La traque (La conquête du sang) (French Edition)
Chapitre 15
L orsque la voiture part en tonneau, ma tête cogne brutalement contre le tableau de bord et j’en reste étourdie. Nous dégringolons la chaussée dans un vacarme assourdissant de bruits de tôle froissée et de verre brisé. Après avoir valdingué dans tous les sens, notre voiture finit sa course sur le toit, près d’une clairière. Lorsque je reprends connaissance, je suis désorientée et je gémis tellement je souffre, mes côtes me faisant un mal de chien. Un bourdonnement incessant se greffe à mes tympans, et je sens que ma tête va exploser. J’ai du mal à respirer, percluse de douleurs. Je bats plusieurs fois des paupières pour tenter de stabiliser ma vue devenue floue, et je sens quelque chose de chaud couler le long de ma tempe. Je tâtonne des doigts jusqu’à mon front pour y découvrir une coupure assez profonde.
Lorsque j’essaye de bouger, je sens ma jambe gauche se déchirer. J’ignore ce qui est planté dedans, en tout cas la douleur me coupe le souffle. J’essaye de bouger le buste, mais ma respiration devient hachée, probablement due à quelques côtes fêlées ou peut-être bien cassées.
— Tu es blessée ?!
Tout tourbillonne autour de moi, néanmoins j’arrive à distinguer Kerian qui se détache en se rattrapant de ses bras sur le plafond.
— Tu es blessée ?! me redemande-t-il, fou d’angoisse en rampant jusqu’à moi.
— Ça va… je crois, rapporté-je douloureusement en tentant de stabiliser ma vue.
Kerian, qui n’a pas l’air dans un meilleur état, pose une main sur mon buste et l’autre sur ma ceinture, mais je l’arrête dans sa manœuvre.
— Attends. Et Brathir ? demandé-je.
Il grimace, puis se détourne de moi pour se pencher sur la banquette arrière.
— Alors ? insisté-je.
— J’ai un pouls… Faible, mais il est encore en vie.
— OK, soufflé-je, rassuré.
— Passe tes bras comme tu peux autour de mes épaules.
Je m’exécute tandis que Kerian tire d’un coup sec sur ma ceinture pour me libérer. Mais en dépit des bras pour me rattraper, ma jambe retombe durement sur le morceau enfoncé dedans.
— Arrrgh !
— Quoi, qu’est-ce qu’il y a ?! panique-t-il en retirant ses mains de mon buste.
— Ma jam… jambe, lui expliqué-je alors que j’essaye de reprendre mon souffle.
Il m’adosse comme il peut contre ma vitre et la soulève avec délicatesse pour l’examiner.
— Je vais devoir retirer ce morceau de verre.
— Oui, ce serait préférable, acquiescé-je en serrant les dents.
— Prête ?
Non.
— Oui.
Les lèvres pincées, je rive mes prunelles grises aux siennes.
— À trois.
Il pose son pouce et son index sur le verre, et fait une légère pression.
— Un…
Ma respiration s’entrecoupe en anticipant la douleur à venir.
— Deux, continue-t-il avec calme tout en arrachant d’un coup sec le corps étranger de ma jambe.
— Nom de Dieuuu… T’avais pas dit à trois ? rugissé-je, les mâchoires crispées par la douleur.
Je pose une main tremblante par-dessus celle de Kerian sur l’entaille. Le sang coule vite. Il déchire le bas de son sweat-shirt qu’il utilise pour faire un bandage autour de la jambe et comprimer ainsi la plaie.
— Aurais-tu oublié que trois, c’est juste après deux ? Parce qu’étrangement, je ne l’ai pas entendu… franchir la barrière de tes lèvres.
— Ne t’inquiète pas pour moi, j’ai encore une bonne mémoire, réplique-t-il avec un clin d’œil.
Mes blessures doivent commencer à guérir, car j’arrive à mieux respirer.
— Le deux t’a évité d’anticiper la douleur et de te crisper davantage. Tu te serais fait encore plus mal.
Terminant de serrer mon bandage, il glisse son pouce sur le pourtour de ma coupure au front et l’examine.
— Ça semble déjà cicatriser. Tu as mal autre part ?
À peu près partout.
— Non, je ne crois pas, et toi ? me renseigné-je en constatant le nombre de blessures qui couvrent son corps depuis l’attaque chez Brathir.
Mis à part ma tête, qui pendant l’impact a heurté le tableau de bord jonché de verre, et du morceau coincé dans ma jambe, je m’en tire assez bien. Les quelques morsures et contusions durant l’affrontement avec les Doguas se régénèrent déjà elles aussi.
Cependant, celles de Kerian sont beaucoup plus importantes et plus profondes. Pour ce que j’en vois, il a de nombreuses lacérations au niveau de ses côtes, de son abdomen et de son pectoral gauche. Des morsures sont aussi visibles à travers ses vêtements ensanglantés, dont une vraiment moche en haut de la cuisse. Certes, c’est un vampire et sa guérison sera prompte, mais ses blessures ont dû l’affaiblir beaucoup plus qu’il ne l’admettra.
— T’inquiète, je vais bien.
Non, ça n’en a pas l’air, vu la pâleur de son visage et sa posture raide.
— Kerian, tu…
— Il faut qu’on sorte de là, m’interrompt-il en se reculant entre les sièges.
Il prend appui sur ses mains et défonce d’un coup de pied le reste du pare-brise. Une fois l’ouverture faite, Kerian sort le premier, puis m’aide à en faire autant en me hissant délicatement hors de la carlingue.
— Ça va aller ? redemande-t-il en me soutenant sur mes jambes.
Il le faudra, même si mon équilibre est précaire et ma vue toujours pas très stable.
— Oui.
— Léana, me gronde-t-il, nullement convaincu.
— Pas le choix.
Surtout lorsque des grognements retentissent à mi-chemin du talus. Nous levons la tête vers les deux Doguas en train de continuer leur descente, bien que ralentis par l’irrégularité du sol.
— Je m’occupe d’eux. Toi, tu sors Reacon d’ici et vous vous tirez de là !
Il me relâche, puis retire sa lame de son fourreau.
— Il en est hors de question, Kerian ! objecté-je.
— Léana…
— Tu n’y arriveras pas seul et pas dans ton état actuel, rétorqué-je, effrayée à l’idée qu’il lui arrive quelque chose et en lui montrant ses blessures.
— Tu ne discutes pas et tu fais ce que je te dis pour une fois ! exige-t-il durement.
— Non, tu ne peux pas…
Il agrippe brusquement ma nuque et attire mon visage à quelques centimètres du sien.
— Que ce soit bien clair, Léana, tu n’as pas voix au chapitre cette fois-ci ! Alors, tu vas faire exactement ce que je te demande et te barrer d’ici !
La peur me prend aux tripes et me noue l’estomac. Je suis terrifiée par cette émotion qui envahit ma poitrine. Celle… de le perdre.
— Kerian… non. Tu n’y survivras pas, insisté-je d’une voix étranglée qui trahit ma peur.
J’ignore si l’angoisse se lit sur mon visage, mais Kerian radoucit le ton.
— Ta vie vaut bien plus que la mienne et je suis prêt à prendre ce risque.
— Mais moi, non… Et je ne peux pas te laisser faire ça, murmuré-je, troublée, le cœur soudainement plus lourd.
Je détourne le regard, mais sa main glisse sur ma joue et m’oblige à le retrouver.
— Tu le dois. Longe le cours d’eau jusqu’aux petits sentiers et s’il le faut, continue seule. Je sais que ce n’est pas dans ta nature, mais si Reacon n’arrive pas à se guérir et qu’il te ralentit trop, laisse-le. Ne risque pas ta vie pour des causes perdues comme les nôtres. Tu es bien plus importante.
Je n’abandonnerai jamais qui que ce soit et je ne compte pas commencer ce soir, que ce soit l’un comme l’autre.
— S’il te plaît, maintenant pars et ne te retourne pas, me supplie-t-il.
Je ne peux me résoudre à le laisser risquer sa vie. Ce serait du suicide. L’union fait la force. J’abonde dans son sens dans l’unique but d’aller chercher l’aide de Brathir. J’espère qu’il aura guéri d’une bonne partie de ses blessures et qu’à trois, nous pourrons en finir avec ces saloperies.
J’acquiesce et il presse son front contre le mien, puis me relâche et fonce en direction du premier talus où les Doguas arrivent.
— Kerian ! le rappelé-je alors qu’il s’éloigne déjà.
Il pivote de moitié.
— Fais attention, je t’en supplie, murmuré-je, la peur enroulée autour de ma poitrine comme un serpent.
Après un dernier sourire triste, il court droit en direction du danger.
Sans plus attendre, je fais le tour de la voiture et ouvre sans trop de difficultés la portière de Brathir, alors que ce dernier reprend doucement connaissance. Je place mes bras autour de sa taille et le traîne dehors en l’adossant à la portière. Son état est vraiment critique. Sa peau est aussi blanche que celle d’un cadavre, et sa respiration quasi inexistante et hachurée lorsqu’il prend une inspiration. Aucune de ses blessures n’a guéri, dont la plus grave à l’abdomen. Il continue à perdre beaucoup trop de sang. Il se meurt.
Quand il disait que sa magie l’avait abandonné, ce n’était pas qu’une façon de parler. Ses pouvoirs ne l’aident pas à guérir.
Je le redresse pour tenter de le maintenir sur ses jambes, mais il s’écroule dans un cri et tombe à genoux.
— Brathir, laissez-moi vous…
Il me repousse de ses deux mains dans un effort colossal alors que je tente un nouvel essai.
— Ne vois-tu pas… que tu essayes de traîner un cadavre en sursis ? grommelle-t-il à bout de souffle, le visage défiguré par la douleur.
Je l’aide néanmoins à se redresser contre la voiture et jette un coup d’œil au talus où j’aperçois Kerian en difficulté.
— Je peux vous aider, dis-je, inquiète pour tous les deux. Il suffirait que je vous transfère un peu de ma force pour que…
— Non ! gronde-t-il, la voix éteinte.
Une quinte de toux le prend et lui fait recracher du sang.
— Tu crois que je vaux… la peine que tu mettes… ta vie et celle… de Kerian en dan… en danger ou pire ? Tu ne peux rien pour moi.
Chaque effort se lit sur son visage comme une torture.
Et c’en est une de torture, d’être impuissante face à la situation.
Au deux
— Laisse-moi, petite… Sauve ta vie. La mienne est term…inée… depuis bien long… temps, m’implore-t-il, les yeux embrumés de larmes.
— Je peux au moins essayer de vous…
— C’est trop tard pour… moi, aargh...
Je prends l’une de ses mains prises de tremblement dans les miennes.
— Doucement...
— Vous deux, vous av… ez encore le temps de… tout changer… Va aider Kerian et sauvez… vous d’ici.
Je sais qu’il a raison. Je dois me résoudre à l’abandonner, mais ce n’est pas dans mes principes. Et étrangement, j’ai du mal à le laisser partir, à dire adieu au dernier lien avec ma mère.
— Tu es la clé, Léana, tu… tu dois arrê… ter Linus. Trouve son armée et t… tu le trouveras, lui. Si tu n’y arri… ves pas à temps, alors tu devras te tourner… vers « elle ». Elle seule qui pourra te gui… der afin de le dé… truire, balbutie-t-il dans un souffle à peine audible, du sang à la commissure des lèvres.
« Elle », je sais pertinemment de qui il parle. Il s’agit de la Prophétesse de Sang : Alva Tarhr. La seule vers qui je ne me tournerai qu’en dernier recours. Cette sibylle est l’unique être magique à pouvoir m’éclairer sur l’avenir et à en modifier son cours. Grâce à ses prédictions, j’aurai les armes pour mettre un terme à tout cela, mais cette option n’est pas sans conséquences. Une Prophétesse de Sang n’appartient ni au bien ni au mal. C’est un équilibre entre les deux. Elle reste cependant dangereuse, car en lui réclamant ses visions, je lierai mon destin et ma vie à sa volonté. En échange de cette faveur, je lui ferai la promesse d’une vie pour une vie et serai son obligée. Si je me refuse à prendre celle qu’elle me réclamera, c’est la mienne qu’elle prendra. Faire appel à elle, c’est un peu comme vendre son âme au diable. Mais s’il faut en arriver là, à un moment ou un autre, je le ferai, au prix de ma vie si cela garantit la victoire sur Linus.
— Je vous promets que je l’arrêterai, quoi qu’il m’en coûte.
— Je le sais, petite. Malheur… eusement, je le sa… ais et... j’aur… ais voulus que les cho… ses se passent diffé… rement pour ta mère et toi, lâche-t-il dans un dernier souffle avant que son regard ne devienne vitreux et qu’il perde son dernier souffle de vie.
Sa mort remue quelque chose en moi. Une douleur à l’âme que je n’aurais pu imaginer. Ébranlée plus que je ne le devrais, je reste interdite pendant un instant.
Passé ce trouble, je chasse l’humidité au bord de mes yeux et ferme les siens, en l’allongeant, croisant ses bras sur sa poitrine. Je ne peux lui offrir le rituel de l’au-delà qu’il mériterait auprès de mon peuple, mais je l’accompagne au moins par ces mots :
— Puissions-nous nous retrouver, humble guerrier de cette terre. Que ton chemin trouve la paix.
Je le vengerai. Je les vengerai tous.
La rage au ventre, je me relève et cours rejoindre Kerian. Linus m’a déjà pris ma mère et Reacon, je ne compte pas le perdre lui aussi.
Cachée par les arbres, il me faut quelques secondes avant de l’apercevoir planter son épée dans l’un des deux Doguas. Malheureusement, pas assez profondément pour le tuer. L’autre bête à la patte amputée se précipite sur lui dans un grognement et en lui assénant un violent coup de griffes dans le dos. À bout de force, Kerian tombe à terre dans un gémissement.
Je remonte le talus à toute allure. Habitée par une rage décuplée, je me fous des conséquences et fais appel à ma magie une fois encore, et celle-ci répond. Des deux mains, je projette ces immondices dans les airs et les retiens au-dessus du vide. Prise de frénésie, un bourdonnement résonne dans mes oreilles, juste avant de lancer le sort noir.
— Sourferum mortis !
Elles se débattent et hennissent sous la douleur, mais ce n’est pas assez. J’intensifie le sort. Je me repais de ces rugissements effroyables que je leur inflige et qui s’enfoncent dans la forêt. Agonisants et pris de convulsion, les Doguas arrivent au bout de leur supplice, ce qui est bien trop tôt à mon goût lorsque leurs carcasses explosent de l’intérieur, éparpillant des morceaux putrides sur le talus.
De la magie noire à l’état pur. C’est ce qui me grise et m’enivre en cet instant. Ce n’est pas la première fois que je l’utilise. En revanche, qu’elle me domine à cause de mon instabilité émotionnelle, ça oui. Je maîtrise toutes les magies, qu’elles soient blanches ou obscures, mais à cet instant, c’est cette part sombre qui contrôle la situation et renforce ma puissance en prenant le pas sur mes émotions.
C’est envoûtant…
Ce déchaînement de fureur, de colère et de douleur qui a pris possession de moi me projette dans une sorte de transe. Je sens son pouvoir se décupler et vibrer en moi. Tout ce qui m’entoure est subjectif, absorbé par cette exaltation. J’ignore le temps qui s’écoule. Je prends à peine conscience de la silhouette de Kerian qui m’approche lentement et avec précaution, comme avec un animal sauvage qui serait blessé.
— Hé...
Ses mains se posent sur mes joues avec douceur.
— C’est fini. On n’a plus rien à craindre.
Tout me semble si lointain, si trouble, et pourtant, sa voix…
— Léana…
Elle m’appelle et m’attire vers lui.
— Tu peux lâcher prise. Reviens.
Il atteint ma noirceur.
— Ti prego… torna da me. (Je t’en prie... reviens-moi) murmure-t-il d’une voix inquiète.
Un voile sombre se retire de devant mes yeux lorsque les ténèbres relâchent leur emprise. La première chose que je vois est la lueur d’angoisse qui s’est emparée des yeux verts de Kerian. Je ferme mes paupières, confuse et honteuse de ne pas avoir été capable de reprendre le contrôle par moi-même. Je ne sais même pas comment il a réussi à m’atteindre.
Et il n’aurait jamais dû en être capable. Pour arracher un sorcier à sa transe, il faut être suffisamment lié à cette personne pour être son attache, son point d’ancrage à la réalité. Je réalise alors seulement l’impact que Kerian a sur moi et qu’il n’aurait jamais dû avoir. Ce constat m’effraie. Ce lien qui existe entre nous va bien au-delà de l’attirance.
Cet homme est devenu en peu de temps beaucoup trop important pour moi, ce qui est réellement inquiétant.
— Comment te sens-tu ?
Je rouvre les yeux à sa question.
— Ça va. Et toi ?
— Ça ira.
D’une pression sur son torse, je le fais reculer et m’adosse au chêne derrière moi.
— Que t’est-il arrivé ?
— C’est compliqué.
— Alors, résume/simplifie.
Je braque les yeux au loin, ne pouvant soutenir les siens.
— L’attrait de la magie noire peut parfois enivrer son hôte à cause de sa puissance, et avec mes émotions exacerbées, ça a été un mauvais cocktail.
— J’ai vu ça, oui, quand le sol s’est mis à trembler.
— Désolé, j’ai perdu pied jusqu’à...
— Ce que j’intervienne ? C’est ce qui a été ton déclencheur ? demande-t-il en accrochant mon regard.
Malheureusement, oui. Mais je ne peux pas lui avouer le pouvoir qu’il a sur moi.
— Non. Enfin… Ta présence a joué un petit rôle et m’a aidé à m’enraciner dans notre réalité, bien évidemment. Mais dans ce cas présent, c’est ma volonté et ma prise de conscience qui ont eu un rôle primordial.
— Un petit rôle..., répète-t-il d’une voix plate, n’ayant pas vraiment l’air d’y croire.
— N’en parlons plus.
Une grimace lui tord le visage lorsqu’il fait un pas de côté pour s’adosser contre le tronc d’un arbre.
— Tes blessures profondes n’ont pas l’air de…
— Je vais bien, me coupe-t-il encore une fois.
— Oui, ça se voit, persiflé-je.
Il me lance un regard réprobateur que je lui retourne.
— Ne me regarde pas comme ça, insiste-t-il.
— Ah, et comment veux-tu que je te regarde ? Comme si je te croyais ? le provoqué-je avec sarcasme.
— N’oublie pas qui es en tort ici : toi. Tu m’as enfumé en faisant semblant de m’écouter, rétorque-t-il, les yeux plissés en me pointant du doigt.
— Depuis le temps, je pensais que tu me connaissais un peu mieux. J’avais un plan. Mais comme nous n’allions pas en démordre l’un et l’autre, je t’ai simplement dit ce que tu voulais entendre. Et je ne m’en excuserai pas.
— Non, bien sûr… Parce que te mettre en danger est une seconde nature chez toi, fustige-t-il.
— Bienvenue dans ma vie. À vouloir me surprotéger comme tu le fais, même si j’apprécie sincèrement ton inquiétude et ta sollicitude, garde cependant à l’esprit que je reste puissante, en dépit de ce que Linus me fait… subir.
Mes sourcils se froncent d’incompréhension en réalisant un point.
— Et m’être servie de mes pouvoirs cette fois-ci n’a pas affaibli mes forces. Ce qui prouve qu’il n’a pas forcément toujours l’ascendant sur moi.
Il se dégage de son appui contre l’arbre pour venir vers moi.
— J’ai parfaitement saisi ce que tu me dis, mais tu ne peux pas me demander de ne pas m’inquiéter pour toi. J’en suis incapable.
— Et je ne te le demande pas. Mais comprends bien une chose, jamais je ne laisserai quiconque risquer sa propre vie pour moi. J’ai déjà perdu assez de personnes comme ça. Je ne compte pas augmenter le nombre avec toi.
Mes mots le touchent, bien que son visage tente de me dissimuler la souffrance qui s’y reflète derrière.
— Kerian, tu…
— Il est mort n’est-ce pas ?
— Oui.
Il caresse ma joue du revers de sa main.
— Je suis sincèrement désolé.
— Tu n’as pas à l’être, dis-je en refoulant le pincement que sa disparition provoque en moi.
— Il était le seul lien avec les souvenirs de ta mère et ça, ça t’a touché, je le sais. Tu as le droit de laisser libre cours à tes émotions, Léana. De laisser ta peine s’exprimer si ça te fait du bien.
Je détourne les yeux.
— Qu’importe le souvenir qui nous reliait. Il est mort à présent. Ça ne sert à rien de s’appesantir sur mes prétendus états d’âme. L’important reste la mission.
— Bien sûr que c’est important. Tu as le droit d’être en colère ou triste. De vivre le bonheur, de rire, de pleurer. De ressentir, Léana. Il faut que tu cesses de te contenir comme tu le fais. De te laisser de côté, alors que ce que tu ressens a de l’importance, au contraire. Exprime-le. Ne t’empêche pas de vivre pour toi, de vivre ta vie. Tu as le droit de te l’accorder, même si on t’a appris à passer après ton rôle et ta mission. Quand je dis que tu es importante, je ne parle pas de la Prêtresse de son Sanctuaire ou de la Protectrice des peuples. Celle dont je parle, c’est de la femme. Celle qui se musèle à chaque instant en s’empêchant de ressentir ce qu’elle vit. Celle qui entrave ses désirs et ses sentiments. Celle que tu refuses de laisser ressortir une minute de plus et que tu prives de sa liberté.
— Je n’ai pas le choix. Je n’ai pas le droit de laisser cette part de moi vivre au grand jour… De vivre pour moi au-delà de ce que je m’accorde avec Helia, Brett et Isabella.
— Léana…
Mes épaules s’affaissent sous ce poids qui est mien.
— Parce que ce n’est pas ainsi que je fonctionne et c’est comme ça qu’on m’a appris à être. C’est ce que je suis. Et laisser libre cours à ses désirs et ses envies, c’est se piéger soi-même dans cette toile dont sont faits les sentiments humains. Ils nous rendent faibles et vulnérables. Et c’est pour cette raison qu’on m’a appris à m’en passer et à me mettre en retrait, pour être plus forte et avisée.
Il pose ses deux mains sur mes joues et force mon regard.
— Tu as tort de penser comme ça. Tu n’as pas besoin de réfréner tes émotions, ce n’est pas une faiblesse, mais une force, Léana. Arrête de te brider comme tu le fais et laisse-toi vivre comme tu le mérites. Je suis là pour t’aider. Tu peux te laisser aller avec moi.
Ses yeux cherchent en moi la réponse qu’il n’obtiendra jamais. En outre, il est en majeure partie la cause du problème.
— Non.
Je retire ses mains de mes joues et il se détourne de moi, déçu de ce que je ne peux lui apporter.
— Et Reacon t’a-t-il dit quelque chose d’autre avant de mourir ?
— Rien de plus. Et maintenant que nous connaissons la vérité, il ne nous reste plus qu’à rechercher les alliés potentiels de Linus. Étant donné ses liens avec les vampires et les sorciers, nous allons devoir creuser chacun de notre côté.
Je ne lui parlerai pas de la Prophétesse de Sang. Pas encore. Il n’accepterait pas le danger de ce deal. Il tenterait de m’arrêter par tous les moyens si jamais j’en arrivais là. Et ce n’est pas encore une option envisageable.
Je ne peux pas me permettre de perdre cette carte.
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