L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Éric Reinhardt · Chapitre 1 sur 9

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L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Chapitre 1

 

J’ai eu envie de connaître Bénédicte Ombredanne en découvrant sa première lettre : c’était une lettre dont la ferveur se nuançait de traits d’humour, ces deux pages m’ont ému et fait sourire, elles étaient aussi très bien écrites, c’est un alliage suffisamment rare pour qu’il m’ait immédiatement accroché.

D’abord un peu précautionneuse, cette lettre était, à mesure qu’elle progressait, de plus en plus féroce et mécontente. De l’ironie, une réjouissante indiscipline, des clameurs de cour de récréation résonnaient dans ses phrases — leur graphie inclinée vers l’avenir suggérait bien l’audace consciente d’elle-même avec laquelle cette inconnue s’était précipitée vers moi par la pensée, comme si sa lettre avait été écrite d’une traite sans être relue avant de disparaître irrémédiablement dans la fente d’une boîte postale, hop, ça y est, trop tard, au terme d’une course irréfléchie, fougueuse, qui sans doute avait démarré à la seconde où la jeune femme avait posé la plume de son stylo sur le papier, déterminée, en se refusant la possibilité de tout retour en arrière. Il me paraissait évident que le pilote authentique de ces deux pages avait été la timidité, timidité que leur auteur avait soûlée au sardonique afin d’être sûre de mener l’entreprise à son terme. C’était une intuition relativement vaporeuse, une intuition que j’aurais eu le plus grand mal à étayer à partir d’exemples précis prélevés dans ces deux pages, mais l’élan même de cette lettre, de nature composite, intimidé et audacieux, respectueux et cavalier, sérieux et désinvolte, intelligent et ingénu voire enfantin (donc d’une nature continuellement paradoxale), m’a fait penser que cette lectrice fuyait par ce moyen une situation qui ne lui convenait pas, qui la faisait souffrir ou lui était tout simplement intolérable : cette lettre était comme une urgente échappatoire (je le sentais confusément), mais une échappatoire dont son auteur ne pouvait pas présumer si elle non plus ne la fracasserait pas contre un mur d’indifférence ou de mépris condescendant, donc de silence, d’où les efforts qu’elle s’obligeait à faire — toutes les trois ou quatre phrases — pour ne pas y croire elle-même tout à fait, ainsi éviterait-elle toute déception trop cuisante si d’aventure cette tentative restait infructueuse. J’ai perçu toutes ces choses devant la porte de mon appartement, en manteau, après avoir ramassé sur le paillasson, alors que je sortais, réexpédiée par ma maison d’édition dans son enveloppe d’origine (bleu pâle, postée à Metz, raturée par une stagiaire qui y avait ajouté mon adresse), cette première lettre de Bénédicte Ombredanne, que j’ai lue intégralement sur le palier sans descendre une seule marche de l’escalier.

Ces impressions initiales ont toutes été vérifiées par les faits.

Le plus simple aurait été que je produise ici cette lettre in extenso, mais je l’ai malheureusement égarée.

La colère de cette jeune femme concernait le rejet de sa candidature pour faire partie du jury d’un prix littéraire décerné par les lecteurs d’un magazine, et ce qui l’attristait le plus, dans cet échec, m’écrivait-elle, était qu’elle ne pourrait peser dans les débats en faveur de mon roman, afin que ce soit lui qui obtienne ledit prix.

Ah, qu’est-ce que cette lettre me plaisait !

Comme elle avait fait figurer, sous sa signature, une adresse électronique, je lui ai envoyé dès le lendemain un message de remerciements. Les deux pages qu’elle avait eu la gentillesse de m’envoyer m’avaient procuré un grand plaisir, je les avais trouvées spirituelles et magnifiques, c’était pour moi un motif de fierté que mon travail puisse s’attacher des lecteurs de sa qualité, ai-je écrit à cette jeune femme.

J’ai reçu de Bénédicte Ombredanne, par mail, quelques semaines plus tard, une lettre qui détaillait ce qu’elle avait aimé dans mon roman. C’était un texte de toute beauté, vibrant et lumineux, où elle s’était abstenue cette fois-ci de faire le moindre humour.

J’ai retrouvé cette intensité du sentiment d’exister déjà perçue dans son premier envoi. Non parce que ma lectrice y témoignait d’un insolent bonheur : c’était en creux, par défaut, en suggérant qu’elle était confrontée à des vides, à des obstacles, à des entraves, qu’elle exprimait l’intensité de sa présence au monde — un jour, à force de le vouloir, elle parviendrait à être heureuse, semblait-elle vouloir dire. Elle ne donnait aucune indication sur la nature des contrariétés rencontrées, j’ignorais si ce qui l’empêchait d’être heureuse prospérait en elle-même ou dans son entourage (qu’il soit professionnel ou familial), mais en revanche sa volonté d’y résister, de les combattre, peut-être un jour d’en triompher circulait dans les profondeurs de sa lettre avec incandescence. Ce qui accentuait cette intuition que Bénédicte Ombredanne n’allait pas très bien, c’était aussi l’importance qu’elle accordait aux livres qu’elle adorait, une importance que je sentais démesurée : comparable à un naufragé qui dérive en haute mer accroché à une bouée, elle les voyait comme détourner leur route et s’orienter lentement vers sa personne de toute la hauteur de leur coque, c’était bien eux qui allaient vers elle et non l’inverse, comme s’ils avaient été écrits pour l’extraire des eaux sépulcrales où elle s’était résignée à attendre une mort lente. En cela je dois admettre que les lecteurs de cette catégorie n’ont pas une attitude ni des attentes fort différentes des miennes : moi aussi j’attends des livres que j’entreprends d’écrire qu’ils me secourent, qu’ils m’embarquent dans leur chaloupe, qu’ils me conduisent vers le rivage d’un ailleurs idéal. Elle me voyait comme un capitaine au long cours qui l’aurait distinguée dans les flots depuis le pont de son navire — et qui serait venu la sauver.

Bénédicte Ombredanne me confiait qu’elle avait perçu quelque chose de vital dans mon roman : il avait été écrit parce qu’il devait l’être. De la même manière que toute personne qui est née doit absolument s’accepter et se réaliser un jour telle qu’elle est pour ne pas mourir (je me suis dit qu’elle avait forcément songé à elle en composant cette phrase curieuse), elle pensait que par ce livre je m’étais trouvé et transcendé, justement pour ne pas mourir. L’autre versant du vital c’est que les quatre personnages que j’avais créés avaient la possibilité de donner vie à leur tour : ces destins pas si roses provoquaient chez le lecteur un optimisme fou.

Je précise que dans ce livre j’avais tressé les trajectoires d’un propriétaire de hedge fund établi à Londres, d’un chômeur longue durée vivant reclus chez sa mère en grande banlieue, d’un géologue travaillant en Allemagne pour le leader mondial de la chaux, enfin d’un écrivain aimant passer du temps à la terrasse d’un café du Palais-Royal, le Nemours (moi, sous mon propre nom). Avec ce livre, j’avais voulu créer un espace mental : les quatre lignes narratives qu’il entrecroise ne se rencontrent jamais, le lecteur découvre progressivement que ces protagonistes sont différentes modalités d’un seul et même individu. Je leur ai donné la même enfance, les mêmes parents, les mêmes goûts, les mêmes aspirations, le même tempérament, la même intelligence et les mêmes références culturelles, mais cette essence qu’ils partagent, identitaire, se décline différemment selon les expériences qu’ils vivent à partir de leur dix-huitième année — et surtout en fonction du milieu dans lequel chacun d’eux finit par faire sa vie : le lecteur voit quatre fusées identiques s’élever du même lanceur, mais dans quatre directions opposées. Sous les contrastes de ces travestissements socioprofessionnels, on continue de percevoir la substance qu’ils ont en commun, qui continue de diffuser la même lueur inaltérable : seuls diffèrent le dosage et l’acclimatation des ingrédients qui la constituent, le contexte de chacune de ces expériences finissant naturellement par les définir. Que serais-je devenu si je n’avais pas rencontré Margot, ma femme, à vingt-trois ans ? Cette question est le principe qui a donné sa forme à mon roman : je me suis décliné en spéculateur financier, en révolté terroriste et en salarié résigné, en plus de me mettre en scène moi-même, sous mon propre nom, en écrivain insatisfait. À mesure que le roman progresse, les personnages donnés d’emblée pour fictionnels peuvent offrir le sentiment de devenir effroyablement véridiques, tandis que les contours a priori documentaires de l’écrivain finissent par s’estomper dans les brumes d’un récit féerique, comme s’il s’affranchissait de tout réalisme. Suis-je un rêve ? De quel autre personnage chaque personnage de ce roman est-il le songe, l’hypothèse cauchemardesque, l’espoir, l’intime frayeur ? Qui est réel et qui ne l’est pas ? J’ai laissé entendre dans des interviews que ces trois personnages seraient mes avatars, je pourrais dire tout aussi bien qu’ils incarnent des catégories que j’ai su éviter : le désir de pouvoir et d’argent, le désir de vengeance et de violence suicidaire, le désir de claustration et d’existence virtuelle — à moins que ma vie n’ait consisté à synthétiser les désirs respectifs de ces trois catégories, d’où l’écrivain que je suis devenu, avide d’estime et solitaire, suicidaire, spéculatif, dangereux, rigide, frustré, insatiable, obsessionnel, perfectionniste, maniaque, fuyant, violent, virtuel, radical, intransigeant — aimant le risque et le danger, adorant les paris périlleux et les gains qu’il est dans la nature de ces derniers de laisser espérer, mirifiques, face à une possibilité de pertes équivalente.

Je me souviens qu’au lycée, assis derrière de hautes paillasses de carrelage blanc, on assemblait des boules et des bâtonnets en bois peint pour construire des molécules, chacune d’elles se différenciant par le choix et le dosage des atomes mis en présence. De la même manière, ne peut-on jouer avec les données qui entrent dans la formule de notre tempérament, en modifiant leur équilibre, leur hiérarchie et leur combinaison, pour inventer de nouvelles molécules de notre présence au monde, intérieurement ou socialement ?

En ce qui me concerne, je le crois. Bénédicte Ombredanne, selon toute apparence, le croyait également, d’où cette belle lettre qu’elle m’avait envoyée, et qui disait exactement cela.

Bénédicte Ombredanne m’écrivait en effet que ces quatre personnages avaient été créés pour que vienne au monde un être réconcilié, le seul qui resterait lorsque le livre aurait été refermé : l’auteur sans doute, mais aussi le lecteur, à commencer par elle, dans une vitale réinvention de sa personne, ce sont ses propres termes. Elle s’était sentie mieux après avoir lu mon roman, il en était résulté la conviction qu’il est possible de s’unifier malgré le fait qu’on se perçoit comme fragmenté. Ce que mon livre démontrait, c’est qu’en superposant des morceaux de vie divergents, en agençant les pièces de différents puzzles, on peut voir surgir malgré tout un être en trois dimensions, sans trop de trous, même si des fêlures restent perceptibles à la jonction approximative des fragments, je la cite. Ces personnages qui se ressemblent, qui en réalité sont des déclinaisons d’un même individu, finissent par donner beaucoup d’intensité au personnage du romancier qui les condense, celui qui sous le nom d’Éric Reinhardt s’installe souvent pour travailler à la terrasse d’un café du Palais-Royal, m’expliquait Bénédicte Ombredanne. On est tous divisés, on est intérieurement plusieurs personnes contradictoires qui se combattent ou dont les intérêts se contredisent, on est tous amenés à jouer des rôles qui en définitive sont les facettes d’une vérité unique qu’on passe son temps à intérioriser, à travestir, à protéger du regard d’autrui et finalement à trahir, parce qu’on a honte de s’avouer aussi complexe, pluriel, tiraillé, contradictoire et donc essentiellement indéfini, alors que c’est précisément notre force, m’écrivait Bénédicte Ombredanne. En se projetant simultanément dans les quatre personnages (et en particulier dans celui qui donne le sentiment de contenir les trois autres, à savoir le romancier), le lecteur finit par s’accepter tel qu’il est, dans toute sa diversité, avec toutes ses contradictions. Quelle libération ! Dans le livre, le personnage du romancier est le seul qui par intermittence peut apparaître heureux ou apaisé, c’est le seul qui parvient à apercevoir des éclaircies et à tirer de ces moments de magnifiques épiphanies, c’est le seul qui ne se perd pas dans des méandres qui à l’inverse font souffrir les trois autres, je recopie les phrases exactes qu’elle m’a écrites : il accepte sa propre bizarrerie pour en faire sa joie. Bénédicte Ombredanne concluait ce paragraphe de la manière suivante : accepter sa propre bizarrerie pour en faire sa joie, n’est-ce pas ce qu’on devrait tous faire dans nos vies, n’est-ce pas ce que je suis en train de faire en ayant l’audace d’écrire une lettre comme celle-ci à un homme que je n’ai jamais rencontré, et qui sans doute me prend déjà pour une folle ?

Bénédicte Ombredanne abordait ensuite une thématique qui m’intéresse au plus haut point : le statut de l’écrivain dans le champ même de sa fiction, en particulier quand il se fait apparaître nommément dans celle-ci. Elle me disait que tout était fiction pour elle dans ce roman, à commencer par cet Éric Reinhardt que je mettais en scène. Elle n’avait jamais entendu parler de moi avant de se voir recommander ce livre par son libraire, et c’est pourquoi elle avait abordé ce personnage comme un pur personnage de roman, au même titre que les trois autres. Ainsi à ses yeux tout dans ce livre était invention pleine d’allégresse. Même ce qui était présenté comme inspiré de ma vie réelle lui était apparu comme le produit de mon imagination et c’était là que résidait la joie. Elle supposait que j’avais tout réinventé et c’était là que résidait la joie. C’est la plus belle chose que ce livre lui avait permis de comprendre, le fait qu’il soit possible d’inventer sa propre vie, et qu’elle soit belle, m’écrivait Bénédicte Ombredanne à la toute fin d’un paragraphe très émouvant, l’inventer à condition qu’elle devienne réelle, qu’elle devienne réelle comme mon roman l’était entre les mains du lecteur avec sa couverture bleue, son papier blanc, concluait-elle. Ainsi pouvait-on faire sa vie à l’image de ses rêves : ce n’était peut-être pas ce que j’avais à transmettre à mes lecteurs mais tant pis pour moi et tant mieux pour elle, car c’est précisément ce qu’elle avait besoin d’entendre à ce moment-là de son existence. Elle allait donc, à partir de maintenant, s’inventer, s’inventer chaque jour, se réinventer toutes les fois qu’elle le pourrait, ainsi sa vie deviendrait sans doute un peu plus belle qu’elle ne l’avait jamais été, c’est la leçon qu’elle retirait de cette lecture.

Bénédicte Ombredanne me remerciait d’avoir avalé ce pensum indigeste jusqu’au bout. Elle me promettait d’être moins bavarde la prochaine fois et surtout de me parler plus en détail de mon roman, au lieu de s’attarder sur la lecture narcissique qu’elle en avait faite. Elle m’adressait un au-revoir brumeux, frisquet, mouillé de bruine, comme il convenait pour un mois de février en Lorraine.

Ce que cette lettre de Bénédicte Ombredanne me révélait, c’est que plusieurs personnes vivaient en elle qu’elle peinait à concilier. Il lui fallait les emmurer presque toutes dans le silence de son intimité, cela ayant pour conséquence qu’elle n’était pas parvenue à se déployer comme elle l’aurait voulu, ou selon ses désirs véritables, ou bien encore dans ses nuances les plus subtiles. Plutôt que d’être éternellement, face à elle-même et au casse-tête de sa complexité, comme un lapin dans les phares d’une voiture, effrayée, incapable du plus petit mouvement, elle réclamait l’audace de décider enfin, maintenant qu’elle était grande, quelle personne elle voulait être, de s’essayer à de nouvelles mises en lumière de son mental.

J’ai répondu à Bénédicte Ombredanne que sa lettre n’avait rien d’un pensum indigeste : elle m’avait bouleversé. Elle avait esquissé, sans s’en apercevoir, un magnifique autoportrait, et c’est précisément ce qui m’avait plu. Je terminais en lui disant que je serais heureux de faire sa connaissance la prochaine fois qu’elle séjournerait à Paris : qu’elle me prévienne de sa venue, je l’inviterais à boire un verre.

Comme il doit être tenu ici pour acquis que je propose rarement à mes lecteurs des rencontres en tête à tête, je précise que cette invitation ne spéculait aucunement sur le physique de cette jeune femme (les écrivains ont la réputation d’être des croqueurs de lectrices, c’est pourquoi j’apporte ces précisions) : l’idée de faire sa connaissance s’est imposée à mon esprit comme une évidence de savoir-vivre. Naturellement je m’étais dit qu’il serait agréable que l’apparence de Bénédicte Ombredanne soit à la mesure de son intensité existentielle, je m’étais dit que son regard aurait sur moi un effet dévastateur si en plus d’exprimer la ferveur que je trouvais dans ses lettres il était environné d’un visage à mon goût, j’ai pu me dire que cette jeune femme déterminée par la lecture de mon roman à inventer chaque jour sa propre vie serait une interlocutrice à la séduction démoniaque, en effet, si de surcroît son corps me ravissait. Il m’aurait plu qu’il en soit ainsi, je l’avoue, mais je n’y croyais pas, quelque chose dans la contenance de ces deux lettres me persuadait qu’elles avaient été écrites par une jeune femme accoutumée à être perçue comme ordinaire, j’avais la conviction que tout passait chez elle par une intensité principalement intérieure : les regards de la vie quotidienne devaient glisser sur sa personne sans la remarquer, ni soupçonner la richesse de ce qui se passait dans sa tête.

J’ai rencontré Bénédicte Ombredanne à deux reprises, les deux fois à la terrasse du Nemours, un café à l’entrée des jardins du Palais-Royal. Le premier rendez-vous a eu lieu en mars 2008, le second quelques mois plus tard, un dimanche de septembre.

La première fois nous étions intimidés tous les deux, c’est surtout moi qui ai parlé, elle avait de nombreuses questions à me poser sur l’écriture de mes romans. La seconde fois elle s’est confiée pendant quatre heures, j’avais senti qu’elle avait besoin de me raconter sa vie. J’entretenais ses confidences par des questions et des encouragements affectueux, il me semblait primordial qu’elle puisse évacuer ce que j’ai compris qu’elle gardait pour elle seule depuis des années.

J’avais failli ne pas accepter de seconde entrevue, une seule rencontre me paraissait suffire, je n’avais pas tellement envie de prolonger cette relation, tout agréable qu’ait été notre échange du printemps. Cependant, faible et lâche que j’étais, j’avais été incapable de lui dire clairement non quand elle m’avait proposé qu’on se revoie lors d’un séjour qu’elle faisait à Paris, mes SMS lui parlaient d’un emploi du temps fluctuant, je ne savais pas à quel moment je serais libre, qu’elle n’hésite pas à tenter sa chance le lendemain, etc. Elle m’avait relancé chaque jour sans se décourager le moins du monde et était même allée jusqu’à m’écrire un message dans la matinée du dimanche, à quelques heures du départ de son train. Je ne pouvais plus éluder une demande de rendez-vous formulée avec cette insistance, d’autant plus que Bénédicte Ombredanne n’avait jamais cessé d’être délicate malgré l’urgence croissante de ses messages. En lui répondant que j’étais d’accord pour qu’on se voie en tout début d’après-midi, je savais que j’allais vivre ce dimanche-là quelque chose de bouleversant.

Lors de notre conversation printanière au Nemours, j’ai appris que Bénédicte Ombredanne était agrégée de français et qu’elle enseignait cette matière à des classes de première dans un lycée public de Metz. Ayant consacré son mémoire de maîtrise à Villiers de l’Isle-Adam, découvrir au tout début de mon roman que la nouvelle L’Agrément inattendu comptait parmi les références les plus précieuses de mon imaginaire lui avait plu au-delà de toute mesure. Cette connivence s’était amplifiée au fil de la lecture, les points de conjonction s’étaient accumulés jusqu’au vertige et avaient fait s’allumer nos deux univers de feux réciproques : Mallarmé, Brigadoon, Le Trou, Médée, Cendrillon, l’automne, l’instant, l’absolu, le théâtre, Gênes, le Palais-Royal, l’extase, Nadja, la danse, l’amour qui dure longtemps étaient les astres par la lumière desquels nos planétariums respectifs se contemplaient réciproquement. Sans oublier les petits pieds cambrés : elle chaussait, tenez-vous bien, un délicat 37 ½, m’a-t-elle avoué en rougissant, un 37 ½ crûment cambré, pour reprendre une expression parlante qu’on trouve dans votre livre.

Je lui ai confirmé que L’Agrément inattendu résumait parfaitement mon rapport à la réalité, ou plutôt les fantasmes d’émerveillement que m’inspirait son âpreté. Émerveillement, extase, épiphanie et transfiguration, comme je l’ai déjà souvent écrit. Bénédicte Ombredanne m’a répondu qu’elle aussi : elle aussi aspirait à la même chose et c’est pourquoi elle se projetait souvent dans cette histoire du marcheur déshydraté. Chaque matin en sortant de chez elle, elle espérait qu’une trappe insoupçonnée lui serait révélée pendant la journée par une quelconque circonstance miraculeuse de sa vie quotidienne, alors elle s’éclipserait subrepticement par cette trappe pour sortir du monde réel, elle emprunterait l’escalier et descendrait doucement dans les profondeurs de ce spectacle insipide qu’était devenu pour elle-même depuis de nombreuses années le déroulement de sa propre existence, à la suite de quoi, après un temps d’excitation plus ou moins long, au terme de cette descente dans les tréfonds de sa vie intérieure, au cœur de la réalité rocheuse du temps présent, elle connaîtrait la même sidération que le marcheur de Villiers de l’Isle-Adam dans les sous-sols de sa banale auberge de campagne, une expérience sensitive insensée. Voilà à quel miracle elle aspirait chaque jour, voilà l’urgence à laquelle l’avait durablement rappelée la lecture de mon roman : retrouver son propre éclat, le retrouver au plus profond d’elle-même comme le marcheur déshydraté découvre l’éblouissement d’un spectacle mirifique sous le plancher d’une vieille auberge, au cœur même de la roche. C’est cet impératif qui doit filigraner nos pensées tandis que le temps passe, que nos journées s’effritent, que nous voyons des silhouettes inconnues s’agiter dans la rue (et parfois désirables, désirables ne serait-ce que métaphysiquement, en raison de notre solitude, a précisé Bénédicte Ombredanne), tandis que tombe la pluie et qu’on s’absorbe dans l’examen de son reflet dans les vitres d’un autobus, un reflet indulgent. Cet autobus nous ramène à la maison dans la même nuit épaisse, violente, glaciale, aveugle, d’octobre, de novembre, de décembre, d’hiver, de froid, mouillée, fouettante, jour après jour, soir après soir, janvier, février, mars, année après année, dans la même nuit cinglante que si cet autobus nous arrachait à notre réalité pour nous conduire à travers l’obscurité vers une région inconnue, aux confins du réel, exactement comme un bateau dans les embruns d’une mer hostile, une mer hostile mais attirante. Attirante ? Vous me demandez, Éric, pourquoi je trouve cette mer hostile attirante ? Je vais vous dire : en raison de ces lointaines profondeurs invisibles, noires, épaisses, où peuvent s’entendre les échos de nos rêves. Rien n’est pire que le dur des surfaces planes, que le tangible des surfaces dures, que l’obstacle des écrans qui se dressent, sauf si des films y sont projetés. Je préfère le profond, ce qui peut se pénétrer, ce en quoi il est envisageable de s’engloutir, de se dissimuler : l’amour et les forêts, la nuit, l’automne, exactement comme vous. Claquemurées dans la résignation depuis tellement d’années, ses ambitions pour le bonheur — ses ambitions d’adolescente — avaient beau avoir été violentées par la vie, elle les avait ranimées récemment : elle réclamait dès lors de chaque journée qu’elle lui prodigue une minute irradiante, une heure miraculeuse, une enclave d’émerveillement, un grand soupir extatique oublieux des tristesses de l’existence. Malheureusement, la réalité n’est pas tellement généreuse avec ceux qui réclament d’être enchantés. Il ne se passe pas grand-chose d’excitant dans nos vies, vous savez, m’a dit ce jour-là Bénédicte Ombredanne, ce n’est pourtant pas grand-chose ce qu’une femme comme moi peut demander, ce n’est vraiment pas grand-chose et pourtant c’est déjà trop : vous ne pouvez pas savoir à quel point les agréments sont rares dans l’existence d’une femme comme moi. Je me suis remise à y croire dernièrement, en partie grâce à vous, c’est pourquoi nous parlons tous les deux à la terrasse de ce café du Palais-Royal, je me suis remise à espérer qu’un beau matin l’équivalent d’un prince charmant surgira dans ma vie pour m’emporter loin de tout, même momentanément, même si ce prince charmant n’est pas un homme, oui, pas un homme, pas même un être humain, mais une péripétie charmante, un instant romanesque, une éclaircie soudaine et pleine d’espoir, un grand et beau moment d’intensité, vous comprenez ce que je veux vous dire ? Dans la nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam, le merveilleux est enfoui dans la roche sous les pieds du voyageur. Il suffit peut-être de savoir regarder un vieux plancher ? Personne ne regarde les vieux planchers, personne ne scrute son quotidien usé avec l’espoir que s’y révèlent une trappe secrète, le démarrage d’un escalier, les ténèbres d’un espace inconnu. Il suffit peut-être de surveiller la surface de son quotidien, d’avoir suffisamment de sensibilité pour détecter l’existence d’un passage, pour identifier la nécessité de s’y faire disparaître ? (Plutôt que de se dire à quoi bon, plutôt que de se dire pour quoi faire, plutôt que de se dire une autre fois, il ne faut pas, ce n’est pas bien, c’est trop risqué, qu’en penseraient les enfants ? qu’en diraient mes collègues, mes amis, les membres de ma famille, s’ils venaient à l’apprendre ?) C’est environné du réel le plus aride que se déploie le merveilleux, voilà ce que murmurent votre roman sur six cents pages et la nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam sur une demi-douzaine, m’a dit Bénédicte Ombredanne pour conclure cet assez long moment consacré à évoquer sa propre vie, lors de notre première rencontre.

Je suis arrivé en avance au rendez-vous du mois de mars et en retard d’un nombre équivalent de minutes à celui du mois de septembre, environ une dizaine. Dans les deux cas Bénédicte Ombredanne était déjà là : mais, autant, la seconde fois, en m’apercevant sur l’esplanade, elle s’est levée pour venir à ma rencontre et m’embrasser, autant, la première fois, elle ne s’est pas manifestée immédiatement, ni d’une manière particulièrement visible. Ce jour-là, j’ai parcouru à deux reprises, par son allée centrale, la longue terrasse abritée du Nemours, je cherchais une table libre en vérifiant qu’aucune femme seule n’était susceptible d’être ma lectrice lorraine déjà installée à m’attendre, mais à cette heure très animée aucune table n’était plus disponible. J’inspectais les alentours pour repérer un consommateur s’apprêtant à demander son addition, mon regard s’est appuyé, pour les interroger, sur le visage de deux jeunes femmes qui me semblaient attendre quelqu’un, mais elles n’ont pas réagi. Je suis retourné vers l’entrée du Nemours, j’ai bavardé avec un serveur en continuant de balayer la terrasse des yeux et c’est alors que j’ai détecté un visage, ce visage me regardait avec un sourire tendre et légèrement moqueur, il me murmurait qu’il était celui de la jeune femme dont les deux lettres m’avaient conquis. Aucun signe ostensible, aucune main levée, aucune fébrilité démonstrative, aucun sourire éclatant me signalant qu’elle était bien Bénédicte Ombredanne : non. Mais l’attentisme de celui qui préfère ne pas connaître une expérience si c’est au prix d’un sacrifice consenti par la personne qui prétendait la lui faire partager. Mais la densité de celui qui observe et enregistre, souhaite faire venir autrui par la seule force de sa sincérité ou de son affection, une affection qui renoncerait d’emblée à tout renfort rhétorique. Elle ne ferait aucun geste plus prononcé que la démonstration de ce bonheur au fond d’elle-même comme un lac au clair de lune : des scintillements dans ses yeux sombres. Ce regard fixe comme un pacte entre nous, avant les mots que nous allions échanger, surtout si j’éprouvais le désir de m’extraire du merdier où selon elle je pouvais craindre d’être venu m’enliser, d’où la possibilité que Bénédicte Ombredanne me laissait, par ce regard lucide et silencieux, très élégant, de rebrousser chemin : elle comprendrait que je m’en aille, elle ne m’en voudrait pas, j’en avais encore la possibilité, allez, ne vous encombrez pas d’une femme comme moi. Mais en même temps la subsistance, pâle, immanente, ravivée par cet échange, d’un orgueil très ancien. Je savais qu’elle voulait me montrer son visage comme un paysage, de loin, en silence, afin que se laisse entrevoir un peu de vérité, comme moi-même je l’avais fait vis-à-vis d’elle avec mon livre, je le sentais. Un tête-à-tête momentané, intime et véridique, sans maquillage : par ce bel incipit rétinien, elle voulait me faire comprendre qu’il ne s’agirait pas d’une comédie superficielle ou de futiles mondanités, j’en ai acquis d’emblée la conviction. Alors que le serveur planté à mes côtés continuait de murmurer dans mon oreille des commentaires d’esthète sur la beauté des Parisiennes, c’est de cette manière que j’ai interprété le comportement de Bénédicte Ombredanne tandis qu’elle se montrait à moi par la seule force de son regard, sans faire le moindre geste, sans amorcer le plus petit mouvement, en restant aussi essentielle que dans ses deux lettres. Sauf que j’avais sous les yeux non plus des phrases rapides penchées vers la droite, mais une jeune femme d’environ trente-cinq ans, brune et les cheveux courts, menue et habillée en noir, pâle, le visage un peu fatigué, installée sur une chaise en rotin contre un pilier rugueux. Bon, qu’est-ce que vous voulez faire, vous avez un rendez-vous, ou vous voulez que je vous trouve une table ? m’a demandé Lionel. Je lui ai répondu qu’effectivement j’avais un rendez-vous, et qu’il était déjà arrivé. Vous m’avez l’air songeur, quelque chose ne va pas ? a ajouté Lionel avec sa pétulance habituelle (il devait penser que j’avais un rendez-vous galant : Lionel se trompe, je n’ai jamais de rendez-vous galant au Nemours). Non, tout va bien, j’y vais, vous viendrez prendre notre commande dans quelques minutes ? ai-je enchaîné. Je me suis alors approché de Bénédicte Ombredanne qui n’avait pas cessé de me regarder pendant que je marchais sur la terrasse pour la rejoindre, elle s’est levée en me tendant la main au moment où j’arrivais devant sa table.

J’ai appris que mes yeux avaient glissé sur le visage de Bénédicte Ombredanne à deux reprises, elle n’avait pas osé m’intercepter, elle s’était contentée d’un sourire attentif, aussi discrète qu’un oiseau, encline à s’envoler. À ma décharge, elle était assise à la même hauteur, mais de l’autre côté de l’allée, à l’abri d’un pilier, que l’une des deux jeunes femmes que j’avais regardées : guettant sur le visage de cette dernière l’apparition d’un signal de reconnaissance, je n’avais pas tourné la tête vers Bénédicte Ombredanne qui pourtant m’observait, tout à proximité. Mais, bien plus que le pilier qui la dissimulait, bien plus que l’autre jeune femme qui patientait, parisienne, à laquelle plutôt qu’à ma lectrice lorraine une pulsion préférentielle qui me rendait honteux m’avait fait adresser ce regard insistant, c’est la banalité de Bénédicte Ombredanne qui expliquait que sa présence me soit passée inaperçue, je le savais : comme j’en avais eu l’intuition en lisant ses deux lettres, elle était de ces personnes que la plupart du temps on ne voit pas. J’étais furieux de m’être ajouté à la longue liste de ceux qui attestaient cette vérité.

Lors de ce premier rendez-vous, éludant certaines questions que Bénédicte Ombredanne me posait, j’ai réussi à la faire un peu parler d’elle et notamment de cette nouvelle de Villiers de l’Isle-Adam qu’elle aimait tant, comme je viens de l’évoquer. Elle m’a aussi appris qu’elle était mariée et mère de deux enfants âgés de sept et quatorze ans, un garçon et une fille. Mais en dépit de mes relances, elle est restée silencieuse sur ce qui la poussait à qualifier son existence de délabrée, à désigner sa personne comme un objet mis au rebut, à se décrire comme une jeune femme abandonnée. Je n’ai pas non plus réussi à savoir ce que faisait son mari, je n’ai pas eu l’impression qu’elle avait tellement envie de me parler de lui. Il me faudrait attendre les confidences de notre rencontre dominicale de septembre pour qu’elle devienne plus explicite.

C’est à la fin de mon premier rendez-vous avec elle que Bénédicte Ombredanne m’a demandé si j’avais commencé un nouveau roman. Nous nous trouvions à proximité de la bouche de métro créée par Jean-Michel Othoniel. Je lui ai répondu non, je n’avais rien commencé, pas encore. Je lui ai dit que je m’étais attardé à l’excès dans l’ivresse des interviews et des rencontres en librairie, afin de reculer le plus possible le moment où je devrais m’y remettre. Je voyais mal comment atteindre un bonheur équivalent à celui que j’avais atteint en terminant mon dernier livre, il me paraissait difficile de reproduire les conditions qui permettraient que ce mouvement miraculeux se reproduise, même moins intense qu’il ne l’avait été. Je ne pourrais pas faire mieux que ce roman, je passais mon temps à essayer d’anéantir cette idée, c’est pourquoi je craignais d’avoir à me vivre désormais — jusqu’à ma mort — comme en deçà de celui que j’avais été à un moment particulier de mon existence, quand tout mon être avait été transfiguré pendant des mois par l’embrasement d’une mystérieuse épiphanie. En fait je n’allais pas très bien, j’allais de nouveau aussi mal qu’à l’époque où mes romans n’avaient pas tellement de succès. Maintenant que les douze coups de minuit avaient fini de retentir, que le bal avait pris fin et que le sortilège où je m’étais consumé pendant les derniers mois allait se dissiper, je comprenais qu’il me faudrait porter sur les épaules un fardeau autrement plus encombrant que l’amertume d’être inconnu : l’injonction à faire mieux. Faire mieux que ce roman ? Me dépasser ? En fait je vais vous dire, l’idéal aurait été que je meure sitôt mon livre paru, ou encore il y a deux mois, après avoir profité de son succès. Mais qu’est-ce que vous racontez, m’a alors interrompu Bénédicte Ombredanne, taisez-vous voyons, je préfère que vous soyez vivant ! Ne protestez pas, l’ai-je interrompue : c’est la stricte vérité. D’ailleurs ce livre vous aurait plu encore plus, vous l’auriez trouvé encore plus bouleversant si vous aviez su que j’en étais mort, que ce livre était une chose tellement sérieuse que chaque phrase avait été pesée dans la balance de ma prochaine disparition. C’est dans cet esprit-là que j’en ai entrepris l’écriture, ce livre est le testament d’un homme de quarante ans qui préfère encore mourir que d’être un écrivain noyé dans la masse, mais néanmoins il se donne une dernière chance en écrivant le livre définitif qu’il a toujours rêvé d’écrire, qu’il laissera derrière lui après avoir disparu. J’ai commencé ce livre dans l’énergie et la fureur d’une expérience désespérée : me faire entrer tout entier dans un seul livre ultime au lieu de m’émietter minablement, quotidien et terrestre, raisonnable, économe, par petites doses, pendant trente ans, dans des écrits perlés et relatifs, circonstanciels, quasiment salariés. J’ai compacté toutes les idées que j’avais, j’ai injecté dans l’organisme de ce roman vorace l’ensemble de mes carnets, mes sensations fondatrices, mes pensées les plus précieuses, toute ma substance intime, tout ce par quoi, depuis l’adolescence, je me sens écrivain. Taper un grand coup et disparaître. Tout dilapider. Risquer sa vie. Ne rien garder en réserve au-dedans de soi. Se faire remplacer par un roman. Faire un grand feu sublime de sa personne, un brasier littéraire, par vengeance. S’impressionner soi-même par l’audace de son geste puis tirer sa révérence. Vous comprenez ce que je veux vous dire ? C’est ce que j’avais au fond de moi et j’ai fini par en tirer une joie profonde, tout est parti d’une infinie tristesse et du désir d’en terminer avec la vie et avec l’art et cette tristesse s’est transformée en euphorie. Rouler à deux cent trente à l’heure sur l’autoroute de ce roman sans avoir peur de mourir, prendre tous les risques et s’en moquer, lâcher prise et foncer à toute vitesse vers mes rêves, vers Gênes, vers l’Italie, doubler les escargots classe moyenne à deux cent trente à l’heure dans cette Porsche rouge que je m’étais offerte à crédit (alors que d’ordinaire j’écris plutôt en Renault Clio, lentement, en économisant le carburant), j’ai découvert l’ivresse, j’avais de moins en moins envie de mourir à mesure que j’avançais dans mon roman et que je prenais goût à la vitesse, aux kilomètres de joie que la calandre de celui-ci avalait sans la moindre peine, sur la route de mon accomplissement. À un moment ma Porsche rouge s’est transformée en fusée, je suis parti à travers le ciel vers les étoiles. J’étais en train de me métamorphoser, pour la première fois de ma vie j’ai senti qu’enfin je devenais moi-même. C’était magique. Je n’ai jamais été aussi heureux. Si bien qu’au moment où j’ai terminé mon roman, je n’avais plus du tout envie de mourir, mais alors plus du tout : je voulais en profiter ! Je regardais Bénédicte Ombredanne qui tremblait comme une feuille sous la tempête de mes confidences : elle attendait de toutes ses forces une conclusion heureuse. Mais maintenant je suis revenu au point de départ, ai-je poursuivi. Pire encore car je n’ai plus aucune réserve : j’ai été dévalisé par celui qui s’est illustré à ma table entre octobre 2004 et mars 2007 — et qui n’est pas tout à fait moi. L’homme éperdu qui a écrit ce livre n’en avait rien à foutre du besogneux qui allait passer après lui, autrement dit de l’homme qui est en train de vous parler en se demandant ce qu’il va bien pouvoir écrire qui serait à moitié aussi libre, aussi tempétueux. Je suis redevenu moi-même. Il ne me reste plus rien. Je suis épuisé. Comme une mine de charbon et comme quelqu’un qui n’a plus aucune force.

J’ai éclaté de rire.

Bénédicte Ombredanne m’a observé en silence pendant quelques instants, des gens passaient tout près de nous en sortant de la bouche de métro, elle devait se demander si j’avais été sérieux en lui tenant des propos aussi catastrophistes sur ma personne, ou si j’avais pour habitude de théâtraliser de la sorte mes angoisses, pour mieux pouvoir les surmonter. Vous n’avez pas l’air de me croire, ai-je fini par lui dire : mais c’est pourtant la vérité. Elle m’a alors répondu qu’elle ne se faisait aucun souci pour moi, elle voyait mal comment l’auteur de ce roman pouvait se retrouver sans aucune provision du jour au lendemain. Il faut peut-être vous reposer un peu, en revanche, a-t-elle conclu : c’est normal de se sentir épuisé après une telle expérience. Je vous remercie, vous avez sans doute raison. En attendant, pour répondre à votre question, j’ai pour projet un livre rapide et incisif dont j’aimerais qu’il aille se ficher en ligne droite dans le cœur de ses lecteurs, comme une fléchette. Ce roman mettrait en scène un personnage masculin d’une trentaine d’années qui vit reclus chez sa mère et entretient une correspondance électronique avec un couple exhibitionniste rencontré sur Internet. Comme Patrick Neftel dans votre roman, m’a interrompu Bénédicte Ombredanne. Exactement, d’ailleurs ce sera sans doute de nouveau lui, ai-je répondu. Sauf que Patrick Neftel entretenait avec son couple anglais une relation qu’on pourrait qualifier d’idyllique, ce couple-là exhibait sur la toile la plénitude de son accomplissement et c’est précisément ce qui faisait fantasmer mon personnage : il se mettait à la place du mari et imaginait qu’il était marié avec la femme, qu’il vivait avec elle, qu’il parcourait chaque soir avec sa langue ses pieds crûment cambrés. Là il s’agirait d’autre chose, le mari inscrit son couple dans une forme de déviance que mon personnage décide d’interrompre, parce qu’il est tombé amoureux de l’épouse. Bénédicte Ombredanne m’a répondu qu’elle avait hâte de lire ce livre mais qu’elle serait d’une patience infinie, il ne fallait pas que je me sente sous pression, je devais prendre mon temps et retrouver ma respiration. Je lui ai répondu qu’évoquer mes angoisses avec elle m’avait fait le plus grand bien. Vous aurez appris quelque chose que je n’ai osé dire à aucun de mes proches : personne ne sait dans quel état déplorable je me trouve, personne ne sait que je pleure tous les matins caché dans mon bureau, ai-je conclu. Nous nous sommes embrassés sur les joues, je l’ai regardée s’enfoncer dans les entrailles de la terre sous les perles de verre de Jean-Michel Othoniel, elle allait prendre le métro pour se rendre chez une amie.

Quand on est dehors et au soleil et qu’on pénètre dans un endroit plongé dans la pénombre, le regard requiert quelques minutes d’acclimatation avant de pouvoir transmettre au cerveau des images détaillées : de même, je n’ai pas décelé immédiatement ce que pouvait avoir de séduisant le visage de Bénédicte Ombredanne. Confronté à son apparente banalité, ce n’est qu’au bout d’une heure que j’ai commencé à vraiment le distinguer, il a alors entrepris de me charmer, je me suis mis à le scruter avec un intérêt grandissant. J’aimais beaucoup les expressions par lesquelles elle surmontait sa timidité, ou encore les longs silences qu’elle s’octroyait pour réfléchir. Elle se mordait les lèvres comme une enfant prostrée et mécontente, elle était à l’égard de sa propre pensée d’une exigence intransigeante, c’est pourquoi ses silences me la montraient toujours insatisfaite, intérieurement, irrémédiablement insatisfaite. J’aimais aussi beaucoup la profondeur de son regard rêveur dont tout à coup de métalliques lueurs d’humilité venaient rapatrier tous les lointains, c’était alors comme un assourdissant repentir de tout son être, comme si elle s’en voulait de s’être abandonnée devant témoin aux splendeurs d’illusions pitoyables. En général cet écroulement s’accompagnait d’un sourire, le sourire de Bénédicte Ombredanne avait ceci de spécifique qu’il remontait nettement vers ses pommettes en dessinant un arrondi accentué : l’étroite silhouette d’un délicat quartier de lune. C’était pour moi une chose irrésistible que son sourire pût évoquer la lune au tout début de son premier croissant, et les deux fois que nous avons parlé je n’ai pas arrêté de désirer la réjouissante apparition de cette image de cil céleste.

Que je me sois confié à Bénédicte Ombredanne à l’issue de notre premier rendez-vous est certainement ce qui l’a encouragée à se confier à moi au début du second. Si je ne m’étais pas laissé entrevoir comme un homme qui n’allait pas très bien (en dépit du fait que le récit de mes angoisses avait été comme un dessin animé emphatique, plein d’exagérations et de rebondissements burlesques), il est probable qu’elle n’aurait pas osé s’ouvrir à moi.

Dans les semaines qui ont suivi notre première rencontre, Bénédicte Ombredanne s’est informée plusieurs fois de l’avancement de mon roman. La fléchette que je projetais d’écrire progressait-elle vers ses lecteurs ? Allait-elle la recevoir bientôt en plein cœur ? Est-ce que j’étais parvenu à surmonter mes blocages ? Comme, n’ayant aucune envie d’évoquer mon travail avec quiconque, j’éludais toutes les questions qu’elle me posait relatives à l’écriture (par ailleurs, la perspective d’une correspondance assidue m’ennuyait au plus haut point, fût-ce avec une lectrice de sa qualité), notre relation a fini par s’éteindre. C’est à la suite de notre seconde entrevue que nous avons recommencé à nous écrire, ce que j’ai appris ce dimanche-là m’ayant à ce point bouleversé qu’il m’a paru naturel d’entretenir désormais avec elle une liaison continue, par SMS ou par courrier électronique : non seulement pour obtenir de ses nouvelles et lui apporter le réconfort dont elle pourrait avoir besoin, mais aussi pour en savoir davantage, pour l’obliger à clarifier des épisodes que ses confidences n’avaient fait que survoler, pendant les quatre heures que nous avions passées au Nemours. Qui aurait pu se douter, en nous apercevant dans cet endroit si élégant, en terrasse, un dimanche après-midi, que cette jeune femme me racontait des histoires si terribles ? Elle me les racontait froidement, avec une précision clinique, égrenant les faits, parlant d’elle-même comme d’un cas extérieur et lointain — c’était moi qui devais faire des efforts pour ne pas manifester des signes de faiblesse, j’avais envie de la serrer dans mes bras ou de lui prendre la main. Tandis qu’elle me parlait, je détaillais son visage anguleux aux traits livides tendus par l’insomnie, ses yeux et ses paupières obscurcies par le maquillage, son regard si profond, ses ongles vernis de noir qui s’amassaient comme en troupeau sur le ballon du verre de vin, ses vêtements et ses bijoux anciens : un camée accroché au col de sa veste, une montre ronde en pendentif, une bague volumineuse qui me faisait songer à un reliquaire. Je n’arrêtais pas de lui dire que ça allait s’arranger, en tout cas il était évident qu’elle devait prendre des dispositions pour que sa situation évolue, je l’y aiderais, elle devait réagir, il n’était pas possible qu’elle continue de se laisser détruire de cette manière sans opposer de réactions plus affirmées. Bénédicte Ombredanne me répondait qu’elle était bien de mon avis sur le principe mais qu’en même temps, concrètement, elle ne voyait aucune issue, elle était coincée, il lui arrivait de devoir affronter des moments de découragement où elle était tentée d’abdiquer. Eh bien il ne faut pas, Bénédicte, lui disais-je, il ne faut pas abdiquer, vous devez décider de vous battre. C’est compliqué, me répondait-elle, je me trouve dans une situation réellement compliquée, je vous raconterai d’une manière plus précise quand nous nous écrirons. C’est ainsi que pendant plusieurs mois j’ai reçu de Bénédicte Ombredanne des mails où elle me relatait ce qu’elle avait vécu ces dernières années, elle joignait parfois à ces récits des pages de son journal intime ou des textes qu’elle avait écrits pour elle-même à l’époque des faits les plus graves. Nous devions nous revoir, notre correspondance évoquait la possibilité d’un nouveau séjour à Paris, mais son mari exerçait sur sa vie une surveillance de plus en plus étroite, il ne comprenait pas qu’elle ait déjà envie de retourner chez son amie retraitée alors qu’elle y était déjà allée en mars et en septembre. Il arrivait que Bénédicte Ombredanne laisse s’écouler un délai de plusieurs semaines, sans explication, avant de répondre à mes mails — ces périodes de silence étaient pour moi d’autant plus surprenantes qu’elles venaient interrompre des échanges d’une grande intensité. Je me suis dit plusieurs fois que ce n’était pas seulement son mari qui désapprouvait notre relation (ayant fini par en découvrir l’existence, il s’efforçait par tous les moyens d’en entraver le déroulement, c’est pourquoi elle avait dû créer une adresse spécifique dont elle n’ouvrait la boîte que dans la salle des profs de son lycée), Bénédicte Ombredanne elle-même me donnait parfois le sentiment de vouloir freiner notre amitié, en malmener la fluidité, provoquer autre chose qu’une douceur qui peut-être la brûlait — comme si cette relation était aussi pour elle une source de gêne ou de tourments. Je me suis parfois dit qu’elle avait peur de décevoir l’affection que je lui portais et que la seule façon de surmonter cette crainte était de prendre les devants en abîmant délibérément des attentes qu’elle était seule à avoir postulées.

À un moment de notre seconde rencontre, vers la toute fin des quatre heures qu’elle avait passées à me parler, Bénédicte Ombredanne m’a désigné l’esplanade qui s’étend devant la Comédie-Française. Regardez, l’ai-je entendu me dire, regardez comme la lumière est belle, vous avez eu raison de l’affirmer dans votre livre, c’est à l’automne que la lumière est la plus belle, aujourd’hui elle est miraculeuse, on la sent vibrer dans l’atmosphère comme des milliards de particules. J’ai l’impression que si j’avance la main vers la beauté de cette vision je vais pouvoir la toucher et qu’elle va réagir, comme quand on pose les doigts sur le pelage d’un chat.

Tandis qu’elle avançait la main vers les étincellements du carrosse en perles de verre de Jean-Michel Othoniel, je regardais la bague qu’elle portait à l’annulaire de sa main droite.

Bénédicte Ombredanne était loin de s’habiller comme une poétesse décadente de la fin du XIXe siècle, mais des détails de ses tenues me suggéraient qu’elle se serait volontiers abandonnée à cette influence si son statut de professeur de lycée lui en avait laissé la possibilité. D’après ce que j’ai pu constater, elle ne portait que des couleurs sombres, elle était chaussée de bottines à lacets, elle arborait de la dentelle et des bijoux anciens, elle affectionnait le velours grenat ou véronèse de certaines vestes de coupe cintrée qu’on trouve dans les friperies. Cette allure évoquait l’univers symboliste d’Edgar Poe et de Villiers de l’Isle-Adam, de Maeterlinck, Huysmans et Mallarmé, un univers crépusculaire et pâli où les fleurs, les âmes, l’humeur et l’espérance sont légèrement fanées, délicatement déliquescentes, dans leur ultime et sublime flamboiement, comme une mélancolique et langoureuse soirée d’automne, intime, charnelle, toute de velours et de rubans soyeux, rosés, rouge sang. Certes, chez elle, ce style était timide voire indécis, il n’émergeait que par de petites touches que diluait le caractère contemporain de la plupart des vêtements ou des accessoires qu’elle portait, son apparence n’était pas excentrique, elle restait relativement modeste et donc conforme à l’idée qu’on peut se faire d’un professeur de lycée, mais à mes yeux Bénédicte Ombredanne délivrait des indices sur la façon dont elle s’imaginait qu’étaient vêtues Claire Lenoir, Ligeia, Berenice, Morella, l’inconnue de la rue de Grammont, ses héroïnes.

— J’aime beaucoup votre bague, elle vient d’où ?

— Je la porte dans les grandes occasions. C’est une bague que m’a laissée ma grand-mère, elle la tenait elle-même de la sienne, elle date du début du XIXe siècle. On y trouve la peinture d’un regard.

— La peinture d’un regard ?

— Un œil. Regardez. Cette bague a été faite pour une femme amoureuse d’un homme qui était déjà pris. Elle a fait peindre son œil plutôt que son portrait, afin que personne ne puisse l’identifier. C’était une pratique assez courante au XVIIIe siècle.

J’avais entre les miens les doigts vernis de noir de Bénédicte Ombredanne, un œil ancien et minuscule me regardait au milieu de cet entremêlement.

— C’est magnifique.

Bénédicte Ombredanne a fini par retirer sa main et le regard ancien a disparu.

— Il faut qu’on y aille. Vous allez rater votre train si on continue de parler.

— Je n’ai aucune envie de rentrer.

— Mais vos enfants. Ils vous attendent, Bénédicte. Vos enfants, ils vous aiment, ils vous attendent.

Elle ne m’a pas répondu. Elle regardait un point au-delà de l’esplanade.

— Nous allons nous écrire, ne vous en faites pas.

— J’aimerais beaucoup.

— Je vous accompagne à la gare, nous allons prendre un taxi, c’est dimanche, ça roule bien, je vais porter votre sac.

Je me suis levé en prenant l’addition sur la table et je l’ai apportée à Lionel qui en faction devant la porte m’a souri en me voyant venir vers lui.

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