La Reine Berthe au Grand Pied

Jacques Collin de Plancy · Chapitre 8 sur 28

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La Reine Berthe au Grand Pied

Chapitre VIII

 

Pendant que Peppin, agité, n’osait ni résister à Berthe, ni lui promettre de l’oublier, le comte et la comtesse de Laon, qui recevaient deux fois par an des nouvelles de leur fille, at-tention dont la fausse Berthe s’empressait d’autant plus de s’acquitter, qu’elle ne désirait pas que ceux qu’elle appelait son illustre père et sa noble mère lui envoyassent, dans leur inquiétude, des messagers qui eussent connu la véritable princesse, – le comte et la comtesse nourrissaient depuis longtemps le doux projet de revoir et d’embrasser encore leur chère Berthe, et de serrer dans leurs bras leur petit-fils. Les blessures du vieux comte étaient complètement guéries. Il se disposait au voyage de Herstal, quand le bruit de la mort de Charles-Martel vint le presser de partir. Il lui fallait aller faire hommage à Carloman, son nouveau suzerain. Sa-chant la tendre amitié qui unissait Carloman et Peppin, il était sûr que, beau-père du plus jeune de ces princes, il ne pouvait manquer d’être bien accueilli. La comtesse de Laon, qui devait l’accompagner dans ce long voyage, n’avait plus de force contre le besoin maternel de presser encore, avant de mourir, sa fille bien-aimée sur son cœur.

Charibert et sa femme partirent donc, avec un cortége convenable. Ils traversèrent les Ardennes ; et avant de se rendre à Cologne, séjour de Carloman, ils se dirigèrent sur Herstal, ne sachant pas que Carloman, leur suzerain, les y précédait, et devancés eux-mêmes par un courrier qui les annonça à Peppin. L’effroi de la nourrice fut immense, à cette nouvelle imprévue. Elle courut trouver sa fille, qui, par

 

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bonheur en ce moment-là, était dans la chambre où elle cou-chait. Aude pâlit et trembla comme une criminelle :

— Tout est découvert, dit-elle ; il nous faut prendre la fuite.

— Ne perdons pas courage ainsi, dit la nourrice. C’est une dernière épreuve à subir. Si tu me secondes, ma fille, nous saurons tromper la comtesse même. Tu vas te mettre au lit à l’instant ; je cours chercher le médecin ; je dirai que tu es malade. Il l’attestera. Le jour est sombre dans cette al-côve ; la comtesse de Laon ne fera que t’entrevoir ; et elle te prendra pour Berthe, si tu l’appelles ma mère, en contrefai-sant la voix douce et tendre de la princesse, comme tu le sa-vais autrefois, quand nous étions avec elle. Pour mettre Pep-pin dans nos intérêts, nous dirons que c’est une nouvelle grossesse. Plus de quatre ans ont passé depuis que nous avons quitté le château de Laon ; la comtesse doit avoir un peu oublié les traits de l’autre. Tu n’es pas si différente, sous ses habits de princesse. Elle te prendra pour sa fille.

Aude, qui n’était pas si rassurée, car elle avait des re-mords, eut pourtant l’air de comprendre sa mère ; elle se hâ-ta de quitter ses vêtements, de s’envelopper de coiffes et de se mettre au lit. Elle abusa le médecin par l’exposé de dou-leurs imaginées. On répandit dans le palais le bruit de cette indisposition subite, causée, disait-on, par l’émotion, par la joie, par la surprise. Peppin était allé, avec son frère chéri, au-devant du comte de Laon, étouffant de son mieux le mé-contentement où il était de l’épouse qu’il lui avait donnée, mécontentement que sa nouvelle passion rendait plus lourd.

Lorsqu’il rentra dans le palais, comme le comte et la comtesse cherchaient des yeux leur Berthe chérie, surpris de ne pas la voir accourir à leur rencontre, on annonça que la

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princesse, frappée d’une émotion trop vive, s’était trouvée tout à coup indisposée. La comtesse, troublée, demanda qu’on la conduisît sur-le-champ au lit de sa fille. La nourrice parut aussitôt, et, se ressouvenant de ses devoirs à l’égard de la comtesse de Laon, elle se mit à genoux pour lui baiser la main. Puis elle la rassura, la pria de ne pas faire parler beau-coup la princesse, lui fit embrasser le petit Léon, et l’introduisit dans la chambre de la fausse malade. Le comte Charibert, ayant pris dans ses bras le prince enfant, qu’il croyait son petit-fils, l’accablait de ses caresses et suivait très ému sa noble épouse.

 

La comtesse, en entrant dans la chambre où se trouvait celle qu’on appelait sa fille, courut se pencher sur le lit, em-brassa longuement la fausse Berthe, et reçut d’elle des ca-resses si vives, qu’elle ne songea pas d’abord à la regarder attentivement. Charibert embrassa sa fille à son tour avec tendresse, et ne s’aperçut de rien. Alors la dame de Laon

 

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s’inclina de nouveau sur Aude ; et malgré l’obscurité qui ré-gnait dans l’alcôve, à travers les larmes de joie qui voilaient ses yeux, elle crut trouver sa fille changée.

— C’est l’émotion, dit la nourrice. Peppin ajouta :

— La princesse s’est toujours portée à merveille.

La comtesse jusque-là n’avait entendu sortir de la bouche de celle qu’elle traitait comme sa fille, que des mots à peine articulés. Elle se mit à lui faire de ces questions qui abondent dans le cœur des mères, après une longue absence.

— Aurais-tu souffert, ma fille ? dit-elle : il me semble que tes traits sont devenus moins délicats ?

— C’est l’émotion, dit la nourrice.

— Est-ce vrai, mon enfant ? reprit la comtesse.

— Oui, ma mère ! répondit Aude, d’une voix qui n’avait pas la suavité de celle de Berthe.

— Tes cheveux étaient plus blonds, ma Berthe !

— J’avais quatre ans de moins, ma mère : et puis l’obscurité peut vous les faire paraître plus foncés.

— Tu parlais, mon enfant, avec un accent plus doux et plus harmonieux.

— C’est l’émotion, noble dame ! dit la nourrice.

— Je suis si enrhumée ! ajouta Aude.

— Ne la faites plus parler, cette chère enfant ! dit Chari-bert en allant l’embrasser encore.

 

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Le médecin rassura la comtesse de Laon. Il exprima l’opinion qu’après une agitation comme celle que la prin-cesse avait éprouvée il était à propos de la laisser sommeiller un peu.

Peppin-le-Bref emmena ses nobles hôtes dans la grande salle, où l’on avait préparé un somptueux festin.

Là, Carloman devait recevoir les hommages du comte.

Aude se retrouva donc seule avec sa mère ; elle respira. Les deux femmes tinrent conseil.

— Tu ne seras pas reconnue, mon enfant, dit la nourrice. Tout ira bien. Seulement, garde ta présence d’esprit et fie-toi à ma vigilance. Je ferai attention à tout.

La jeune femme se leva, tout en causant d’un air distrait avec sa mère. Elle tira de son coffre la boîte qui contenait ses bijoux – et se mit à les regarder.

— Ce serait dommage de quitter tout cela ! dit-elle.

La nourrice releva sa confiance. – Dès qu’elle s’aperçut qu’on se levait de table, elle lui fit un signe nouveau. Aude retourna à son lit, s’y enfonça et mit son cher écrin auprès d’elle. La comtesse de Laon rentra. Elle fut surprise de voir sa fille encore assoupie.

— C’est l’émotion, dit la nourrice ; elle dormait ainsi dans le grand voyage.

Et de nouveau, pour distraire cette mère inquiète, elle lui remit dans les bras son petit-fils, que la bonne dame accabla encore de baisers, ne soupçonnant pas que cet enfant lui était étranger.

 

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Aude parut se réveiller deux ou trois fois, continua de jouer son personnage avec celle qui se croyait sa mère ; et – le soir vint.

Pendant le souper, la fausse malade eut un nouveau ré-pit. Après ce dernier repas, le comte et la comtesse de Laon, fatigués par une telle journée, et pressés par le besoin du re-pos, s’allèrent coucher. Mais la pauvre mère ne dormait point. Elle sentait dans son cœur quelque chose de sombre, dont elle ne pouvait se rendre compte. Il lui semblait qu’un mauvais rêve l’agitait depuis le matin. Elle avait revu sa fille – et ne croyait pas l’avoir retrouvée. C’était une bouche moins fraîche, une figure plus osseuse, une peau moins polie, des mains plus rudes.

Une pensée horrible lui vint. — M’aurait-on changé ma fille ?

 

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Bien vite, elle repoussa cet égarement ; elle se raisonna : Depuis quatre ans, Berthe n’était-elle pas l’épouse de Pep-pin ? Elle était malade ; elle pouvait être affectée en effet par l’émotion. – D’ailleurs n’avait-elle pas toujours été sous la sauvegarde de sa bonne nourrice, – cette femme si dévouée !

Ces idées lui remirent le cœur.

Mais, d’autres pensées s’enchaînant à celles-là, en son-geant à la nourrice, elle se rappela que, – tout entière au bonheur de revoir sa fille, – elle n’avait pas même adressé un mot de compassion à la pauvre femme, sur la perte cruelle de la sœur de lait de Berthe. Elle s’étonna aussi de ce que ni Berthe, ni la nourrice, ne lui avaient parlé d’Aude. – Ces ré-flexions travaillèrent la bonne comtesse toute la nuit.

Peu à peu, le souvenir d’Aude lui revint ; – elle lui appa-rut en quelque sorte. Il lui sembla voir cette jeune fille de-vant elle. – Celle-là avait les cheveux moins blonds, la figure moins fine, les mains plus fortes, la voix moins veloutée que sa chère Berthe. Une sorte de délire, comme un cauchemar violent, pesa sur la poitrine de la comtesse.

— Mais celle que j’ai tant embrassée, dit-elle, – res-semble plus à Aude qu’à ma fille. – Si c’était ma Berthe que les brigands eussent enlevée ? Et si la nourrice avait mis sa fille à la place de mon enfant, – pour m’épargner la douleur d’apprendre sa perte, – pour m’empêcher de descendre au tombeau avec désespoir !…

Une confusion de mille idées incohérentes se heurta dans la tête malade de la comtesse de Laon.

Tout à coup, elle s’avise ; – elle se lève ; – elle veut s’éclairer ; elle a un moyen sûr de reconnaître son sang : – Berthe a un pied plus grand que l’autre !…

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Le jour commençait à poindre. La comtesse de Laon se rend à la chambre de la princesse, qui était éveillée, mais qui feignit de nouveau le sommeil. Sans remarquer la nourrice, qui, couchée dans un autre coin, se lève inquiète sur son séant, elle court au lit de sa fille, – le découvre par en bas, – ardente, muette, palpitante, – saisit les pieds de la fausse Berthe, les mesure, les trouve égaux, s’enfuit en criant : — Ce n’est pas ma fille ! – et va tomber évanouie dans le sombre corridor.

 

— Tout est perdu, cette fois ! – C’est le seul mot que murmura Aude en se levant brusquement et se hâtant de quitter sa chambre, malgré les supplications de la nourrice.

Mais les cris de la comtesse de Laon avaient été enten-dus. Charibert, Peppin, Carloman, accoururent. Toute la cour fut bientôt debout. La pauvre mère ne reprenait pas ses sens. On lui prodiguait en vain les soins les plus empressés. Ce ne fut qu’au bout de deux heures qu’elle rouvrit les yeux. Elle raconta, en fondant en larmes, sa cruelle découverte. Aussi-tôt Peppin, Charibert et tous leurs officiers se rendirent à la chambre de la fausse Berthe. – Le lit de la princesse était

 

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vide. On la chercha dans tout le palais ; elle n’y était plus. – On arrêta la nourrice, qui s’enfuyait par les jardins. On eut des inquiétudes sur l’épouse qui avait usurpé le lit de Peppin. On craignit un instant qu’elle ne se fût jetée dans la Meuse. L’horreur augmenta, lorsqu’on s’aperçut qu’elle avait empor-té son fils, le petit Léon. – On fut plus rassuré, en apprenant qu’avec elle avaient disparu sa cassette de bijoux, son riche poignard oriental et le cheval arabe que Charles-Martel lui avait donné.

La matinée se passa dans ces investigations et ces troubles. La nourrice fut mise à la torture. Elle avoua toute la série de crimes qui avait élevé sa fille au rang de princesse. Rien ne peut exprimer le désespoir de la comtesse de Laon, et la fureur de Charibert, qui demandait le sang de cette mé-chante femme. Peppin ne voulut pas que la mère de celle qui avait été sa femme subît une mort infamante. Il la condamna à une prison perpétuelle. – Mais la nourrice se pendit dans son cachot, une heure après qu’elle y fut entrée.

 

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