La Reine Berthe au Grand Pied

Jacques Collin de Plancy · Chapitre 4 sur 28

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La Reine Berthe au Grand Pied

Chapitre IV

 

Le palais de Herstal était un séjour charmant sur la Meuse. Charles-Martel l’affectionnait, et son fils Peppin ai-mait à s’y reposer des fatigues de la guerre.

Peppin-le-Bref devait son surnom à sa petite stature, qui était pourtant celle d’Alexandre-le-Grand. Sa taille était svelte et gracieuse ; il avait les traits fins et nobles. Son esprit cultivé était cité déjà ; il annonçait l’homme dont l’habileté politique devait passer en proverbe. Il était vaillant et digne, par son courage, du héros qui lui avait donné le jour. Il s’était fait remarquer dans plusieurs batailles ; et les occa-sions ne lui avaient pas manqué ; car les vingt-sept années que régna Charles-Martel sont peut-être l’époque de nos an-nales la plus féconde en combats ; c’est assurément la plus riche en victoires. Aussi Charles-Martel, quoiqu’il ne portât pas le nom de roi, était-il le plus puissant souverain de son temps. L’Europe entière tremblait devant lui. C’était donc une noble alliance que la sienne. Cependant il voulait que ses fils épousassent, non des princesses étrangères, mais les filles de ses fidèles.

Peppin avait vingt-deux ans. Il n’eût pas été prince que toute jeune fille l’eût aimé. Son père lui avait laissé le choix dans plusieurs partis illustres ; il s’était décidé pour Berthe, qu’il n’avait jamais vue, mais dont on vantait la grâce, la pié-té, la modestie, la sagesse, l’esprit, la beauté. Il l’attendait, comme nous avons dit, avec impatience.

Enfin, une demi-heure en avant du cortége, l’écuyer, qui avait lancé son cheval, vint lui annoncer que sa fiancée arri-

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vait. Peppin se hâta d’aller au-devant d’elle, lui baisa la main, et la conduisit, empressé de la voir, jusque dans la cour du palais de Herstal, où elle descendit de sa monture.

Pendant la route, comme il cherchait des yeux son hé-raut, l’écuyer lui avait raconté l’aventure de la forêt, selon l’arrangement convenu. Peppin gémit de ce malheur. Mais il le ressentit surtout pour se féliciter du salut de Berthe ; car il prenait Aude pour la fille du comte de Laon.

Tous les leudes de la suite de Peppin étaient assemblés dans la grande salle du château, pour recevoir la fiancée de leur chef. En y arrivant, Peppin la fit asseoir sur un siége éle-vé qui formait trône, et la pria d’ôter son voile. Aude obéit. Elle était si émue, dans ce moment solennel, qu’une grande rougeur couvrait tous ses traits et les rendait plus doux et plus touchants. Toute la cour admira sa beauté, par un mur-mure flatteur. Mais Peppin, quoiqu’il trouvât dans la fausse Berthe une belle personne, en fut moins enthousiasmé. On eût pu croire qu’il ne reconnaissait pas là la jeune épouse dont il s’était fait une si charmante image. Ce n’était pas la figure d’ange qu’il avait rêvée. La nourrice, dans cette pre-mière entrevue, couvrait de l’œil sa fille, très agitée et très inquiète. Peppin réprima promptement son propre embar-ras ; dans la crainte que sa fiancée n’eût remarqué ce qui se passait en lui, il se montra plus ardent. Il trouva Aude ins-truite, parlant bien et avec mesure ; il revint un peu de sa prévention ; et la nourrice triompha.

La fausse Berthe, après une demi-heure d’entretien, fut conduite avec sa mère dans l’appartement qui lui était desti-né. Elle se reposa quelques instants ; puis elle changea de toilette pour le festin. La nourrice mit tant de soins à la parer des ornements de la fille de Charibert, qu’elle fut plus belle

 

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que jamais ; et quand Peppin la ramena dans la salle, ce fu-rent de nouvelles acclamations. Les fidèles du jeune prince le fêtèrent tellement sur les charmes de sa fiancée, qu’il finit par se laisser entraîner et se persuada qu’il était fort épris.

Après le joyeux dîner, l’écuyer, complice du crime com-mis dans la forêt, fut largement récompensé de ce qu’on ap-pelait son dévouement ; car il se vantait d’avoir sauvé la Princesse. Peppin l’envoya ensuite à Maestricht, où se trou-vait alors Charles-Martel, pour le prévenir de l’arrivée de Berthe.

Charles, qui aimait le comte de Laon, mais qui n’avait jamais vu sa fille, arriva le surlendemain à Herstal, pour l’embrasser. Ce héros, dont la belle taille peut être cause aussi que l’on appliqua à son fils le sobriquet de Bref ou Pe-tit, était la plus remarquable personnification que présente l’histoire de l’homme de guerre au moyen âge. Il froissa Aude en l’embrassant avec transport, et put lui faire croire un instant qu’il l’étouffait. Car, toujours équipé pour la guerre, sa vive affection, il venait à une fête avec la cuirasse, le casque, les cuissarts et les chaussures d’airain. Des gante-lets recouverts de lames de fer enfermaient ses mains. Une énorme épée brillait sans ornements à son côté gauche ; une hache pesante pendait à sa droite. Il avait quarante-huit ans. Vaincu dans sa première bataille en 714, il avait toujours été vainqueur depuis. Tous les pays qui entouraient l’Austrasie avaient servi de théâtre à ses exploits. Il y avait peu de jours dans l’année qu’il ne pût marquer d’une victoire ; et son épée avait brillé dans toutes les contrées de l’Europe.

Il amenait avec lui son frère Hildebrand, vainqueur d’Avignon, prince brave et instruit qui faisait écrire nos an-nales. Il amenait aussi l’évêque d’Auxerre, qui avait été son

 

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compagnon d’armes à la fameuse défaite des Sarasins. Ce qui paraîtrait singulier aujourd’hui, l’homme évangélique portait une épée à sa ceinture de prélat ; et sa mitre couvrait un petit casque d’airain. Mais il n’était armé, disait-il, que contre les infidèles. Hors de là, c’était un ministre de paix.

Comme tous les leudes, Charles-Martel trouva la fausse Berthe ravissante. Son regard un peu rude ne la rendait que plus digne d’être la fille d’un guerrier. Charles ne voyait pas d’autre gloire que la gloire militaire. Il était ému de tout ce qui se rattachait à l’épée. Il fallait que ses fils, ses amis et tous ceux qui voulaient lui plaire fussent toujours prêts à marcher au premier appel de la trompette.

Il ordonna que le mariage de Peppin et de Berthe fût cé-lébré immédiatement. On n’osa pas lui objecter que le long voyage de la princesse avait dû la fatiguer ; il ne comprenait pas la fatigue. On para la fiancée de tout ce qui avait été conquis de plus brillant sur les Sarasins. Charles-Martel, vou-lant lui faire un noble présent, lui donna un poignard oriental et un cheval arabe de grand prix. Elle fut obligée de placer le poignard à sa ceinture, de monter le noble coursier ; et Charles la conduisit à la chapelle du palais, où l’évêque d’Auxerre l’unit à Peppin, en lui recommandant d’être hé-roïque et au jeune prince d’être vaillant et de faire triompher la croix.

Le reste du jour fut une fête pour tous. La nourrice était au comble du bonheur.

Le lendemain, un bon moine fut envoyé à Laon pour an-noncer au père et à la mère de Berthe l’arrivée de leur fille et l’heureuse célébration de son mariage.

 

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