La petite famille
Chapitre 5
5
Il ne fallut guère de temps à la petite famille pour arriver devant la clôture en barbelé d’où l’on apercevait le tarmac et le terminal. Ils savaient, grâce à leurs précédentes incursions, que la clôture ne faisait pas le tour complet du terrain mais n’en entourait que les parties les plus visibles. À d’autres endroits, il y avait des rouleaux de fil barbelé rouillé disséminés un peu partout. Si les travaux étaient censés se terminer avant une certaine date, celle-ci était visiblement dépassée.
Un véhicule militaire stationnait à environ quatre cents mètres d’eux. Les deux soldats à bord consultaient leurs téléphones, la lueur de l’écran trahissant leur position dans l’obscurité.
« Tu vois, ils ont des smartphones, mais dirais-tu qu’ils sont intelligents ? Et s’ils ne le sont pas, les téléphones qu’ils ont peuvent-ils l’être à leur place ? murmura Ndevui à Elimane.
– Bien vu. Mais discutons-en plus tard », répondit ce dernier en chuchotant. Une brise se leva et secoua légèrement les arbres.
« Les éclairages s’éteindront bientôt. Le groupe électrogène s’arrête à la même heure chaque jour, reprit Elimane. Je venais souvent ici pour voler les plateaux-repas des compagnies aériennes, et je connais par cœur toute l’organisation. J’ai arrêté parce que ça demandait trop d’efforts et que la nourriture n’en valait pas franchement la peine. »
Au bout de quelques minutes, exactement comme il l’avait prévu, le générateur toussa et les lampadaires fermèrent leurs yeux vigilants.
L’un des soldats rompit le silence qui s’était brusquement abattu. « Sergent, allez faire le plein et relancez le groupe électrogène.
– Oui, mon commandant. » Le bruit des pas de l’homme résonna quand il courut chercher de l’essence.
« On pourrait croire qu’ils seraient assez intelligents pour s’en occuper avant qu’il s’éteigne, chuchota Elimane. Maintenant, regardez. Il va allumer le projecteur sur le toit de la Jeep et vaguement jeter un œil tout autour, puis l’éteindre, allumer sa cigarette et s’asseoir en tournant le dos au tarmac. »
Ça ne rata pas, l’officier fit exactement ce qu’avait prédit Elimane.
« Tu parles d’un soldat. Il fait comme s’il n’allait rien se passer et se fiche bien de ce qu’il en est vraiment », dit Kpindi.
« Allons-y », lança Elimane, et ils passèrent tous les cinq à pas de loup derrière la Jeep, puis coururent jusqu’au terminal, où ils entrèrent par l’une des ouvertures où l’on jetait les bagages sur le tapis roulant. Ils progressaient en longeant le mur, et quand celui-ci finissait, s’accroupissaient jusqu’au suivant. De cette façon, ils traversèrent toute la zone d’embarquement et descendirent ensuite une volée de marches jusqu’à une salle d’attente décrépite.
Là, ils tombèrent sur William Mouchoir qui faisait les cent pas. Il était aussi bien habillé que lors de sa première rencontre avec Elimane, mais son costume aujourd’hui était si brillant qu’on avait l’impression qu’il risquait d’entrer en combustion si on le frottait un peu trop fort.
« Pas besoin de lampe torche avec une tenue pareille, hein ? murmura Kpindi. Avec ce type, on est sûrs de se faire choper et tirer comme des lapins. Ne vous approchez pas de lui. »
Elimane s’éclaircit la gorge. William Mouchoir sursauta et se retourna brusquement face à eux.
« Sam, je ne m’attendais pas à ce que tu arrives de ce côté. » Sam était un terme local d’affection, comme « mon vieux » ou « mon pote », mais les autres comprirent que William Mouchoir s’en servait parce qu’il ne voulait pas appeler Elimane par son vrai prénom, au cas où il devrait mettre un terme à leur collaboration. La réciproque était vraie, néanmoins. Eux non plus ne savaient pas comment il s’appelait, et ne voulaient pas le savoir. C’était mieux comme ça.
« J’ai dit qu’on serait là, je n’ai pas dit comment on entrerait. » Elimane s’approcha et lui tendit la main.
William Mouchoir les examina tous intensément de la tête aux pieds, puis opina du chef pour indiquer qu’ils feraient l’affaire. De sous une rangée de sièges métalliques, il tira des vestes et des badges de l’aéroport et leur fit signe de les mettre. Pour Namsa, il y avait un badge visiteur, car personne n’aurait cru qu’elle était assez grande pour travailler à l’aéroport, ou ailleurs.
« Toi, la petite. Va te poster derrière ça, là-bas. » William Mouchoir désigna un grand mannequin coiffé d’un chapeau et vêtu d’un pantalon et d’une chemise à manches longues.
« Ne quitte pas cette porte des yeux, continua-t-il. Si elle s’ouvre, tape deux fois sur la vitre et on t’entendra. Si la lumière s’allume là-bas, tape une seule fois. » William Mouchoir montra de ses longs doigts une autre porte, qui devait être celle du bureau d’un responsable parce qu’elle n’était pas aussi miteuse que les autres. « Quand tu nous entendras taper, reviens nous attendre dans le hall des bagages. »
Il se tourna vers le reste du groupe. « Vous autres, ne dites plus un mot à partir de maintenant et suivez mes ordres. » Il parlait d’une voix étrange et sévère. Il n’avait plus rien à voir avec l’homme qui était tombé à l’eau, péripétie que leur avait narrée Elimane. Même ce dernier sembla un peu déconcerté par le ton de cet homme qui n’était pour lui qu’un escroc à la petite semaine.
Ils laissèrent Namsa et sortirent sur la piste. Très vite, un avion de taille moyenne émergea des nuages dans le ciel qui s’obscurcissait. Il faisait peu de bruit, ne portait aucun nom de compagnie. Il atterrit sans la présence habituelle des camions de pompiers, des mouvements de la tour de contrôle ou des feux de signalisation éclairant la piste d’atterrissage, mais il semblait très bien savoir où aller. L’appareil roula un moment sur le tarmac désert, puis s’arrêta au bord de la piste de décollage.
Un téléphone sonna. William Mouchoir tira de sa poche un portable volumineux à l’antenne saillante. « Poursuivez. Feu vert. » L’avion se remit à rouler et s’immobilisa entre deux autres appareils.
Une fois le moteur coupé, William Mouchoir fit signe à Khoudiemata, Elimane, Kpindi et Ndevui de monter à l’arrière d’un camion stationné tout près. Lui-même se glissa derrière le volant et les conduisit près de l’avion.
La porte principale de l’appareil s’ouvrit et deux hommes affublés d’une cagoule en sortirent, l’un en bleu de travail, l’autre en blouson de cuir. Ils déchargèrent sans un mot et déposèrent à bord du camion plusieurs sacs et caisses de bois. Les quatre jeunes membres de l’équipe les arrangèrent de façon à tout faire tenir, puis s’assirent dessus. Ils entendirent William Mouchoir discuter avec l’un des hommes dans une langue qu’aucun d’eux ne connaissait. L’homme monta ensuite à bord avec William Mouchoir et le conduisit vers la zone de déchargement des bagages.
Dès qu’ils arrivèrent, William Mouchoir bondit du véhicule. Les quatre aussi, mais ils restèrent à ses côtés, tâchant de faire profil bas.
« Demandez à nos yeux de descendre », dit-il. Khoudi tapa sur le large poteau creux en haut duquel Namsa attendait. William Mouchoir et l’autre homme se dirigèrent vers les soldats qui montaient la garde. Ils avaient forcément entendu l’avion.
Khoudi retourna au camion et tenta de jeter un œil dans le sac sur lequel elle s’était assise, mais il faisait trop sombre pour voir quoi que ce soit. Elle glissa la main à l’intérieur et sentit ce qui ressemblait à une liasse de billets. Elle n’avait aucune idée de la devise, mais elle était sûre que même un idiot ne gaspillerait pas du papier pour imprimer la monnaie locale et la faire venir par avion. C’était ce que faisait déjà l’État tous les deux ou trois mois, avec pour résultat de créer un billet de valeur supérieure aux précédents. « Où est-ce qu’ils ont trouvé l’argent pour imprimer de l’argent ? » demandait tout le temps Elimane, et bien sûr, dès que les billets étaient imprimés, il y avait pénurie et un besoin artificiel de s’en procurer davantage. La monnaie locale était comme un parent toujours dans la mouise, quel que soit le nombre de fois où on le dépanne, et qui a toujours besoin d’argent, quelle que soit la somme qu’on lui a déjà avancée.
William Mouchoir et le type de l’avion revinrent une dizaine de minutes plus tard à bord d’un pick-up. Ils firent signe aux soldats, qui éteignirent leur projecteur. La petite famille ne put s’empêcher de remarquer que William et son compagnon ne cherchaient pas à se cacher. L’homme de l’avion traça un cercle dans l’air avec ses doigts et le véhicule militaire démarra aussitôt. Il tourna autour du tarmac, exactement comme il en avait reçu l’ordre.
Pourquoi William Mouchoir tenait-il tant à leur faire comprendre qu’il avait les soldats à sa botte ? Peut-être pour les raisons habituelles – il se disait qu’ils s’en fichaient, qu’ils étaient si abîmés par leur propre expérience qu’ils n’attendaient plus rien de la vie. Ou que personne ne les croirait de toute façon ; ils n’existaient pas, aux yeux de la société.
« C’est l’heure de se mettre au boulot. Servez-vous des chariots pour transvaser le chargement du camion dans le pick-up », ordonna William en claquant des doigts. Ils se hâtèrent d’aller chercher les chariots et transportèrent à toute allure les sacs et les caisses. Khoudiemata vit sur le visage des autres qu’ils étaient angoissés, et leur gestuelle aussi traduisait leur peur. C’était subtil, mais elle les connaissait bien. Il y avait quelque chose dans le comportement de William et du type de l’avion qui suggérait qu’ils seraient prêts à sacrifier des vies pour mener cette mission à son terme.
William Mouchoir s’assit sur ses talons pour s’adresser à Namsa, qui s’était matérialisée. « Eh, petite, va jusqu’au portail principal et surveille l’arrivée d’une Land Rover de couleur verte. Si un autre véhicule arrive, appuie sur le bouton rouge près du portail. Ça nous alertera. » Pourquoi n’avait-il pas envoyé les soldats, qui continuaient à tourner en rond sur le tarmac ? On pouvait presque lire cette question sur les lèvres de Namsa, mais elle les garda serrées et fila.
La Land Rover arriva au moment précis où le déchargement prenait fin. Le conducteur portait un uniforme et une cagoule, lui aussi. Il descendit du véhicule, sans même couper le moteur, puis ouvrit le coffre, où il souleva une bâche pour faire sortir une personne menottée. Celle-ci avait la tête sous un sac en toile de jute marron. Le conducteur la poussa en direction du type de l’avion, et William lui jeta un sac noir – beaucoup plus petit et léger que ceux qu’ils avaient déchargés. Le conducteur s’accroupit, ouvrit le sac et compta l’argent qu’il contenait.
Sous le coup de l’excitation de voir tellement d’argent, ou bien tout simplement du fait de la nature faillible de l’être humain, il retira sa cagoule et se mit à parler, une liasse de billets à la main comme pour en soupeser la valeur. « Tenez-moi au courant la prochaine fois que vous voulez un détenu. Et joyeuse fête nationale à vous – et à lui, surtout. » Il montra du doigt l’homme menotté.
Le type de l’avion tira de sa ceinture une arme de poing et la pointa sur la tête du conducteur. « Les instructions étaient simples. Interdiction de parler à moins qu’on te le demande. Tu as quelque chose d’autre à dire ? »
Le conducteur rit d’une voix rauque, même s’il n’y avait rien de drôle. William Mouchoir lui prit la cagoule et le sac, vida la moitié de l’argent dans la cagoule et la tendit au conducteur, qui accepta fébrilement.
« Je garde le reste jusqu’à ce qu’on soit sûrs que tu es capable de respecter les règles. » Il prit son arme de poing, identique à celle du type de l’avion, et visa le conducteur, qui se hâta de rejoindre son véhicule et déguerpit dans la nuit. Ils gardèrent la Land Rover en joue jusqu’à ce qu’elle ait complètement disparu.
Était-ce le sort qui attendait la petite famille si ses membres commettaient la plus infime erreur ? Ils ne voulaient pas moins d’argent, mais plus que tout, ils voulaient rester vivants. Khoudi se rappela qu’ils avaient été choisis pour accomplir cette mission parce qu’ils ne posaient pas de questions, obéissaient aux ordres et étaient interchangeables et anonymes, ce qui faisait d’eux une denrée rare. Il n’y avait donc aucune raison qu’on se débarrasse d’eux.
Pendant que ces pensées lui traversaient la tête, on fit monter le détenu encagoulé à bord de l’avion. Khoudi vit que ses jambes tremblaient de peur. William Mouchoir tendit son arme à son partenaire, qui grimpa à son tour et referma la porte. L’appareil fit demi-tour et prit la direction de la piste, puis s’envola dans la nuit encore jeune. Le véhicule militaire qui tournait en rond retourna se garer et les soldats rallumèrent le projecteur, reprenant leur simulacre de surveillance.
Khoudiemata entendit le soulagement dans la respiration des autres. Ils avaient moins peur, maintenant que l’homme de l’avion était parti, et avec lui son aura de méchanceté. Ils ne pensaient pas que William Mouchoir puisse leur faire du mal tout seul. Même d’un point de vue pratique, cela paraissait difficile.
« À l’arrière. Accrochez-vous bien. On a fini, ici », leur lança-t-il. Ils grimpèrent dans le pick-up et se cramponnèrent comme ils en avaient reçu l’ordre. William Mouchoir fit demi-tour et se dirigea vers le portail principal, où les attendait Namsa. Le véhicule ralentit, et la fillette courut à sa rencontre puis monta à l’arrière, avec l’aide des autres.
C’est Khoudi qui remarqua qu’il y avait quelque chose d’inhabituel chez elle. Elle avait l’air un peu plus grosse, d’une drôle de façon. À y regarder de plus près, Khoudi vit qu’elle portait une partie de la tenue du mannequin sous ses propres vêtements. Elle voulut lui crier dessus – cherchait-elle à les faire tuer ? –, mais se rendit compte que Namsa ne savait rien de ce qui s’était passé avec les armes, l’homme de l’avion, le détenu et l’argent. Il y avait un sourire innocent sous le sérieux de son expression, comme si tout cela n’avait été qu’une grande aventure. Et c’était peut-être bien le cas. Pourquoi lui gâcher ce moment ? Khoudiemata se contenta de lui lancer un regard lui intimant de garder le silence et de ne rien divulguer.
Une fois passé le portail, qui n’était pas gardé et dont William Mouchoir avait les clés, celui-ci éteignit les feux du véhicule et fonça dans la nuit, sans faire le moindre écart ni même rouler dans des nids-de-poule. L’obscurité était tombée d’un coup et, à chaque virage, Elimane, Khoudi, Ndevui et Kpindi craignaient la sortie de route et se tassaient sur eux-mêmes, le bas du ventre se préparant à un impact qui n’arrivait jamais. Puis ils expiraient, avant de retenir à nouveau leur souffle. Seule Namsa était calme, écartant les bras et levant la tête pour que le vent lui fouette les joues.
Le pick-up quitta la route principale et tourna à gauche jusqu’à une jetée où la petite famille déchargea les sacs et les caisses jusqu’à un hors-bord. William Mouchoir fit ensuite une marche arrière pour se garer au milieu des arbustes et lança une liasse de billets à Elimane. Celui-ci attrapa l’argent au vol et le compta. Évidemment, le compte était bon.
« Tu veux que je le change en monnaie locale ? » demanda William Mouchoir, et Elimane hésita à répondre, sans trop savoir si l’interdiction de parler avait été levée. Finalement, il dit : « Changez-en seulement vingt pour nous, s’il vous plaît. Je suis sûr que je pourrai obtenir un meilleur taux dans la rue pour le reste. »
William éclata de rire. « Voilà pourquoi je t’aime bien, Sam. Tu penses toujours à ce qui est le mieux pour toi. Je te rappellerai bientôt pour une autre mission. Fais attention à toi. » Là-dessus, il sauta à bord du bateau et disparut.
Ils savaient comment retourner sur la route principale et rentrer chez eux, mais ils prirent le temps de s’asseoir un moment sur le sable en silence pour respirer et relâcher tout l’air qu’ils avaient retenu dans leurs poumons. Non qu’ils fussent abasourdis par la nature de cette mission. C’était ça, leur vie : ils étaient chaque jour témoins des mille façons dont elle pouvait prendre fin, et les armes à feu n’étaient qu’une menace parmi d’autres. Ce qui les étonnait, c’était la façon dont le monde de William Mouchoir les avait happés. Faisait-il généralement appel à d’autres pour ce genre de boulots, à une équipe indisponible ce soir-là ? Leur confierait-il des missions similaires ? Pourraient-ils les refuser sans en payer les conséquences ?
Elimane soupira. « Je suis aussi surpris que vous… Mais encore une fois, on n’est pas non plus des saints. »
Ils avaient l’habitude de ne pas aborder en détail les sujets qui fâchent, car cela diluait leur capacité à encaisser les événements. Ils préféraient chercher en chacun d’eux ce qui leur permettait de tenir à distance les pensées et souvenirs qui ravivaient la douleur tapie au fond de leur être. Pour Khoudi, cela consistait à comprendre les ressorts de ce qui s’était passé. Qui était l’homme menotté, et où l’avait-on emmené ? L’absence de réponses lui permettait de prendre du recul vis-à-vis de la situation, et elle comprit qu’il lui revenait de faire le premier pas pour reléguer cette soirée troublante dans le passé.
« Namsa, cherchons un lampadaire qui fonctionne et montre-nous tes nouveaux habits. »
La fillette prit Khoudi par la main, et toutes deux ouvrirent le chemin vers la route principale, où elles tournèrent à gauche en direction de la ville. Khoudi ne s’attendait pas à trouver un lampadaire en état de marche, mais cette quête leur donnait une raison d’avancer. Ils passèrent devant des trous creusés pour accueillir des poteaux lumineux, devant des poteaux lumineux posés à côté des trous en vue d’y être plantés, puis devant une série de poteaux dépourvus d’éclairage, certains qui étaient hors service depuis longtemps, un autre dont l’ampoule s’alluma et s’éteignit plusieurs fois avant de rendre l’âme cinq bonnes minutes pour finalement recommencer à clignoter.
« On attendra peut-être que le soleil se lève pour voir tes vêtements tout neufs, lâcha Khoudi.
– Je dormirai avec, comme ça demain matin ce sera plus facile de tout vous montrer. » Et, tout en marchant, Namsa fredonna un air guilleret qu’elle accompagna d’une petite danse.
Quand ils arrivèrent enfin à l’avion, Khoudi, Elimane, Ndevui et Kpindi se remirent immédiatement à boire et à fumer.
« C’est quand même quelque chose, ce William Mouchoir. Mais je ne veux pas me gâcher la soirée à trop gamberger, dit Ndevui.
– Qu’est-ce qui s’est passé ? Est-ce que j’ai tout raté ? » Namsa leur lança un regard avide, mais comme personne ne semblait disposé à lui répondre, elle se hissa dans la carlingue et s’endormit aussitôt.
Les autres fumèrent les dernières réserves de ganja, puis burent encore un peu. Ils étaient contrariés non seulement par ce à quoi ils venaient de participer, mais aussi par ce que cela remuait en eux.
Elimane donna voix au sentiment général. « J’avais réussi à mettre tellement de choses derrière moi, mais ce qui s’est passé ce soir a tout réveillé.
– On a de l’argent et on est toujours là, dit Ndevui. On pourrait tenter d’apprendre à vivre à peu près normalement avec ce qu’on a. Honnêtement, je ne pense pas que William Mouchoir était prêt à nous tuer. Et puis on a besoin de missions qui nous rapportent ce genre de somme.
– Je suis d’accord. Chaque jour est un jour mort pour nous, et pourtant, on est toujours là. » Kpindi jeta sa bouteille de bière par terre, comme pour démontrer que l’action défie l’emprise des circonstances. Ndevui laissa échapper un rire d’épouvante dans l’air nocturne, pour se jouer de l’effroi du groupe.
« Oui, dit Elimane, mais William Mouchoir est plus complexe qu’il n’en a l’air. Alors je ne le sous-estimerai plus et je resterai vigilant. Tant qu’on fait ce qu’il demande, je crois qu’on gagnera de l’argent et qu’on sera en sécurité. Mais je tiens surtout à rester vivant, même si c’est seulement pour survivre. Alors soyons prudents.
– Et toi, grande sœur ? demanda Ndevui à Khoudiemata.
– Je ne veux pas choisir entre la survie et la vie. » Mais ce à quoi pensait vraiment la jeune femme, c’était au lendemain et à son échappée de leur servitude quotidienne. La survie a tendance à rétrécir votre façon de penser, même la façon dont on se voit soi-même. Khoudi se languissait d’être avec ceux qui avaient le luxe de voir la vie autrement, sinon naïvement.
« Alors quand est-ce qu’on change l’argent pour que je puisse avoir ma part ? demanda Ndevui. J’ai des projets, moi. »
La nuit souleva un souffle de vent frais qui fit bruire les arbres alentour. Quelques oiseaux pépiaient leur chant monotone, réduisant au silence le hululement d’un hibou dans le lointain. Une nouvelle journée attendait de naître.
Khoudiemata resta dehors longtemps après que les autres furent allés se coucher. Elle fut la seule à voir le soleil se lever lentement dans le ciel et réarranger les nuages.
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