulacre. En général, elle ciblait d’anciens responsables qui avaient cédé à la cupidité et refusé de partager l’argent détourné, provoquant la colère vengeresse de leurs pairs. Une fois leur maison stigmatisée de la sorte, les propriétaires emportaient leurs biens de valeur et quittaient le pays. Si en revanche l’accusé s’installait dans une autre région, cela signifiait qu’il avait simplement porté le chapeau pour un scandale si éhonté qu’il était impossible de le passer sous silence. La FACC faisait alors semblant de chercher des « preuves » – une procédure qui durait des années, jusqu’à ce que l’opinion publique l’oublie et que la peinture rouge s’efface, après quoi l’enquête était close, sans poursuites ni explications. On vendait la maison à un étranger ou on la louait à une société internationale, et tout le monde passait à autre chose.
Ils entrèrent dans la maison non sans appréhension. Le plafond était aussi haut que celui d’une cathédrale, et il y avait tellement de pièces que la petite famille eut peur de se perdre. Tous les murs étaient d’une blancheur éclatante, comme le mobilier et le carrelage, qui faisaient ressortir l’escalier doré et sa rampe assortie. Vu l’éclat aveuglant qui régnait, il n’était pas vraiment nécessaire d’allumer, et le soleil projetait leur ombre sur les murs et le sol, leur donnant l’impression d’être suivis en permanence. Le carrelage était si lustré qu’il couinait sous leurs pieds pendant qu’ils s’affairaient. Ils travaillèrent vite, sans un mot mais en sifflant pour s’assurer que tout le monde était à portée d’oreille. Il ne restait pas grand-chose dans la maison à part quelques tabourets, des tables de chevet, des portemanteaux, ainsi que de grandes piles de documents et de dossiers. En un clin d’œil, ils s’enrichirent de cent dollars et William Mouchoir les déposa à un carrefour, où ils prirent un taxi pour retourner à l’avion.
« Il est partout, ton boss, dit Kpindi. Mais il paie bien et ça me plaît. »
À peine rentrés, tous allèrent faire la sieste, épuisés par les pitreries de la veille et le travail de la journée, sauf Khoudi, qui prit son sac et partit. À 35 Degrés, elle enfila la robe noire à dentelle, et le jean noir en dessous. Elle ne se sentait pas encore tout à fait prête à sortir jambes nues.
Mahawa était assise à une table de la véranda du bar-restaurant Sea Cliff, non loin de celui où Khoudi les avait retrouvés la première fois, elle et ses amis. Il était tôt, l’endroit n’était pas encore bondé, et Mahawa, les yeux fixés sur les vagues qui brillaient dans la semi-obscurité, ne la vit pas approcher. Khoudi était désormais plus sûre d’elle lorsqu’elle entrait dans ce genre d’établissement, s’y engouffrant avec un air de légitimité qu’elle tenait de Mahawa et de sa bande sans attendre d’être conduite à une table.
« Pardon, jeune fille, puis-je interrompre votre conversation avec l’océan ? » fit-elle, tirant une chaise et s’asseyant. Mahawa se tourna vers elle, rayonnante, l’embrassa sur les deux joues et lui prit le visage à deux mains pour la regarder droit dans les yeux. Khoudiemata fut frappée par la subtilité de son maquillage, qui évitait l’apparence de masque qu’elle voyait sur tant d’autres visages africains. Il faudrait qu’elle lui demande son secret. Mais elle ne put soutenir plus longtemps l’intensité du regard de sa nouvelle amie, rougit, sourit et tourna la tête.
« Tu m’as manqué, ma jolie, dit Mahawa. Tu as toujours des choses intéressantes à dire. Mes autres copines m’ennuient, elles parlent toujours des mêmes choses. Je n’arrête pas de leur dire, mais il n’est pas si facile de changer, j’imagine. »
Elle leva la main pour appeler le serveur et commanda une bouteille de cabernet 2007. « Depuis que tu as fait cette belle observation à propos du vin rouge, c’est la seule chose que j’ai envie de boire ! Cette bouteille sera particulière, parfaite pour fêter notre soirée entre filles. » Elle prit la main de Khoudiemata et elles éclatèrent de rire, respirant l’air marin.
Elle devait être vraiment particulière, cette bouteille, parce que le gérant en personne vint la leur présenter, la tenant devant lui tel un trophée, et versa un fond pour le faire goûter à Mahawa. Celle-ci le fit tourner dans son verre et le huma, en avala une gorgée comme l’avait fait Khoudiemata à Pointe Noire. Puis elle hocha la tête en direction du gérant qui les servit, posa la bouteille sur la table et s’éloigna révérencieusement.
« J’ai entendu certaines rumeurs, lâcha Mahawa. Dis-moi qu’elles sont vraies, sans quoi je serai obligée de tuer mes sources. Je veux dire, à quoi bon écouter des ragots s’ils ne sont pas fiables ?
– Quelles rumeurs ? » lui demanda Khoudi. Elle savait très bien à quoi elle faisait allusion, mais ça l’amusait d’asticoter les gens, et encore plus Mahawa.
« Tu vas m’obliger à te supplier ? dit celle-ci, entrant dans son jeu.
– Ah, je crois que j’en connais une… » Khoudi fit mine de réfléchir un moment. « Non, j’ai oublié. Ma mémoire est tellement fugace ! Peut-être qu’un peu de vin m’aidera. » Elle but une gorgée de son verre, mais ne put garder le silence très longtemps face au grand jeu de séduction auquel se livrait Mahawa et, une fois la bouteille à moitié vide, cette dernière savait tout de son déjeuner avec Frederick Cardew-Boston.
En réalité, Mahawa avait déjà eu droit au compte-rendu de Frederick en personne. « Il m’a dit que tu étais “intrigante”. » Elle fit tourner son verre et porta un toast en direction de la lune.
« Intrigante ? Pourquoi ne me l’a-t-il pas dit lui-même ? » lâcha sèchement Khoudiemata, alors même qu’en son for intérieur elle était aux anges. Elle se savait intelligente, perspicace, dure et rompue aux codes de la rue, mais personne ne lui avait encore jamais dit qu’elle était intrigante.
« Il m’a tenu la jambe au téléphone, ça non plus ça ne lui ressemble pas, poursuivit Mahawa. Bref, il nous invite à passer le week-end au bord de la mer, loin de la ville. Toi, moi, mon homme Musa et lui – tous frais payés. Il faut savoir accepter un cadeau, ma chère insoumise », ajouta-t-elle avec une expression de fausse réprimande en voyant l’air inquiet de Khoudi. « D’ailleurs, dit-elle, tu vas tout de suite t’entraîner. » Elle fouilla dans son sac et en sortit un paquet emballé dans du tissu qu’elle posa entre elles sur la table, avant de faire signe à Khoudi de l’ouvrir. C’était un magnifique maillot de bain deux-pièces bleu. Comme la jeune femme hésitait, Mahawa se leva, tenant le haut et le bas contre son corps sans la moindre gêne. « Je n’ai pas pu résister, dit-elle. J’ai tout de suite pensé qu’il était fait pour ton corps sexy. »
Khoudi se sentit rougir et regarda autour d’elle pour voir si quelqu’un l’avait entendue.
« Mais c’est vrai ! insista Mahawa, la détaillant de la tête aux pieds. Alors pourquoi se priver de le dire ? » Elle posa le maillot devant Khoudi et se rassit. « Bref, je me suis acheté exactement le même, mais en rouge. Tu peux prendre celui-là si tu préfères. On sera assorties ! »
Khoudi reprit son verre de vin. « Il aurait mieux fait de m’inviter directement. Je ne suis peut-être pas libre ce week-end, j’ai un emploi du temps surchargé. » Quand elle leva les yeux, elle vit que Mahawa fronçait les sourcils, et elle éclata de rire. On pouvait légitimement supposer – à juste titre – que comme la plupart des jeunes gens qui faisaient des études, elle était relativement libre pendant le week-end à cette période de l’année.
« Il est très épris de toi, tu sais, dit Mahawa. C’est la première fois que je le vois aussi emballé par une fille, pour être honnête. Il a l’habitude d’obtenir ce qu’il veut. Tu sais, ajouta-t-elle sur un ton plus sérieux, c’est un Njamete. »
Khoudi se sentit de nouveau mal à l’aise. S’il s’intéressait tellement à elle, ce n’était plus qu’une question de temps avant qu’il découvre la vérité à son sujet.
« Il ne me l’a pas dit en face, répliqua-t-elle. Il a fallu que je l’apprenne par moi-même.
– Je sais ce qu’on raconte au sujet de sa famille, mais c’est un chic type, dit Mahawa. On porte tous notre famille comme un fardeau, après tout. »
Son portable sonna. Elle regarda le numéro qui s’affichait et décrocha. « Allô ? » dit-elle d’une voix hésitante. Puis ses traits se relâchèrent. « Ah, bonjour, jeune homme… Tu es chez moi ?… Non, je ne suis pas là. Je suis au Sea Cliff. » Elle regarda Khoudiemata et remua les lèvres en silence : C’est lui. « Non, je ne ferai pas ça pour toi, cher ami. Tu n’as qu’à le lui demander toi-même quand tu la verras. Très bien, salut. » Elle raccrocha et lança à Khoudi un regard triomphant. « Il va passer. Il aura l’agréable surprise de te trouver ici.
– Bah, qu’il vienne, et on verra s’il a le courage de me demander ce qu’il veut tant savoir. »
Khoudi leva son verre, puis se figea à l’instant même où elle le portait à ses lèvres. Elle venait d’apercevoir Elimane parmi la foule grandissante du bar. C’était un choc de le découvrir ici, leurs existences parallèles se télescopant à cet endroit et à ce moment précis. Il portait une veste de costume blanche, un pantalon noir et une cravate. Le barman lui tendit un verre, et quand il se retourna elle repéra William Mouchoir quelques pas derrière, dans son costume marron, tenant devant lui une canne sculptée comme une sorte de chef tribal. Ils parcoururent l’endroit des yeux ; ils avaient rendez-vous avec quelqu’un. Khoudi attendit qu’il la regarde, pour voir sa réaction. Elle était sûre qu’il ne la trahirait pas, ne serait-ce que parce que William Mouchoir ne voudrait pas qu’un témoin importun sache qu’ils préparaient un mauvais coup.
L’alcool avait fait taire Mahawa, son silence seulement ponctué de ricanements éméchés et de soupirs, ce qui permit à Khoudiemata de rester concentrée sur Elimane. Elle fut frappée par l’aisance avec laquelle il portait le costume. Un peu comme quand il lisait un livre, c’était naturel et spontané, à croire qu’il avait fait ça toute sa vie.
Deux Blancs entrèrent à cet instant, un attaché-case à la main. William Mouchoir s’avança pour les accueillir, puis le serveur les conduisit immédiatement à une table. Ils passèrent commande et furent promptement servis. Khoudi remarqua que les deux Blancs mangeaient vite, et ils partirent avant même qu’on leur apporte l’addition. Elle remarqua aussi qu’ils avaient laissé leurs attachés-cases. Puis William Mouchoir s’en alla, emportant les deux mallettes et abandonnant une liasse de billets sur la table, sans doute pour qu’Elimane règle la note.
Frederick Cardew-Boston arriva au même moment et traversa la salle. Le cœur de Khoudi fit un bond lorsqu’elle le vit, et elle oublia complètement la présence d’Elimane. Mais si elle avait continué à le regarder, elle aurait vu une ombre passer sur son visage quand il posa les yeux sur elle et remarqua sa joie soudaine à l’apparition du nouveau venu. Elle aurait ensuite vu Elimane lever son verre dans sa direction, et aurait peut-être même lu sur ses lèvres les mots qu’il prononça tout haut – « Je suis ravi de voir que tu fais honneur à ton élégance » –, ce qui fit sourire une serveuse qui passait par là et crut à tort que le commentaire s’adressait à elle. Comprenant la méprise, Elimane lui retourna son sourire, en prélude à l’enquête qu’il entendait mener sur cet élégant jeune homme à l’autre bout de la salle.
« Bonsoir, mesdames, dit Frederick Cardew-Boston en se présentant à leur table. Puis-je avoir le plaisir de votre compagnie ? » Il n’eut pas l’air étonné de voir Khoudi, mais sembla ravi.
« Je t’avais dit qu’il viendrait, fit Mahawa. C’est une abeille, maintenant, et tu es sa fleur. Oups, mauvaise analogie, mais tu vois ce que je veux dire. » Elle se leva, légèrement chancelante. « Je vais nous chercher une autre bouteille, dit-elle, et peut-être ce monsieur ici présent pourra-t-il nous aider à la terminer. » Elle se dirigea vers le bar en ricanant.
« Je vous en prie, Monsieur l’Importun, prenez place. » Khoudiemata poussa du pied une chaise pour lui. Il s’assit et s’approcha d’elle.
« J’ai quelque chose à te dire avant que Mahawa ne revienne, fit-il. J’ai l’habitude de prendre les choses en main, mais ta présence me désarçonne complètement et ça me plaît. Ça ne me plaît pas que ça me plaise, mais c’est comme ça. Tu comprends ce que j’essaie de te dire ?
– Non, fit Khoudi, mais j’ai une question. Combien de fois viens-tu d’utiliser le mot “plaire” ? » Elle fit mine de les compter sur ses doigts, mais pour une fois il ne rit pas. Elle continua : « Une suggestion. Regarde-moi dans les yeux et dis-moi ce que tu as à me dire succinctement. Tu connais le sens de ce mot, hein ? » Elle se redressa et le regarda en face. Il ferma les paupières un instant, puis les rouvrit et planta ses yeux dans ceux de Khoudiemata.
« J’aimerais pouvoir te regarder comme ça tout le temps », dit-il, et ce fut un moment d’une telle intensité qu’elle aussi garda le silence. « Je crois bien que je suis en train de tomber amoureux de toi », balbutia-t-il.
Il fallait qu’elle fasse quelque chose pour rompre la solennité de cet instant. « Tu crois que tu es en train de tomber amoureux de moi ? Alors pourquoi tu restes assis ? »
Il soutint son regard. « Je suis sérieux. Je veux juste être tout le temps avec toi.
– Continuez, je vous en prie, monsieur Njamete, dit-elle, accoudée sur la table et le menton dans sa main. Je suis tout ouïe. »
Il lui fit un sourire moqueur. « Alors comme ça, tu es au courant pour ma famille, dit-il. Et donc ? »
Mahawa les rejoignit à table, brandissant une autre bouteille de vin. « Me revoilà ! J’espère que je vous ai laissé assez de temps, les tourtereaux. » Elle avait apporté deux verres supplémentaires, en posa un devant Frederick Cardew-Boston et remplit les deux généreusement.
Il leva le sien. « Avant de trinquer : Khoudiemata, acceptes-tu de passer le week-end avec Mahawa, son copain et moi ? J’ai besoin de couper avec la ville. J’ai réservé des chambres pour nous dans un bel endroit sur la péninsule. Deux nuits et deux jours de pure détente et de conversation brillante. Viens avec nous, s’il te plaît. » Son portable sonna. Il jeta un œil à l’écran, puis le mit sur silencieux.
« Oblige-le à te supplier, Khoudiemata », dit Mahawa. Khoudi leva son verre et but, et les deux autres firent de même.
« Ça veut dire oui, reprit Mahawa. Je sais que même les plus intelligents des hommes n’ont pas toujours la sensibilité et la finesse nécessaires pour décrypter une femme. » Elle rit, et le visage de Frederick Cardew-Boston s’éclaira.
De soudaines percussions attirèrent leur attention sur la plage. Un groupe de danseurs s’était peint sur le corps un squelette fluorescent. Khoudi, Mahawa et Frederick Cardew-Boston regardèrent et applaudirent les danseurs qui faisaient des pirouettes et bondissaient à travers des anneaux de feu, tous plus énergiques et audacieux que les autres. Une fois leur spectacle terminé, ils plongèrent les flammes dans les vagues et s’immergèrent entièrement.
« Merveilleux, n’est-ce pas ? dit une voix. Mais cela me rend toujours mélancolique. » Même sans se retourner, Khoudi reconnut Elimane, et elle préféra ne pas regarder pour en avoir la confirmation. Était-ce à elle qu’il s’adressait ? Sans doute pas. Mais que faisait-il à leur table ?
« Ah, j’ai bien cru que vous m’aviez fait apporter le verre pour rien. Voici Conrad Jean-Claude. Je viens de faire sa connaissance au bar. C’est un jeune homme à l’esprit vif qui maîtrise la langue comme personne. Et je vous présente Khoudiemata et Frederick Cardew-Boston, dit Mahawa.
– Enchanté de vous rencontrer. Votre amie m’a assuré que si je voulais avoir une conversation pleine d’esprit, c’est à cette table que je la trouverais. Même si je n’ai pas la réputation d’être laconique. » Elimane s’assit et prit le verre de vin que lui tendait Mahawa, dont il but une grande gorgée sans quitter Khoudiemata des yeux.
« Je vous avais dit qu’il savait manier les mots, fit Mahawa. Je pense qu’Ophelia irait bien avec lui », ajouta-t-elle, souriant malicieusement.
Khoudiemata était profondément contrariée par cette intrusion dans son monde, mais elle tenta de ne pas le montrer.
« Alors, dis-nous un peu qui tu es, demanda Frederick Cardew-Boston. Qu’est-ce que tu fais dans la vie, où as-tu fait tes études ? »
Elimane était prêt pour l’interrogatoire. « J’ai fait mes études universitaires à Paris et Londres, mais il y a longtemps que j’ai obtenu mon diplôme – j’ai commencé jeune. Désormais je dirige l’entreprise familiale, et à mes heures perdues je lis des livres d’histoire. Beaucoup de livres d’histoire », dit-il, en appuyant sur ce dernier mot. Il se leva et déboutonna sa veste, puis se rassit.
« Paris et Londres ? Tes parents sont d’ici ? lui demanda Frederick Cardew-Boston, qui semblait impressionné.
– Mon père est d’ici, et ma mère vient de Côte d’Ivoire. D’où mon nom, dit Elimane. Enfant, j’avais l’habitude des disputes pour savoir qui étaient les pires, les Français ou les Anglais. » Il but une autre gorgée de vin.
Frederick Cardew-Boston se pencha en avant. « Tu parlais de votre entreprise familiale ? Dans quel secteur ?
– Ah, réservons les discussions de travail à la lumière du jour. C’est pour avoir une conversation pleine d’esprit que je me suis joint à vous, après tout. » Elimane reposa son verre sur la table et s’adossa à sa chaise, mais son téléphone vibra sans doute, parce qu’il le sortit de sa poche et le regarda, puis se leva brusquement. « Cela attendra une prochaine occasion, je le crains, car il me faut malheureusement partir. J’ai une affaire à régler demain matin, et il faut que je sois frais et dispos. Vous savez ce que c’est. » Il serra la main de Frederick Cardew-Boston, puis se tourna vers les filles. Il embrassa Mahawa sur les deux joues, puis fit de même avec Khoudi. C’était étrange de respirer son odeur familière en faisant mine de le rencontrer pour la première fois. Il serra une fois de plus la main de Frederick Cardew-Boston, soutenant son regard un moment, puis disparut dans la nuit.
Une fois qu’il fut parti, Khoudi tenta de toutes ses forces de retrouver sa gaieté, même si elle ne pouvait s’empêcher de se demander de quoi lui et Mahawa avaient discuté au bar. Avaient-ils échangé leur numéro ? Puis elle se souvint que Mahawa avait laissé son téléphone sur la table, cela semblait donc peu probable. À moins qu’il lui ait envoyé un texto ? Elle résista à la tentation de jeter un œil au portable de son amie et se versa un autre verre de vin pour se calmer.
Khoudiemata se demanda quoi faire pour le reste de la soirée. Elle ne voulait pas rentrer à l’avion, car cela impliquait de passer par 35 Degrés pour se changer, ce qui était au-dessus de ses forces à cette heure tardive où même la lune cherchait un prétexte pour aller se coucher sous la couverture des nuages. D’ailleurs, elle était tellement en rogne contre Elimane d’avoir envahi son univers secret qu’elle craignait de lui dire des choses qu’elle regretterait si elle le recroisait ce soir. Mais elle n’avait pas non plus envie de passer la nuit chez Mahawa, même si elle savait que celle-ci allait insister pour l’inviter. Elle se sentait incapable de ne pas en dire trop, soumise au feu roulant de ses questions. Quant à passer la nuit chez Frederick Cardew-Boston, il n’en était pas question. C’était trop tôt.
Une légère pluie se mit à tomber. La meilleure chose à faire était de retourner dans l’une des maisons inoccupées près de la plage. Tandis qu’elle sirotait son vin, la brise marine soufflant sur son visage, la musique du bar s’accordant au bruit des vagues et de la pluie, elle s’abandonna au fantasme de passer la saison des pluies toute seule. Quel soulagement ce serait de ne plus devoir passer d’un monde à l’autre ! Mais comment ferait-elle avec tous ces arrêts à 35 Degrés si les pluies redoublaient ? Et que deviendrait Namsa ? Khoudi n’avait jamais sérieusement imaginé la laisser trop longtemps.
Elle finit son verre et reporta son attention sur la table, mais s’aperçut que Mahawa avait déjà réglé la note. Cela valait peut-être mieux. Il fallait qu’elle commence à mettre de l’argent de côté si elle comptait vraiment abandonner les autres et s’enfuir.
« Il faut que je file », dirent-elles en même temps. Mahawa rit, même si Frederick Cardew-Boston semblait abattu. « Tu devrais venir dormir chez moi jeudi pour qu’on se prépare ensemble, continua Mahawa. Et vendredi, on pourra prendre ma voiture. D’ici là, j’ai rendez-vous chez le coiffeur, si tu veux m’y rejoindre demain. Je t’enverrai l’heure par texto. » Mahawa fit la bise à Khoudiemata sans quitter des yeux Frederick Cardew-Boston. Il n’était pas le seul à avoir le béguin pour Khoudi, disait son regard, et il ferait mieux de rester sur ses gardes.
« Je vais aller faire un tour sur la plage. Seule. Et ensuite, j’appellerai mon taxi », annonça Khoudi. Frederick Cardew-Boston eut l’air déçu mais résigné. Avec cette jeune femme, ce n’était pas lui qui menait la danse.
Après le départ du jeune homme, Khoudiemata retira ses chaussures et sauta par-dessus la rambarde pour rejoindre le sable. C’était plus calme, maintenant, et la pluie s’était changée en bruine. Elle passa devant des amoureux enlacés ici et là, riant, s’embrassant, gémissant ou profitant simplement de la vue sur l’océan. Et puis il n’y eut plus de bars, plus d’amoureux, rien que des maisons plongées dans le silence, mais allumées pour certaines. Elle continua jusqu’à atteindre celle où elle avait dormi l’autre nuit. Il y avait de la lumière à l’intérieur, mais elle savait que cela ne voulait rien dire. Elle ramassa des cailloux et les jeta sur la véranda et le toit. Aucune réaction. C’était une fois de plus son jour de chance.
Elle se réveilla au son des pêcheurs qui chantaient pour attirer le poisson, et elle reprit la route à temps pour croiser un évangéliste matinal et son mégaphone, qui entonnait : « Réveillez-vous et priez, ou le jour du Jugement dernier sera un cauchemar pour vous. Ne vous laissez pas tenter par la chaleur du lit où vous êtes allongé, ni celle des mains de la femme à vos côtés. Arrachez-vous à elle et venez prier. Sa nudité est tentation. Ses seins ronds vous tentent. Ses ravissants tétons vous tentent. Dieu vous met à l’épreuve. » Khoudiemata rit par-devers elle, certaine de ne pas être la seule à trouver que ce plaidoyer faisait davantage la promotion du sexe que de la prière. D’ailleurs, qui pouvait dire que prendre son amant dans ses bras avant le début de la journée n’était pas en soi une prière ?
Elle croisa Ndevui alors qu’elle retournait à l’avion. Celui-ci se préparait à son jogging quotidien, écouteurs dans les oreilles, et elle se contenta donc de cogner son poing contre le sien pour le laisser vivre son autre vie.
Puis vint le tour de Kpindi, qui se dirigeait vers le poste de garde. « Grande sœur, tu as l’air d’avoir passé une bonne nuit. Si jamais tu as besoin d’un garde du corps, dis-le-moi et je viendrai. »
Dans la clairière devant l’avion, il n’y avait personne d’autre en vue. Puis Elimane émergea de la carlingue, le visage manifestement assoiffé du sommeil qu’il n’avait pas eu. Il lui jeta un bref regard et s’assit à la table, un livre ouvert devant lui, l’air captivé par sa lecture.
Khoudi sentit de nouveau monter une grande colère contre lui, mais parla d’une voix volontairement posée. « Vas-y, lis, et moi je vais te dire ce que je veux que tu entendes et comprennes, commença-t-elle. Ce n’est pas une discussion. Je pars de temps en temps pour avoir mon propre monde, pour découvrir quelque chose de très important sur moi. J’ai besoin de faire ça seule. Tu veux que cette famille continue d’exister et que j’en fasse partie ? Alors respecte ma vie privée, et je respecterai la tienne. »
Elimane ne leva pas les yeux, mais fit un petit sourire forcé pour signifier qu’il l’avait entendue. « Très bien. Je voulais juste être sûr que tu étais en sécurité, et c’est uniquement dans ce but que j’ai dépassé les bornes. »
En l’écoutant, Khoudi sentit sa colère retomber. Bien sûr qu’il voulait la protéger. Il voulait les protéger tous.
« Je comprends, dit-elle. Je vais au marché.
– J’espère que la vue des étals te comblera. » Il psalmodia ces mots presque comme une prière. « Je sais que tu es très douée pour trouver de la beauté partout. » Il se tourna pour la regarder, lui adressant désormais son sourire le plus sincère, et elle le lui rendit, hochant la tête pour sceller ce qui ressemblait à un accord tacite. Puis il reporta son attention sur son livre.
Le temps qu’elle arrive au marché, Khoudi avait raté ce précieux moment du soupir juste avant le lever du soleil. La nuit précédente l’avait épuisée, et elle pensait se contenter d’acheter de la nourriture mais se rappela son projet d’économiser. D’ailleurs, pourquoi dilapider son argent quand il lui suffisait de faire preuve d’un peu de jugeote ?
Elle fit le point sur ce qui l’entourait. Le boulanger derrière son étal semblait nerveux et distrait chaque fois qu’une voiture se garait ou que son téléphone sonnait. C’était une possibilité, mais du pain seul ne ferait pas l’affaire ce matin. Ce qu’elle voulait vraiment, c’était un peu de ce poisson fumé que l’on vendait tout près, mais il y avait une sacrée file d’attente. Elle s’approcha, étudiant le langage corporel des gens, écoutant les conversations à la dérobée. Un homme accompagné de deux adolescentes venait de passer une grosse commande. « C’est une de mes filles qui passera la prendre », dit-il à la caissière, pointant du doigt les adolescentes dans son dos tandis qu’il payait. Réagissant au quart de tour, Khoudiemata se pencha vers lui et croisa le regard de la caissière. Puis elle s’éloigna avec eux, attendit dix minutes et revint prendre le paquet.
Ensuite, elle alla se poster à l’écart de l’étal du boulanger et composa le numéro de téléphone écrit sur le panneau. Elle regarda le vendeur décrocher avec nervosité. Elle ne dit rien et se contenta de respirer fort dans le combiné, puis raccrocha. L’homme se leva, regarda autour de lui, l’air angoissé, puis courut derrière l’étal, jetant des coups d’œil inquiets de tous côtés. Khoudi s’approcha du comptoir à vive allure et prit plusieurs petits pains, qu’elle enveloppa dans du papier journal qui traînait là, avant de faire semblant de laisser de l’argent. Puis elle se retourna, s’éloigna la tête haute et quitta les lieux, attendant d’avoir tourné au coin pour presser le pas. Une fois que les bruits du marché se furent atténués, elle s’arrêta pour reprendre son souffle. Puis elle éclata de rire lorsque ses yeux tombèrent sur une vision familière. C’était l’homme du recensement, cette fois accompagné d’un collègue dans la même tenue ridicule que lui, l’air tout aussi perdu, assis par terre, un tas de documents étalés devant eux.
Elle retira son bonnet et les interpella. « Pardon, messieurs. Vous avez commencé votre décompte de la journée ? »
Les hommes échangèrent un regard puis la dévisagèrent, déconcertés.
« Nous sommes des agents du recensement et du Trésor public, répondit celui qu’elle connaissait déjà. Donnez-nous votre nom et votre adresse, ainsi que le nombre de personnes vivant au sein de votre foyer. Vous n’auriez pas votre avis d’imposition sur vous, par hasard ? » Il flanqua un coup de coude à son collègue pour qu’il ouvre son grand livre et prenne des notes.
Khoudiemata éclata de rire. « Vous avez déjà envisagé une carrière de comiques ? »
Son collègue, qui avait l’air plus jeune, intervint, tâchant clairement d’impressionner son supérieur. « Ce n’est pas une blague, jeune fille. Il faut compter tout le monde.
– Bah, ça fait un moment que je suis là, et je crois savoir pourquoi ça intéresse soudain le gouvernement de m’intégrer dans son décompte. C’est parce que les élections approchent et qu’il veut truquer le résultat. » Elle avait tiré son couteau de son sac en raphia et le faisait tournoyer dans sa main, l’air de rien mais d’une façon vaguement menaçante. Les agents du recensement l’observèrent avec méfiance, prenant la mesure à la fois de l’audace de cette jeune femme et de la taille de son couteau. Ils se levèrent vivement et battirent en retraite, fourrant leur paperasse dans leur sacoche.
Khoudi s’approcha d’eux. « C’est bon, je les tiens ! cria-t-elle à d’invisibles complices. Préparez-vous à leur barrer la route. »
Là-dessus, les types prirent leurs jambes à leur cou, éparpillant leurs documents aux quatre vents dans leur fuite. Khoudi les poursuivit jusqu’à ce qu’ils disparaissent au coin d’une rue, puis elle retourna à l’endroit où ils avaient égaré leur paperasse pour voir de quoi il s’agissait. Les formulaires de recensement, elle n’y prêta pas attention ; ils étaient inutiles. Mais il y avait une liasse d’attestations fiscales vierges. Pour les pauvres comme eux, celles-ci n’avaient aucune valeur. Ceux qui gagnaient peu ne donneraient jamais ne serait-ce qu’une fraction de ce qu’ils avaient à l’État, lequel prenait déjà ce qui appartenait à tout le monde sans rien donner en retour. Ce n’étaient peut-être même pas des attestations authentiques. Parfois, les percepteurs des impôts, ou leur supérieur pour être plus précis, faisaient des faux afin d’empocher les sommes collectées. Toujours est-il que ces documents permettraient à leurs possesseurs de déjouer toute tentative d’extorsion, et les commerçants du marché les verraient sans doute d’un bon œil. Elle et les autres pourraient les vendre, pour de l’argent ou contre de la nourriture et d’autres provisions, en proposant un tarif certainement plus intéressant que ce que les trouillards du recensement auraient demandé.
Elle était sûre que les deux zigotos ne signaleraient pas ce qui s’était passé. Ils n’allaient pas admettre qu’ils avaient été terrifiés par une jeune fille armée d’un canif. Ils inventeraient une histoire invraisemblable de vol avec violences, laquelle entraînerait peut-être l’interpellation injustifiée d’un inconnu.
Elimane était toujours plongé dans son bouquin quand elle rentra. Kpindi et Ndevui jouaient au foot dans la clairière, et Namsa émergea de l’avion en bâillant lorsqu’elle l’entendit arriver.
Khoudi tapota l’épaule d’Elimane, qui leva les yeux, le visage triste mais apaisé. Elle posa son sac sur la table et commença à déballer la nourriture. Ils se rassemblèrent et prirent du pain et du poisson fumé. Pour une fois, il y avait plus qu’assez, et ils se régalèrent.
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