La Reine Berthe au Grand Pied
La Reine Berthe au Grand Pied
I
Un beau jour du mois de septembre de l’année 737, dans une petite salle du château de Laon, très ornée pour l’époque, deux jeunes filles s’entretenaient, avec naïveté d’une part, avec quelque affectation de l’autre.
Le château des comtes de Laon n’était, au premier as-pect, qu’une forteresse rudement construite en pierre de roche, couverte de dalles superposées comme des tuiles et soutenues par une charpente énorme. Des planches peintes, placées sur de longues poutres, formaient le plafond des ap-partements, tous de plain-pied ; des trophées d’armes avaient fait longtemps le seul ornement des murs blanchis ; un pavé mal poli composait le parquet ; de hautes fenêtres étroites, dont les angles s’arrondissaient un peu, étaient per-cées dans les épaisses murailles. Les poternes étaient lourdes, massives ; la porte d’entrée, bardée de fer, était pro-tégée encore par une double herse. C’était le manoir féodal : car la féodalité était née. Mais ce qui distinguait alors le châ-teau de Laon des résidences de cette sorte, c’est que le comte Charibert, à qui Charles-Martel avait donné cette ville, ayant suivi le duc d’Austrasie dans toutes ses guerres, avait trouvé moyen de rassembler quelques riches objets, qui fai-saient regarder l’intérieur de son fort comme un palais. À la prise du camp des Sarasins dans les plaines de Tours, il avait enlevé des tapis et des meubles précieux ; il avait rapporté,
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du pillage des villes romaines dans la Gaule méridionale, des joyaux inconnus aux Francs ; et les ornements des plus élé-gantes dames gauloises paraient sa fille unique, qui était son orgueil.
Berthe, en effet, la fille chérie du comte Charibert, était un ange ravissant. Elle entrait dans sa dix-huitième année, avec ses épais cheveux blond-cendré, ses yeux bleus pleins de tendresse, son teint frais et vif, et cet embonpoint potelé si gracieux et si attrayant dans une jeune fille. Elle avait l’esprit cultivé, le cœur généreux, l’âme grande et forte sous des dehors timides. Mieux que cela, elle était pieuse, et de cette piété solide qui donne une vertu inébranlable. Elle était si bonne, que, pour plaire à son père et malgré ses répu-gnances modestes, elle consentait à être un peu coquette, mais de cette coquetterie seulement qui est de la dignité et de la grâce.
Elle était parée, ce jour-là, d’une longue robe de soie orientale, ornée de broderies en or. Une ceinture de pierre-ries dessinait sa taille ; des bracelets de perles faisaient res-sortir le léger incarnat de ses bras arrondis, qu’on voyait tout entiers dans ses longues manches d’une ampleur démesu-rée ; des festons d’or retombaient sur ses épaules ; un collier de corail, auquel pendaient une croix d’or et un petit reli-quaire, fermait sa robe, sans plis autour du cou. Elle portait le noble manteau des Francs, qui consistait en une pièce d’étoffe, étroite par en haut, très large par en bas, espèce de triangle dont la pointe se rabattait par derrière. On le fixait aux épaules au moyen de deux petites chaînes agrafées sur la poitrine. Des pierreries et de légères figurines d’or et d’argent en orfévrerie étaient parsemées sur ce vêtement raide. Berthe avait la tête nue ; ses longs cheveux formaient autour de sa figure de petites spirales terminées par des
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boucles que des épingles d’or retenaient en rond. Lorsqu’elle sortait du manoir, elle portait, pour soutenir son voile, une sorte de turban plat, couronné de larges banderoles qui re-tombaient autour de sa tête, courtes par-devant, pendantes sur les côtés, assez développées par-derrière, comme les barbes d’une mitre d’évêque. Des bas fins de laine rouge et des souliers de même étoffe, pointus et fort couverts, com-plétaient sa parure.
Elle était assise sur un tabouret à dossier, sorte de lourd fauteuil garni de cuir jaune très brillant. Elle avait sous ses pieds un tapis de Smyrne, et devant elle une petite table in-crustée d’arabesques d’argent, sur laquelle était, à côté d’un petit missel, une pelote de laine violette traversée par des ai-guilles à tricoter ; car elle faisait les chausses de son père. Dans un coin étaient son rouet et sa quenouille ; elle filait, disait-on, comme les fées.
L’autre jeune fille, qui se trouvait assise vis-à-vis sur un escabeau, était Aude, sœur de lait de Berthe, plus âgée de six mois, belle aussi, mais dans un genre moins suave ; ce qui peut-être était l’effet d’une âme moins pure. Berthe avait dé-siré d’avoir toujours auprès d’elle sa chère Aude et sa nour-rice, qui étaient de condition serve ; le comte et la comtesse de Laon y avaient consenti. Aude était presque aussi parée que sa jeune maîtresse ; mais elle n’avait ni manteau ni pier-reries. Sa robe, montant jusqu’au cou, sans plis au corsage, était d’une étoffe de lin avec de petites rosaces noires se-mées assez rares sur un fond rose. Aude avait les cheveux plus châtains que Berthe, la figure piquante, la taille bien prise. Elle était un peu plus grande que la princesse. Son re-gard était hardi ; mais, soit à cause de l’humilité de son ori-gine, soit dissimulation native, elle cherchait habituellement à cacher ce que ses yeux pouvaient exprimer. Elle avait dans
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l’âme une passion cruelle, l’envie. Elle était jalouse intérieu-rement de sa jeune maîtresse ; et dans cet égarement, que sa situation rendait inexplicable, elle souffrait à la pensée qu’elle n’était que la fille d’un serf, tandis que Berthe, née d’un comte, était destinée à commander.
Berthe ne soupçonnait rien des honteux sentiments se-crets de son amie. Elle l’entretenait avec abandon de ses joies et de ses plaisirs ; elle la traitait comme une sœur ; elle lui montrait les bijoux que lui donnait son père.
— Mais, lui disait Aude, le duc d’Austrasie se repose à présent. Il n’y a plus de conquêtes, ni de butin.
— Ce n’est pas de Charles-Martel qu’on peut dire jamais qu’il se repose, répondit Berthe. Mon père ne l’a pas suivi, parce que ses blessures le retiennent. Mais n’avons-nous pas assez ? Il y a cinq ans, dans cette grande journée qui anéantit les Sarasins aux plaines de Tours, mon père ramena tous ses chars de guerre remplis d’objets précieux. Des colliers d’or et des couronnes ornées décoraient sa hache d’armes, et la riche poignée d’un cimeterre de roi brille aujourd’hui à son épée. Dans l’Aquitaine, il a conquis aussi, à côté de Charles-Martel, des trésors et des bijoux qui font de ce château un glorieux séjour. Dieu veuille, et sa Sainte Mère nous l’obtienne, que mon père ne nous quitte plus pour de nou-velles guerres !
Comme Berthe achevait ces mots, on entendit, à la porte du château de Laon, le son du cor pendu au poteau extérieur du pont-levis. Ce son fut répété trois fois.
— Voici, dit Aude, un important message. Ma mère nous en apporte des nouvelles.
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— Je ne sais rien encore, répliqua la nourrice en entrant dans la petite salle. Mais c’est un héraut de notre puissant suzerain le duc d’Austrasie. Il est accompagné de la bannière au lion debout.
— Un envoyé de Charles-Martel ! s’écria Berthe : mon Dieu ! vient-il encore réclamer le bras de mon père ?
La jeune fille, impatiente, ouvrit l’étroite fenêtre et se pencha vers la cour. Elle aperçut le comte de Laon qui, tan-dis qu’on levait les herses, allait lui-même, par déférence pour son suzerain qu’il chérissait, recevoir jusque sur le pont son envoyé. Il lui tint l’étrier pendant qu’il descendait de cheval, le conduisit par la main à la salle d’honneur, et fit appeler sa fille. Déjà on préparait à la hâte un festin.
En entrant dans la salle, Berthe vit le héraut vêtu d’une dalmatique pourpre dont les pans étaient tailladés en bas et
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festonnés. Il était accompagné d’un écuyer qui tenait sa ban-nière.
— Ma fille, dit le comte Charibert, vous nous aiderez à recevoir dignement l’hôte que nous envoie notre duc.
Berthe apporta une aiguière, dans laquelle le héraut se lava les mains ; la comtesse de Laon lui présenta une ser-viette brodée ; après quoi Charibert le fit asseoir seul à la grande table, qui se couvrit rapidement de mets et de fruits. Le révérend chapelain bénit le repas ; le comte, sa famille et tous ses officiers restèrent debout pour servir le héraut, qui recevait tous ces honneurs sans observations. C’était l’usage. Il représentait son maître, le chef souverain des royaumes occupés par les Francs.
Le comte de Laon remplit d’un vin généreux une grande coupe d’or ; il en but le tiers au salut de son hôte et la lui présenta. Le héraut, avant d’y porter ses lèvres, se leva avec gravité et offrit la coupe à Berthe ; ce qui causa quelque sur-prise.
La jeune fille rougit, fit le signe de la croix, but une gor-gée, et remit d’une main tremblante le vase pesant au héraut, qui le vida tout d’un trait, en disant : — À vous, demoiselle !
Après cette singulière formalité, il dîna sans ajouter un mot, et sans que personne fît autre chose que le servir.
Son écuyer, entouré de quatre officiers du comte, dînait à part dans la même salle, sur un petit dressoir.
Cependant le comte et la comtesse de Laon ne savaient que penser de l’honneur que le héraut avait fait à leur fille ; et Charibert commençait à douter que ce fût une mission guerrière que l’envoyé eût à remplir.
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Quand il eut fini son repas, le héraut invita Berthe, son père et sa mère qui l’avaient servi, et le révérend chapelain, à s’asseoir à sa table ; il but de nouveau à leur prospérité.
— Et à celle de Charles-Martel ! répondit le comte de Laon.
— Dieu vous a entendu, ajouta le héraut ; puis il reprit : — Je dois présentement remplir le devoir qui m’amène. Le duc des Francs, le puissant Charles-Martel, toujours vain-queur, lui à qui toutes les Gaules obéissent, depuis l’embouchure de la Meuse jusqu’aux Pyrénées, et depuis les sources du Rhin jusqu’à l’Océan, lui dont toutes les nations voisines sont tributaires jusqu’au Danube, Charles, voulant donner au jeune et vaillant Peppin, son second fils, une noble épouse, m’envoie à vous, messire comte de Laon, vous l’un de ses leudes les plus dévoués, l’un de ses plus illustres chefs, vous qui comme lui avez grandi sur les champs de ba-taille et qui avez rehaussé votre noblesse par les faits de l’épée…
Le héraut fit une pause. Berthe, le front couvert de rou-geur, avait les yeux baissés, dans une anxiété profonde ; elle savait la renommée du jeune Peppin, dont on lui avait vanté plus d’une fois la bonne mine et les nobles qualités. Elle pouvait déjà penser qu’il s’agissait de sa main. Le comte et la comtesse de Laon, pleins d’une joie muette, se taisaient avec une sorte d’orgueil et attendaient que le messager de Charles-Martel se fût expliqué formellement.
Il prit des mains de son écuyer une boîte d’argent ciselé, que saint Éloi avait travaillée, disait-on, pour la reine Nan-tilde, épouse de Dagobert. Elle contenait un anneau de ma-riage, un sou d’or et un denier d’argent, pour arrhes des fian-çailles, un collier de perles, des bracelets et des pendants
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d’oreilles. Tenant cette boîte de ses deux mains, le messager reprit :
— Charles Martel, mon maître et votre suzerain, mes-sire, vous demande, pour son fils Peppin, la main de votre fille Berthe, dont le renom est venu jusqu’à lui.
Charibert, tremblant d’allégresse, allait répondre que sa fille, comme son sang, était à Charles-Martel. Mais, en voyant la comtesse de Laon, qui s’était jetée au cou de sa fille et l’embrassait en pleurant de joie, il sentit aussi sa voix étouffée par l’émotion. Le héraut comprit ce muet langage ; il mit un genou en terre devant Berthe et lui présenta la boîte :
— Acceptez-vous ces fiançailles, demoiselle ? dit-il.
Berthe, essuyant ses larmes, un peu honteuse de son ex-trême rougeur et encouragée par la joie de son père et de sa mère, se tourna vers le chapelain et lui dit :
— Mon père, que ferai-je ?
— Ce que votre cœur vous dira, ma fille, répliqua le bon prêtre.
Elle répondit donc : — J’accepte ces gages.
Puis elle baisa le messager sur la joue, et, s’étant signée de l’anneau, elle le mit à son doigt. Après quoi elle se retira dans la chapelle du palais, où elle offrit à Dieu et à la Sainte Vierge ses actions de grâces, priant le Père universel de pro-téger son avenir.
Cependant le vieux comte, un peu calmé, ordonnait que tout se mît en fête dans le château et dans la ville. Il fit faire des distributions aux pauvres gens. Il donna à l’écuyer une robe somptueuse ; il combla le héraut de présents ; et, dès
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qu’il revit sa fille, il lui recommanda d’être prête à partir le surlendemain pour la cour d’Austrasie.
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