La Reine Berthe au Grand Pied

Jacques Collin de Plancy · Chapitre 14 sur 28

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La Reine Berthe au Grand Pied

L’intendant du Palais de Herstal

 

Le prince était grand, l’homme l’était davantage.

MONTESQUIEU.

 

Eh bien ! Éverart, disait un noble guerrier tout couvert de fer, en ôtant son casque pesant qu’il plaçait sur une table de marbre, dans la salle d’armes du palais de Herstal, et s’adressant à un vieux soldat, vêtu d’une blouse de laine et coiffé d’un bonnet de même étoffe façonné en toque, orné de trois petites plumes de pintade ; – eh bien, Éverart, comment vont les blessures ?

— Pas mal, seigneur. Mais voici venir l’automne ; et les temps pluvieux me ramènent des souvenirs. La javeline que j’ai reçue de ces enragés Saxons, à la bataille du Torrent, m’a fait à la cuisse une balafre qui, lorsque le ciel est humide, ne me permet pas d’oublier ce jour-là. Alors je pense à vous, seigneur ; c’est votre hache qui a renversé la statue du dieu des païens, et du même coup l’homme qui m’avait frappé.

— J’ai été plus heureux que toi, mon brave ; car je suis resté soldat.

— Et vous êtes devenu comte, et chef de cent hommes d’armes ; c’est vrai. Mais Charlemagne oublie plutôt de punir que de récompenser. Je n’ai pas à me plaindre. J’occupe un poste qui me permet de le voir quelquefois.

— Intendant du palais de Herstal, il t’a donné là, en ef-fet, un heureux emploi. Mais, tu le sais, Éverart, ce prince, si

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prodigue envers nous, est économe pour lui-même ; et je t’apporte des ordres et des règlements pour l’administration du domaine qui t’est confié.

— Quoi ! des règlements pour moi seul ! dit Éverart en se redressant. L’Empereur se défierait-il de son vieux servi-teur ?

— Non pas. Il y a, je pense, assez longtemps qu’il te connaît. C’est une loi pour tous ses domaines.

— Ah ! c’est très bien pour lors. Je suis contre les abus.

— La voilà. Sais-tu lire ?

— Vous savez bien que non.

Éverart soupira.

— Moi j’ai appris, dit le guerrier, depuis que l’empereur a établi des écoles. Cela m’a donné un peu de peine ; mais c’est agréable. Écoute donc.

« Premièrement. Les intendants des domaines de l’empereur situés dans ce pays seront tenus, le jour de la Saint-Martin d’hiver, d’amener au palais où Charlemagne se trouvera alors tous les poulains, de quelque âge qu’ils soient, afin que l’empereur les passe en revue. »

— Mais c’est à merveille, s’écria Éverart ; mais c’est très bien. C’est un avis que j’ai moi-même donné à l’Empereur. Lui qui a besoin à tout moment de remonter sa cavalerie, on ne le volera plus, le digne prince. Quant à ce qui me con-cerne, dans ses métairies qui sont répandues sous ma sur-veillance au pays des Ardennes, j’ai de quoi lui fournir tous les ans de bons palefrois pour trois cents cavaliers.

 

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— « Secondement. On élèvera dans la basse-cour de chaque métairie au moins cent poules et trente oies. »

— À la bonne heure ! Car lorsqu’il vient, le noble Empe-reur, avec toute sa suite immense, lui qui est généreux, cela fait un pillage… Désormais nous aurons de la ressource.

— Pour toi, à Herstal, je te recommande les oies. Tu sais que Charlemagne, qui est sobre, aime beaucoup l’oie rôtie.

— Chacun a son goût ; c’est un peu gras.

— Oui ; mais c’est très friand. Suivons. « Il y aura tou-jours, dans les métairies de l’Empereur, des moutons et des cochons gras… »

— C’est ce que je dis sans cesse. Il n’y en a jamais assez.

— On en consomme tant ! l’Empereur, qui se plaît dans ce pays-ci, y vient souvent.

— Naturellement. Il y est né.

— De plus. « Il y aura au moins, dans chaque métairie, deux bœufs gras, pour les besoins du palais. »

— Ce n’est pas assez.

— La loi dit au moins. Tu peux en avoir davantage. De plus. « Les intendants feront saler le lard. Ils veilleront à la confection des cervelas et des andouilles… »

— Il y a cela dans la loi ?

— Exactement.

— Cet homme pense à tout.

 

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— « Ils soigneront le vin. Ils serreront la cire dans un lieu sec. Ils feront des provisions de vinaigre, de moutarde et de beurre. Ils auront en réserve des fromages et du miel. Ils conserveront du sirop de mûres. Ils auront dans leurs caves de la bière et de l’hydromel. »

— Nous avons de tout cela.

— « Pour la dignité des maisons royales, les intendants élèveront des laies, des paons, des faisans, des sarcelles, des tourterelles, des perdrix et des pigeons. »

— Diable ! les sarcelles me manquent et je n’ai qu’une laie. Mais j’ai des lapins, des chèvres…

— Ce n’est pas la même chose. Il faut avoir des laies et des sarcelles. L’Empereur peut arriver…

— Je le sais, d’un moment à l’autre, quand on l’attend le moins. Demain, nous aurons tout cela.

— Je te le conseille. Vois-tu quelle honte pour toi, si Charlemagne venait et qu’il dît : Voyons nos sarcelles ? Pourrais-tu faire passer tes lapins pour des sarcelles ?

— Ni mes chèvres pour des laies. Nous aurons cela ce soir.

— « Les fermiers des métairies fourniront, aux manufac-tures de l’Empereur, de la laine… »

— Nous le faisons.

— « Du lin… »

— Nous n’en manquons pas.

 

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— « De l’huile et du savon, de la garance, du vermillon et du pastel. »

— Je suis en règle sur tous ces points.

— « Ils fourniront aussi les instruments à carder. De plus, les intendants ne permettront pas qu’on foule la ven-dange avec les pieds. » L’Empereur veut que le vin soit fait convenablement.

— C’est encore une de mes idées, dit le vieux soldat, d’un air triomphant. Le vin que nous faisons ici, avec le rai-sin du pays, est pressé au moyen d’une vis qui abaisse dans la cuve un couvercle de bois. Aussi l’Empereur a dit que le vin qu’il buvait avec le plus de plaisir était le nôtre.

— « Il est enjoint aux intendants de vendre pour le compte de l’Empereur tout ce qui excède les besoins dans ses domaines, comme les œufs des métairies, les poissons des rivières, les légumes et les fruits. Tous ces objets seront portés aux marchés publics. »

— Nous y vendons même des jambons, des porcs en-tiers, des moutons…

— Des agneaux et des veaux ?…

— Non pas. Ce serait une détestable économie. Les agneaux peuvent devenir des moutons et les veaux des bœufs. Aussi l’Empereur m’a toujours paru satisfait de mon administration. Il m’a même dit avec bonté que les domaines que je gouverne sont ceux qui produisent le plus.

— Tu n’as donc qu’à continuer, mon brave. Voici main-tenant pour les jardiniers. « On cultivera dans les jardins de l’Empereur toutes sortes de plantes, de légumes et de fleurs, mais spécialement des choux, des ognons, de l’ail, du cer-

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feuil, des haricots, de la laitue, du cresson alénois, de la menthe romaine, ordinaire et sauvage, de l’herbe aux chats, des concombres, de la sauge, du baume et des roses. »

— Diable ! je n’ai pas de sauge.

— Il faut en avoir. L’Empereur en a pris l’habitude de-puis son dernier voyage d’Italie. Lorsqu’il a mal digéré, ce qui lui arrive quelquefois, quoiqu’il mange peu, il prend le matin une légère décoction d’eau de sauge, avec du lait et du miel, et il s’en trouve très bien.

Éverart ne répliquant pas, sans remarquer sa préoccupa-tion, le comte guerrier poursuivit :

« Les chariots destinés à l’armée et conservés dans les domaines de l’Empereur doivent être tenus en bon état. Les coussins de paille ou de foin qui les garnissent doivent être couverts de bon cuir, et si soigneusement cousus, qu’on puisse au besoin s’en servir comme de bateaux pour passer une rivière… »

Au moment où ce mot se prononçait, il fut couvert par de grands cris de joie. On était accoutumé à en entendre de tels dans Herstal ; car Charlemagne y venait souvent. C’était en effet l’Empereur, qui arrivait sans être attendu.

Avant d’aller à sa rencontre, le guerrier voulut dire en-core un mot à l’intendant : il avait disparu, comme si c’eût été un esprit. Le comte le chercha et ne le trouva plus.

Un instant après, Charlemagne entra ; il parut revoir avec plaisir sa demeure favorite. Il ne prit de repos qu’après avoir écouté toutes les requêtes que les habitants avaient à lui faire, car il s’occupait de tout, des moindres détails comme des plus grandes choses.

 

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Au bout d’une heure, l’Empereur allait se mettre à table, et il demandait son vieil intendant, lorsque enfin à travers la vaste fenêtre qui, de la salle à manger du palais de Herstal, donnait sur la grande porte d’honneur, l’Empereur lui-même aperçut Éverart, rentrant tout essoufflé, accompagné de six garçons de ferme qui conduisaient devant lui un troupeau de laies ; six autres portaient des paniers remplis de sarcelles ; et les douze jardiniers sous ses ordres arrivaient avec des plants de sauge qui garnirent bientôt un carré du jardin.

Le guerrier qui avait lu une partie du capitulaire De Villis à l’intendant expliqua au prince cet empressement du brave Éverart. Charlemagne sourit ; et, dès qu’il vit paraître son vieux fidèle, il se contenta de lui dire, en lui mettant la main

 

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sur l’épaule, ce qu’il faisait souvent en signe de bienveil-lance :

— Votre fils, Éverart, est aussi un cœur vaillant. Je viens de le faire capitaine de cent hommes.

L’intendant pâlit de joie ; il essuya une grosse larme, et répondit enfin :

— Sire, nous avons de la sauge…

Montesquieu dit qu’un père de famille peut apprendre à gouverner ses biens, dans le capitulaire qu’on vient de voir sommairement. Mais où peut-on apprendre à se faire aimer et à se faire comprendre comme Charlemagne le savait si bien ?

 

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