La traque (La conquête du sang) (French Edition)

Angie Blackthorne · Chapitre 11 sur 27

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La traque (La conquête du sang) (French Edition)

Chapitre 9

 

 

A rrivés devant une grande artère piétonne encore peu fréquentée vu l’heure matinale, nous continuons le reste du chemin à pied. Longeant plusieurs enseignes sur une centaine de mètres dans des rues pavées, nous nous arrêtons tous les deux en même temps.

— Tu ressens ça ? m’interpelle-t-il.

Je lance un coup d’œil circulaire autour de moi et trouve la source de cet écho vibratoire dans mes membres.

— C’est là, j’en suis sûr, déclaré-je.

— Le bar café ?

— Oui, c’est plus fort par ici, lui confirmé-je en traversant la petite rue, me sentant attirée par cet endroit.

La résonance magique qui imprègne ce lieu vibre en moi, comme un appel. Engourdissant mes muscles, elle attire ma magie qui se mêle aux interférences entre notre réalité et ce plan astral.

— Allons-y, décidé-je.

— Tu es sûre de toi ?

Je me retourne et constate que Kerian n’a pas bougé d’un centimètre.

— Quoi, tu ne ressens rien ?

— Si, mais rien de prédominant devant cet établissement

— Tu es un vampire, ce n’est pas étonnant que tu ne discernes pas les mêmes intensités cabalistiques que moi. Mais j’en suis certaine, nous avons trouvé la bibliothèque, lui indiqué-je en me rapprochant de lui, afin que les passants ne m’entendent pas.

— Très bien.

Lorsque nous passons le seuil de l’établissement, l’endroit se transforme en ce qu’il est vraiment, nous révélant ainsi la partie cachée de ce lieu et de cette réalité : l’intérieur de la bibliothèque.

Les murs sont recouverts d’étagères remplies avec de nombreux ouvrages. De vieux parchemins, certains en lambeaux, reposent sous du verre. Des appliques éclairent les moulures en bois de cette bibliothèque faite de cette matière noble, ainsi que les tapisseries et les livres. Émerveillé par le lieu, ce n’est que quelques secondes plus tard que mes yeux finissent par tomber sur le vieil homme accoudé au grand comptoir circulaire au milieu de la pièce. Les épaules voûtées, le physique trapu, il replace ses cheveux blancs derrière ses oreilles en nous observant.

J’amorce quelques pas vers notre hôte tandis que Kerian reste en retrait.

— Je suppose que vous êtes Anteo, le scribe ?

Grimaçant un sourire, je crois, il hoche la tête.

— Je m’appelle Léana…

— Je sais qui vous êtes, Grande Prêtresse de la Lumière, descendante de Clelia Quinn.

— À qui parles-tu ? demande Kerian.

Je me retourne vers lui et me heurte à son un air hagard.

— Quoi, comment ça ?

Il hausse les sourcils pour toute réponse.

— Anteo, dis-je le désignant de ma main.

— Le scribe ? hasarde-t-il.

— Bien sûr, pourquoi, t’en vois d’autres dans cette bibliothèque ?

— Bibliothèque ? répète-t-il totalement dérouté avec cette fois-ci, un pli qui creuse son front.

— Il y a de l’écho ici, parce que là je suis un peu perdu devant notre incompréhension commune, lui dis-je, perplexe.

Anteo fait le tour du comptoir et me rejoint.

— Il n’est pas témoin.

— Pardon ?

— Il ne peut percevoir ce lieu ni même ma présence, car il n’est pas un être magique à proprement dit. Ce n’est qu’un vampire, profère-t-il avec dédain et répugnance dans la voix en le détaillant de bas en haut.

— Je ne comprends pas. Il a ressenti ce lieu en arrivant, il a perçu…

— C’est impossible, il ne peut pas. Seul un sang sorcier peut percevoir le flux magique de cette dimension, m’interrompt-il en essuyant ses lunettes accrochées par un cordon en cuir autour son cou.

— Dans ce cas, ça doit être en rapport avec l’essence de révélations qui…

— Cela n’a aucun rapport. L’essence lui permet seulement d’être connecté au lieu relié à l’incantation.

— Attendez une minute, demandé-je à Anteo.

Je me tourne vers Kerian :

— Qu’est-ce que tu vois, toi ?

— Visiblement, pas la même chose que toi. Je suis dans un café bondé, à quelques mètres d’une serveuse qui me regarde comme si je venais de m’échapper d’un asile de fous. Ce qui doit sans doute y ressembler, vu qu’elle me voit parler dans le vide et j’ai l’impression que tu n’es pas vraiment là, avec moi, alors que je te vois.

— Eh bien, en ce qui me concerne, je suis en ce moment même dans la bibliothèque avec le scribe.

— Comment se fait-il que je puisse toujours te voir dans ce cas, mais pas la bibliothèque ?

— Anteo vient de m’expliquer que n’étant pas un être magique, n’étant…

— Qu’un déchet de l’humanité, crache le scribe.

— Hé ! Ça suffit, on n’a pas besoin d’en arriver là. Et je n’ai pas le temps pour ça, l’interromps-je dans un sifflement.

— Qu’est-ce ce qui se passe ? s’inquiète Kerian, surpris par mon intonation.

— Rien de plus qu’un début de bonne coopération, répondis-je sans quitter le scribouillard des yeux et qui semble se reprendre.

— Il existe bien un moyen pour qu’il puisse franchir les barrières de l’invisible, baragouine Anteo à contrecœur.

— Comme quoi ?

— Je n’ai rien dit, rajoute Kerian.

O.K. ! Là, ça devient vraiment compliqué de parler à deux personnes dans deux réalités différentes.

Je ferme les yeux une seconde, puis lève une main vers Kerian.

— Je m’adresse à Anteo. Juste une seconde.

Je me tourne vers le scribe pour de plus amples explications.

— Vous venez de me dire qu’il ne pouvait pas percevoir ce lieu.

— Non, j’ai exprimé le fait qu’il n’est pas témoin de ce lieu. Mais vous pouvez lui servir de passerelle.

— Comment ça ?

— S’il vous touche, ne serait-ce qu’en lui prenant la main, cela créera une attache. Votre aura se mélangera avec la sienne, vous pourrez lui permettre de saisir ce lieu et de franchir cette limite. Il sera capable de traverser le plan astral grâce à votre lien.

— Aussi simple que ça ?

— Oui, ce contact lui ouvrira le passage de l’abstrait au concret. Toutefois je vous le déconseille, c’est un vampire et ce lieu est sacré.

Je jette un regard à la dérobée vers le profil de Kerian, qui semble totalement perdu.

— Et que voulez-vous qu’il fasse, qu’il vous vole votre journal intime ? Une bibliothèque recelant des ouvrages magiques n’a aucun intérêt pour un vampire.

Visiblement vexé, Anteo s’éloigne de nous en marmonnant quelque chose d’incompréhensible.

— Kerian ?

Il pivote vers moi et se rapproche.

— Il y a bien un moyen pour que tu puisses percevoir la bibliothèque.

— Lequel ?

— Je peux te créer un passage, mais pour ça, il va falloir… qu’il y ait un contact physique.

Ses yeux se plissent.

— Pour te la faire courte, cela te permettra de franchir le passage entre ici et la bibliothèque.

— Et c’est tout ?

— Oui, rétorqué-je en lui tendant la main.

Il la regarde un court instant, avant de finalement entrelacer ses doigts aux miens.

— Est-ce que tu le ressens... ? Je veux dire, tu la ressens, tu vois la bibliothèque ? tenté-je d’être plus précise en parlant bien de la bibliothèque et non de ce fourmillement familier à son contact.

— Je le ressens aussi, déclare-t-il en relevant ses billes vertes de nos mains dans les miennes.

Ne souhaitant pas prêter attention à ce regard, j’avance de quelques pas au centre de la pièce.

— Je la vois maintenant oui, ainsi que le vieil homme là-bas au rictus mauvais, qui je suppose doit être le scribouillard, enchaîne-t-il d’un mouvement de tête en direction d’Anteo.

— Oui, et autant te préciser qu’il ne te porte pas ton espèce dans son cœur.

— J’ai l’habitude.

Le scribe, adossé à une colonne, remet ses lunettes sur son nez.

— Ne la lâche pas sinon, ce sera retour à la case départ pour toi, vampire.

— Je n’en ai pas l’intention, répond Kerian d’une voix ferme qui reflète son sérieux.

— En soi, je suppose que si une sorcière et un vampire font front commun, c’est que l’apocalypse est bientôt à notre porte ?

— À peu de choses près. Linus s’est échappé, des prisons du Sanctuaire il y a plusieurs semaines et…

— Je m’en doutais. Tous ces meurtres récents étaient trop suspects.

— En effet, et nous le recherchons activement depuis. C’est pourquoi je voudrais toutes vos archives concernant la rébellion, ainsi que tout ce qui pourrait le concerner de près ou de loin.

— Venez par ici.

Il nous indique de le suivre jusqu’à un petit renfoncement.

— Donc, vous voulez essayer de lui couper l’herbe sous le pied avant qu’il ne tente quelque chose ?

— Encore plus radical. Comme sa tête plutôt, balance Kerian.

— Vous êtes encore plus fou que lui si vous pensez pouvoir l’arrêter. Votre mère a tenté et elle a bien raté son coup, déclare le scribe à mon encontre.

Raté ?

Elle a sauvé des milliers de vies en donnant la sienne et il ose définir cet acte de raté ?

Mon sang ne fait qu’un tour. J’efface la distance entre nous jusqu’à ce qu’il n’y ait plus que quelques centimètres qui nous séparent.

— Raté, vous dites ? Dois-je vous rappeler qu’elle a donné sa vie pour l’arrêter ? Sauvant par cet acte désintéressé des centaines de milliers de vies et en mettant Linus et ses plans en déroute ?

— Vous en déplaise, c’est du pareil au même. Elle n’a pas su nous en débarrasser définitivement. Ce qui nous met une fois encore tous en danger par cet échec.

Je me sens perdre mes moyens quand mes doigts libres se mettent à trembler, serrant inconsciemment l’anse de mon Saï.

— Il n’en vaut pas la peine, calme-to,i Léana, me murmure Kerian en caressant ma main prisonnière de la sienne de son pouce.

Je tente de me raisonner et reprends peu à peu le pas sur ma colère pour ne pas commettre le pire, compte tenu de mon instabilité.

Je desserre le poing, et recule.

— C’est bien, bonne fifille, ricane Anteo en me regardant capituler.

— Vous savez que ce type de remarque peut être la cause directe de bien des envies de meurtres ? gronde Kerian d’un air menaçant.

Décontenancé, Anteo absorbe ses mots et en perd son sourire.

— Elle ne peut rien me faire. Je suis sous la protection du Conseil et elle se doit de respecter les lois de son Ordre.

— Mais pas moi. Et je vous conseille de cesser vos commentaires déplacés en bafouant l’héroïsme de ces personnes de courage quand d’autres n’ont pas l’audace de bouger leur petit doigt.

— Vous ne me faites pas peur.

— Deuxième erreur.

Kerian attrape Anteo à la gorge sans pour autant lâcher ma main et le plaque contre le mur.

— Et si vous tenez à votre vie…

Kerian resserre sa prise d’une voix plus menaçante.

— Vous allez vous excuser auprès de votre Protectrice. Et je vous invite fortement à vous y mettre tout de suite, si vous ne voulez pas que je me fâche vraiment.

Les lèvres du scribe s’affaissent en un rictus haineux, mais plus effrayé encore lorsqu’il lâche d’une voix mal assurée :

— Comment osez-vous me menacer, vampire ?

— Je fais plus que de vous menacer. Un meurtre peut toujours être justifié ou rationalisé. À vous de voir.

— Laisse tomber, tenté-je de calmer Kerian à mon tour en plaçant mon autre main sur le poignet qui retient Anteo.

Le menton tremblant, le regard du scribe se défait de celui de Kerian pour se planter dans les miens.

— Pardon, bredouille-t-il d’une petite voix.

— Je n’ai rien entendu, insiste mon partenaire dont une veine vibre dans le cou.

— C’est bon, ça ira. Ce n’est pas le dernier abruti fini auquel j’aurais à faire dans ma vie.

— Non, je veux qu’il s’excuse réellement, à défaut d’avoir un certain respect pour les gens qui le méritent, gronde-t-il

Anteo qui n’en mène pas large, et voyant que Kerian n’en démord pas, s’acquitte finalement de sa tâche avec plus de conviction et de bonne foi.

— Veuillez sincèrement m’excuser pour mon impolitesse.

Dès que Kerian relâche sa prise, Anteo tourne les talons pour se diriger vers une fausse niche. Il en retire presque tout ce qui s’y trouve avant d’y enfoncer la main. La seconde suivante, un pan de tapisserie se soulève, laissant apparaître une entrée secrète. Nous suivons Anteo dans l’escalier qui vient d’apparaître.

Nous débouchons un peu plus bas dans une longue galerie avant d’atteindre une nouvelle pièce. Une forte odeur de mélange de moisi et de poussière agresse fortement mes sinus dès que nous passons le seuil d’une autre bibliothèque. Celle-ci est bien plus modeste que la précédente, et j’imagine bien plus riche et sensible de contenu.

Au centre de la pièce, Anteo lève les bras au-dessus de sa tête en récitant ces mots.

— Osvidus sientia, Drakhar Linus.

Une flopée de livres et de documents concernant Linus ressort des rayonnages pour venir s’entasser sur la table devant nous.

— Je vais avoir de quoi faire avec ça.

Espérons que ça me soit utile, me fais-je la réflexion lorsque nous ressortons. Avec un minimum d’amabilités, Anteo nous aide à transporter les deux cartons d’archives dans la voiture.

La nuit est déjà bien tombée, alors qu’il était encore tôt à notre arrivée. Nous avons passé près d’une vingtaine de minutes dans sa bibliothèque et pourtant, au moins dix heures se sont écoulées dans notre présent.

— Comment se fait-il…, commence Kerian avant que je ne réponde à sa question.

— L’espace-temps s’écoule différemment dans notre réalité par rapport à celle du plan astral.

Les yeux d’Anteo se posent sur nos mains encore jointes, dont nous n’avons pas eu le réflexe de séparer alors que nous sommes dehors.

Je retire ma main de la sienne et m’écarte de lui.

— Rendez ces ouvrages au Conseil, demande Anteo. J’irai les chercher en temps voulu, cela m’évitera votre visite à tous les deux.

— Si cela peut m’épargner d’être à nouveau en contact avec votre petite personne antipathique, je me ferai une joie de les rapporter au Sanctuaire, il n’y a pas de souci.

Après ces brèves paroles, nous reprenons la route. Sur le siège passager, je finis par m’endormir.

***

La tête calée sur mon avant-bras posé contre ma vitre, je suis doucement réveillée par une délicate caresse sur la joue.

— On est arrivés.

Je papillonne des yeux et étire les muscles de mes bras, comprenant que nous sommes garés devant mon appartement.

— Désolée, je ne me suis pas vue partir, dis-je en me frottant les yeux du pouce et de l’index et en essayant d’étouffer un bâillement.

— En brûlant la chandelle par les deux bouts, il est normal que la fatigue finisse par te tomber dessus. Tu as besoin de repos.

Il cale une mèche derrière mon oreille.

— Et de te ménager un peu, renchérit-il en glissant son pouce sous mes cernes.

Mes yeux se perdent un instant de trop dans les siens avant que je ne détourne le regard.

— Ça attendra, il y a plus important en jeu que de prendre soin de moi.

— C’est là que tu te trompes.

Ses yeux tentent de nouveau d’accrocher les miens, mais je l’ignore et descends de l’habitacle. Les bras chargés, nous remontons à l’appart et déposons les cartons dans le salon.

— Que comptes-tu faire, maintenant ?

J’enlève ma veste et la balance sur le fauteuil.

— Je vais commencer par étudier tout ce bazar et rechercher tout ce qui pourrait être utile pour nous aider à en apprendre plus, rétorqué-je en indiquant du regard la table basse.

— Et ?

— Et quoi ?

— Je suppose que tu vas continuer à patrouiller tous les soirs dans l’espoir de remonter d’autres pistes et donc mettre ta vie en danger, n’est-ce pas ?

— Ma vie est perpétuellement en danger, Kerian, soupiré-je, lasse. Mon devoir est de garantir la sécurité des peuples. Donc rien de nouveau.

— C’est fou, tu es tellement dévouée aux autres que tu te laisses totalement de côté.

— C’est ce que le commandement m’a appris à faire.

— Et c’est une erreur.

— Pense comme tu veux, ça ne changera rien à mes obligations.

Il se frotte le visage des deux mains.

— Dans ce cas, je t’accompagnerai dorénavant dans chacune de tes virées nocturnes.

— Rien ne t’y oblige. Vis ta vie de ton côté et moi, je ferai la mienne. Je promets de te tenir informé de chacune de mes découvertes aussi insignifiantes ou importantes soient-elles. Ainsi, nous n’éveillerons pas le moindre doute auprès du Conseil en ce qui concerne cette « collaboration ». Le deal sera rempli.

Un long soupir s’échappe de ses lèvres et il secoue la tête.

— Je ne m’oblige à rien, Léana, et j’ai donné ma parole à ton Sanctuaire.

— Pour qu’il t’apporte l’aide nécessaire si, en contrepartie, tu garantissais ma sécurité. Ça, je le sais déjà, complété-je sur les dents.

Ça m’agace qu’il s’inquiète pour son alliance, et qu’il se sente du coup « forcé » d’assurer ma sécurité. Il me donne l’impression de n’être qu’un pion dans leur jeu.

— Ton projet d’alliance ne va pas en pâtir, je te l’ai déjà dit. Je leur confirmerai que tu as pris ta mission de protection à cœur, en remplissant tous les termes de ton contrat.

Ses iris s’assombrissent au fur et à mesure qu’il avance lentement jusqu’à moi, d’un pas presque menaçant et sans me quitter des yeux. Mon cœur s’emballe lorsqu’il s’arrête à quelques millimètres de mon visage et glisse une main sur ma nuque. Sa respiration caresse ma gorge au moment où ses lèvres frôlent mon oreille et qu’il me souffle ces mots en italien :

— Così testarda, oltre ad essere sexy quando ti metti arrabbiato. (Si têtue en plus d’être sexy quand tu te mets en colère)

Je ferme les yeux et me surprends à en apprécier chaque syllabe qui roule entre ses lèvres. Ses doigts se renferment dans mes cheveux pendant qu’il complète cette fois-ci dans ma langue.

— Tu ne m’as pas laissé le temps de m’expliquer dans la voiture et là encore tu ne m’en donnes pas l’occasion, mais cette fois, je vais mettre les choses au clair. J’essaye, certes, d’entrer dans les bonnes grâces de tes conseillers pour renouveler notre alliance, mais ne va pas t’imaginer que toi, tu représentes un accès stratégique à tout ça. J’ai accepté la mission de te protéger, effectivement, et quand je te dis que ta sécurité m’importe et que je ne veux pas qu’il t’arrive quoi que ce soit, ça n’a aucun rapport avec un contrat à mener à bien. Tu n’es pas un pion dans cette histoire. Alors, entends bien ceci.

J’ai l’impression que l’air se raréfie dans la pièce lorsque son souffle se déplace sur mes lèvres.

— Tu n’es pas un arrangement à mes yeux. Bien au contraire, rajoute-t-il d’un ton plus bas, le regard fixé sur mes lèvres.

J’entends à peine ses derniers mots tant mon cœur tambourine dans mes oreilles. Je ne comprends pas comment il arrive à exacerber mes réactions physiques et émotionnelles, perturbant par sa seule présence leurs perceptions et mes sens. C’est complètement délirant et insensé. C’est comme si, d’une certaine façon, tout mon être reconnaissait le sien. C’est attractif et presque viscéral de ressentir son corps près du mien, de toucher le sien, bien que je m’en empêche.

Je me contrains à reculer.

— Tout a été dit dans ce cas, décrété-je en m’éclaircissant la voix

Ses sourcils se froncent, et je comprends à son regard que la distance que je crée entre nous lui déplaît, lorsque sa main glisse dans le vide.

— T’es rentrée ? me crie une voix du vestibule.

— Dans le salon, rétorqué-je en me détachant du regard de Kerian.

— Et dis donc, tu sais combien de messages je t’ai laissé et tu… oh !

Surprise, Isabella se statufie sur place l’espace d’une seconde, tandis qu’un sourire adorable incurve ses lèvres couleur framboise. Elle tend la main à notre invité pour se présenter. Les mâchoires légèrement crispées, l’attention de Kerian demeure cependant verrouillée sur moi quelques secondes supplémentaires avant qu’il ne finisse par se reprendre et prenne la main tendue d’Isabella.

— Bonsoir, je suis…

— Kerian oui, le gardien de Léana, l’interrompt-elle, le visage illuminé comme un sapin de Noël.

Il me jette un regard curieux.

— Isabella t’a aperçu au Sanctuaire ce matin, et je lui ai fait un petit condensé de notre collaboration forcée, expliqué-je.

— Je suppose que ça n’a pas été très flatteur tout ça, susurre-t-il pour inviter Isabella à se confier davantage.

— Oh, eh bien, elle a peut-être énoncé du « enfoiré et arrogant » à plusieurs reprises, mais elle m’a aussi dit que tu avais été…

— Ça suffit, la rappelé-je à l’ordre, avant qu’elle n’en dise trop, guidée par ses idées farfelues.

Je lui lance un regard qui en dit long afin qu’elle se taise, tandis que celui de Kerian s’attarde sur moi

— Que j’avais été… ? insiste-t-il, m’incitant à sortir de mon silence.

— Complaisant ? finit par avouer ma colocataire d’une petite voix, ses yeux jonglant entre nous comme une balle de ping-pong.

— Ah… J’ai donc aussi gagné des points.

Un sourire naît sur ses lèvres en vissant son regard au mien, visiblement satisfait de sa réponse.

— Sinon… cette collaboration, ça se passe bien ?

Je suis sur le point de lui répondre quand la sonnerie du portable de Kerian nous interrompt. Il plonge la main dans la poche arrière de son pantalon, et s’éloigne de nous en s’excusant.

— Il est encore plus « hot » vu de près, dit-elle en s’éventant d’une main.

Et elle ne se fait pas prier pour le reluquer de bas en haut.

— T’es pas sortable, et tu mériterais une beigne pour ne pas savoir la fermer quand il faut, la rouspété-je pour la forme, en lui claquant les fesses.

— Aïe ! Hé ! Ce n’est pas de ma faute, moi, si je suis de nature causante. On m’a fait comme ça. Les mots sortent de ma bouche avant que je ne puisse m’arrêter.

— J’ai connu mieux comme excuse, grimacé-je devant sa piètre justification.

— Mouais, je te l’accorde, admet-elle dans une petite moue en me faisant un clin d’œil.

Je secoue la tête, amusée.

— Pour ma défense, il était trop craquant avec ses petites fossettes à attendre une réponse. Et puis qu’est-ce ce que ça peut te faire qu’il le sache ? Il ne t’intéresse pas, alors ce qu’il pense ne le devrait pas non plus, hmm ?

Je la connais par cœur, je sais qu’elle me teste et cherche une réaction. Attendant de relever cette faille en moi, en laissant mes sentiments prendre le dessus. Ils existent, mais je ne les montrerai à personne, car il n’y a pas de place pour ça dans ma vie.

Jamais.

— Arrête ça tout de suite.

— Hmm, quoi donc ? dit-elle avec une innocence feinte.

Quelques minutes plus tard, Kerian revient au salon.

— Désolé, mais je dois y aller.

— Pas de problème, nous avions fini de toute façon, rétorqué-je.

— J’ai été ravi de faire ta connaissance, déclare Isabella.

— Réciproquement.

— Kerian, dis-je en passant devant lui pour le raccompagner à l’entrée.

L’entendant me suivre, j’ouvre la porte et garde ma main sur la poignée. Il s’arrête dans l’entrebâillement.

— Je vais devoir m’absenter durant quelques jours, m’annonce-t-il d’un ton préoccupé, les sourcils plissés.

— D’accord.

— Et j’aimerais que tu ne patrouilles pas durant mon absence.

— Pas d’accord.

Il grogne de mécontentement.

— Je suis comme ça et tu ne me changeras pas. Avec ou sans toi, danger ou non, je ferai ce que j’ai à faire.

— Léana, gronde-t-il d’un air grave en frottant sa nuque devenue aussi raide que la tension qui anime les muscles de ses bras.

— Tu pars combien de temps ?

— Pas plus de quelques jours, mais…

— Eh bien, ça ira. J’essayerais d’éviter les ennuis jusque-là.

— Parce que t’en es capable ? me reproche-t-il d’un ton taquin en appuyant son bassin contre le chambranle de la porte.

— Haha. ronchonné-je en lui claquant machinalement le torse du revers de ma main.

Il l’attrape au passage et la garde dans la sienne.

— Je suppose que, quoi je te dise, rien ne te fera changer d’avis ? maugrée-t-il, le regard fixé sur la coupure encore visible dans ma paume.

— Exactement, rétorqué-je en faisant abstraction de ce sentiment familier lorsqu’il glisse ses doigts sur la cicatrice.

Il relâche ses épaules d’un lourd mouvement.

— Dans ce cas, s’il y a quoi que ce soit, je veux que tu me…

— Quoi ? Que je t’appelle et à ce moment-là, tu enfileras ta cape de super-héros pour voler à ma rescousse ? ironisé-je en retirant progressivement ma main de la sienne.

— Oui.

Il sort de sa poche un petit bout de papier chiffonné qu’il me tend.

— C’est mon numéro, utilise-le. Où que je sois, je t’apporterai mon aide.

— Kerian, ça ne sera pas nécessaire.

Je prends le bout de papier que je plie et lance sur la console près de l’entrée

— Je suis très sérieux, Léana. Je ne veux pas que tu hésites une seule seconde à utiliser ce numéro en cas de problème. C’est compris ?

La gravité transparaît dans son regard, tout comme dans ses propos.

— On verra…

Bien sûr ma réponse ne le satisfait pas, mais tant pis. Plus il y aura de la distance entre nous, mieux ce sera.

Surtout pour moi.

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