La petite famille
Chapitre 9
9
Khoudi savait que les au revoir prolongés faisaient ressurgir chez chacun d’eux des émotions douloureuses, alors quand le week-end finit par arriver, elle annonça simplement aux autres qu’elle partait quelques jours, puis elle se mit aussitôt en chemin avant qu’ils puissent dire ou demander quoi que ce soit. Et même si elle ne s’était jamais absentée aussi longtemps, ils lui firent juste un petit signe de la main, non sans hésitation, et se saluèrent en sifflant.
À 35 Degrés, le soleil était déjà trop chaud pour qu’elle ne se hâte pas de retirer sa tenue de garçon manqué. Pour la première fois, Khoudiemata n’eut pas peur de rester nue. Elle essaya le maillot de bain que Mahawa lui avait offert, se souvenant des louanges que son amie lui avait faites sur son physique, et imagina qu’elle se promenait sur une plage bondée sans éprouver la moindre gêne. Puis elle retira le maillot et alla se baigner, se mettant dans l’eau jusqu’au cou. La mer était chaude, et sa main le fut encore plus lorsque elle se caressa le visage et le cou, puis qu’elle la glissa délicatement sur son beau corps noir, son ventre et en dessous, où un fourmillement de plaisir lui fit se mordre les lèvres. Après quoi elle s’allongea sur le sable, chérissant son havre de paix, ce lieu de passage, éprouvant une sensation inhabituelle de sérénité. Elle espérait que personne n’y ferait intrusion en son absence. Et dans le cas contraire, elle espérait que ce serait une autre jeune fille comme elle, qui découvrait son corps et avait besoin d’intimité.
Elle s’attarda sur ces pensées en récupérant la valise qu’elle avait planquée là quelques jours plus tôt et prépara ses affaires pour les trois jours à venir. Elle s’habilla pleine d’une assurance toute neuve à l’égard de cette existence inédite qui devenait vite normale à ses yeux. Et pourtant, elle savait qu’en faisant son entrée dans ce nouveau monde, elle perdait le sentiment d’invincibilité qui l’accompagnait dans la vie des rues qu’elle menait jusque-là, invisible pour la plupart, saisissant des opportunités que les autres ne voyaient pas, créant chaque jour d’autres façons de survivre – s’emparant par exemple de ces papiers des impôts en sachant immédiatement par quel moyen les monnayer. Kpindi avait ri en l’écoutant raconter son aventure. « C’était donc toi ! » avait-il crié. Ndevui avait sifflé – pas sous forme de signal, mais pour montrer son appréciation –, et Namsa lui avait lancé un regard admiratif. Même Elimane fut impressionné. « Beau boulot, l’avait-il félicitée. J’ai toujours voulu détourner un bien de l’État. » Et il avait ajouté : « Sois prudente. Les voleurs d’élite ne font pas de cadeau à la concurrence. »
Mais le frisson qu’elle éprouva au souvenir du courage et de l’ingéniosité dont elle avait fait preuve perdit de son éclat lorsqu’elle repensa à ses rencontres avec Mahawa et ses amis, l’aisance avec laquelle ils parlaient et se mouvaient dans la société, invitant crânement les passants à les regarder. Elle ferma les yeux et éprouva une nouvelle fois cette intense sérénité intérieure, qui ressemblait presque à un sommeil bref et profond. Cramponnée à ce sentiment, elle se concentra sur l’image de sa petite famille, l’allure de chacun d’eux quand ils rentraient à la fin de la journée, comme s’ils venaient d’une autre dimension, le visage dur et fermé. Qu’ils les gardent, ces papiers. Elimane trouverait un moyen de les écouler, au compte-gouttes pour ne pas éveiller les soupçons. L’argent et les produits de première nécessité que leur vente rapporterait leur permettrait de voir venir, même s’ils devaient ne plus travailler au service de William Mouchoir, comme cela finirait bien par arriver.
À l’entrée de son havre de paix, Khoudi remarqua des bouteilles de bière qui jonchaient le sol. Non, ce ne serait plus très long avant qu’on découvre son lieu secret. Elle sortit son portable de la poche de son jean et appela Manga Sewa.
Sa voix paraissait lointaine, mais comme toujours il fut là en un rien de temps. Elle attendit qu’il mette sa valise dans le coffre et lui ouvre la portière arrière.
« Comment se fait-il que vous ne soyez jamais loin quand j’appelle ? Vous passez votre temps à m’attendre dans les parages ? lui demanda Khoudi sur le ton de la plaisanterie lorsqu’il s’installa au volant.
– J’ai un don d’anticipation, dit-il. Je suis là où je sais que mes meilleurs clients auront besoin de moi avant même qu’ils le sachent. » Il la regarda dans le rétroviseur. « À quelle adresse, cette fois-ci ? Vous partez en voyage ?
– Vous n’êtes donc pas capable d’anticiper ma destination ? fit Khoudi avec un grand sourire.
– J’ai peur que mes dons soient un peu limités ce soir. » Il rit, et elle lui donna l’adresse de Mahawa.
« Beau quartier, remarqua-t-il.
– De nouveaux amis que je me suis faits. » Elle regarda son téléphone pour voir si elle avait reçu des textos.
« Vous voulez que je mette la climatisation ? » demanda-t-il.
Khoudi réfléchit un instant. « Non. Mais baissons un peu les vitres pour faire entrer l’air.
– J’espérais que vous diriez ça », fit-il.
L’air du dehors était presque aussi chaud que celui dans l’habitacle, et poussiéreux, mais la brise fut la bienvenue, et ils roulèrent un moment dans un silence amical alors que le jour tombait. Elle se dit qu’un air pareil ferait forcément tousser ceux qui n’étaient pas d’ici et qu’ils le détesteraient. À l’inverse, si on vivait ici jusqu’à ce que la terre nous enlace, et qu’ensuite on la quittait, c’était justement cette poussière et cette chaleur qui finiraient par nous manquer.
Elle croisa le regard de Manga Sewa dans le rétroviseur.
« La dernière fois que je vous ai vu, vous m’avez demandé s’il m’était déjà arrivé de retrouver quelque chose que je croyais avoir perdu. C’est vraiment ce qui vous est arrivé ? » Cela ne lui ressemblait pas de poser ce genre de questions, parce qu’elle n’aimait pas qu’on puisse les lui retourner, mais elle n’était plus celle qu’elle avait été, ainsi qu’elle commençait à s’en rendre compte.
« Oui, pour ainsi dire. » Le visage de Manga Sewa affichait un curieux mélange de mélancolie et de plaisir. « Du moins, j’ai trouvé le moyen de m’accrocher à ce que j’ai perdu. »
Quelque chose dans les manières du chauffeur la fit hésiter à insister pour en savoir plus, et ils replongèrent dans le silence. Avant même qu’elle s’en aperçoive, la nuit était tombée et ils étaient arrivés au portail d’une enceinte éclairée par des lumières plus aveuglantes que celles du marché. Un garde ouvrit promptement les grilles, et Manga Sewa entra plus lentement que ne l’exigeait l’asphalte poli, comme s’il retardait la fin de la course. La suite de leur conversation serait pour une autre fois.
Khoudi descendit de voiture, et le chauffeur alla prendre sa valise, qu’il déposa à côté d’elle. Elle était ravie de n’avoir pu se payer qu’une valise de seconde main. Les bagages élimés donnaient l’impression qu’on avait l’habitude de voyager. « Je vous appellerai si j’ai besoin d’être secourue, lança-t-elle à Manga Sewa. Sinon, je vous dis à lundi. »
Elle suivit des yeux ses feux arrière dans l’allée, puis se retourna face à l’imposante demeure, observant les manguiers plantés le long de l’entrée, aussi soigneusement taillés que ses cheveux. Mais avant de pouvoir embrasser tout cela du regard, elle vit Mahawa débouler en short et T-shirt. Celle-ci prit Khoudiemata dans ses bras et la serra de tout son corps, chuchotant : « Il va falloir que je te fasse l’amour ! » Son souffle chatouilla l’oreille de Khoudi. Puis elle relâcha son étreinte et éclata de rire. Sans trop savoir comment réagir – c’était forcément une blague, non ? –, Khoudi hésita un instant. Puis elle aussi éclata de rire, une fois de plus admirative devant la liberté d’esprit de son amie. Elle était malgré tout contente que Manga Sewa soit déjà parti. Elle avait l’impression qu’il n’aurait pas approuvé.
Une fillette qui devait avoir le même âge que Namsa se matérialisa et disparut avec la valise de Khoudi avant même qu’elle ait le temps de dire qu’elle pouvait la porter toute seule. Puis Mahawa la prit par la main et l’attira dans la maison, qui semblait s’étendre sans fin dans la nuit, brillant de mille feux aussi bien dedans que dehors.
« Tu veux d’abord aller te rafraîchir dans ta chambre, ou boire tout de suite un verre en guise d’apéritif ? À toi de choisir. » Mahawa marchait à reculons, tenant les mains de Khoudi dans les siennes, et la conduisit dans la salle à manger. Par la fenêtre, Khoudi aperçut la vallée et vit au loin l’éclairage atténué et plus familier des lampes à kérosène. Certaines, elle le savait, étaient toujours en mouvement, allant et venant au rythme de ceux qui cherchaient encore ce que la journée ne leur avait pas apporté.
« Je commencerais bien par un verre et ensuite j’irai dans ma chambre me “rafraîchir”, comme tu dis. » Khoudi regarda discrètement autour d’elle, consciente qu’il ne fallait pas laisser ses yeux la trahir. La pièce était parfaitement fraîche, mais aucun système de climatisation n’était visible. La fraîcheur semblait sortir de bouches d’aération dissimulées dans le parquet lustré. Les étagères qui recouvraient les murs créaient une atmosphère à la fois sophistiquée et conviviale. Une flopée de jumelles et de télescopes étaient alignés sur le rebord des fenêtres, et des plantes en pot géantes occupaient les coins, insufflant leur fraîcheur à la pièce. Khoudi tenta de cacher son insatiable curiosité en levant son portable et en faisant mine de scruter l’écran alors que ses yeux regardaient au-delà, se repaissant de l’élégance et des dimensions de cette maison. Comment pouvait-on avoir envie de sortir quand on habitait un endroit pareil ?
« Ne sois pas si guindée ! la sermonna Mahawa. Mets-toi à l’aise, d’accord ? Je bois de la bière parce qu’il fait trop chaud ce soir, mais prends ce qui te plaît. Si on n’a pas ce que tu veux, je peux envoyer quelqu’un en chercher. » Elle passa derrière le bar qui occupait un pan de la pièce et ouvrit une vitrine. Elle était pleine de bouteilles d’alcool de toutes sortes aux couleurs claires et ambrées.
Khoudi pensa à Ndevui et Kpindi, qui se soûlaient avec tout ce qui leur tombait sous la main, puis balaya cette idée de son esprit. « Une bière, ce sera parfait », dit-elle, bien qu’elle ait l’intention d’examiner de plus près et peut-être même de goûter certains de ces alcools, au cas où elle doive en commander un jour au restaurant. Mahawa lui tendit une bouteille de Star qu’elle avait prise dans un petit réfrigérateur sous le bar, puis la conduisit dans un dédale de couloirs où elles passèrent devant d’innombrables portes jusqu’à la « chambre d’amis », comme l’appelait Mahawa. C’était la plus grande chambre qu’ait jamais vue Khoudi, avec salle de bains et véranda privatives. Le lit aurait pu accueillir six personnes couchées tête-bêche. Elle tâcha de ne pas montrer à quel point elle était bouleversée. Combien y avait-il de pièces dans cette maison ? Et où étaient les parents de Mahawa ? Pourquoi la laissaient-ils seule avec tout cet alcool ?
« Ma chambre est au bout du couloir. Rejoins-moi quand tu es prête et on passera à table. Tu es ici chez toi, mon amie. » Mahawa ferma la porte et s’en alla. Khoudiemata but sa bière, incapable de réfléchir à ce qu’elle pourrait faire de tant d’espace. Elle regarda autour d’elle et s’assit un moment sur le lit, puis alla dans la salle de bains, où elle se lava la figure à l’eau chaude. Elle se réinstalla sur le lit pour une durée qui lui sembla raisonnable, puis sortit en prenant son sac avec elle. Dans le couloir, qui semblait s’étirer à l’infini, elle entendit de la musique. Elle tourna au coin et tomba sur une porte au bas de laquelle filtrait de la lumière. Ce devait être celle de Mahawa. Elle frappa.
« Entre », répondit son amie.
Sa chambre était encore plus grande que celle de Khoudiemata, aussi incroyable que cela puisse être. Au lieu de deux grandes fenêtres, il y en avait six, et entre elles étaient accrochées de grandes peintures colorées de ce qui ressemblait vaguement à des silhouettes féminines. Il y avait une bibliothèque intégrée, pleine de livres et de bibelots dont Khoudi supposa que Mahawa les avait rapportés de ses voyages. C’était moins une chambre qu’une suite, avec un immense lit à baldaquin dans une alcôve, un canapé et des fauteuils, comme dans le salon, et de l’autre côté une table et deux chaises, et même un petit réfrigérateur. La porte de la penderie était entrouverte, on devinait derrière tout un alignement de paires de chaussures, de portants et d’étagères de vêtements colorés soigneusement repassés et pliés.
« On peut dîner dans ma chambre si tu n’as pas envie de t’installer à la table de la salle à manger, dans ce décorum qui plaît tant à mes parents. Ils me répètent que lorsqu’un invité vient pour la première fois, c’est là qu’il faut le recevoir. Je fais une exception pour toi parce que je sais qu’il en faut plus pour t’impressionner, Miss Énigmatique. » Comme Khoudi ne répondait pas, Mahawa attrapa le téléphone et appuya sur un bouton. « Pouvez-vous nous servir le repas dans ma chambre ? » Une pause. « Non, un simple souper. Oui, très bien. »
Elle raccrocha et se tourna vers Khoudi, puis éclata de rire. « Idiote, pourquoi tu as pris ton sac avec toi ? Tu aurais dû le laisser dans ta chambre. Personne ne te le volera ! »
Khoudi hésitait à s’en séparer, même si elle savait qu’elle avait l’air ridicule. Le sac contenait tout l’argent qu’elle possédait en ce monde. Elle le posa à l’autre bout du lit, où ses yeux ne chercheraient pas constamment à vérifier sa présence.
Sur le mur près de la table de chevet étaient encadrées des photos d’une famille qu’elle supposa être celle de Mahawa. Trois enfants en bas âge : deux garçons et une fille. Une famille de cinq. Le père, grand et sombre, entourait de ses bras une femme élégamment vêtue. Sur une autre, on voyait deux garçons plus grands – sans doute les mêmes que sur la première photo – et une petite fille qui était visiblement Mahawa, malgré le fait qu’il lui manquait les dents de devant. Elle arborait le même sourire espiègle qu’aujourd’hui. « Où sont tes parents ? » demanda Khoudi, sur un ton aussi détaché que possible, tandis que Mahawa ouvrait le frigo pour en sortir d’autres bières. Elle ne voulait pas que son amie lui répète qu’elle était énigmatique.
« Ils sont allés rendre visite à mes grands frères, qui sont à l’université – l’un aux États-Unis et l’autre en Angleterre. » Elle ajouta des informations que Khoudi n’avait pas cherché à connaître, ravivant son inquiétude quant aux questions qui pourraient lui être posées en retour. Mais elle se rappela que Mahawa aimait être écoutée et mener la conversation, être au centre de l’attention.
« Donc tu es toute seule ?
– Non, il y a les cuisinières, les gouvernantes et les gardiens. » On frappa à la porte et une jeune femme entra dans la chambre, portant un grand panier de bambou. Elle en sortit plusieurs plats recouverts d’une cloche, qu’elle déposa sur la table avant de la dresser, sortant tour à tour assiettes en porcelaine, bols, coupes, argenterie et serviettes en tissu.
« Il y a de la sauce gombo et du riz wolof avec un ragoût de poisson. Laissez-les couverts si vous voulez que ça reste bien chaud. » La fille s’écarta de la table. « N’hésitez pas si vous avez besoin d’autre chose, mademoiselle. » Sur un signe de tête de Mahawa, elle quitta la pièce. Khoudiemata la suivit du regard, effarée non pas par ce qu’elle avait dit mais par le teint rosâtre maladif de sa peau. On voyait seulement à ses phalanges et à ses coudes que la teinte naturelle de sa peau était aussi sombre que celle de Khoudi.
Mahawa surprit son expression. « Ma mère a fait tout ce qu’elle a pu, elle lui a même confisqué ses crèmes blanchissantes et les a jetées, mais elle s’est débrouillée pour en trouver d’autres. » Elle soupira. « Bref, c’est un sujet délicat qui nous mettra d’humeur mélancolique si on boit, alors que dirais-tu de parler d’autre chose ? » Elle leva sa bière. « À notre week-end ! »
Khoudi trinqua avec elle, et elles burent une gorgée. Puis elles allèrent s’asseoir à table et soulevèrent les cloches, libérant de délicieux arômes.
Ce fut une soirée inoubliable, d’abord pour le luxe de pouvoir déguster tous ces plats une bouchée après l’autre, et de boire une gorgée après l’autre, jusqu’à ce que tout devienne très amusant. Mahawa raconta des anecdotes sur ses voyages et sur sa vie, et Khoudi lui posa question sur question pour la faire parler. Il y avait cette fois où la famille de Mahawa était allée en Suisse mais avait trouvé le climat si déplaisant que son père avait affrété un avion pour les ramener chez eux plus tôt que prévu. Une autre fois, ils étaient allés à Londres pour ce qui était censé être un long week-end, mais des émeutes avaient éclaté au pays et ils avaient fini par passer six mois dans la capitale britannique, où ils avaient loué l’étage entier d’un hôtel dont elle avait oublié le nom, même si elle se souvenait qu’il y avait le mot « Lord » dedans. Ses parents avaient engagé des précepteurs pour faire cours à leurs enfants, et une fois rentrés chez eux, ils s’étaient aperçus qu’ils étaient en avance sur leurs camarades de classe. Khoudi hochait la tête en écoutant ces histoires, comme si c’était normal, tout en s’émerveillant du fait que la vie puisse décidément se montrer très généreuse avec certaines personnes.
À deux heures du matin, elles étaient passées de la table à la moquette merveilleusement moelleuse. Khoudi commençait à piquer du nez quand Mahawa se leva pour aller à la salle de bains, dont elle laissa la porte ouverte. Elle la vit dans le miroir retirer ses vêtements et enfiler le maillot de bain identique à celui qu’elle lui avait offert. Elle ressortit tel un mannequin sur le podium d’un défilé, s’arrêtant juste devant Khoudi et prenant une pose exagérément sexy.
« Qu’est-ce que tu en dis ? » Gênée, Khoudi tâcha d’éviter de la regarder, mais Mahawa se baissa au niveau du sol juste à côté d’elle. « Tu es plus timide devant le corps d’une femme que la plupart des garçons que je connais », la taquina-t-elle. Puis elle prit un air sérieux.
« Khoudiemata. Je sais que tu fais tout pour éviter de parler de toi. J’ignore pourquoi, mais je crois qu’on a le droit de décider de ce qu’on veut partager à propos de sa vie personnelle, et je refuse d’être indiscrète. Ce que je sais et vois de toi me plaît. Tu es intelligente, tu penses par toi-même, et ça ne gâche rien qu’en plus tu sois très belle. » Elle fit un clin d’œil aguicheur à Khoudi, avant de poursuivre sur le même ton solennel : « Mais maintenant que Frederick Cardew-Boston et toi commencez quelque chose, quelle que soit la suite des événements, tout le monde – à commencer par les filles qui te jalouseront – va vouloir fouiller dans ton passé. Je suis de ton côté, quoi qu’il arrive, mais il faut que tu t’y prépares. »
Khoudiemata leva les yeux et croisa le regard de son amie. Elle se sentait éveillée, alerte et dégrisée, et Mahawa aussi, visiblement. Elles se sourirent, conscientes que pour l’instant il n’y avait rien à ajouter. Puis Mahawa se pencha et l’embrassa. Khoudi hésita un moment et lui rendit son baiser. Elles se reculèrent, apaisées par l’énergie qui circulait entre elles.
Mahawa se releva et aida Khoudi à faire de même avant de mettre de la musique – une chanson que Khoudi reconnut et qu’elle trouvait très sexy. I dey mad over you girl, say you are my woman, eh eh, my super-woman, entonnèrent-elles, dansant ensemble jusqu’à ce que le sommeil les gagne.
« Je crois bien que je vais avoir besoin d’un GPS pour retrouver ma chambre, dit Khoudi. Ta maison fait la taille d’une petite ville.
– Reste ici avec moi, dit Mahawa. Mon lit est assez grand pour nous deux. »
Et sans même répondre, Khoudi s’effondra sur l’immense lit, où elle s’endormit aussitôt.
Elle fut réveillée par la lumière du petit matin, et se sentit un moment désorientée avant que la délicieuse séquence de la veille ne lui revienne. Mahawa n’était pas là, alors Khoudi se leva, retrouva son sac à main, puis traversa le couloir et son interminable succession de portes jusqu’à atteindre sa chambre.
Elle se déshabilla, alla dans la salle de bains et ouvrit le robinet de la douche. Une fois l’eau à la bonne température, elle entra dans la cabine. Elle resta immobile un instant, s’abandonnant au jet continu de chaleur sur son dos, un miracle apparent après les bains de rivière et de mer. Elle y resta plus longtemps que nécessaire mais en sortit quand même plus tôt qu’elle ne l’aurait voulu, craignant d’utiliser toute l’eau chaude. La plupart des bonnes choses, elle le savait, avaient une fin.
Elle enfila son short en jean avec un débardeur blanc et retourna dans le couloir. À la porte de Mahawa, elle entendit le bruit de la douche et de la musique, une chanson mélancolique dans une langue qu’elle ne reconnut pas. Elle attendit un peu, mais comme ni l’eau ni la musique ne s’arrêtaient, elle décida de se laisser guider par les arômes du petit-déjeuner.
Ces effluves l’entraînèrent sur la véranda, où la lumière du jour lui révéla une vue spectaculaire, et une table si richement dressée qu’elle faillit retourner à l’intérieur en courant. Il y avait des petits pains, de la viande, des confitures et des fruits de toutes sortes, dont certains qu’elle n’avait jamais vus. Tandis qu’elle se demandait si elle devait revenir sur ses pas, elle entendit Mahawa dans son dos.
« Salut, la fêtarde. Viens, mangeons, et ensuite on prendra la route. Je suis trop impatiente ! » Elle prit Khoudiemata par la main et l’attira vers la table.
Khoudi remplit son assiette et se mit à manger. « Je suis étonnée de te voir de si bonne humeur, commenta-t-elle.
– Pourquoi ça ? » Mahawa leva les yeux de sa tasse de thé avec une expression de curiosité.
« La musique que tu écoutais sous la douche était un peu déprimante. » Khoudi mordit dans une tranche de pain beurré à la confiture.
« Ah, je comprends ! dit Mahawa. C’était Cesária Évora. Je ne la trouve pas déprimante. J’adore la sensualité de sa voix. » Elle se tut un moment, puis reprit avec sa malice habituelle : « Mais la prochaine fois, je mettrai un morceau de R&B bien sirupeux et peut-être que tu me rejoindras ! »
Elle croisa le regard réprobateur de Khoudi, qu’elle soutint pour la mettre au défi. « Je continuerai jusqu’à ce que tu sortes de ta chrysalide pour laisser s’épanouir la merveilleuse femme que tu es.
– Très bien. » Khoudi ne tenait pas à ce que la conversation aille plus loin dans cette direction, même si une part d’elle-même voulait lui demander à quel moment cette transformation en femme merveilleuse était censée se produire. À son grand soulagement, Mahawa se concentra sur son assiette, et elles mangèrent en silence, profitant de la brise et du chant des oiseaux, qui célébraient cette nouvelle journée.
Après le petit-déjeuner, elles sortirent dans l’allée, où était garée la voiture de Mahawa – une Jeep cabriolet noire étincelante, dont le moteur tournait déjà, flanquée d’un domestique de chaque côté qui leur tenait la portière ouverte. Khoudiemata grimpa sur le siège passager, non sans avoir d’abord jeté un regard furtif à la banquette arrière. Sans surprise, ses affaires étaient là, déposées par des mains invisibles. Elle se détendit, faisant le vœu d’essayer de profiter autant que possible de cette aventure. Qu’avait-elle à perdre ? Si cela ne se reproduisait plus jamais, qu’il en soit ainsi.
Très vite, elles longèrent l’océan, musique à fond dans la voiture, Mahawa dansant et chantant sur son siège. Progressivement, Khoudiemata se joignit à elle et commença à se dandiner, visage offert au vent. Elle ne s’arrêta que lorsque Mahawa ralentit à l’approche d’un village. Des jeunes assaillirent la voiture, vendant à la criée du pain, de l’eau fraîche et des cigarettes, tout ce sur quoi ils étaient parvenus à mettre la main et qui était susceptible d’être vendu. Khoudi pensa alors à sa petite famille. Ils s’étaient eux aussi livrés à ce genre de trafic avant d’améliorer leur ordinaire aux marges de la société. Elle tâcha de deviner lesquels d’entre eux étaient liés les uns aux autres, à la façon dont Elimane, Kpindi, Ndevui, Namsa et elle pouvaient l’être. Et puis elles les dépassèrent, Mahawa accéléra et Khoudi oublia cette image pour se remettre à chanter jusqu’à la ville suivante.
Environ une heure et demie plus tard, elles quittèrent la route asphaltée pour un chemin de terre rouge, les pneus crissant de réprobation. « Attention, nous voilà ! » dit Mahawa. Les lacets les menèrent tout en bas, où l’océan embrassait la plus blanche des langues de sable que Khoudiemata ait jamais vue. Même Mahawa, qui était déjà venue, cessa de chanter et coupa la musique. Elles écoutèrent le vent souffler vigoureusement à travers les arbres et regardèrent l’eau bleue et scintillante.
Khoudi finit par retrouver sa langue. « On pourrait rester comme ça dans la voiture pendant des jours, je serais comblée. » Elles firent durer ce moment encore quelques minutes, jusqu’à ce que Mahawa rompe le charme en prenant son sac à main et celui de Khoudi. Un jeune homme avait déjà surgi, prêt à sortir leurs valises.
« Les jeunes maîtres vous attendent au restaurant, annonça-t-il. Ils m’ont donné pour instruction de déposer vos bagages dans votre chambre. »
Mahawa rit. « Alors comme ça, ils se font déjà appeler maîtres… » Mais au lieu de l’emmener tout de suite au restaurant, elle fit faire un détour à Khoudiemata par la plage. Se baissant pour retirer ses chaussures, elle lui fit signe de l’imiter pour se promener pieds nus, savourant la beauté de l’endroit avant de rejoindre leurs compagnons.
Elles retrouvèrent finalement Musa et Frederick Cardew-Boston attablés face à l’océan, plusieurs bières vides devant eux. Ce dernier se leva d’un bond. « Ah, ça me fait plaisir que vous soyez venues ! J’avais un doute, parce que ma soi-disant amie ici présente ne répond plus au téléphone depuis hier soir. » Il désigna Mahawa de la tête avec un regard de réprimande, mais celle-ci était accaparée par un langoureux baiser de retrouvailles avec Musa.
Frederick Cardew-Boston tira une chaise pour Khoudi. « Je n’ai pas pris la liberté de commander à ta place, mais je me suis renseigné sur leur carte de vins rouges, au cas où tu préfères ça à la bière. »
Mahawa émergea des bras de son petit ami. « Regarde un peu ce que tu as fait, Khoudiemata. Tu as dompté sa prétention. Bien joué, jeune fille ! » Elle appela le serveur d’un claquement de doigts.
« Je crois qu’en secret, il a toujours voulu être un gentleman, dit Khoudiemata, et Frederick Cardew-Boston se tortilla d’un air gêné sous son regard.
– Le jeune homme fait ce qu’il peut… Je lui filerai quelques tuyaux », répliqua Musa en donnant un petit coup de poing sur le bras de Frederick Cardew-Boston, qui finit par rire avec eux, conscient qu’on le faisait marcher. Le soleil avait chassé jusqu’au dernier nuage, et le vent caressait de temps à autre la surface de l’océan, provoquant des ondulations. Ils commandèrent d’autres bières, puis choisirent leurs plats. Ils discutèrent tout en mangeant, lentement, savourant le rythme nonchalant de la journée. Khoudi remarqua qu’aucun d’eux, même pas Frederick Cardew-Boston, n’avait sorti son téléphone, et rien ne vint troubler le moment qu’ils passèrent ensemble.
Le déjeuner terminé, ils décidèrent de se retirer dans leurs chambres et de se retrouver quelques heures plus tard pour aller se baigner. Musa et Mahawa traversèrent le couloir main dans la main. Khoudi hésita, sans trop savoir où aller, jusqu’à ce que Frederick Cardew-Boston sorte de sa poche une clé qu’il lui tendit.
« Pour entrer dans la chambre », dit-il. Voyant son embarras, il ajouta : « Ta propre chambre. Je suis ravi que tu sois venue et que tu n’aies pas remisé tes taquineries et tes sarcasmes. À tout à l’heure, Khoudiemata. »
Sa suite était au premier étage, lequel était soutenu par une robuste structure de béton. En entrant, elle se rua vers la fenêtre pour observer l’océan. La marée était basse, et l’étendue de sable scintillait sur fond de ciel ; d’un côté, un affluent se jetait dans la mer. Il y avait une véranda, équipée d’un fauteuil suspendu. Khoudi ouvrit la fenêtre pour convier le son des vagues à l’intérieur.
Alors seulement regarda-t-elle la suite proprement dite. Il y avait une sorte de petit salon, et une salle de bains avec une abondance de serviettes. Ainsi qu’un téléphone, une télé, et des fleurs à plusieurs endroits. Même si elle avait déjà dormi de temps à autre dans des maisons de riches à la saison des pluies, elle n’avait jamais profité de ce qu’elles offraient sans avoir peur de se faire prendre.
Elle ferma la porte et la verrouilla. Ne jamais baisser sa garde, surtout dans des lieux inconnus, se rappela-t-elle – surtout dans des lieux où la vie est si douce et paisible, parce que quand ça casse, ça casse violemment. Elle s’approcha du lit et se laissa tomber dessus, bouleversée. La suite était trop spacieuse pour elle, et elle se demanda si elle avait bien fait de venir. Puis elle se redressa et observa la pièce une fois de plus, pour s’imprégner de ce qui l’entourait. Ce faisant, elle prit une décision : elle allait commencer par profiter de tout ce qui se trouvait dans cette chambre, et dans l’hôtel.
Elle se leva et s’approcha de chaque vase, respirant le parfum des fleurs et les arrangeant pour magnifier l’élégance de la pièce. Elle remarqua alors une enveloppe manuscrite posée contre le vase sur la table de chevet. Elle l’ouvrit.
Je me suis dit que tu aimerais peut-être ces vers empruntés à Léopold Sédar Senghor. Ils sont extraits d’un poème intitulé « To a Dark Girl ».
Tu as laissé glisser sur moi
L’amitié d’un rayon de lune.
Et tu m’as souri doucement.
Khoudiemata lut et relut le petit mot, prise de frisson à l’idée d’inspirer ce genre de sentiments à Frederick Cardew-Boston. Dans le même temps, elle ne pouvait s’empêcher de penser à la petite famille avec mélancolie. Elle aurait aimé interroger Elimane à propos de Léopold Sédar Senghor, qu’elle connaissait en tant qu’homme d’État sénégalais et non en tant que poète. Elle était certaine qu’Elimane l’avait lu. Elle se promit de tout leur raconter de ses aventures quand elle rentrerait et se sentit tout de suite mieux.
Elle décida de passer un peu de temps seule sur la plage avant de rejoindre les autres. Devant le miroir, dans son nouveau maillot de bain, elle tâcha de trouver le courage de sortir. Elle mit ses lunettes de soleil et passa son sac à l’épaule, se drapant d’un pagne sur lequel elle pourrait s’étendre ou qu’elle pourrait si besoin attacher autour de sa taille. Elle prit une bouteille d’eau fraîche dans le réfrigérateur du petit salon, puis respira un grand coup et ouvrit la porte.
La plage était longue et belle, et il ne fut guère difficile d’y trouver un endroit à l’écart. Elle étendit son pagne sur le sable et l’attacha à son sac pour que le vent ne le transforme pas en cerf-volant. Puis elle s’allongea et regarda le ciel. Elle ferma les yeux et sentit ses longues jambes et ses pommettes resplendir sous la caresse du soleil. Elle posa les mains sur son ventre et tenta de se projeter : si elle menait cette vie-là à plein temps, qu’en ferait-elle ?
Une image – un souvenir ? – ressurgit. Une enfant courait après sa mère et son père sur une plage très semblable à celle-ci. Puis les parents s’arrêtaient et s’asseyaient sur le sable, admirant la petite fille qui faisait la roue et virevoltait, prise d’un tel vertige qu’elle tombait par terre. Puis elle se relevait et courait autour d’eux jusqu’à ce que le père se lève et s’élance à sa poursuite, la faisant hurler de rire. La vision était si nette que Khoudiemata en eut le souffle coupé et se redressa brusquement, regardant autour d’elle pour être sûre que la scène ne se déroulait pas réellement sous ses yeux. Mais il n’y avait qu’une poignée de gens, tous endormis ou se prélassant comme elle sur le sable.
Son cœur battait à tout rompre, et elle se sentit respirer fort. Elle ouvrit la bouteille d’eau, en but une gorgée, mais il lui fut impossible de retrouver l’état de relâchement dans lequel elle était juste avant. La position allongée n’y changerait rien. Elle se leva, secoua le pagne, le noua autour de sa taille et décida de marcher un peu. Elle entraîna son ombre pensive derrière elle, ainsi que tous ses fantasmes, rêves et cauchemars. Tout le temps dont elle disposait soudain, libérée du besoin de survivre, arrachait des choses à sa mémoire. Elle tenta de ne pas chasser les images mais de les laisser flotter dans son esprit durant sa promenade, les pieds dans l’eau tiède au bord de l’océan. L’homme et la femme couraient maintenant derrière la petite fille sur la plage ; celle-ci riait et leur échappait et ils la poursuivaient, riant eux aussi. Cela lui plaisait d’imaginer qu’elle avait pu mener ce genre de vie, avoir une famille qui semblait heureuse dans ces bribes de souvenirs.
Sa flânerie la conduisit jusqu’au village voisin, composé de maisons coloniales à un étage qui tombaient en ruines. Des anciens étaient assis sur les vérandas qui ceignaient chacune de ces maisons en bois, installés sur des chaises branlantes et dans des hamacs. Des grappes de jeunes traînaient autour des quelques kiosques le long de la route de terre rouge, écoutant de la musique aussi fort que le permettaient leurs téléphones. Une fillette entrait et sortait des vestiges d’une maison abandonnée, criant : « Vous ne pouvez pas m’attraper ! » à ses copines de jeu.
Khoudiemata consulta son portable et s’aperçut qu’elle marchait depuis près d’une heure. Elle fit demi-tour et revint sur ses pas, vers l’hôtel, vers le présent.
« Comme on dit, les grands esprits se rencontrent. Ou dans ce cas précis, un grand esprit se révèle une source d’influence pour un esprit curieux. » Au son familier de cette voix, elle leva les yeux : Frederick Cardew-Boston était sur son chemin. Il portait un short et des chaussures de course et il était en nage, son torse musclé se soulevant et retombant au rythme de sa respiration. Il s’épongea le visage et le cou avec le T-shirt qu’il tenait à la main, et qu’il finit par enfiler.
« J’ai lu ça quelque part récemment, continua-t-il, et ça m’a tellement frappé que je l’ai retenu. Je me suis dit que c’était le moment parfait pour le ressortir. » Elle tenta de se retenir de rire à l’idée qu’il puisse répéter devant le miroir des phrases à lui dire.
« Je ne pouvais pas rester dans ma chambre dans un endroit aussi beau par une journée aussi belle, surtout quand on sait que la saison des pluies arrive bientôt. » Khoudi vit qu’il faisait tout pour éviter de regarder son corps. Elle aurait aimé réajuster son pagne, qui tombait, mais ne voulut pas prendre le risque d’attirer encore plus l’attention sur elle. Elle se dit que ce n’était sûrement pas la première fois qu’il voyait un corps de femme.
Elle se souvint soudain des fleurs dans sa chambre, du petit mot, et l’en remercia. « Je ne savais pas que Senghor était poète. Je le connaissais seulement en tant qu’homme politique. » Elle demeura pensive un instant. « Tu imagines combien le monde pourrait être différent si tous nos hommes politiques étaient des poètes ? »
Frederick Cardew-Boston parut soulagé d’avoir un sujet de conversation. Depuis qu’il la connaissait, lui dit-il, il s’était mis à chercher d’autres livres que ceux de la bibliothèque de son père, en particulier d’auteurs africains.
Il y avait aussi autre chose dont il voulait parler avec elle. Il avait un autre prénom, que sa grand-mère avait choisi avant que son père n’opte pour Frederick Cardew-Boston. Il figurait sur son acte de naissance comme deuxième prénom, mais depuis son père n’avait fait inscrire que l’initiale, S, dans son passeport et ses autres papiers officiels. Ses discussions avec Khoudi avaient éveillé sa curiosité à ce propos.
« Et quel est donc ce prénom ? demanda-t-elle.
– Suluku.
– Suluku, répéta-t-elle. Ça me plaît. »
Il avait appris que c’était le nom d’un grand chef du e XIX siècle originaire du nord de leur pays, qui avait obtenu par la seule ruse politique le maintien de son indépendance à l’égard des Anglais. Il était convaincu, lui dit-il, que sa grand-mère lui avait donné ce prénom dans l’espoir qu’il apprenne à résister à tout ce qu’il n’avait pas la possibilité de remettre en question.
Khoudi connaissait déjà Suluku, et bien d’autres encore. « Ta grand-mère devait être une femme formidable, dit-elle. Elle me fait penser à Nyarroh, as-tu déjà entendu parler d’elle ? » Et elle lui raconta ce qu’elle savait de cette cheffe de guerre qui avait orchestré la résistance contre la tentative des Européens d’imposer leur mode de vie. « Son nom côtoie celui d’autres figures qui se sont battues comme elle : Bai Bureh, Suluku, Kailondo, Manga Sewa, Momoh Jah, etc.
– Ce n’est pas l’histoire qu’on m’a enseignée ! s’écria Frederick Cardew-Boston. J’avais l’impression que presque tous ces hommes s’étaient simplement rendus aux Anglais. On ne m’a jamais parlé de résistance, et encore moins de résistance menée par une femme. » Il secoua la tête. « Je n’ai jamais compris qu’un peuple aussi fier et indépendant puisse tout simplement capituler. Mais comment sais-tu tout ça ? » lui demanda-t-il.
Elle se souvint des leçons d’histoire d’Elimane. « Eh bien, on en parle ici ou là dans certains ouvrages, mais il est difficile d’en trouver un compte-rendu complet. Ce que j’ai appris, je le tiens essentiellement d’un type qui se fait appeler Chadrac le Messie. Pas un historien au sens strict, continua-t-elle, mais même s’il est exaspérant, ce qu’il dit tient la route.
– J’adorerais le rencontrer. Où est-ce que je peux aller l’écouter ? demanda Frederick Cardew-Boston. Ce type devrait s’exprimer à la Bibliothèque nationale, voire devant le Parlement, d’après ce que j’entends.
– Suluku, fit Khoudi en prononçant son prénom avec délicatesse, laisse tomber le Parlement. L’histoire ne les intéresse pas, surtout celle qui les fait réfléchir à leur propre peuple. D’ailleurs, tu y es déjà allé, à la Bibliothèque nationale ? Elle n’a rien de national. Elle est pleine de livres écrits par des étrangers qui parlent tous de nous. » Khoudi fut surprise par sa propre véhémence, vu qu’elle ne faisait que répéter ce qu’elle tenait d’Elimane, et se sentit un peu coupable à cette idée.
« Un jour, je t’emmènerai voir Chadrac le Messie, promit-elle.
– Tu pourrais peut-être déjà me raconter quelques histoires sur lui pour m’aider à m’endormir ce soir », lâcha le jeune homme d’une voix aguicheuse pour alléger l’atmosphère, et Khoudi le poussa pour rire. Il la poussa en retour, effleurant son sein accidentellement, et ils reculèrent alors d’un pas, gênés.
« On n’était pas censés retrouver Mahawa et Musa à cette heure-ci ? » Khoudiemata espérait presque l’entendre dire : « On ira quand on voudra. » Mais Frederick reconnut qu’ils étaient en retard, et ils partirent à la recherche de leurs amis.
Ils trouvèrent les amoureux sur la plage devant l’hôtel, assis sur une natte et buvant un jus de fruits. Ils restèrent là tous les quatre jusqu’à ce que le soleil vire au rouge à l’horizon, discutant et riant des histoires que Mahawa, Musa et Frederick Cardew-Boston racontèrent de leurs aventures passées et de leurs connaissances communes, Khoudi ponctuant leurs anecdotes de commentaires pleins d’esprit.
Et pourtant, malgré l’air insouciant qu’elle tâchait de se donner, elle ne pouvait s’empêcher de penser qu’aucune des personnes déambulant autour d’elle ne se doutait de la vie qu’elle menait. De l’être insignifiant qu’elle était au vu des traces officielles de son existence, lesquelles étaient dérisoires. Elle pensa aux membres de la petite famille, qui partageaient le même sort. Qu’étaient-ils en train de faire ? Elle les imagina rentrer à l’avion après avoir chapardé ce qu’ils pouvaient dans la journée. Ou peut-être s’étaient-ils simplement reposés, pour une fois, puisqu’ils avaient assez d’argent pour tenir un petit moment.
« Je commence à avoir un peu froid. » Khoudi se leva et s’enveloppa de son pagne. « Je vais me changer. » Les autres lui donnèrent rendez-vous sur la plage pour dîner.
Si fertile que fût son imagination, Khoudi ne pouvait pas savoir que, tandis qu’elle retournait dans sa suite, Namsa quittait la ville, suivie de Kpindi et Ndevui triomphants, les bras chargés des provisions qu’ils avaient amassées. Elimane ne les accompagnait pas : il était allé sur les quais récupérer une boîte pour William Mouchoir, mais, s’il n’avait eu aucun mal à accéder aux docks, la boîte, elle, n’était pas là. Encore plus déconcertant, quand il avait appelé William Mouchoir pour l’en informer, son patron, au tempérament généralement explosif, lui avait donné l’impression de s’en moquer. Or William Mouchoir n’était pas du genre à laisser passer quoi que ce soit.
Cette fois, Khoudi resta un peu plus longtemps sous la douche, et en profita avant de se dire qu’il valait mieux ne pas s’habituer à quelque chose qu’elle ne pourrait pas toujours avoir. Elle coupa l’eau, remisa ses pensées, sortit de la salle de bains enveloppée d’une serviette, et réfléchit à ce qu’elle pourrait porter ce soir. Elle opta pour une jupe jaune et noire et un haut affichant le même motif, avec un foulard pour la tête. Cela lui fit plaisir de savoir que tout ce qu’elle portait provenait du pays dont elle foulait le sol.
Elle se pencha vers le miroir et appliqua du rouge à lèvres noir et de subtiles touches de poudre claire sur ses joues. Elle regarda de plus près, étonnée de découvrir sur chacune de ses pommettes de petits grains de beauté plus sombres que sa peau. Comment avait-elle fait pour ne jamais les remarquer ?
Elle perçut un murmure en entrant dans le restaurant de la plage, sentit de nombreux regards se poser sur elle tandis qu’elle cherchait ses amis puis se dirigeait vers eux, installés à côté d’un brasero crépitant. Tout le monde était tiré à quatre épingles.
Musa laissa échapper un petit sifflement, et Mahawa s’écria : « Il semblerait que je n’aie pas grand-chose à t’apprendre, en fin de compte. Tu es à tomber ! » Seul Frederick Cardew-Boston resta sans voix, jusqu’à ce que Khoudi lui dise : « Si tu comptes rester muet, autant retourner dans ta chambre et dîner tout seul.
– Tu sais, Khoudiemata, fit Musa, il suffit parfois de se taire et de laisser son visage exprimer ce qu’on ressent. Je crois que notre jeune ami est en train de l’apprendre.
– Ça mérite un toast, dit Mahawa. Le fait que nous soyons réunis dans ce lieu magnifique et que nous ayons commencé à dompter les sottises psychologiques qui ont été implantées dans l’esprit de ces garçons. Puissent-ils enfin devenir des hommes !
– Qu’est-ce qui fait de nous des hommes aux yeux de femmes comme vous, qui maîtrisez pleinement votre intelligence et votre force ? demanda Musa.
– Oui, dites-le-nous, fit Frederick Cardew-Boston. J’ai l’impression que les femmes attendent d’un homme qu’il soit fort, presque dépourvu d’émotions, et en même temps affectueux et vulnérable avec elles. C’est un équilibre difficile à trouver, surtout pour ceux d’entre nous qui ont appris à ne pas montrer leurs émotions. » Il leva les yeux sur son ami. « Musa, qu’en penses-tu ? » Pour toute réaction, celui-ci porta sa bière à ses lèvres. J’ai survécu à mon propre éveil, semblait-il dire, et je ne suis pas près de recommencer.
« C’est-à-dire qu’on est compliquées, nous les femmes, et on devient matures plus vite que vous, alors on va passer l’éponge pour cette fois », dit Khoudi, et ils remisèrent les sujets sérieux, blaguèrent et écoutèrent les musiciens, qui jouaient des reprises de reggae.
À la fin du concert, un DJ passa quelques tubes africains, et les rythmes enivrants les poussèrent sur la piste. Mahawa et Musa dansaient serrés, et à mesure qu’un morceau succédait à un autre entre les mains adroites du DJ, la distance entre Khoudi et Frederick Cardew-Boston se réduisait. La fête continua jusqu’à ce que la nuit elle-même tombe de fatigue et n’envoie se coucher la lune, les étoiles et pour finir l’obscurité. Quand Khoudi et Frederick Cardew-Boston se désenlacèrent, le DJ avait rangé tout son matériel, et Mahawa et Musa avaient disparu.
« J’avais peur que tu sois déjà couchée. » Voyant de la lumière sur la véranda de Khoudi, Frederick Cardew-Boston était venu la retrouver, alors qu’elle était lovée dans le fauteuil suspendu. « Je nous ai pris ça, pour rendre nos silences agréables », dit-il en montrant une bouteille et deux verres qu’il avait rapportés du bar. Il versa le vin et lui tendit un verre. Elle se redressa dans le hamac et but une gorgée.
Au bout de quelques minutes, elle se leva et rentra sans un mot. Frederick but en silence un moment. Puis il l’appela en un soupir sonore. « Khou-di. Tu reviens ? » Pas de réponse. Il se tourna, vit que la porte de la suite était entrouverte. Il hésita, et finalement entra. Elle n’était pas dans le petit salon. « Tu es là ? » appela-t-il dans la pièce vide pour ne pas lui faire peur. Comme il n’obtenait pas de réponse, il entra dans la chambre. Elle était allongée sur le lit, complètement nue, une main sur son sein, l’autre entre les jambes. Elle le dévisageait, et ses yeux lui disaient qu’elle l’attendait.
Plus tard, il ne se rappellerait pas comment ses jambes l’avaient porté jusqu’au lit, mais il savait qu’elle ne l’avait pas quitté du regard. Qu’elle avait retiré sa main de son sein pour poser celle de Frederick à la place. Qu’elle l’avait pris par la nuque et attiré contre elle. Qu’une fois nus tous les deux, il lui avait touché le visage avec convoitise, avait pris sa tête à deux mains pour regarder au plus profond de son être, les yeux remplis de désir. Que rien d’autre au monde n’existait que son souffle chaud, ses jambes enroulées autour de ses fesses, son menton levé, révélant la beauté de son cou. Ce n’était pas la première fois qu’elle était pénétrée, mais pour la première fois elle fit l’amour comme elle l’entendait, sciemment, joyeusement. Et pour la première fois il autorisa la sensualité d’une femme à prendre complètement possession de son corps. L’énergie qu’ils partageaient les attira l’un contre l’autre encore et encore, jusqu’à ce que la nuit touche à sa fin et qu’ils s’endorment.
Au matin, il n’était plus là. Khoudi se doucha et descendit prendre le petit-déjeuner au café de la plage, s’attendant à l’y trouver, mais il n’y avait personne. Mahawa finit par la rejoindre.
« Alors, tu as passé une bonne nuit, enjôleuse d’éphèbes ? » fit celle-ci dans un éclat de rire sonore, et Khoudiemata, gênée, regarda autour d’elle en espérant que personne ne l’ait entendue. Heureusement, tout le monde semblait perdu dans son propre monde, caché derrière un journal, un livre, ou des écouteurs sur les oreilles.
« Je vois que tu es de bonne humeur. Et toi, tu as passé une bonne nuit ? » répondit-elle posément, sa pudeur peu compatible avec l’esprit taquin de ses mots.
Mahawa n’eut pas l’air de s’en apercevoir. « Oh, mon éphèbe à moi ne se lèvera pas avant midi », dit-elle avec un clin d’œil.
Frederick Cardew-Boston était sans doute dans le même état, se dit Khoudi, à récupérer de leur courte nuit. Et elle se força à soupirer en même temps que Mahawa, comme si elle se rappelait sa propre conquête de la veille.
Mais la journée n’alla pas en s’améliorant. Le restaurant se remplit de clients venus passer le week-end pour profiter des derniers jours ensoleillés avant la saison des pluies, et d’autres en quête d’une différente sorte de plaisirs. Des Blancs entre deux âges, au regard arrogant, les reluquèrent jusqu’à ce que Mahawa leur fasse un doigt d’honneur. Après eux arrivèrent un groupe d’hommes dont les plus jeunes avaient quarante ans, et certains la soixantaine bien sonnée, accompagnés de jeunettes qui ne pouvaient être sorties de l’adolescence. Les filles étaient plus court-vêtues que Khoudi le pensait possible, dans le seul but visiblement de provoquer la lubricité de ces grands-pères qui ne pouvaient s’empêcher de les tripoter sous le regard du reste de la compagnie. Khoudi trouva ironique qu’il y ait un policier de faction à l’entrée de l’hôtel et que des hommes pareils puissent pénétrer ici accompagnés de mineures.
« Allons nous promener sur la plage », proposa Mahawa pour égayer l’atmosphère.
Elles retournèrent dans leur chambre enfiler un maillot de bain sous leur tenue, si l’envie leur prenait de se baigner. Khoudi fut la première à descendre, et rabroua un inconnu qui lui faisait du rentre-dedans quand Mahawa la rejoignit.
« Tu as eu du mal à passer ton maillot de bain ? C’est parfois piégeux », plaisanta Khoudi.
L’homme prit leur rire pour une invite, et Mahawa fut contrainte de le fusiller du regard pour y couper court. « Allons-y avant que je casse la figure à quelqu’un. »
La journée était comme polluée. Elles prirent un bateau qui longea le village où Khoudi avait flâné la veille et les déposa devant un hôtel où les vieux messieurs et les jeunettes semblaient encore plus nombreux que dans le leur. Pendant qu’elles se prélassaient sur la plage, un garde leur passa devant en courant, lancé à la poursuite d’un enfant de sept ans à peine qui proposait aux baigneurs des noix de coco et autres fruits. Quand il attrapa le gamin, le garde le battit à coups de matraque. « Combien de fois je t’ai dit de ne rien vendre aux visiteurs ! » Sous la pluie de coups, son plateau valdingua sur le sable. Khoudi regarda le jeune garçon, imaginant Namsa à sa place – ou n’importe quel autre membre de la petite famille au même âge. Elle se demanda combien de « clients » étaient des étrangers et des locaux travaillant au sein d’une association de défense des droits humains, payés pour protéger les autres quand ils ne prenaient pas leur journée pour profiter de la plage, apparemment peu concernés par la scène qui se jouait sous leurs yeux. Le garde ne s’arrêta que lorsqu’une jeune Africaine avec un bébé intervint, lui reprochant son comportement.
« On s’en va ? » Mahawa avait vu que Khoudi était gênée par ce qui venait de se passer.
« Oui », répondit-elle en observant le garde, qui riait de voir le gamin s’enfuir tout endolori. Celui-ci reviendrait dès le lendemain, elle était prête à le parier. Il tâcherait simplement d’éviter une nouvelle raclée, ou au moins de vendre tous ses fruits avant de la recevoir. Qu’arriverait-il à ce genre d’enfant s’il avait un jour du pouvoir ? se demanda-t-elle.
Sur le bateau du retour, Mahawa demanda à Khoudi si elle se sentait bien.
« Ça me gêne vraiment de voir à quel point on se déshumanise devant des étrangers, répondit-elle. C’est comme si on les encourageait à se conduire de la même façon avec nous.
– Tu as peut-être raison, dit Mahawa. Mais le mal est fait, il a déjà battu le petit. Ne lui donnons pas en plus le pouvoir de gâcher notre journée. »
Quand elles arrivèrent à l’hôtel, elles virent Musa qui allait et venait sur la plage, mais toujours pas trace de Frederick Cardew-Boston. « Il a dû rentrer en ville, expliqua-t-il. Son père a envoyé des hommes le chercher. Il n’a pas dit quand il reviendrait. »
Khoudi savait que cela se passerait comme ça. La vie vous décevait toujours.
« Khoudiemata, ne t’en fais pas, dit Mahawa. Je suis sûre que ce n’est rien. »
Elle alla prendre une douche, promettant de les retrouver au bar. Dans la salle de bains, elle se posta sous le puissant jet d’eau, prête à profiter de ce plaisir aussi longtemps qu’elle en aurait envie. Elle avait toujours su que cette étrange nouvelle vie prendrait fin un jour, mais il semblait soudain qu’elle doive finir plus tôt que prévu. Quelque chose s’apprêtait à casser. Elle le sentait, sans pouvoir l’expliquer.
Elle sortit de la douche et s’enveloppa dans deux serviettes propres, une pour le corps et l’autre en turban autour de la tête. Puis elle s’assit sur le somptueux fauteuil et s’observa dans le miroir. Elle se dit qu’elle n’avait jamais emprunté de voies toutes tracées. Elle ne s’était jamais prostituée, par exemple, et n’avait jamais été la poule d’un homme qui avait l’âge d’être son grand-père. Elle savait que ce n’étaient pas des choix faciles, psychologiquement, mais que cela demandait moins de résistance et de jugeote que ce qu’elle-même avait enduré. Elle savait que la plupart des jeunes filles le faisaient parce qu’il n’existait pas d’alternative viable. De son côté, elle avait toujours été déterminée à trouver – non, à créer – une alternative viable.
Quand elle rejoignit Mahawa et Musa, elle fut surprise de voir que Frederick Cardew-Boston était avec eux. Elle s’était convaincue qu’il ne reviendrait pas. Peut-être avait-elle eu tort. S’il était revenu, sa nouvelle vie n’était sans doute pas finie – du moins pas encore.
« Alors, comment s’est passée ta convocation ? » plaisanta-t-elle. Frederick Cardew-Boston lui sourit, mais elle vit qu’il se forçait. Et elle remarqua qu’il agrippait de nouveau son portable, comme s’il s’attendait à ce qu’il sonne d’un instant à l’autre.
Ce fut le cas. Il répondit, s’éloignant vers le bar, vociférant des insultes.
« Chaque fois qu’il reçoit un appel, il devient quelqu’un d’autre. » Khoudi soupira d’exaspération.
« Il est sous pression à cause de sa famille, expliqua Mahawa. Les garçons doivent s’investir dans l’affaire familiale dès leur sortie de l’école. Mais ça va aller. »
Frederick Cardew-Boston se confondit en excuses lorsqu’il revint s’asseoir. « Pardon. Il fallait que je règle ça. Mais maintenant je suis tout à vous pour de bon. Reprenez là où vous en étiez, s’il vous plaît. » Il but une gorgée de la nouvelle tournée de bière commandée par Mahawa, mais il garda son téléphone à la main et Khoudi vit qu’il ne se sentait pas bien. Pas vraiment.
C’est fini, lui dit une voix dans sa tête. Et cette fois, elle n’essaya pas de se mentir.
Le reste de la soirée fut ponctué de coups de fil et d’excuses. Lors du dernier appel, il ne quitta même pas la table pour répondre et lança des œillades à Khoudiemata tout en écoutant son interlocuteur. « Entendu », dit-il. Puis il répéta : « Entendu. Tenez-moi au courant quand ce sera réglé. » Cette fois, en raccrochant, il glissa le portable dans sa poche.
« Tout va bien ? demanda Musa.
– Oui, dit-il. Tout va bien. » Il leva sa bière pour trinquer.
Et en effet, il semblait de meilleure humeur. Son téléphone resta dans sa poche, il se dérida, et rapprocha sa chaise de celle de Khoudi pour lui murmurer de petites blagues à l’oreille. Lorsque le DJ lança la soireé, il l’emmena sur la piste, et à la fin du premier morceau il l’attira contre lui et l’embrassa, longuement et fougueusement.
À cet instant, elle fut prise d’un désir soudain et urgent que le matin arrive. Elle était trop impatiente de revoir sa petite famille.
Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre, entendait-elle dans sa tête.
Et la réponse arriva : Propriété du roi, propriété du roi, tout est en ordre.
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