La traque (La conquête du sang) (French Edition)

Angie Blackthorne · Chapitre 13 sur 27

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La traque (La conquête du sang) (French Edition)

Chapitre 11

 

 

J e dois garder Kerian à bonne distance. J’aurais préféré le faire sans le blesser, mais mes mots ont atteint leur cible. Ses muscles se raidissent en desserrant son étreinte. Son regard se vide de toute émotion qui l’habitait. Une fois hors de ses bras, j’opère un demi-tour et repars m’asseoir. Me risquant à un regard dans sa direction, je le vois s’éloigner au bar où il reste un moment avant de réapparaître, un verre à la main.

Cette fois-ci, il s’assoit un peu plus loin de moi et un silence épais alourdit l’atmosphère pendant de longues minutes. Fuyant ses prunelles émeraude, je concentre mon attention sur tout excepté lui. Enfin, jusqu’à ce que son poids affaisse la banquette tout près de moi et me force à lui faire face.

— Brett est quoi pour toi ? m’interroge-t-il soudain.

— Pardon ?

Les mâchoires légèrement crispées, il regarde brièvement ailleurs avant d’attirer de nouveau mon regard.

— Au bar, je l’ai entendu t’appeler « bébé »

— Oui, parce que... commencé-je, tandis que mes sourcils se froncent lorsque je comprends un détail important. Mais attends, ça faisait combien de temps que tu étais au club avant de m’appeler ?

— Tu n’as pas répondu à ma question.

— Toi non plus, le contré-je.

— Léana, que représente-t-il pour toi ? insiste-t-il en grinçant des dents.

C’est quoi cette question ?

Il a plutôt intérêt à répondre à mes interrogations avant toute chose déjà.

Nous nous défions du regard, mais ce n’est certainement pas moi qui craquerai la première pour satisfaire sa curiosité.

— Très bien, lâche-t-il. J’y étais peut-être depuis une bonne demi-heure avant de t’appeler, mais...

— Alors quoi, tu m’espionnais ?! m’exclamé-je.

— Je ne t’espionnais pas, je…, s’arrête-t-il au milieu de sa phrase.

Il inspire profondément, comme s’il avait besoin de mettre au point sa réponse.

— Tu quoi ?

— Je t’observais. C’est tout.

— Bah voyons, dit comme ça, c’est plus logique.

— Léana…

— Et dans ta petite caboche, la différence, elle se délimite où exactement ?

— J’étais venu te prévenir ce soir. Mais quand je t’ai aperçue avec tes amis, eh bien…

Il soupire et laisse sa phrase en suspens une fois de plus. Une tension dans ses épaules se relâche.

— Tu avais l’air si heureuse que je n’ai pas voulu intervenir. Tout particulièrement quand j’ai vu ce magnifique sourire ne pas quitter ton visage. C’est pour cette raison que j’ai préféré rester en retrait et attendre encore un peu pour te laisser profiter de ce moment. De ce sentiment fugace d’être comme tout le monde. Normale et sans contrainte. Libre de toute responsabilité.

Pourquoi semble-t-il prendre en considération ce qui me tient à cœur ?

— Alors, Brett ?

M’interrompant dans mes réflexions, je lui réponds honnêtement à mon tour.

— C’est un très bon ami. Et ce soir, il m’a juste aidée à me débarrasser d’un indésirable en jouant « le faux petit ami » , mimé-je avec des guillemets imaginaires.

— Et il le sait ?

— Quoi donc ?

— Qu’il n’est qu’un bon ami ?

Pourquoi s’obstine-t-il à ce sujet ?

— Je demande, parce que d’après ce que j’ai pu voir ce soir, il est clair que ce n’est pas comme ça qu’il te considère, lui, affirme-t-il.

— Non, mais où est-ce que tu es allé pêcher ça ?

— Il en pince pour toi.

Je ne peux m’empêcher de lever les yeux au ciel en me retenant de rire.

— C’est ridicule, nous sommes des amis d’enfance, lui et moi. Rien de plus.

— Cette évidence lui échappe visiblement et à toi aussi. Pourtant, ça ne devrait pas. Lorsque nous sommes ensemble, le désir que j’éprouve pour toi trahit mes gestes et mes réactions et le blondinet réagit exactement pareil, continue-t-il hardiment.

J’avoue être quelque peu décontenancée par son côté cash tout à coup.

Mais OK, allons-y. Sans filtres alors.

— C’est là que tu te trompes. Car oui, j’ai bien conscience de l’attirance que tu sembles éprouver pour moi, alors que Brett justement n’a… OK, bon d’accord il a eu un comportement légèrement déplacé ce soir et encore le mot est fort, mais je le connais par cœur. Il n’y a aucune ambiguïté entre nous. Il est ma famille, mais certainement pas mon âme sœur. Et il n’a jamais eu aucun geste ou regard étrange qui confirme tes propos insensés. Il était seulement un petit peu trop imbibé ce soir.

— Il n’y a pas plus aveugle que celui qui ne veut pas voir, s’obstine-t-il.

Je secoue la tête.

— Ce que tu peux être buté quand tu as une idée farfelue en…

— Je ne suis pas celui qui est borné. C’est toi qui ne veux pas ouvrir les yeux. Et si tu essayais de comprendre ou même d’envisager la façon qu’il a de te voir réellement, alors tu perdrais un ami de longue date. Et c’est sans doute pour ça que tu refuses de l’admettre ou même d’accepter l’idée. Si tu le faisais, votre relation changerait et tu n’es pas prête.

Je secoue la tête, stupéfaite.

Comment peut-il se permettre de telles certitudes sur ma personne et mes relations, alors qu’il ne me connaît que depuis quelques semaines ? Et le mot « connaître » est vite dit.

— Ça suffit, riposté-je, agacée par ses propos. Je sais très bien ce qu’il en est de ma relation avec Brett. Et je n’ai pas besoin de ton point de vue là-dessus. Encore moins que tu y fourres ton nez dedans. Et le sujet est clos.

Même si ça ne semble pas le satisfaire.

— Ton contact ne devrait plus tarder maintenant, non ?

Il détourne le regard pour jeter un œil à sa montre.

— Elle va arriver.

— Et « elle » est sûre ? demandé-je en quête d’informations.

— Nikki est digne de confiance, il n’y a pas de doute là-dessus.

— Amie ou ancienne amante ?

Je souhaite avant tout en savoir un peu plus sur la confiance qu’il a en elle. Pour ma mission. Et certainement pas pour autre chose.

Un petit sourire ourle un coin de ses lèvres.

— Pourquoi ? Ça changerait quelque chose ?

— Non, tant que je peux me fier à ses infos, c’est tout ce qui compte.

— Alors, pourquoi demander ?

— Parce qu’il est toujours bon de se tenir bien informé des risques concernant la crédibilité des dires d’une personne. En particulier, en cas de passif houleux, comme avec une ex par exemple. C’est pourquoi j’aime en savoir un minimum sur la personne avec qui je traite.

Ses yeux se plissent et fouillent mon regard, comme s’il tentait d’analyser ce que je pense réellement derrière cette demi-vérité.

— Nikki est une humaine et… oui, une ancienne amante.

— Ton contact est une humaine ? reprends-je surprise, préférant passer outre l’autre détail.

— Oui.

— Et comment une humaine peut-elle te rencarder sur le monde surnaturel ?

— Tout simplement parce que Nikki a été élevée dans la communauté des vampires.

— Et elle a réussi à ne pas finir en paille ?

Mon commentaire teinté d’une note d’humour ne passe visiblement pas vu le regard noir qu’il me jette.

— Oui. Car même si je peux comprendre tes a priori sur ma race, je te prie de ne pas tous nous catégoriser comme des bêtes assoiffées de sang. Nous ne valons pas tous ce titre, Léana, bien que tu aies du mal à le concevoir.

— Désolé, je ne cherchais pas à… continue, l’incité-je, constatant que ma remarque semble l’avoir blessé.

— Nikki n’était qu’une enfant lorsqu’elle a perdu sa famille dans un tragique accident de voiture. Et ce n’est que quelques jours après que nous l’avons trouvée dans un état dangereusement proche de la mort, recroquevillée contre les cadavres de ses parents en décomposition. Traumatisée par ce qu’elle avait vécu, elle s’est renfermée sur elle-même et terrée dans un mutisme total. Et ce, durant plusieurs semaines, jusqu’à ce qu’une famille de vampires ne prenne soin d’elle. Puis un jour, elle est sortie de son aphasie. Isolée et sans famille, nous l’avons donc définitivement acceptée parmi les nôtres. Aujourd’hui, Nikki est un atout considérable. Personne ne se doute de son lien avec notre espèce. Cela lui confère un certain pouvoir. Et lui permet d’être témoin et à l’écoute de beaucoup de choses, sans que quiconque ne se pose de questions.

— C’est en effet un avantage stratégique que vous avez dans vos rangs.

— Oui, et c’est d’ailleurs en partie à cause d’elle que j’ai dû m’absenter plus longtemps que prévu de L.A.

Et qu’est-ce qu’il sous-entend par-là, des retrouvailles à l’horizontale à ne plus en finir ?

Un petit pincement que je ne saurais expliquer me serre la gorge.

— Quand tu m’as parlé de Reacon, j’ai fini par me tourner vers Nikki n’ayant eu aucun retour auprès de mes autres contacts. Mais puisque ça faisait bientôt presque un an que je n’avais plus de nouvelles d’elle, il a fallu que je retrouve sa trace.

— Et tu l’as retrouvée.

— Je l’ai retrouvée, oui.

— Eh bien, ces derniers jours n’ont pas été perdus pour tout le monde, lui fais-je remarquer avec une pointe de sarcasme dans la voix. Et tu ne t’es pas dit que toutes ces petites avancées auraient pu m’être transmises, afin de me tenir au courant ?

— Ce que j’ai fait dans les premiers temps, comme tu le sais. Puis certains événements m’ont rendu quelque peu indisponible par la suite.

Je renifle avec dédain.

— C’est trop facile ça, et surtout trop vague comme excuse. En particulier lorsque j’ai arrêté de te tenir au fait de mes agissements H/24. Là, il ne t’a pas fallu longtemps pour revenir vers moi et jouer les dictateurs à m’ordonner de continuer mes rapports malgré ton « indisponibilité ».

— Chose que tu n’as pas faite d’ailleurs, me reproche-t-il avec aplomb.

— Parce qu’une collaboration, ça marche dans les deux sens, Kerian, et que je ne suis pas à tes ordres, objecté-je.

— Léana…

— Et de toute façon, qu’est-ce que ça pouvait bien changer que je te prévienne s’il m’était arrivé quelque chose, le mal aurait été déjà fait. Et tu ne…

— C’est donc bien une trace de morsure que tu as à l’intérieur de ta cuisse, gronde-t-il, le regard noirci entre ses paupières plissées.

Inconsciemment, je pose ma main sur la marque.

— Comment sais-tu que…

— Ne me mens pas, je l’ai vu.

La seule occasion qu’il a eue de l’apercevoir était dans sa voiture, quand j’étais à moitié nue sous son regard.

— Montre-moi, exige-t-il en désignant ma cuisse de ses yeux verts incendiaires.

— Ce n’est plus qu’une petite balafre qui guérit, Kerian, c’est bon.

— Ça, c’est à moi d’en juger, alors montre, réclame-t-il inflexible.

J’abdique en soupirant à contrecœur, sachant qu’il ne va pas en démordre, et remonte discrètement le tissu de ma robe. La plaie n’est plus qu’une vilaine boursouflure de couleur rougeâtre qui a déjà commencé à bien cicatriser. Sans aucune hésitation, Kerian tend la main vers l’intérieur de ma cuisse et glisse avec délicatesse ses doigts chauds sur la trace de la morsure.

— C’était quand ? demande-t-il, les traits rembrunis.

— Hier soir.

— La blessure devait être profonde pour que ta cicatrisation ne soit pas encore achevée. À moins que tu en aies eu d’autres avec.

Je hausse les épaules. Peut-être bien. Entre ça et le fait que ma magie fluctue encore, ça ralentit le processus. Et j’ai beau avoir entamé des recherches sur le sujet, rien n’aboutit réellement.

— C’est pour ça que je ne voulais pas que tu chasses seule, continue-t-il. Tu prends trop de risques.

— C’est mon devoir. Et ce sont les seules égratignures que j’ai eues en plusieurs semaines de patrouille. Et puis, crois-moi, le Dogua l’a plus senti passer que moi.

En considérant que je lui ai brisé la mâchoire avant de l’égorger.

— Et ce ne seront pas les dernières blessures que je subirai, bien au contraire, affirmé-je encore.

— Ce sera en tout cas la dernière qui scinde ta chair, tant que je serais à tes côtés, m’invective-t-il, d’un ton dur.

J’accroche son regard forêt.

— Ça ne sera pas ad vitam æternam. Nos chemins finiront par se séparer tôt ou tard, Kerian, et les dangers continueront d’exister dans ma vie, tu n’y changeras rien. Alors, cesse de t’en faire pour des choses sur lesquelles tu n’as aucun contrôle, comme ma sécurité.

Ses iris se voilent d’une ombre indescriptible, avant de m’échapper pour se perdre dans la foule. Il retire ses doigts de ma blessure et replace le bas de la robe sur ma cuisse.

— Nikki vient d’arriver, précise-t-il en appuyant brièvement une caresse sur mon genou.

Il se lève et je le laisse me devancer de quelques pas. Cela me permet ainsi d’observer Nikki, dont la démarche chaloupée secoue outrageusement ce qui déborde de son décolleté. Et moi qui me plaignais de la taille de ma robe, la sienne de couleur fuchsia et d’une longueur quasi inexistante. À côté d’elle, je passerais limite pour une nonne.

Rousse, de taille moyenne au teint d’albâtre, avec un physique qu’elle n’hésite pas à mettre en avant. Si on arrive suffisamment à se concentrer sur son visage plutôt qu’ailleurs, son maquillage est un petit peu trop forcé à mon goût. Tout semble être dans l’excès chez cette fille qui est loin de passer inaperçue. Et je comprends, ou plutôt devrais-je dire que je vois quels arguments ont fait d’elle l’une des conquêtes de Kerian.

Lorsqu’elle le voit s’approcher, un grand sourire étire ses lèvres carmin. Elle ouvre grand les bras et les ceinture autour de sa nuque de Kerian, qui la serre chaleureusement contre lui en retour. Mes dents se mettent à grincer lorsqu’elle lui embrasse la joue et glisse ses mains sur ses hanches en gardant son corps collé au sien.

S’apercevant de ma présence lorsque j’avance vers eux, Kerian se détache de Nikki avec une belle trace de rouge à lèvres étalée sur la joue. Il place sa main dans le creux de mes reins et il fait les présentations.

— Nikki, je te présente Léana Quinn. Léana, voici Nikki Lovac.

J’affiche un sourire de convenance, alors que la rouquine fronce les sourcils en regardant la main de Kerian. Elle finit par me toiser d’un air mauvais, avant de réajuster son attitude avec un faux sourire.

OK, je vois le tableau. Elle pense que je suis sur ses plates-bandes.

Je me force néanmoins à rester cordiale et lui tends la main.

— Enchantée.

Elle l’inspecte comme si j’allais lui refiler le choléra, puis la serre dans la sienne.

— Me voilà donc devant la Protectrice des peuples. Devant la grande Léana Quinn dont j’ai tant entendu parler. Cependant…

Elle tapote son index sur ses lèvres en me considérant de la tête aux pieds avec une sorte de grimace.

— Je ne t’aurai pas imaginée ressembler… à ça.

Tu as mal choisi ta cible ma grande, je n’aurais pas la patience.

Je lui rends la « politesse » avec le même dédain.

— Eh bien, nous sommes deux dans ce cas. Pour ma part, je n’ai jamais entendu parler d’une… Vicky ? déclaré-je en faisant semblant de ne pas me rappeler de son nom et en fronçant les sourcils.

— C’est Nikki, me corrige-t-elle d’une voix haut perchée.

— Du pareil au même.

Les lèvres de Kerian se retroussent devant ce petit divertissement qui, moi, ne m’amuse pas du tout. Je ne suis pas venue ici pour me faire insulter, alors les prochains mots qui sortiront de sa bouche ont intérêt à être utiles.

— Bien, si nous passions à l’essentiel ? propose Kerian.

— Tu as raison chéri, le boulot avant le plaisir, minaude Nikki en faisant glisser ses ongles sur le torse de Kerian.

— Alors qu’as-tu sur Reacon ? la reprend-il en repoussant gentiment sa main.

— On a sa planque.

— L’info est sûre ? demandé-je avec une impatience croissante ayant grande hâte de suivre cette piste concernant Reacon.

— Évidemment, enfin. Je sais ce que je fais, s’enflamme-t-elle en me fusillant du regard.

— Nikki.

Le ton de Kerian et un rappel à l’ordre dont elle ne fait pas cas. Au contraire, elle avance d’un pas et lui fait les yeux doux.

— La sorcière l’ignore, mais toi, joli cœur, tu sais très bien que je suis « bonne » dans tout ce que j’entreprends.

Son clin d’œil empli de sous-entendus me file la nausée.

— Smettia, Nikki.(Arrête ça Nikki)

— Humm... smettere cosa ? (Humm... arrêter quoi ?) roucoule-t-elle en glissant son index sur son torse.

— Non giocare a questo piccolo gioco per raggiungerlo. Primo avvertimento (Ne joue pas à ce petit jeu pour l’atteindre. Premier avertissement.), gronde-t-il en serrant les dents.

Il retire son doigt d’un geste sec. J’ignore ce qu’il lui a dit, mais ça a au moins a le mérite de calmer ses ardeurs. Nikki se rembrunit et recule d’un pas en grinçant ses prochaines paroles :

— Bene (Bien). Jonah vérifie encore quelques détails, mais d’après ce qu’on a pu découvrir, ça fait des années que votre gars se planque dans un trou paumé près de Fresno. En mode reclus d’après ce que j’ai pu comprendre. Tiens.

Elle plonge ses doigts entre la vallée de ses seins et en ressort un bout de papier où est inscrite l’adresse.

La classe...

— En tout cas pour un type qui se cache depuis perpète, il n’a pas été trop difficile à retrouver. On dirait presque qu’il n’attendait que ça en fait. Il a provoqué un grabuge pas possible autour de lui ces derniers temps.

— Comment ça ?

— Il paraît qu’il aurait récemment buté quelques sorciers, ainsi que des vampires, pour on ne sait quelle raison.

Mes sourcils se froncent.

Étrange en effet. Tout comme le fait que cette humaine ait pu aussi vite le pister, alors que le monde magique n’a pas pu m’aider. Se cacherait-il des sorciers ou de ma communauté ?

— Ça n’a pas de sens, dis-je en m’adressant à Kerian. Il se terre depuis plusieurs décennies et se ferait sciemment remarquer maintenant ? Pourquoi ?

Il se penche vers moi pour m’entendre par-dessus le brouhaha.

— C’est presque trop facile oui. À moins qu’il se fiche qu’on le retrouve à présent.

— Oui, mais dans ce cas, la seule explication qui me vienne à l’esprit, en plus de ses actes récents, c’est que cela ne peut avoir de lien qu’avec…

— Linus, complète Kerian.

— Oui. Ou alors ce serait une sacrée coïncidence, mais…

— Je ne crois pas aux coïncidences.

— Moi non plus.

— Mais de qui vous parlez enfin ? grogne Nikki.

Nous nous retournons vers elle et au même moment, son décolleté se met à vibrer. Même moi j’ai du mal à croire ce que je vois. Elle en ressort son portable et d’un air boudeur, prend l’appel en s’éloignant.

— Reacon rechercherait Linus pour toi ? reprend Kerian.

— En tout cas, ça en a tout l’air. Mais ce que je ne comprends pas pourquoi il ne s’est pas rapproché de mon sanctuaire pour ça. Du sien ?

— Je n’en ai aucune idée. Mais tant que nous n’en saurons pas plus sur ses réelles intentions, le mieux est de rester sur nos gardes. Nous ne savons pas s’il est notre allié, ou s’il cherche, par sa conduite suspecte, à se rapprocher de Linus.

Ça me fait mal de l’admettre, mais il n’a pas tort. Cette question reste à déterminer. On a déjà été abusés par le passé en plaçant notre confiance en des personnes que l’on pensait dignes. Et nous savons où cela nous a menés. Je ne parle pas seulement des vampires, mais des miens aussi qui se sont joints à ce traître.

Je ne dois rien laisser au hasard.

— Tu as raison. Et bien qu’elle soit quelque peu casse-couilles, ta rouquine nous fait faire un grand pas en avant ce soir.

— Elle sait y mettre les formes quand elle se donne dans quelque chose.

J’estompe un petit rire dédaigneux.

— Qu’elle y mette les formes, ça je n’en doute pas une seconde, rétorqué-je avec un sourire appuyé envers le sous-entendu.

Un sourire effronté apparaît sur ses lèvres.

— Serais-tu jalouse ?

— D’elle ? Je t’en prie, ne m’insulte pas.

Il jette un bref coup d’œil à Nikki.

— Elle est bien plus ce qu’on peut penser au premier regard.

Je me retiens de lever les yeux au ciel.

— Hum, hum.

— De toute façon, nous n’avons plus ce genre de relation, elle et moi. Tu peux me croire, Nikki n’a pas d’autres intentions que celles de nous aider…

— Sans finir à quatre pattes dans ton lit ? Ça, c’est certain, l’avisé-je en approchant ma main de son visage, frottant du pouce la marque de rouge à lèvres qu’il a sur sa joue.

Surpris par mon geste spontané, qui m’étonne moi-même, il m’observe avec attention. Je reporte mon regard sur cette trace pendant qu’il m’explique :

— Elle et moi, c’est du passé. Et Nikki n’a jamais été mon genre de femme.

— Et quel est ton genre alors ? ajouté-je par simple curiosité en continuant d’essuyer sa joue.

— Disons que j’ai un faible pour les belles brunes avec un caractère bien trempé. Le genre impétueuse, construite et sûre d’elle… Dotées d’une obstination sans failles, qui savent vous faire perdre toutes batailles.

Mon regard plonge dans le sien.

— Admirable par sa force de détermination tout autant que par ses actes désintéressés… Une héroïne qui se muselle derrière ses propres murs. Derrière lesquels force d’âme et ténacité s’y sont forgées.

Je retire ma main de sa joue et recule, mais il place la sienne sur la mienne et caresse ma pommette. M’empêchant de briser le contact, ses yeux m’attirent dans ses profondeurs.

— Une carapace qui en ma présence s’effrite par moments.

Mon cœur se met à cogner plus fort dans ma poitrine en un rythme irrégulier tandis qu’il poursuit.

— Une femme à la fois individualiste et vulnérable. Une femme dont le regard est obscurci par toutes ces obligations et les blessures du passé qui la hante encore, mais où demeure un éclat combatif par pure abnégation.

Il rapproche son visage près du mien.

— Ce qui en fait un regard magnifique et brillant de beauté. Celui-là même qui vous rend vivant chaque fois qu’il vous touche… Et dans lequel je ne cesse de me perdre, finit-il de murmurer ces derniers mots.

Ébranlée, je n’entends plus rien d’autre que mon pouls qui tambourine dans mes oreilles. J’ai du mal à comprendre ce qui vient de se passer.

Pourquoi ai-je l’impression qu’il me connaît beaucoup plus qu’il ne le devrait ?

Kerian lit en moi comme un livre ouvert. Il discerne ce qui se cache derrière mes batailles, mes blessures et mes barrières. Il dévoile celle qui s’est construite sur les cendres de son passé. Et ce constat m’effraie réellement. Il me rend vulnérable et découvre une part de moi, que je ne peux le laisser me mettre à nue.

Une faiblesse.

On m’a inculqué la retenue. Celle que je me dois d’avoir concernant mes émotions et mes sentiments personnels, de sorte de ne jamais m’éloigner de mon devoir. Mais elle s’effrite en sa présence. Alors que l’on m’a appris à avoir une totale dévotion envers tous les peuples. Cette page blanche que le Sanctuaire a créée avec pour maxime me concernant : « Le devoir avant toute chose », Kerian, lui, ne cesse de la noircir par son empreinte.

J’ai toujours placé mes responsabilités en priorité sans jamais rien laisser s’interposer entre elles et moi. Jusqu’à notre rencontre… j’ignore comment, mais il a forcé un passage dans ma carapace. Ce qui laisse libre cours à des envies et à mes émotions humaines. Celles que j’ai toujours été contrainte de réprimer. À l’exception de Kerian, avec qui ce sont les montagnes russes. Sa seule présence suffit à me rendre instable, et je ne maîtrise plus rien. Pas comme avec Helia, Brett et Isabella. Et c’est pour cette raison que je ne lui laisserai pas d’autres occasions de me percer à jour.

Les mots me restent coincés dans la gorge tandis que Nikki revient vers nous.

— Jonah veut te parler.

Kerian récupère le téléphone qu’elle lui tend, puis s’éloigne à son tour.

— Vous couchez ensemble ? me demande-t-elle sans détour.

— Pardon ? demandé-je, surprise par sa question.

— Tu as des problèmes d’audition ?

— Non, sauf avec toi, rétorqué-je avec le peu de calme qu’il me reste la concernant. Et ma patience s’arrête là où mon « Va te faire foutre » commence, alors je te conseille de remballer tes griffes avant que je ne m’énerve vraiment. Et pour répondre à ta question, Kerian et moi, c’est professionnel.

À peu de choses près.

— Ouais, ça crève les yeux, renâcle-t-elle avec dédain.

— Le concept doit t’être sûrement inconnu, alors je vais essayer de te la faire simple, commencé-je narquoise, excédée par ses réflexions. Vois-tu, un homme et une femme peuvent collaborer ensemble et être proches sans pour autant inclure du sexe. Tu saisis la nuance ou c’est trop compliqué pour ton petit ciboulot ?

— En gros, tu lui refuses ton cul, insiste-t-elle, mauvaise avec une grimace suffisante. Alors Kerian s’assure par d’autres moyens d’obtenir sa part dans cette « collaboration »… Ouais, maintenant, je comprends mieux son attitude à ton égard.

— Je peux savoir ce que ça veut dire, ça ?

Un sourire tordu, presque béat, habille ses lèvres dorénavant et elle me lance :

— Oh, eh bien, tu dois avoir commencé à cerner le loup maintenant. Kerian, lorsqu’il souhaite obtenir ce qu’il désire, est vraiment très bon comédien. C’est un beau parleur, hein ? Les petits rapprochements subtils, les contacts physiques... Un merveilleux jeu d’acteur. Tout n’est que feint. Pourtant, comment ne pas tomber dans le panneau comme une pauvre idiote ? J’en sais quelque chose. Ça marche à chaque fois. J’ai été témoin de son jeu de séduction à de nombreuses reprises et sur beaucoup de femmes...

Ses propos me brûlent âprement la gorge. Ils mettent en avant les quelques réserves émises au sujet de Kerian depuis notre rencontre. Et ce, même si c’est la jalousie de Nikki qui parle.

— Eh oui, il ne s’encombre pas d’autant d’attentions auprès de la gent féminine à moins d’avoir quelque chose à en tirer. Alors, mets-toi bien une chose en tête, sorcière, tu n’es qu’une passade. Tu ne vaux pas plus que les autres qu’il a déjà baisées… Dans les deux sens du terme, claironne-t-elle avec un clin d’œil, fière d’elle.

Mes poings me démangent.

J’ai envie de lui en coller une pendant qu’elle continue de distiller son venin.

— Et dès qu’il aura obtenu ce qu’il veut de toi, eh bien ce sera… finito (fini). C’est comme ça qu’il fonctionne. Rien ne le retient jamais quand il en a fini avec une femme. Et comme à chaque fois, c’est vers moi qu’il reviendra.

Je déglutis, un goût amer dans la bouche. J’ai le sentiment désagréable que ses mots pourraient contenir une partie de vérité.

Se servirait-il vraiment de moi en me séduisant pour garantir ses intérêts ?

Il est vrai qu’il y a beaucoup trop de parts sombres et de non-dits depuis le début de cette histoire. Il ne serait finalement pas étonnant que je ne sois qu’une marionnette entre ses mains, même si une part de moi a du mal à y croire. Celle dont il fragilise la cuirasse. Moi qui prône la prudence, comment aurais-je pu me laisser duper sans que mon instinct ne s’éveille ? À moins qu’il n’ait sur moi une plus grande emprise que je ne l’aurais pensé.

En me voyant me rembrunir, Nikki se régale de l’impact de cette conversation. Elle exulte et arbore une mine triomphante face au doute qu’elle a immiscé en moi.

— Adorable ton récit, vraiment, me reprends-je en essayant de ne plus rien laisser paraître de mes émotions. Mais rassure-toi, je ne compte pas me faire baiser, au propre comme au figuré. D’un, je ne marchande jamais mon cul, contrairement à d’autres. Et de deux, une de mes règles d’or est de ne jamais passer derrière les chiennes qui puis est.

Son sourire s’estompe sur-le-champ, laissant place à un rictus méprisant, au même moment Kerian réapparaît. Il nous observe d’un air perplexe avant de redonner son téléphone à Nikki. Je m’écarte de lui, ce qu’il ne manque pas de remarquer.

— Alors ? l’incité-je à parler.

— Jonah vient bien de me confirmer l’adresse. Tout est bon.

— Dans ce cas, si nous en avons fini ici, j’aimerais rentrer.

Mon ton est plus détaché que je ne l’aurais voulu, l’amertume et la colère me grignotent de l’intérieur. Et je sais qu’il a compris que quelque chose ne va pas, je le vois au froncement de ses sourcils, ainsi qu’au timbre incertain dans sa voix quand il me répond :

— Oui… Je te ramène.

— Oh, tu es déjà obligé de partir ? Il est encore tôt, chéri, et ça fait un très long moment qu’on ne s’est pas amusés tous les deux, intervient Nikki avec une petite moue surjouée, en l’aguichant de nouveau.

— Une autre fois, lui dit-il l’air détaché.

Une autre fois ?

Le message est clair. Mon sang devient acide dans mes veines, bien que je n’en aie rien à foutre au final.

— Ne te donne pas cette peine, profite. Je vais rentrer en taxi, dis-je en grinçant des dents malgré moi, avec un pas en arrière.

— Léana…, me rappelle-t-il confus, mais néanmoins d’un ton plus dur.

Il avance sa main vers moi et avant que je ne puisse faire demi-tour, il m’arrête en m’empoignant par le bras. Je descends mon regard sur sa main accrochée à mon poignet et tire dessus, mais il resserre sa prise. Un pli se forme entre ses sourcils alors qu’il fouille mon regard. Puis il se tourne vers Nikki à qui il s’adresse dans sa langue natale.

Sachant que je ne comprendrais pas un mot de leur échange, ce n’est pas du tout suspect, ça.

— Cosa gli hai detto ?! (Qu’est-ce que tu lui as dit ?)

— Me, ma niente ! (Moi, mais rien)

— Nikki !

La voix de Kerian tonne brutalement, alors que celle de Nikki ressemble à des piaillements.

C’est là tout ce que j’arrive à comprendre de leur échange. Ça et faire preuve de déduction concernant certains mots en italien.

— E lei che me ha parleito con malvagità, e mi ha insultato.(C’est elle qui m’a parlé avec méchanceté et qui m’a insultée.)

— Che, non riesco a crederci ! (Ça, j’ai du mal à y croire !)

Elle l’interrompt avec un rire creux et me fusille du regard.

— Non riesco a crederci, stai dalla sua parte  ! (J’en reviens pas, tu prends sa défense !)

— Ti conesco soppratuto, e lo so cosa prova a fare  ! (Je te connais surtout, et je sais ce que tu essayes de faire !)

— Kerian…

— E ti consiglio per mostrargli rispetto! Ultimo avvertimento ! (Et je te conseille de lui montrer du respect ! Dernier avertissement !)

O.K. ! C’est bon, je ne vais pas continuer de jouer les potiches.

J’arrache mon bras de la poigne de Kerian, mais il se retourne vers moi et attrape de nouveau mon poignet.

— Ça suffit. Retire ta main, sifflé-je entre mes dents.

— Toi, tu ne bouges pas, je vais te ramener, fulmine-t-il soudain à mon encontre.

Il ne manque pas d’audace. S’il y a bien quelqu’un qui a le droit d’être remontée, ici, c’est moi !

— Je ne te demande pas ton autorisation, alors lâche mon poignet à la fin, aboyé-je en tirant dessus.

— Non. On rentre ensemble, réplique-t-il en me contrant.

— Merci, mais je décide encore pour moi. Alors je te conseille d’arrêter avec tes impératifs, et d’enlever ta foutue main avant que je ne t’y oblige !

Je plante un regard d’avertissement dans le sien et le glisse ensuite sur mon poignet captif. Si nos yeux pouvaient envoyer des éclairs, ce serait un véritable feu d’artifice.

— T’es calmé ? ose-t-il me demander quelques secondes après, raffermissant sa poigne, sans toutefois me faire du mal.

Je plisse les yeux.

J’ignore lequel de nous deux est le plus têtu, mais bon sang ! J’ai juste envie de m’éloigner d’eux et de rentrer. J’ai eu mon compte.

— C’est bon, qu’on en finisse, dis-je, résignée, lui faisant comprendre que je rentre avec lui.

— Parfait.

Je dégage brutalement mon bras et pars vers la sortie, pendant que Kerian reste quelques instants supplémentaires pour, je suppose, saluer « chaleureusement » Nikki.

Les bras posés sur le toit de la voiture, j’attends, et tente de retrouver mon calme. Kerian arrive quelques secondes plus tard et me retourne pour me plaquer contre la portière. Il m’emprisonne de ses mains en les posant de chaque côté de ma tête.

— C’était quoi ça ? s’énerve-t-il.

— Quoi, ça ?

— Ce petit duel de force que t’as provoqué entre nous.

— Tu me poses sérieusement la question, là ?

— Oui !

J’ai envie de lui hurler que : « J’en ai assez d’avoir à supporter sa pétasse ! Surtout qu’il y a de grandes chances pour qu’il ne soit qu’un manipulateur qui a réussi à passer les barrières que j’ai érigées entre nous, alors que je ne le désire dans aucun aspect de ma vie ! »

Toutefois, je ne souhaite pas envenimer les choses plus qu’elles ne le sont déjà. Je décide donc de taire mes remarques qui, je le sais, ne nous mèneront à rien ce soir.

Je ferme les yeux et prends une inspiration.

— Écoute, je suis juste fatiguée, Kerian. Et tout ce dont j’ai envie, c’est de rentrer chez moi et d’en finir avec cette soirée.

Mes mots calment l’orage qui l’habite et il se radoucit.

— Ai-je dit ou fait quelque chose qui t’a contrariée ? Ou est-ce Nikki ? demande-t-il d’un air contrit.

Cette dernière n’a fait que mettre en évidence mon manque de bon sens. Il faut que je sois plus sur me gardes et mette à profit ces soupçons qui me tenaille en redéfinissant les limites entre nous. Il y a trop de part d’ombres dans cette histoire.

Ses mains glissent sur mes épaules.

— Léana, je suis désolé de m’être emporté. J’ai bien vu que quelque chose t’a contrariée et je voulais juste savoir ce qui avait pu te mettre dans cet état. Mais tu t’es braquée, comme souvent, avant même que…

— Je ne me confie à toi ? répliqué-je en le devançant. Mais Kerian, on n’est pas amis tous les deux. Et nous ne le deviendrons jamais. Nous n’avons pas à sympathiser plus que ce dont notre collaboration l’exige, lâché-je en écartant ses mains de mes bras.

Mon ton est calme, mais mes paroles l’ont piqué au vif malgré sa retenue apparente. Il recule d’un pas, décontenancé. J’assène donc mon dernier coup, qui réinstaurera les barrières nécessaires à notre collaboration.

— Tu as ton rôle et j’ai le mien. Nous n’avons pas besoin de plus pour mener à bien chacun notre part du marché. En conclusion, entre nous, ce n’est qu’un simple accord dont deux personnes doivent s’acquitter. Rien de plus.

Mon ventre se noue. Une vive palette d’émotions traverse son visage à ces mots qui semblent l’atteindre et lui déplaire. Ses mâchoires se crispent et se décrispent sans me quitter des yeux.

Je mentirais si je disais que cela me ravit de le voir ainsi, mais je ne peux laisser les doutes subsister sur sa sincérité.

— Très bien, finit-il par lâcher. En route.

Ce sont les dernières paroles prononcées jusque chez moi.

***

Arrivé à destination, Kerian s’arrête sans couper le moteur.

Après une brève hésitation, je décide de rompre le silence qui s’est installé.

— Pour Reacon, nous…

— Je passerai te prendre demain matin à huit heures. Si toutefois ça convient à ma partenaire, répond-il, cinglant, sans m’accorder un regard.

L’ambiance est froide, mais impérative.

— Oui, dis-je en sortant de la voiture.

Il est presque cinq heures du matin lorsque je monte à l’appart. Surprise, je constate qu’une petite lumière brille sous ma porte d’entrée. J’ouvre et en découvre la raison : un mètre quatre-vingt à moitié endormi, allongé sur mon divan, une main calée sous sa tête et l’autre tenant un bouquin.

— Hé ça va ? s’inquiète Brett en se relevant.

Il bâille et frotte son visage pour se réveiller.

— Oui, pourquoi ? demandé-je en retirant mes escarpins.

— T’as l’air complètement défaite, dit-il en s’avançant, glissant une main sur ma joue.

— Longue soirée. Je suis crevée, c’est tout.

— Ça, elle a été longue…, lâche-t-il sur un ton légèrement critique.

— Ne recommence pas, soupiré-je en me dirigeant dans la cuisine.

Il ne semble pas comprendre l’avertissement, puisqu’il rajoute, soupçonneux :

— Et c’est quoi cette tenue ?

Les sourcils froncés, ses prunelles azur m’inspectent de la tête aux pieds. Ce qui me rappelle que je porte toujours cette foutue robe et que surtout, j’ai laissé toutes mes affaires dans la voiture de Kerian.

Je me sers un verre d’eau que je bois d’une traite.

— Qu’est-ce que vous avez fait tous les deux ? insiste-t-il en pianotant nerveusement sur le marbre du plan de travail.

— Rien de plus que ce que tu savais déjà. On a retrouvé son contact.

— Et c’est tout ?

— À ton avis ? grincé-je.

— En même temps, vu comment t’es habillée, il est légitime que je demande ce que…

J’explose.

— Ce que quoi, bon sang ?! C’est quoi ces questions douteuses nom de Dieu ! Comment penses-tu que j’ai passé ces dernières heures Brett, à l’horizontale ?! m’emporté-je avec fougue en balançant mon verre qui se fracasse contre le granit de l’évier.

Son ton se radoucit.

— Léa, je…

— C’est bon, j’ai eu mon quota ce soir, fous le camp.

Il cille, puis avance d’un pas sans doute dans l’idée de me prendre dans ses bras pour s’excuser.

Mauvaise idée.

Tenter d’apaiser mes nerfs avec un peu de tendresse à cet instant en revient à jeter de l’huile sur le feu. C’est de calme dont j’ai besoin. Et d’espace. Et qu’on me foute la paix.

— Arrête, le repoussé-je brusquement du plat de mes mains sur son torse.

Blessé par mon rejet, il recule, le regard fuyant.

— Excuse, je ne voulais pas te tomber dessus comme ça, Léa.

Il se frotte nerveusement la nuque.

— Je voulais juste m’assurer que tu rentrais bien, mais ç’a été plus fort que moi et j’ai abusé avec cet interrogatoire… Je ferai mieux de partir maintenant.

L’accablement qui teinte sa voix finit de m’achever. Je n’aime pas l’idée que nous soyons en froid, d’autant plus qu’il s’inquiétait pour moi. Bien qu’il ait outrepassé ses droits avec ses questions insistantes.

Brett est sur le point de passer la porte d’entrée lorsque je tire sur son bras.

— Attends.

Il pivote sur lui-même, pas certain du comportement à adopter.

— Désolée de t’avoir crié dessus comme je viens de le faire. Mes nerfs ont lâché, mais ce n’est pas une raison.

— Tu n’as pas à t’excuser, c’est moi.

— On est fautifs tous les deux dans ce cas. Même s’il est vrai que tu sais être le numéro un dans la catégorie d’emmerdeur professionnel. Tu sais que je t’adore pour toutes tes qualités, même si parfois j’ai envie de t’étrangler.

Ma petite remarque marquée de dérision fait son effet. Il me décroche un de ses beaux sourires.

— Oublions cette soirée, tu veux ?

— Bonne idée. Et merci d’être resté pour moi ce soir.

Il prend mon visage en coupe et en caresse les joues de ses pouces.

— Toujours. Je serai toujours là pour toi.

Ce n’est pas son geste qui me trouble, mais le mélange des deux. Sa promesse et ce qui transparaît dans ses yeux avec beaucoup trop d’intensité.

— Je sais, moi aussi, dis-je, un peu raide.

Je serre ses avant-bras avant de repousser doucement ses mains de mon visage.

— Allez, rentre te reposer.

— Dors bien.

Il plaque tendrement ses lèvres sur mon front et s’en va.

— Bonne nuit.

La porte franchie, je la verrouille le cœur lourd. Je suis bien forcée de prendre conscience de certaines choses, ce soir. Et ça risque de ne pas aller en s’arrangeant…

 

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