L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Éric Reinhardt · Chapitre 6 sur 9 · partie 1/2

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L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Chapitre 6

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

Quand elle se réveilla, on lui apprit qu’elle était là depuis soixante-douze heures, qu’elle avait déjà parlé aux médecins plusieurs fois, avant de replonger dans un profond sommeil.

Elle n’en avait aucun souvenir.

Elle se trouvait aux urgences psychiatriques du centre hospitalier régional de Metz, dans une chambre individuelle.

Son état ne présentait aucun caractère de gravité. On lui expliqua que deux plaquettes de Xanax n’avaient jamais fait mourir personne, mais elle le savait probablement puisqu’elle avait commis ce geste. Dans une ville comme Metz, il était rare que plusieurs personnes ne soient pas admises chaque nuit aux urgences psychiatriques de l’hôpital public pour une intoxication médicamenteuse — et aucune d’elles ne souhaitait vraiment mourir, comme ils pouvaient chaque fois le vérifier facilement. On lui demanda pourquoi elle avait fait ça et Bénédicte Ombredanne répondit qu’elle n’en savait rien, par épuisement sans doute, peut-être par désespoir. On lui demanda pour quelle raison elle était désespérée, elle répondit par un haussement d’épaules, avant de refermer les yeux. Le lendemain, on lui signifia qu’elle allait devoir rentrer chez elle.

Elle n’en avait aucune envie.

Elle demanda si elle pouvait rester quelques jours de plus, on lui répondit que son état ne le justifiait pas. Elle déclara qu’elle ne voulait pas rentrer chez elle, elle souhaitait se reposer encore un peu. On lui expliqua qu’avoir seulement besoin de reprendre des forces ne pouvait donner lieu à une prolongation de son séjour à l’hôpital. À sa demande, le chef de service vint recevoir ses doléances, il réitéra son refus de la maintenir aux urgences psychiatriques, lesquelles, comme leur intitulé l’indiquait assez clairement, n’avaient pas pour vocation d’accueillir durablement des patients. Elle le trouva un peu sec. Il lui demanda pour quelle raison elle ne voulait pas rentrer chez elle, il essaya de mieux comprendre sa situation en l’interrogeant sur son environnement familial, celui-ci présentait-il un facteur de risque particulier ? Elle répondit que non en remuant la tête, mais s’obstina à ne pas vouloir éclaircir sa position, se contentant de répéter qu’elle avait besoin de se reposer, d’être au calme, seule, sans travailler, loin de ses proches. Vous avez des problèmes avec vos proches ? Bénédicte Ombredanne ferma les yeux pendant quelques secondes, avant de les rouvrir, emplis de larmes. Le psychiatre lui déclara qu’il allait la faire admettre à Sainte-Blandine, où elle pourrait rester une petite quinzaine de jours, pas plus, une petite quinzaine de jours, si c’est ça que vous voulez, madame, lui dit-il. Comme vous le savez sans doute, Sainte-Blandine est une clinique psychiatrique privée située en centre-ville, je ne vais pas vous envoyer à Jury, en HP, pour l’ingestion de deux plaquettes d’anxiolytiques, ce serait disproportionné. Je vous souhaite un bon rétablissement.

Elle resta tout aussi évasive avec le psychiatre de Sainte-Blandine qui la reçut. Elle lui parla d’une fatigue océanique consécutive à des insomnies récurrentes, elle prétendit ne pas savoir pour quelle raison elle ne parvenait pas à dormir. Elle éluda toutes les questions relatives à sa vie familiale, conservant sur le sujet une indéfectible imprécision, déclarant avec fermeté qu’elle n’avait aucun problème particulier de ce côté-là, pas plus que n’importe qui, en tout cas, affirma-t-elle. Elle sentait, à l’insistance avec laquelle il l’interrogeait sur son mari, qu’il nourrissait quelques soupçons sérieux à l’égard de celui-ci. Souhaitez-vous que je le rencontre ? lui demanda-t-il. Non non non, surtout pas, lui répondit-elle. Le psychiatre déclara à Bénédicte Ombredanne qu’ils auraient des entretiens quotidiens, il allait lui prescrire des anxiolytiques et des somnifères, et sauf indication contraire elle pourrait sortir d’ici dans deux semaines, probablement.

Elle passa les deux premiers jours à dormir et à se reposer, sans mettre le nez dehors. À Sainte-Blandine, les repas ainsi que les médicaments étaient servis et apportés en chambre. Le psychiatre n’insista pas pour que leurs entretiens se déroulent ailleurs que dans ce lieu intime et protégé où Bénédicte Ombredanne, encore fragile, avait l’air de se sentir si bien, si en sécurité.

Son mari venait lui rendre visite chaque jour en fin d’après-midi, après son travail. Pour éviter qu’il ne l’envahisse, et qu’il ne soit tenté de passer la voir plus fréquemment, elle adoptait à son égard des manières réfractaires, pour ne pas dire réfrigérantes. Même, souvent, en sa présence, elle baissait les paupières et simulait de s’endormir, pour qu’il s’en aille et qu’il arrête de l’entreprendre, agressif, avec toujours les mêmes questions blessantes, sur les raisons pour lesquelles elle avait tenté de mettre fin à ses jours. Malheureusement, il n’était pas rare que Jean-François survienne au moment du dîner, ce qui forçait Bénédicte Ombredanne à affronter ses interrogations obsessionnelles, et ses reproches, et ses lamentations, sans pouvoir s’y soustraire d’une autre façon qu’en se concentrant sur le contenu de son assiette, tête baissée, viande blanche et pommes de terre, silencieuse. Loin de vouloir la consoler, ou la convaincre que tout irait pour le mieux quand elle rentrerait chez eux, Jean-François se présentait chaque soir devant sa femme comme la victime offusquée, méritant réparations, d’une action qu’il jugeait offensante : avoir voulu se faire périr contre son corps, sournoisement, pendant qu’il dormait, afin qu’au matin il ne soit plus l’époux intime que d’un cadavre glacial et contigu, transformant leur couche en caveau. Il était évident que l’objectif de Bénédicte Ombredanne avait été de lui faire payer une situation dont elle semblait avoir oublié qu’elle était l’unique responsable : ce n’était pas lui qui était allé se taper un jeudi après-midi une inconnue branchée sur Internet. Tu te rends compte, si tu avais réussi ton coup ? Tu te rends compte de ce que ma vie serait devenue, si à mon réveil je t’avais trouvée morte dans le lit ? Il semblait horrifié qu’une chose aussi atroce eût pu lui arriver, et peser sur sa mémoire jusqu’à la fin de ses jours (il ne disait pas sur sa conscience, mais bien sur sa mémoire) : que sa propre femme se fût donné la mort au seuil de leur chambre, dans son dos, pour expirer à son insu sous la couette conjugale, pendant son sommeil, son sommeil innocent, comme une accusation posthume proférée contre lui, muette et éternelle, voilà qui le choquait au plus haut point, si bien qu’elle se voyait réclamer chaque jour de plates excuses pour ce geste effarant qu’elle avait perpétré, dirigé contre lui. Quand Jean-François, le soir, se mettait à tenir de tels discours, elle les laissait sans réponse en feignant d’être assommée par les neuroleptiques, comme si les phrases qu’il lui lançait traversaient son cerveau sans pouvoir être analysées, restant aussi opaques et arbitraires que des corbeaux aperçus dans un ciel.

Elle avait refusé que ses enfants lui rendent visite, elle ne voulait pas qu’ils la voient dans cet état, ou bien qu’ils croisent dans les couloirs des patients déréglés par les médicaments, à la démarche heurtée ou alentie, aux yeux brouillés de rêves à peine éteints, ou étincelants de frayeurs saisissantes. Cet environnement les accablerait, c’était certain, et jetterait sur sa personne une lumière dénigrante.

Ils pourront venir plus tard, dans quelques jours, quand j’irai mieux, embrasse-les pour moi, dis-leur surtout que je les aime et que je pense à eux sans cesse. Tu rentres quand ? lui demandait son mari. Je ne sais pas, il était prévu que je reste ici une quinzaine de jours. Quoi ?! Une quinzaine de jours ?! Mais pourquoi une quinzaine de jours ?! lui disait-il en s’emportant. Je le vois, tu vas parfaitement bien : il n’y a aucune raison que tu restes ici. Tu lui as dit, au psychiatre, que tu voulais rentrer chez toi ? Oui ? Tu lui as dit, ou pas ? Non, pas encore, répondait-elle, évasive, simulant la somnolence. Il la scrutait avec désapprobation. Il lui disait ne pas comprendre ce désir de réclusion : il pensait qu’elle serait mieux à la maison qu’en clinique psychiatrique, au milieu des fous. Ces gens ne sont pas fous, lui disait-elle avec sévérité. Ah bon, et qu’est-ce qu’ils sont, alors ? demandait-il dans un lugubre éclat de rire. La plupart sont en dépression nerveuse, lui disait-elle. Il y a aussi des bipolaires. Ou bien des gens traumatisés, d’après ce que j’ai cru comprendre. En dépression nerveuse ? Des gens traumatisés ? Il faisait pfff en secouant la tête, le regard fixé sur ses souliers qu’il n’arrêtait pas de faire claquer sur le carrelage, rythmiquement, avec impatience, comme un batteur de groupe de rock, exaspéré de devoir se rendre chaque jour dans cette clinique de demeurés pour visiter sa pauvre épouse. J’ai demandé au psychiatre, lui disait-elle : oui, la plupart sont en dépression nerveuse, épuisés, en burn out, en état de choc. Ils se reposent ici de leur réalité, c’est tout, lui disait-elle. Ces gens ne sont pas fous.

Elle sentait bien que son mari n’était pas suffisamment à l’aise, dans l’enceinte de ce bâtiment sous haute surveillance, pour adopter à son encontre un comportement menaçant, haineux, ouvertement coercitif (malgré l’envie visible qu’il en avait), dont elle pourrait éventuellement se plaindre lors de ses entretiens avec le psychiatre. Il devait craindre d’être convoqué un soir par celui-ci, au motif de mettre sur la table, pour en examiner tous les rouages, ce qu’elle aurait raconté à cet homme de leur intimité des derniers mois. C’est ce qu’elle se disait quand déclarant à Jean-François : laisse-moi maintenant, j’ai besoin d’être seule, je ne veux plus voir personne, celui-ci se retirait servilement sans presque protester — alors qu’elle le sentait désireux de dénigrer son état, de faire voler en éclats le cristal de cette aura de délicatesse où elle semblait revendiquer d’avoir été mise à l’abri, vis-à-vis de lui, depuis qu’elle était là, à Sainte-Blandine, comme un objet fragile sous une cloche transparente. Il était flagrant que sa félicité à disposer d’une chambre pour elle toute seule, princesse dans les hauteurs d’un château fort, alcôve consolatrice à l’écart des fureurs du monde, choquait profondément son mari, le laissait médusé. Parfois, il murmurait deux ou trois mots plaintifs par lesquels il espérait éveiller sa pitié, et qu’elle lui dise OK, c’est bon, reste avec moi encore un peu, mais Bénédicte Ombredanne demeurait inflexible et de son regard noir, frontal, buté, d’acier, elle repoussait son mari comme avec un râteau vers la porte de sa chambre, alors il reculait, comme déblayé, ayant perdu tous ses repères, après avoir déposé un baiser sur ses lèvres, légèrement dégoûté.

Pendant ses entretiens avec le psychiatre, Bénédicte Ombredanne était quasi mutique, souhaitant ne rien révéler du processus qui l’avait conduite à avaler deux plaquettes de Xanax. Elle redoutait qu’en s’éclaircissant son cas ne soit versé avec condescendance dans la catégorie des faits de société, le psychiatre les réunirait un soir dans son bureau pour les amener à réfléchir à leur situation, sans doute leur prescrirait-il une thérapie conjugale, tenterait-il de raisonner Jean-François, l’enjoindrait-il à respecter sa femme, quelque chose de ce genre. Alors il serait mis un terme presque immédiat à son séjour à Sainte-Blandine (laquelle clinique n’avait pas à prendre en charge les femmes que harcelait leur mari, supposait-elle), réduisant à néant la quiétude qu’elle s’était enfin procurée en obtenant de se cacher dans ce refuge qu’elle aimait déjà tant, où pour la première fois depuis des années elle voyait briller dans ses pensées, ses pensées de nouveau en mouvement, la lueur d’un désir pour la vie, et d’un espoir de renaissance. Le mouvement était encore assez lent, certes, peu assuré, mais il était indéniable, il lui laissait espérer qu’avec son seul cerveau — comme grimpée sur une bicyclette remise en état — elle pourrait aller quelque part, atteindre un résultat, et peut-être même produire de la beauté, oui, pourquoi pas, de la beauté, avec des mots, des phrases et des idées de rythmes, avec, sous son crayon, la nuit, enfermée dans sa chambre, des fulgurances comparables au surgissement d’un cerf sous les yeux d’un promeneur, en pleine forêt, entre les branches d’un instant suspendu, sublime et frémissante surprise. Ils se regarderaient dans les yeux un long moment, l’animal et elle, elle et elle, avant qu’il ne s’enfuie, tout frissonnant de peur, et qu’elle ne puisse se dire qu’elle venait de retrouver sa voie, et de s’apercevoir enfin, oui, elle, les yeux dans les yeux, dans le reflet métaphysique d’un instant fugitif. C’étaient des événements de cette nature qu’elle se sentait capable de faire naître dans ses phrases — dans ses nuits fortifiées, comme on le dit d’une ville enclose dans des remparts. Pouvait-elle l’avouer au psychiatre ? Non, elle ne le pouvait pas, elle avait peur qu’il ne lui dise qu’il n’était pas hôtelier, et qu’elle pourrait fort bien envisager un séjour à la campagne, dans une petite pension, si ce qu’elle recherchait c’était le calme et le silence, être seule avec elle-même et ses pensées profondes, pour écrire et méditer, retrouver son intégrité d’être humain, de femme. Voilà ce que lui dirait certainement le psychiatre, si elle se mettait à lui parler vraiment. Au lieu de quoi, se retranchant derrière une prostration trompeuse, des silences calculés, des regards fixes humides de larmes appuyés sur les murs, elle créait pour le psychiatre une manière de trompe-l’œil insondable, faussement pathologique, susceptible d’égarer sa science dans de longues et touffues conjectures, afin que son séjour puisse se perpétuer.

Pendant la journée, outre dormir, elle essayait de lire un peu, mais surtout elle écrivait. Elle aurait bien aimé se procurer un cahier, mais elle n’avait pas osé demander à son mari de lui en apporter un qu’il aurait pu acheter un soir en sortant du travail : elle craignait qu’il ne l’interroge sur ce besoin qu’elle avait d’un cahier, et d’écrire, et d’écrire quoi, et pour quoi faire, et pour qui, et qu’il ne lui demande, un jour, plus tard, de le lui montrer, ou même qu’il ne cherche, en son absence, à mettre la main dessus, pour vérifier que son épouse était bien un être à double-fond, mentalement détraqué, plein de secrets inavouables, à l’imagination délictueuse. Elle en était certaine, demander à Jean-François de lui apporter un cahier serait source de tourments, ce serait semer le trouble dans son esprit, rouvrir ses plaies, jeter de l’huile sur le brasier de sa douleur et en récupérer toutes les affreuses nuisances, après transformation de sa souffrance en mécanisme de harcèlement. C’était une activité, l’écriture, qu’elle devait garder secrète, d’autant plus que son projet était de consigner scrupuleusement tout ce que son après-midi du 9 mars avait laissé dans sa mémoire : l’intégralité des phrases qu’ils s’étaient dites, Christian et elle, si une telle chose était possible, la description de sa maison, des meubles et des objets qu’elle y avait remarqués. Leurs deux rapports sexuels, aussi, elle désirait les décrire de l’intérieur avec le plus d’exactitude possible, numéroter chaque sensation, en dresser l’inventaire exhaustif, établir leurs gradations, leurs progressives métamorphoses. Comment chacune avait résonné dans son corps, et où, et pendant combien de temps, avant de s’effacer, et de quelle façon, et à quelle vitesse, pour être ensuite remplacée, et avec quelle intensité, par quelle autre, de quelle nature, sous l’effet de quelle action savante, surprenante, talentueuse et concertée, ou au contraire parfaitement instinctive, initiée par Christian, son sublime amant d’un jour. Elle avait demandé au psychiatre, un matin, au moment où il allait se retirer, s’il aurait la gentillesse de bien vouloir lui fournir du papier et un crayon. Il n’avait rien répondu de précis, hochant la tête d’un air entendu. Mais une dizaine de minutes plus tard une secrétaire avait frappé à la porte et lui avait remis une liasse de feuilles accompagnée d’un critérium, lui demandant si ça allait suffire. Âgée d’une trentaine d’années, la secrétaire était rousse et rondelette, ravissante : elle rosissait chaque fois qu’elle parlait. Son cadeau dans les mains, Bénédicte Ombredanne exultait de ce qu’elle allait pouvoir entreprendre grâce à ces choses pourtant si ordinaires qui venaient de lui être apportées, dont soudain elle retrouvait, avec une joie proprement enfantine, comme si celles-ci avaient été rendues rarissimes par une longue pénurie, toute la valeur originelle : tout à coup, rien ne lui avait paru plus précieux qu’une feuille et un crayon. Non, ça va aller, merci infiniment, si j’ai besoin d’un peu plus je vous le dirai, déclara-t-elle avec des larmes dans les yeux. N’hésitez pas à m’en redemander, ce sera avec plaisir, lui répondit la secrétaire en rosissant, visiblement émue elle aussi, avant de refermer la porte.

Oui, c’était bien ça qui était en train de se produire dans son existence : en même temps qu’elle retrouvait la valeur essentielle d’une simple feuille de papier, la rayonnante valeur de sa personne se laissait de nouveau percevoir, sa saveur, ce par quoi elle se définissait comme un être distinct des autres, unique, indicible, estimable, au fond d’elle-même. Elle réapprit à s’aimer : d’abord timidement, comme à tâtons, sans trop y croire, puis d’une manière de plus en plus affirmée à mesure que les jours s’écoulaient, et que les pages qu’elle écrivait s’accumulaient. Chaque fois qu’elle les relisait, elle éprouvait la sensation de se refléter dans un miroir, un miroir où elle avait la surprise, toujours, de se trouver unique et estimable, poétiquement à son goût. Ce résultat parce qu’elle avait dormi pendant soixante-douze heures, purifiée par un sommeil radical ? Le bonheur qu’elle éprouvait d’avoir redécouvert dans son être ce filon de minerai oublié, en d’autres termes toute l’initiale singularité de sa sensibilité, et de son univers mental, gisement dont elle se réjouissait de pouvoir l’exploiter de nouveau, chaque jour, par les forages de ses écrits, pendant tout le temps qu’allait durer son séjour à Sainte-Blandine, ce bonheur-là lui parut inégalable, se confondant en grande partie avec celui que lui aurait procuré l’arrivée de Christian dans sa chambre (en chair et en os, avec un grand sourire entre les parenthèses de ses fossettes), ou bien la possibilité qu’elle aurait eue de retourner dans son passé pour y revivre la journée du 9 mars, grâce aux pouvoirs magiques d’une fée.

Quel bonheur que d’écrire, quel bonheur que de pouvoir, la nuit, souvent la nuit, s’introduire en soi et dépeindre ce qu’on y voit, ce qu’on y sent, ce qu’on entend que murmurent les souvenirs, la nostalgie ou le besoin de retrouver intacte sa propre grâce évanouie, évanouie dans la réalité mais bien vivante au fond de soi, vivante au fond de soi et éclairée au loin comme une maison dans la nuit, une maison vers laquelle on laisse guider ses pas, seul, conduit par la confiance, l’inspiration, ses intuitions renaissantes, par le désir de rejoindre cet endroit qu’on voit briller au loin dans les ténèbres, attirant, illuminé, en sachant que c’est chez soi, que c’est là que se trouve enfermé, au fond de soi, ce qu’on a de plus précieux, son être le plus secret. (Évidemment, ce cheminement s’accompagne de puissantes sensations corporelles. Je sens depuis peu dans mon ventre un point de densité incompressible, incandescent, semblable à un grouillement de joie, semblable aux frétillements d’une incessante animation moléculaire, comme si mon organisme, à cet endroit, était agrandi par la lentille d’un microscope et que cet agrandissement ne se traduisait pas par des images, non, mais par l’accentuation des manifestations sensorielles qu’y produit le bonheur. Les pourtours de cette ardente intensification s’aventurent jusqu’à ma gorge, où surgissent fréquemment des hoquets d’euphorie, et surtout dans mon bas-ventre, souvent humide et mélodieux, où le sexe de Christian laisse son empreinte en creux par l’atroce manque que j’ai de lui, là, à l’intérieur de moi.) C’est drôle, quand on s’enfonce ainsi en soi et qu’on marche vers cette lointaine lumière habitée, c’est comme un paysage nocturne qui se déploie, grandiose, empli d’autant de sensations et de phrases qu’une forêt peut résonner de cris d’oiseaux et de bruissements d’animaux, de senteurs de fleurs et d’écorce, de mousse, de champignons : son mental transformé en paysage ou en forêt, en territoire de chasse et de cueillette, où s’accomplissent des trajectoires cinglantes à travers bois, sinueuses, au milieu des taillis et des ronces, ou au contraire plus douces, rapides, rectilignes, sur l’épiderme d’une plaine cultivée. Les mots sont si gentils, étonnamment dociles et bienveillants, ils se laissent si facilement entrevoir et cueillir, je les ordonne sur le papier à la faveur de phrases que je trouve belles, qui se révèlent spontanément au fur et à mesure que j’avance, révélant à moi-même mon propre corps empli de sensations et de forces. Elles se révèlent à moi, ces phrases, comme un paysage le long d’un chemin, il me suffit d’ouvrir les yeux, les phrases sont là dans mes pensées et je les note, je les laisse s’inscrire d’elles-mêmes sur la page, il me suffit d’être en alerte, disponible, tout entière tournée vers ce qui se passe en moi quand je marche et écris, quand je marche en moi-même et laisse tomber les mots de cette cueillette sur le papier, comme si j’étais de nouveau la jeune fille que j’ai été jadis, pleinement dans mon corps, pleinement dans la langue, pleinement dans les mots, pleinement dans mon être : car je ne suis jamais autant moi-même et dans mon être, et dans ma vérité, qu’à travers les mots, les phrases, les livres, les grands auteurs et leur génie de la verbale et tranchante fulgurance. Il faudra sans doute un peu élaguer dans ce que je viens d’écrire, je me répète à plusieurs endroits mais ce n’est pas grave, l’important c’est de se sentir mordue de l’intérieur par l’envie d’écrire, mordue et attrapée et entraînée par l’écriture comme par un animal qui me tiendrait prisonnière de ses crocs, quitte à en faire un peu trop et à aller trop loin, à crier de douleur sous l’emprise de cette mâchoire impérieuse, ce n’est pas grave. Après toutes ces années de sécheresse intérieure, je ne vais pas me plaindre que mes écrits soient trop baroques, aussi chargés de métaphores que le mulet d’un paysan marocain ! (Je plaisante, là, je me moque de moi-même, bien entendu.) Qu’ai-je fait pour mériter ça, tant de bienveillance de la part des mots et de la langue française, que j’ai pourtant tellement négligés ces dernières années, en me contentant d’enseigner, en restant strictement identique à celle que je me suis résignée un jour à devenir, en restant obstinément celle-là année après année, sans plus bouger, sans plus évoluer, en étant fixée sur mes seuls acquis, sur mes seules résignations assumées, en oubliant qui j’ai été au tout départ de ma vie, jusqu’à cette nuit des douze grains roses ?

Bénédicte Ombredanne avait demandé à son mari de lui apporter une lampe qu’elle adorait, héritée de sa grand-mère, dont l’abat-jour éclairait la seule feuille de papier ou à peu près, comme si celle-ci était la scène d’un théâtre et sa main tenant le critérium l’actrice qui y interpréterait un monologue, la chambre restant plongée dans des ténèbres aussi épaisses qu’à l’extérieur de la clinique — le regard de celui qui écrivait, elle en l’occurrence, était ainsi dans un propice entre-deux d’ombre et de lumière, de nuit et de clarté intime, exactement comme la pensée en train de se former, quand elle s’extrait peu à peu de ses ténèbres originelles pour se poser sous la lumière de l’intelligence. Bénédicte Ombredanne se réveillait, elle revêtait sa robe de chambre, elle allumait sa petite lampe, juste elle, la petite lampe confidentielle et intimiste de sa grand-mère, laissant éteint le sinistre et lointain plafonnier (qui lui rappelait son mari), et alors elle écrivait, il devait être trois ou quatre heures du matin et Bénédicte Ombredanne écrivait, au cœur de la nuit, du plus profond d’elle-même, heureuse comme elle ne l’avait plus été depuis sa jeunesse, quand, habitant chez ses parents, confrontée à la sévérité d’un père intransigeant, travaillant de plus en plus, faisant des fiches, lisant des livres et des annales, apprenant par cœur chaque jour des centaines de données disparates, tout ça pour essayer, conformément à ses désirs les plus sincères, certes, mais surtout aux ambitions exprimées par son père, de réussir sa seconde khâgne et intégrer Normale sup, elle attendait que toute la maisonnée fût endormie pour délaisser le rôle qu’on entendait lui faire jouer, et qu’elle jouait exemplairement, d’ailleurs, docile et performante, pour enfin se retrouver, regagner son monde intérieur véritable. Elle allumait la petite lampe héritée de sa grand-mère et elle lisait sous les draps, elle fabriquait avec ses draps une longue et aérienne grotte blanche assez basse, introduisait la lampe à l’intérieur et lisait des livres qu’elle avait vraiment envie de lire, hors programme, salutaires, pour le plaisir de se sentir vibrer sous la beauté des phrases qu’elle découvrait, intimes, à elle seule destinées, exactement comme une conversation approfondie mais en silence, par écrits interposés, elle-même lançant vers l’écrivain, depuis son refuge, à travers les siècles, des réponses sensitives aux phrases qu’elle adorait, des confidences, des éloges, des mots d’amour murmurés. Tant de prudence, je parle là de la grotte et des murmures, afin que son père, s’il se levait pour aller aux toilettes, ne l’accuse pas de dilapider inutilement de précieuses heures de sommeil, lesquelles, irrémédiablement perdues, pèseraient sur sa concentration et sur ses performances des jours suivants, par conséquent sur son avenir, son avenir tout entier, lui dirait-il en s’emportant, elle le savait. Elle avait adoré ça, à dix-huit ou dix-neuf ans, lire la nuit dans le silence de leur maison, quand tout le monde dormait et qu’elle était la seule à veiller, environnée des ténèbres de la campagne, enfin libre et vivante, éclairée de l’intérieur par le bonheur de la lecture, sous la voûte d’une longue et basse grotte blanche. Depuis qu’elle était à Sainte-Blandine, c’est cette sensation-là qu’elle retrouvait, quand, la nuit, elle se levait pour écrire, dans le silence de la clinique.

Je place ma main droite contre la tempe gauche de Christian, de sorte que l’œil de ma bague avoisine l’œil de mon amant.

LUI : Qu’est-ce que tu fais ?

MOI : Attends, ne bouge pas, je vérifie quelque chose.

LUI : Tu m’amuses. Alors ? Quelle conclusion, ma chère ?

MOI : Eh bien c’est fou.

LUI : Ne me dis pas.

MOI : Si.

Christian éclate de rire. J’éclate de rire à mon tour.

MOI : Arrête de rire, ou ce n’est plus la même chose, tout change. L’amour de mon aïeule ne riait pas, lui, quand il a posé pour le peintre. Sois sérieux, concentre-toi quelques instants, que je puisse vérifier.

LUI : Déjà, la couleur est la même.

MOI : Bien observé : tu n’es pas antiquaire pour rien.

LUI : J’ai l’œil ! Sans vouloir faire un mauvais jeu de mots. Bon, trop tard, pardon, excuse-moi. J’ai honte, j’admets, il est vraiment pitoyable.

MOI : Le même gris-bleu, exactement le même. Les cils, assez longs, presque féminins. Je te pardonne ta mauvaise blague. On te l’a déjà dit, que tu as de très beaux cils ?

LUI : Enfant, oui. Depuis, non. C’est à croire qu’il n’est pas convenable de complimenter un homme sur ses cils. Je m’étais dit qu’ils devaient avoir perdu de leur charme, pour qu’il n’en soit plus jamais question avec les femmes.

MOI : Les femmes te parlent plutôt de ton sexe, je suppose, qui est encore plus beau que tes cils.

LUI : Oh ! Qu’est-ce que j’entends ! Bénédicte, enfin !

MOI : Quoi, ce n’est pas vrai ? J’aime ton sexe, il est beau, j’ai adoré ce que j’ai senti qu’il me faisait, tout à l’heure, quand il est venu en moi. Alors je te le dis, c’est tout.

Christian sourit, touché par mes propos.

Mon visage devient grave, s’imprègne des sentiments que je sens naître en moi, alors le sien devient grave à son tour : nos sentiments en miroir les uns des autres, ainsi sans doute que le début d’une douleur sourde au creux du ventre, à l’idée de devoir se séparer bientôt.

J’ai gardé ma main droite, qui à présent tremble un peu, le long de sa tempe gauche, l’œil de Christian est devenu brillant et s’harmonise ainsi avec le glacis de la miniature. L’expression des deux regards est exactement la même. La même profondeur. La même précieuse douceur dévouée au bonheur de sa destinataire. La même intégrité morale et intellectuelle. La même mélancolie légère liée à cet état d’amant secret que le désir de plaire encore à sa maîtresse tente de diminuer derrière des crépitements d’élégance, d’élégance. Tout cela dans un seul regard dédoublé, l’un de chair, l’autre d’huile, ancien et actuel, s’abîmant dans mon visage anxieux et ébloui. Une même essence à des siècles d’intervalle.

MOI : C’est insensé : même la forme de l’œil est la même, en amande, un peu bridée, avec la paupière qui retombe, un peu lourde et bombée — c’est ce qui donne à ton regard cet air légèrement sombre, grave, malgré l’éclat de la pupille. Je n’en reviens pas. J’adore tes yeux.

LUI : Alors, tu es d’accord ?

Je regarde Christian sans comprendre.

LUI : Quelle preuve supplémentaire te faut-il, que nous sommes faits l’un pour l’autre ? Ce n’est pas un signe du destin, ça ?

J’éclate de rire.

Christian garde son sérieux.

MOI : Je rêve ou tu es en train de me demander en mariage pour la seconde fois de l’après-midi ?

LUI : Et alors ? Tu ne vas pas t’en plaindre, tout de même !

MOI : Je te l’ai dit tout à l’heure : je ne suis pas libre. C’est bien ça, le message de la bague, non ?

LUI : Quoi ? Quel message ?

MOI : Eh bien, que je suis ta maîtresse, mais secrète ! Et que tu es mon amant, mais clandestin ! Clandestin, Christian ! On ne peut pas se marier, enfin ! Je ne suis pas libre ! Je suis une femme mariée !

Six jours après son arrivée à Sainte-Blandine, ayant couvert de son écriture une quarantaine de pages, Bénédicte Ombredanne décida de sortir de sa chambre.

Elle se contenta de marcher dans les couloirs, et d’adresser aux personnes qu’elle y croisait, mais seulement avec ses yeux, des saluts qui demeuraient timides, d’une grande pudeur.

Elle avait repéré une salle de vie commune, minuscule, équipée de chaises, d’une table basse et d’un téléviseur souvent éteint, mais elle n’osait pas s’y aventurer. Quand elle passait devant, elle pouvait voir par la vitre que s’y déroulaient en petit comité des conversations resserrées autour de la table basse, comme si ses occupants se connaissaient depuis longtemps et n’étaient pas tellement disposés à ouvrir leur groupe à de nouveaux venus — ils ressemblaient à des conspirateurs. Chaque soir, un certain nombre d’entre eux s’y retrouvaient pour boire de la tisane et grignoter des douceurs (la table basse était couverte des mêmes paquets de gâteaux que ceux qu’elle achetait pour ses enfants, Figolu, Chamonix, Choco BN, Pépito, palmiers), mais elle s’efforçait de ne pas trop regarder dans la salle, de peur que sa curiosité n’y éveillât de la défiance, des commentaires dépréciatifs voire des sarcasmes. En plus, s’ils finissaient par l’admettre dans leur groupe, sans doute la questionneraient-ils sur les raisons de sa présence à Sainte-Blandine, ce qui l’indisposerait au plus haut point — elle n’avait pas envie de parler d’elle, a fortiori en public, devant une assemblée nombreuse. Ce qu’elle avait le plus apprécié, depuis son arrivée, c’était qu’il fût permis de ne rien dire de la journée, alors elle n’allait pas renouer dès à présent avec les usages du monde extérieur, qui à l’inverse oblige tout un chacun à constamment produire des phrases.

À un moment de sa deuxième journée d’observation, pour ne pas dire d’errances craintives hors de sa chambre, une jeune femme au regard qui trépidait finit par aborder Bénédicte Ombredanne. Elle se planta devant elle et lui dit : toi, tu sais, tu me plais, t’as vraiment quelque chose de dingue dans l’allure, qu’est-ce que tu fous ici, une femme comme toi, dans cet affreux gourbi ? Tu ne veux pas qu’on aille boire un verre toutes les deux ? Elle avait une voix grave et profonde, éraillée, presque une voix d’homme. Elle éclata d’un rire sonore devant le trouble de Bénédicte Ombredanne qui se sentait désarçonnée par l’audace avec laquelle cette jeune femme lui avait adressé la parole, en se dispensant du moindre préambule : elle était allée d’un seul bond à la quinzième minute du déroulement d’une rencontre codifiée selon les usages en vigueur dans nos sociétés policées. Elle reprit un air sérieux et lui demanda si elle était d’accord. Bénédicte Ombredanne lui répondit oui du regard, avant de demander où elle voulait qu’elles aillent (elle ne voyait vraiment pas où elles pouvaient aller pour boire un verre). Mais en bas, au café ! lui répondit la jeune femme. Tu n’y es encore jamais allée ? lui dit-elle, tout étonnée. Tu n’as pas vu qu’il y avait un café, juste en bas ? Viens, suis-moi, je vais te montrer ! De fait, Bénédicte Ombredanne, en arrivant à Sainte-Blandine en ambulance, n’avait pas remarqué la présence d’un café (cela lui parut d’ailleurs incongru, qu’il pût y avoir un café en bas de la clinique). Elle regardait fascinée la jeune femme qui lui parlait, dont le physique lui fit penser à la Maja de Goya — mais enrichie par l’imaginaire d’autres tableaux plus violents du même peintre, plus violents et aussi plus funestes. Elle avait la même densité corporelle, le même regard luisant que la Maja allongée indolente sur sa couche de plaisir, une chevelure brune et épaisse, la peau sombre et brillante. Une clameur espagnole, tragique et excessive, cruelle, s’entendait dans sa présence comme les échos d’une fête par les fenêtres d’un appartement. Son regard sous tension, critique, sceptique, moqueur, méchant, dangereux et ironique, très peu crédule et revenu de tout, était empli de vie et d’un désir ardent de s’élancer à corps perdu dans l’existence et ses plaisirs, ses aventures et ses surprises, en brûlant toutes les étapes, en prenant tous les risques, y compris celui de la mort — puisque aussi bien elle n’avait rien à perdre et qu’elle l’était déjà en grande partie, morte, semblait dire à tout instant l’opaque et scintillante matière de son regard, pelage de loup ou nuit en mer, se disait pour elle-même Bénédicte Ombredanne en examinant son interlocutrice. Elle était vêtue d’un pantalon de jogging blanc en faux velours et d’un T-shirt qui avait rétréci au lavage, également blanc, qui laissait apparaître un ventre rond, doux, bronzé, percé d’un nombril tellement profond qu’il n’arrêtait pas d’attirer le regard de Bénédicte Ombredanne. Elle était chaussée de pantoufles assez vilaines portées avec des chaussettes de tennis et néanmoins, en dépit de cet accoutrement bâclé, elle restait séduisante (elles devaient avoir à peu près le même âge, trente-cinq ou trente-six ans, calcula Bénédicte Ombredanne en l’observant), notamment en raison de son visage intense, conquérant pourrait-on dire, qui semblait avancer comme la proue d’un navire à travers de grandes vagues, à toute vitesse, éclaboussé par la réalité environnante, recevant des embruns de présent sur sa peau, dans ses yeux, ce qui semblait lui procurer une grande ivresse — elle en luisait. C’était vraiment sa vitesse, sa vitesse intrinsèque, y compris quand ses traits n’étaient plus mobiles, qui caractérisait l’impression que produisait son visage, il avait l’air de surgir vers ses interlocuteurs dans un élan perpétuel vers la vie et les autres — et on était parfois tenté de s’écarter, de peur d’être littéralement renversé. Son agitation révélait une grande sensualité, ou plutôt une insatiable voracité, comme si cette femme était sur le point de céder à un désir impétueux de faire l’amour : elle scrutait souvent une présence indiscernable à la droite de Bénédicte Ombredanne, elle lui lançait parfois de brefs sourires avant de reporter ses yeux sur cette dernière, confuse de s’être ainsi absentée. D’autres fois, elle avait le regard d’une femme qui vient tout juste de commettre un meurtre atroce, et qui se met à y réfléchir en examinant la surface de la table, fixement, les doigts noués, pour savoir ce que ça fait d’avoir tué, et quelles pourraient en être les conséquences. Bénédicte Ombredanne, alors, prenait peur, mais hésitait à s’éloigner, de crainte de contrarier son amie.

Je dois décrire maintenant la configuration de Sainte-Blandine. J’y suis allé en repérage dernièrement pour pouvoir écrire ce chapitre. En effet, un certain nombre de détails n’étaient pas clairs pour moi dans les pages que j’ai reçues de Bénédicte Ombredanne à l’automne 2008, écrites là-bas du 6 au 21 juillet, deux ans plus tôt. On ne pourra pas saisir ce qui va suivre sans avoir une idée précise des lieux.

L’ensemble forme un U assez profond dont la base, tout au fond, à l’opposé du seul accès possible au monde extérieur, abrite la psychiatrie.

L’entrée de la clinique, ouverte sur une grande place à proximité du centre historique de la ville, est fermée par un immeuble des années 1960 sous lequel piétons et voitures peuvent circuler pour se rendre à l’intérieur du U.

Les deux branches de cet ensemble architectural composite, constituées de bâtiments d’époques variées (pour certains d’entre eux, probablement conventuels, du XVIIIe siècle, parmi lesquels une chapelle des plus charmantes), abritent les services dévolus au diabète, aux maladies métaboliques, à l’endocrinologie, aux soins palliatifs, à l’uro-néphrologie, etc.

Dans le long vide central du U, en dehors de places de parking destinées aux véhicules du personnel hospitalier, on trouve deux terre-pleins circulaires plantés d’arbres de différentes essences, dont certains assez majestueux, au milieu d’un gazon raréfié par la sécheresse estivale.

La base du U, offrant un bel exemple d’architecture hospitalière des années 1950 (dont subsistent d’admirables éléments d’origine, tels que carrelages, huisseries, rampes, luminaires, ainsi qu’une odeur de vieille automobile qui m’a paru dériver de cette époque), accueille, à l’extérieur, en curieuse et charmante adjonction, un café édifié en préfabriqué dans les années 1970 — café ayant exactement la même fonction qu’une classique cafétéria d’hôpital mais sous les apparences, inattendues en ces lieux, d’un authentique établissement urbain, attrayant, ouvert au public, où chacun peut se rendre librement, appelé La Bulle. Comme on peut l’imaginer, les Messins ne s’y donnent pas rendez-vous pour boire un verre entre amis à la sortie du travail (et ils ont tort) : il est principalement fréquenté par les malades et leur famille, et, en vérité, la plupart du temps, par les seuls résidents du service psychiatrique situé en surplomb, dont l’escalier débouche à quelques mètres d’une porte vitrée pratiquée à l’arrière de l’établissement (sortie de secours comparable en l’espèce à une entrée des artistes), sous une galerie couverte, permettant aux patients de s’y rendre aisément.

C’est à La Bulle qu’Élisa entraîna Bénédicte Ombredanne quelques minutes après avoir fait sa connaissance, c’est à La Bulle que Bénédicte Ombredanne, introduite par sa nouvelle amie, rencontra un certain nombre d’autres patients qui y venaient pour se détendre et s’offrir des consommations, dans une ambiance intermédiaire entre la vie du dehors, blessante, qu’ils avaient fuie, et la vie en clinique, enclavée, où ils avaient trouvé refuge. Quelque chose de factice y régnait, et d’un peu théâtral, qui évoquait tout à la fois le monde réel et le monde de l’hôpital, comme un décor dual et ambigu avec lequel l’imagination des malades pouvait négocier à sa guise. Le charme de cet endroit résidait dans son atmosphère de sanatorium : Bénédicte Ombredanne pensa immédiatement à La Montagne magique, roman qu’elle adorait, quand elle s’assit en face d’Élisa. Il était possible d’avoir à La Bulle une vie sociale imitée sur celle du monde réel, mais abritée de ses dangers par le fait même que ce café pouvait être légitimement considéré comme une annexe naturelle de la clinique : il semblait que sous la forme de cette petite brasserie urbaine greffée au pied du bâtiment un lieu de sociabilité citadine avait été reconstitué pour les seuls résidents du service psychiatrique de Sainte-Blandine, afin qu’ils puissent se réacclimater en toute quiétude à la rugosité du monde extérieur, par paliers, avec toute la douceur requise, avant d’y retourner pour de bon. En vérité, ce lieu était semblable à un simulacre, ou plus exactement à un jouet, mais un jouet grandeur nature et destiné à des adultes que leur fatigue existentielle avait précipités dans une espèce d’enfance sociale assez profonde. C’est ce qu’éprouvait Bénédicte Ombredanne pour elle-même : elle sentait qu’elle régressait de jour en jour dans une délicieuse irresponsabilité, enfin elle lâchait prise et pour la première fois de toute son existence elle se laissait sombrer au plus profond d’elle-même avec délectation sans avoir peur d’abandonner la réalité à son triste sort (elle se débrouillerait bien toute seule pendant quelques jours, la réalité, se disait-elle), et il était vraiment voluptueux de ne plus se sentir d’obligations ou de devoirs vis-à-vis d’aucun principe, d’aucune fonction ni de quiconque. Moyennant quoi elle était en train de reconquérir ce qu’elle avait perdu, sans y prendre garde, dans l’ordinaire de sa vie sans relief, lors de ces dix dernières années, à commencer par la conscience de qui elle était — et dont la trace la plus fiable se trouvait loin dans son passé, comme il me semble l’avoir déjà indiqué.

L’intérieur du café, en lambris vernis marron, était très chaleureux : chaises en skaï rouge, nappes grises, végétation artificielle introduisant dans l’atmosphère des fragments de forêt vierge à la Douanier Rousseau, miroirs, tableaux. Des plantes vertes étaient posées à même le sol ou sur des meubles bas, des guirlandes de fleurs ornaient lesdits miroirs, un incongru lampadaire de jardin blanc éclairait un baby-foot sur lequel personne ne s’activait jamais, une vitrine proposait à la vente des figurines en porcelaine d’inspirations variées, grenouilles, fées, bouddhas, chevaux cabrés, écuyères, à offrir. Un rituel dont Bénédicte Ombredanne apprécia de devenir tributaire à son tour voulait qu’à l’heure du goûter on vienne manger une gaufre que le patron chargeait avec malice d’une cargaison considérable de chantilly, un peu comme un haut monticule de graviers sur une péniche. Elle n’avait jamais vu une telle quantité de chantilly sur un dessert, ce détail indiquait qu’effectivement les résidents de Sainte-Blandine étaient de grands enfants qui assumaient, gourmands et concentrés, méticuleux, très émouvants, leur processus de régression. Il fallait les voir se délecter de cette humoristique disproportion de crème fouettée, Bénédicte Ombredanne vivait elle-même ce rituel comme un moment d’enfance et d’enchantement, d’autant que personne ne parlait, ils étaient tous à se débattre avec leur crème, s’en mettant partout sur les doigts et autour de la bouche, sur le menton et sur les joues, parfois même sur le front, dans le plus grand sérieux. Après la gaufre et quelques phrases somnolentes échangées dans la torpeur de la digestion, les tablées se dispersaient, certains remontaient dans leur chambre, d’autres changeaient de place et d’interlocuteurs, sortaient fumer une cigarette sous la galerie couverte ou regardaient rêveusement par les vitres les conifères des terre-pleins, autour desquels passaient des infirmiers et des médecins, des brancards, des ambulances, des familles affligées, des malades sur des béquilles ou traînant derrière eux, en robe de chambre, une cigarette à la main, une poche de perfusion accrochée à une potence. Élisa était celle qui passait le plus de temps au café, elle avait sa table attitrée que personne d’autre n’était autorisé à occuper, y compris en son absence. Bénédicte Ombredanne l’avait vue se mettre en colère contre une jeune femme qui en dépit des avertissements de la serveuse avait eu l’outrecuidance de s’asseoir sur sa chaise. On avait cru qu’elles allaient se battre, ou plutôt qu’Élisa allait massacrer l’imprudente qui s’était mis en tête de disputer son territoire.

La Bulle permettait aux résidents de Sainte-Blandine de vivre parfois de bouleversantes séquences de confidences, de dévoilement. Dans le désœuvrement des longues après-midi d’été, le hasard des tablées entraînait des rapprochements d’imaginaires qui souvent déclenchaient des conversations flottantes où chacun racontait aux autres, et notamment aux nouveaux arrivants, ce qui s’était passé dans sa vie pour que s’impose un séjour ici, au service psychiatrique de Sainte-Blandine. De même que la contemplation de l’océan induit l’envie rêveuse de traversée, d’au-delà, d’illimité, et fait qu’on se libère des contingences du monde réel et de son corps précaire pour devenir regard immense, vie intérieure en suspension dans la lumière océanique, les après-midi passées dans l’abstraction de la brasserie confrontaient les résidents à leur seule essence métaphysique d’être humain — et chacun confiait à son voisin, cet inconnu, ce qu’il n’avait jamais osé confier à personne, y compris à son meilleur ami, à ses amis d’enfance. Lors de ces réunions aléatoires, contre la coque desquelles on entendait le clapotis des heures qui s’écoulaient, lentes, presque stagnantes, emplies de vide (car l’acceptation du silence s’observait chez la plupart des résidents avec le même degré de tolérance que chez le personnel soignant, il était possible de se taire sans que personne n’en fût indisposé), Bénédicte Ombredanne parla de son mari et de leur couple, du Téléphone sonne, de Meetic, de Christian, des quatre mois qu’elle venait d’endurer. La tablée qu’elle préférait, devant laquelle elle était allée le plus loin dans la pudique, dans l’hésitante et téméraire progression de ses confidences, était constituée d’Élisa, de Patrick, de Grégory, de Véronique, de Marie-France.

Élisa, en réalité, n’était pas espagnole, mais d’origine algérienne. Son frère, qui habitait sur la Côte d’Azur, avec un excellent travail, de hauts revenus, une belle villa avec piscine où elle passait souvent ses vacances, était allé rendre visite à leur mère à Alger, seul, sans sa femme et ses enfants, pour une semaine, il y aurait trois ans en octobre. Une après-midi, il était sorti s’acheter des cigarettes et on l’avait assassiné. Cinq types, pour une raison restée inconnue, lui étaient tombés dessus et l’avaient poignardé, son corps avait été retrouvé lacéré par de nombreux coups de couteau. Élisa ne s’en était jamais remise : elle s’était écroulée immédiatement, anéantie. Aide-soignante dans une maison de retraite, elle n’avait plus trouvé la force de s’occuper des vieilles personnes dont elle avait la charge, partir travailler le matin était devenu une épreuve de plus en plus insurmontable. Passer huit heures à se soumettre à leur lenteur, les nourrir, les écouter, les déplacer avec précaution, répondre judicieusement à leur humeur plaintive ou belliqueuse (gestes apaisants, sourires, paroles réconfortantes ou concessions patiemment négociées), leur parler fort et à l’oreille, en isolant chaque syllabe, pour qu’ils distinguent dans ses phrases le profil des mots sommaires qu’elle y plaçait, tout cela avait fini par la miner, elle devenait brutale et irascible, presque haineuse. Elle en voulait à la terre entière. Les doigts d’Élisa devaient toucher des peaux rugueuses, laver des fesses, frotter des dos, vêtir des corps rigides — alors que son regard visualisait en permanence, à chaque instant de ses journées, le visage de son frère, leurs jeux d’enfants, les moments qu’ils avaient passés, adultes, inoubliables, au bord de la piscine, l’été, à Cannes, à siroter des cocktails en riant. La plupart de ces vieillards ne souhaitaient rien tant que mourir, ils en parlaient et ils le réclamaient sans cesse, vindicatifs, critiques, désagréables, à ceux qui les accompagnaient dans cette absurde endurance de leurs organes — alors que son frère, lui, sportif, prospère, entreprenant et ambitieux, avait été stoppé net dans un sublime élan vers la richesse et le bonheur, redistribuant l’une et l’autre autour de lui avec la générosité qu’on lui avait toujours connue. Élisa avait fini par se faire prescrire un arrêt maladie et à partir de là elle s’était laissée couler. Sa propre fille, devant l’état de délabrement où sa mère s’enlisait chaque jour un peu plus, avait souhaité partir vivre chez son père et Élisa y avait consenti car elle ne se sentait plus capable de s’occuper d’une enfant de dix ans. Une fois seule, elle n’avait plus été retenue par aucune contrainte extérieure aux usages qui structurent l’existence, heures de repas et de coucher, horaires de bureau ou d’ouverture des magasins, école. Elle passait ses journées dans son lit à regarder la télévision, elle ne sortait plus, elle ne s’habillait plus, elle ne se lavait plus. C’était sa voisine qui lui faisait ses courses et son ménage, car sa maison était devenue insalubre, un taudis. Les derniers temps, Élisa avait sombré dans un tel désespoir qu’elle n’avait plus ouvert la porte à sa voisine. Elle voulait rester seule, elle s’était mise à puer, elle ne mangeait plus rien, elle avait rompu avec le monde extérieur, comme partie pour un long et périlleux voyage dans les ténèbres, aux confins du réel, aux portes mêmes de la mort. Elle désirait rejoindre son frère, c’était son obsession, mais pas en se tuant, non, pas du tout, plutôt en se désagrégeant dans ses souvenirs, dans les pensées qu’elle ressassait toute la journée qui refusaient son absence. Elle n’aspirait qu’à se laisser absorber par sa douleur. Sa douleur, elle le savait, menait jusqu’à l’endroit où se trouvait son frère, une douleur verticale, infinie, amoureuse, aussi profonde et noire qu’un puits. Sa douleur comme un puits infini à partir de son ventre et jusqu’à lui. C’est alors qu’avec l’aide d’un serrurier sa voisine était parvenue à s’introduire chez elle, elle avait appelé les pompiers et Élisa avait été hospitalisée, décharnée, à moitié morte. C’était il y a deux ans. Elle avait repris pied peu à peu, cependant, il y a trois semaines, sentant revenir les mêmes symptômes, elle avait demandé à son médecin de bien vouloir la faire admettre à Sainte-Blandine, où s’était déroulée deux ans plus tôt la phase la plus décisive de sa convalescence, pendant cinq semaines. Mais en fait ce démarrage de crise avait été une fausse alerte, elle s’était sentie rétablie à peine arrivée — voir autour d’elle toutes ces personnes diminuées avait produit sur son mental un effet répulsif. Elle avait envie de vivre, de se sentir jolie et désirable, d’être acclamée, en mouvement !

Quand Élisa leur disait ça, et dans de grands éclats de rire, ses camarades lui répondaient que ça crevait les yeux qu’elle allait bien, elle était dans une forme éblouissante ! C’est ce dont je me suis rendu compte en arrivant ici, figurez-vous, leur confirmait Élisa : vous voir tous dans cet état m’a fait comprendre que je ne voulais plus aller mal, c’est peut-être ça que je suis venue chercher à Sainte-Blandine cette fois-ci, leur disait-elle en riant. Secouez-vous, que diable ! Ne vous laissez plus dominer par vos angoisses, chassez-les, retournez dans la vie, amusez-vous !

Tant mieux si toi tu es capable d’une telle énergie, mais pour moi c’est encore trop tôt, lui disait Véronique d’une voix tremblante.

Tu es tellement belle, lui disait Marie-France.

Mais pourquoi tu restes ici, dans ce cas ? lui demandait Bénédicte Ombredanne.

Accablées par les neuroleptiques, la plupart des interlocutrices d’Élisa s’exprimaient avec difficulté, la bouche emplie de billes, le visage arrêté, comme figé dans la cire d’une expression unique, inaltérable. Élisa, ses yeux, à l’inverse, crépitaient d’allégresse — même si l’on pouvait voir, au milieu de ces reflets, en mouvement, et dans des proportions élevées, de fugaces particules de considérations morbides, irréversiblement désespérées. En fait, s’était dit plusieurs fois Bénédicte Ombredanne, Élisa était hémiplégique mais dans sa tête, à travers sa perception de la vie et du monde : une moitié d’Élisa était morte, inhumée dans son passé, dans ses souvenirs.

Qu’est-ce que je suis bien, avec vous ! Je vais rester ici encore quelques jours pour être certaine de m’être bien fait entrer dans le crâne que j’ai franchi un cap définitif. Je veux être du côté de la vie, récupérer ma fille, tomber amoureuse, m’amuser, voir de belles queues ! Tout le monde riait, Marie-France feignait de s’offusquer de ces propos. Oui, vous m’avez bien entendue, de belles queues bien généreuses ! Bon, bien sûr j’ai un peu peur de retomber dans mes angoisses une fois rentrée à la maison, c’est pour ça que je reste ici avec vous, et puis on rigole bien, on mange des gaufres, vous en voulez une autre ? Bénédicte, mon tendre amour, ma poétesse, tu veux une autre gaufre ?

Non, ça va aller, merci, répondait Bénédicte Ombredanne dans un sourire affectueux, tu es gentille, je n’ai plus faim du tout.

Allez, tu es toute maigre, il faut te remplumer ! Qu’est-ce qu’il va penser, Christian, quand il va te voir dans cet état, aussi frêle qu’un pissenlit ! Tu crois qu’il va avoir envie de te prendre dans ses bras ? Sa belle queue bien casquée, tu crois qu’elle va aller scruter direct la voûte céleste, en apercevant ton squelette ? Non ! Bien sûr que non ! Elle va rester en berne ! Allez, gaufre obligatoire !

Laisse-la tranquille, disait Patrick. Moi je la trouve parfaite comme ça Bénédicte. Si ça se trouve, ce Christian, il a les mêmes goûts que moi.

Ouahh ! Regardez ça, vous autres ! Une idylle à l’horizon ! Ça manquait un peu de cul, ces derniers temps ! Je vous laisse les amis, je vais chercher ma gaufre, je reviens dans un instant, surtout soyez bien sages !

Tous éclataient de rire, Bénédicte Ombredanne était la première à se réjouir de ces provocations, elle savait bien qu’avec ces saillies l’objectif d’Élisa était de secouer ses compagnons assoupis, pour les ramener à eux-mêmes et à la vie. Bénédicte Ombredanne considérait Patrick avec un regard reconnaissant, car ses éloges lui apportaient du réconfort, elle que personne ne flattait plus depuis longtemps.

Moi aussi, en fait, j’ai envie d’une autre gaufre, se ravisait Aurélie en se levant pour rejoindre Élisa au comptoir de la brasserie.

Bénédicte Ombredanne regardait s’éloigner Aurélie avec tendresse. Il lui semblait que depuis quelques jours, elle reprenait un peu d’éclat.

Elle a l’air d’aller mieux, disait Véronique.

Tiens, c’est drôle que tu dises ça : c’est exactement ce que j’étais en train de penser.

Tant mieux, disait Patrick. Quand elle est arrivée, je ne donnais pas cher de sa peau. Je me suis demandé comment elle allait faire pour remonter la pente, en partant d’aussi bas.

Moi aussi, disait Bénédicte Ombredanne. Je suis contente pour elle. J’aime beaucoup cette jeune femme.

La pauvre, j’espère que sa beauté reviendra.

Elle est déjà un peu revenue, vous ne trouvez pas ?

Si, je suis d’accord. Elle est déjà un peu plus détendue qu’il y a trois jours.

Regardez, la compagnie d’Élisa lui fait vraiment du bien. Elle vient de la faire rire aux éclats. Je n’avais jamais vu Aurélie rire ainsi.

Élisa est en train de demander au patron de mettre un peu plus de chantilly sur la gaufre d’Aurélie, je ne sais pas comment elle va faire pour avaler tout ça ! disait Marie-France en mettant sa main devant sa bouche, en un geste de frayeur amusée.

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