La Reine Berthe au Grand Pied
III la Colère de Charles-Le-Chauve
III
LA COLÈRE DE CHARLES-LE-CHAUVE
Quand le roi Charles-le-Chauve apprit l’enlèvement de sa fille et son mariage avec le vorstier de Flandre, il entra dans une grande fureur. Louis-le-Bègue, son fils, ne parvint pas à le calmer. Il assembla les pairs du royaume, et, à la suite d’un long conseil, il envoya deux de ses hérauts char-gés d’une lettre qui contenait ce qui suit :
« À Baudouin, vorstier de Flandre.
» J’estimais votre vertu et je méfiais en votre foi loyale. L’acte de félonie et d’outrage que vous venez de commettre envers moi, votre suzerain, est si grand, que je veux bien vous permettre de m’exposer vos excuses avant de recourir aux armes. J’attends donc que vous répariez promptement la tache que vous m’avez faite. Autrement je saurai la laver dans le sang, et la guerre que je vous ferai laissera de durs souvenirs. »
Cette lettre était signée Charles. Baudouin Bras-de-Fer la lut tout bas, sans laisser voir l’altération qu’elle produisait dans son esprit. Il ordonna à son maître-d’hôtel de faire bonne chère aux deux hérauts ; et il allait se retirer auprès de Judith pour lui faire part de la mission du Roi, lorsqu’un des archers qui escortaient les envoyés du monarque, le prenant à part, lui dit secrètement, de la part du prince Louis, qu’il se tînt pour averti d’être sur ses gardes, parce que le Roi avait fait casser son mariage par la cour des pairs, et que, dans les
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hommes de la suite des deux hérauts, se trouvait déguisé le chancelier de France, qui devait se présenter devant ma-dame Judith, avec un ordre du Roi, et la sommer, au nom de son père, de quitter Baudouin, et de retourner immédiate-ment à Senlis.
— Il a même les pouvoirs, le seing et l’anneau du roi Charles, poursuivit le confident de Louis-le-Bègue, pour obli-ger tout homme d’armes reconnaissant la suzeraineté royale de lui prêter main-forte et l’aider au besoin à enlever la prin-cesse si elle refusait d’obéir…
Baudouin s’épouvanta un instant de ces révélations. Mais, sans perdre une heure, il partit avec sa femme de son
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château d’Harlebeke pour la ville de Gand, où il faisait bâtir le s’Graven-Steen, ou château des comtes, voulant opposer une forteresse aux Normands, s’ils osaient s’avancer dans le pays ; car alors, comme nous l’avons dit, un bras de mer au-jourd’hui desséché pouvait amener leurs vaisseaux au port de Gand. Il eut d’abord l’idée d’enfermer sa femme, qui ne voulait pas le quitter, dans cette citadelle. Mais le roi Charles pouvait en ordonner le siége, avant que Baudouin fût en me-sure de lui faire face. Il aima mieux profiter des avantages que lui offrait la position de Gand. La rive droite de l’Escaut, ainsi que nous l’avons remarqué, se trouvait sous la suzerai-neté de l’Empire, et l’autorité de Charles-le-Chauve s’arrêtait au pont du Reep. Baudouin conduisit donc sa femme hors des domaines soumis à son père ; il mit des gardes au pont ; pour lui, en traversant seulement le fleuve, il était auprès de Judith.
Bien lui prit d’avoir employé ces mesures ; car le chan-celier de France, l’ayant suivi de près, avait levé des hommes d’armes en vertu du devoir féodal, et il venait en effet som-mer Judith de le suivre. Il arriva sur la rive gauche de l’Escaut, au moment même où la princesse mettait le pied sur la rive droite. Il vit bien qu’il était devancé, et s’adressant à Baudouin :
— Vous voici, lui dit-il, en révolte déclarée contre le Roi votre seigneur. Que répondrez-vous à ses envoyés ?
— Suivez-moi, dit Baudouin ; mes conseillers le décide-ront.
Il conduisit le chancelier au s’Graven-Steen, où bientôt arrivèrent les deux hérauts de Charles-le-Chauve. Tous les plus vaillants chevaliers de Baudouin étaient là ; tous avaient
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secondé ou approuvé l’enlèvement de Judith ; tous étaient ravis de l’avoir pour dame et souveraine.
— Messires, leur dit Baudouin, vous savez tous que je n’ai pas eu l’intention d’offenser le roi Charles, notre sei-gneur suzerain, en prenant à femme sans son aveu la prin-cesse Judith, sa fille bien-aimée. La Flandre est un assez riche domaine pour qu’il ne soit pas jugé indigne de la fille d’un roi. Mais j’ai craint que mon ancienne alliance avec Lo-thaire n’engageât le roi Charles à me refuser la main de Ju-dith. Maintenant il veut nous l’enlever, sous menace de guerre. Je vous demande conseil.
Il y eut là-dessus de grands débats dans l’assemblée, quelques-uns opinant qu’il fallait rendre Judith plutôt que de courir les chances d’une guerre redoutable avec le puissant roi de France ; d’autres disant que Charles, étant très empê-ché avec les Normands, n’était pas si à craindre ; le plus grand nombre voulant qu’on prît les armes plutôt que de cé-der sur un point qui humiliait la Flandre.
Baudouin, satisfait, répondit donc à son beau-père que l’affection seule, et non la félonie, non plus que l’ambition, l’avait dirigé dans ce qu’il avait fait ; qu’il le reconnaissait et avouait pour son seigneur suzerain ; qu’il n’avait en rien for-fait à son devoir, et que Judith étant devenue de son plein gré sa dame et légitime épouse, la mort seule pourrait le sé-parer d’elle. « Les guerres sont douteuses, ajoutait-il en finis-sant. Que gagneriez-vous, sire, à ruiner un vassal dévoué qui, depuis qu’il vous a donné sa foi, n’a jamais épargné pour votre service ni son sang, ni sa vie ? »
Judith, qui aimait son père, lui écrivit aussi une lettre suppliante ; et les hérauts s’en retournèrent avec le chance-lier à la cour du roi de France, pendant que Baudouin, qui
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était prudent, faisait prévenir tous ses capitaines de se tenir prêts à la guerre.
Et il avait raison. Malgré les Normands qui le harce-laient, Charles-le-Chauve ne se contenta pas des excuses de Baudouin Bras-de-Fer ; il persista à déclarer qu’il voulait que le vorstier de Flandre lui rendît sa fille. Sur le refus constant de Baudouin, il leva à la hâte une grande armée pour mar-cher contre les Flamands.
Baudouin Bras-de-Fer, tout en gémissant sur cette guerre qu’il eût voulu éviter, s’y porta vaillamment. Après avoir laissé dans ses forteresses de bons capitaines et des troupes aguerries pour surveiller les Normands en son ab-sence, il alla dire adieu à sa chère Judith ; puis, voulant évi-ter à ses sujets les désastres qui marquent le passage des armées ennemies, il se pressa de courir au-devant des Fran-çais, pour amener la bataille, s’il le pouvait, hors de son pays.
Il assit donc son camp auprès d’Arras, dans une plaine qui est au pied du mont Saint-Éloi. Là il disposa son armée avec soin, attendant les troupes du Roi, qui bientôt parurent. Aussitôt commencèrent les escarmouches, « lesquelles il fai-soit très beau voir, comme dit Oudegherst, non pas toutes fois à ceux qui s’y trouvèrent, pour autant que la plupart d’eux en rapportèrent plus de signes qu’ils n’eussent dési-ré. »
Dans ces petites rencontres, Baudouin eut presque tou-jours le dessus. Les troupes royales, impatientes, demandè-rent une bataille générale ; elles vinrent un soir se placer à la portée du trait du camp flamand, et le lendemain matin les deux armées reçurent l’ordre de combattre.
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L’armée du Roi s’était formée en trois corps, contre les-quels Baudouin d’abord en envoya deux seulement, gardant sous ses ordres la réserve et laissant entamer l’affaire. Dès qu’il vit la bataille engagée, il dit aux siens :
« Preux chevaliers, et vous autres mes bons amis, si vous m’aimez, nous mourrons plutôt que de nous laisser vaincre. Ils sont là plus nombreux que nous : eh bien, nous en aurons plus de gloire ! Ce sont des gens qui ne sont pas accoutumés à être vaincus ; nous qui allons les battre, nous en aurons plus d’honneur. En avant, mes braves ! »
Et ce troisième corps d’armée se jeta sur le centre des troupes du Roi. La mêlée devint terrible, le sang coula de toutes parts ; à l’exemple de Baudouin, tous les siens se dis-tinguèrent par d’héroïques faits d’armes. Aucun d’eux ne re-cula. Baudouin dispersait tout devant lui.
Après une journée de carnage, Baudouin Bras-de-Fer s’écria d’une voix tonnante : « À nous la victoire ! » Son ar-mée, redoublant de vigueur, mit les troupes de Charles-le-Chauve en désordre.
Baudouin renvoya ses prisonniers sans rançon, espérant par cette modération apaiser le roi Charles ; et il s’en retour-nait en sa ville d’Harlebeke, où Judith venait le joindre, lors-qu’il apprit qu’une nouvelle armée s’ébranlait contre lui. Ce n’était pas le roi ce France qui l’envoyait ; c’étaient les pa-rents de ceux qu’il avait battus qui venaient pour les venger. Ils avaient levé des hommes dans la Picardie ; ils accouraient en grand nombre, mais sans ordre, commandés par un clerc imposteur, qui, pour troubler les Flamands, prenait le nom de Louis-le-Bègue, fils du roi. En entendant prononcer ce nom, Baudouin s’affecta : Louis-le-Bègue, qui avait protégé son mariage, n’était-il plus son ami ? On le rassura lorsqu’on
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lui eut dit que Louis-le-Bègue, au contraire, l’avait si géné-reusement défendu, que son père l’avait banni de sa cour, et que le prince avait été obligé de se réfugier auprès de Salo-mon, duc de Bretagne. Baudouin, sachant qu’en ce moment le roi Charles était forcé de marcher contre les Normands, et convaincu de l’imposture du faux Louis-le-Bègue, s’en re-tourna en toute hâte à son camp près d’Arras, où, peu d’heures après qu’il y fut arrivé, il fut joint par la nouvelle armée.
Une seconde bataille se livra aussitôt, plus prompte et plus terrible encore que la première ; une seconde victoire dispersa les ennemis de Baudouin. Le fourbe qui avait usurpé le nom du prince royal fut pris, fouetté à la vue de l’armée, et pendu à un gibet. Du moins, ainsi content les légendaires.
Après cela, Baudouin s’en revint, mais cette fois sans obstacles, fêté partout sur son passage. Judith l’attendait en son château d’Harlebeke. Ils envoyèrent aussitôt un messa-ger avec des lettres très soumises au roi Charles-le-Chauve. Mais ce prince, irrité, venait d’employer contre Baudouin une mesure plus terrible. Il l’avait fait excommunier par une assemblée de prélats réunis à Soissons, comme ravisseur d’une veuve ; et, pour toute réponse du roi Charles, le mes-sager rapporta la sentence qui séparait de l’Église le vorstier de Flandre, Baudouin Bras-de-Fer, et plaçait tous ses do-maines sous l’interdit.
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