L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)
Chapitre 9
— Allô ?
— Christian ? C’est Bénédicte.
— Bénédicte ! Comment allez-vous ?
— On ne se tutoie plus ?
— Si, pardon. Comment vas-tu ?
— Je te dérange ?
— Pas du tout.
— Je voulais savoir.
— Je t’écoute.
— Non. Rien. Je ne sais pas. Tu vas bien ?
— Si, dis-moi. Qu’y a-t-il ? Quelque chose ne va pas ?
— Il y a tellement longtemps que j’ai envie d’entendre ta voix.
— Mais pourquoi tu ne m’as pas appelé, alors ? C’est une envie qu’il ne m’aurait pas été difficile d’assouvir, tu sais ?
— J’avais peur que tu m’en veuilles. Je peux venir te voir ?
— Mais pourquoi t’en aurais-je voulu, Bénédicte ?
— Tu sais bien. Je n’ai pas rompu nos relations d’une manière très courtoise.
— Quelque chose me disait qu’un beau jour tu reviendrais. Je pense à toi souvent.
— Moi aussi.
— Tu veux venir quand ?
— Eh bien.
— Je pars demain pour Bruxelles. Je reviens samedi. La semaine prochaine ?
— Tu es chez toi ?
— Quand, là ?
— Oui, là, tu es chez toi ?
— Oui, pourquoi ?
— Je peux être là très rapidement.
— Rapidement ?
— Je suis devant chez toi.
— Devant chez moi ?
— À l’entrée du jardin.
— Je n’ai rien entendu.
— J’ai garé ma voiture un peu plus bas. Je ne savais pas très bien…
— Ça y est, je te vois. Oui, tu ne savais pas très bien ?
— Eh bien, tu vois ! Si tu serais seul ! Si tu aurais envie qu’on se revoie !
— Mais comment peux-tu dire…
— Tu aurais pu te marier, entre-temps ! faire de nouveaux enfants ! une rencontre ! m’avoir oubliée, je ne sais pas !
— Mais enfin, Bénédicte. Tu ne te souviens pas du mail que je t’ai envoyé ?
— Je ne te vois pas, moi, par contre, où es-tu ?
— À la fenêtre du salon, en bas.
— Ah, ça y est, je te vois.
— Ce que tu aurais le plus risqué, c’est que je ne sois pas là.
— J’ai beaucoup pensé au moment où je retournerais chez toi, tu sais, pendant ces vingt-deux mois. Ça m’a beaucoup aidée. Et dans mes rêves, c’était de cette façon que je revenais te voir, en réapparaissant sans t’avoir prévenu, par surprise.
— Tu as bien fait.
— Si tu m’as un peu attendue, toi aussi, pendant toute cette période, alors ce moment est pour toi comme un petit miracle, non ?
— Bénédicte.
— Je voulais t’offrir ça. Pour me faire pardonner. Et aussi pour me montrer à la hauteur de ta lettre.
— Tu ne viens pas ? Pourquoi tu restes comme ça à l’entrée du jardin ?
— J’aimerais qu’on aille marcher dans la forêt, comme la dernière fois.
— Comme la dernière fois… Tu n’es venue qu’une seule fois, Bénédicte…
— Je t’attends, rejoins-moi.
— Tu ne veux pas venir te réchauffer un peu ? Il y a du thé.
— Non, viens.
— C’était comme ça, dans tes rêves ? On allait immédiatement faire une promenade dans la forêt ?
— Exactement.
— Alors j’arrive. J’enfile mes bottes et ma parka, attends, ne quitte pas cinq secondes, ne quitte surtout pas.
— Je ne quitte pas. J’ai tout mon temps. Ça fait vingt-deux mois que j’attends ce moment, je ne vais pas me priver de le déguster. Sois aussi lent que tu en as besoin, c’est doux, il ne fait pas si froid.
— C’est bon, ça y est, j’arrive.
— Je n’ai jamais autant aimé attendre quelqu’un qu’en cet instant, je crois. J’avais tellement peur que tu ne veuilles plus me revoir. Ou que ce ne soit plus possible.
— Tu sais, tu vas finir par devenir la spécialiste des journées les plus inoubliables de mon existence.
— Christian…
— Mais tu ne disparais plus, tu m’entends ? Sinon tu peux repartir tout de suite !
— Ah, mais ça, je ne sais pas, tout dépendra ! C’est que monsieur est exigeant, tout à coup ! Il ne faudrait pas croire que la partie est gagnée parce que je suis venue !
— Tu me fais rire.
— C’est déjà ça !
— Me voilà, j’ouvre la porte. Alors, je n’ai pas trop changé ? Pas de regret ?
— Tu es encore un peu loin. Approche-toi, je te dirai.
— Tu n’as pas changé, toi.
— Si tu savais. Oh que oui, j’ai changé.
— Ne raconte pas n’importe quoi.
— Toi en revanche tu es toujours aussi séduisant. Ne raccroche pas tout de suite, je veux t’entendre respirer pendant que tu viens vers moi.
— Tu as mis tes jolies bottines, je suis content. Ce sont les mêmes que la dernière fois ?
— Oui. Les mêmes. Je ne les ai quasiment jamais remises. On ne porte pas dans sa vie quotidienne ce qui s’est hissé un jour au rang de relique, par la grâce d’une journée miraculeuse.
— Tu as les cheveux rasés ou quoi ? Ils n’étaient pas si courts, la dernière fois, non ?
— Christian, quand tu arriveras devant moi, j’aimerais qu’on ne s’embrasse pas, ni sur les lèvres, ni sur les joues, mais qu’on parte se promener tout de suite, qu’on recule le plus longtemps possible le moment où des choses seront dites, où des choses seront faites. Je vais marcher avec toi, être avec toi, dans cette belle suspension, pendant encore un peu de temps, d’accord ?
— On peut raccrocher, là, non ? On ne va pas se parler au téléphone alors qu’on est l’un devant l’autre, si ?
— Je l’ai tellement attendu, Christian, ce moment. Voir ton œil pour de vrai plutôt que sur mon doigt, un peu humide comme à présent plutôt que sec, petit, fixe, ancien.
— Tu me plais, avec ces cheveux ras. C’est très sexy, je trouve.
— Oui, raccrochons.
— Bonjour, Bénédicte.
— Bonjour, Christian.
(Ils s’engagent dans la forêt. Ils marchent l’un près de l’autre en silence.)
— Je reconnais. Ton grand chêne est par là-bas. Je me souviens d’un long baiser à cet endroit, à cet endroit précis, près de cet arbre.
— J’y repense toutes les fois que je passe ici.
— Tiens, tu as fait comme tu m’avais dit, tu as fini par installer ton banc !
— Je fais toujours ce que je dis.
— Tu me feras lire tes poèmes, alors ?
— Mes poèmes ?
— Oui, tu m’avais dit, mais textuellement, car je connais par cœur toutes nos répliques de cette journée…
— Et moi toutes ses images, je suis un visuel.
— Et moi une littéraire. Tu m’avais dit, un banc où je pourrais, l’été, romantique, lire de bons livres et écrire des poèmes, à l’ombre des frondaisons séculaires. Je vous les enverrai, mes poèmes, Bénédicte, vous en serez l’héroïne !
— On va passer par là cette fois-ci, à gauche. Je voudrais te montrer quelque chose, un beau panorama.
— Alors, ces poèmes ?
— J’en ai effectivement écrit des dizaines. Tu en es effectivement l’héroïne. Mais je préfère les garder pour moi.
— J’adore le bruit des pas dans les feuilles mortes, la terre, les brindilles, les glands, les cosses de châtaignes. Les bruits de pas dans les forêts plutôt que sur les plages, dans l’herbe, sur les trottoirs.
— …
— Et pourquoi ça, Christian ?
— De quoi ?
— Pour quelle raison ne les lirais-je pas, ces poèmes ?
— Ils te feraient pleurer.
— J’aime beaucoup les chemins creux.
— Alors j’ai bien fait de choisir cette promenade.
— J’ai toujours trouvé romantiques les chemins creux. C’est fascinant de se promener comme ça enfoncé dans le sol au milieu des vieilles racines des arbres, avec les branches qui font voûte, on a une vue rasante sur les sous-bois, on croirait un tunnel creusé par des sorcières.
— Quelle imagination ! Mais c’est assez gothique, en effet.
— D’où ça vient, les chemins creux ? Ce ne sont tout de même pas les sorcières qui les ont creusés, si ?
— Il y a plusieurs explications possibles. La plus vraisemblable c’est que les paysans, souvent, dans le temps, n’avaient pas assez de paille pour amender les champs. À l’automne, comme on trouve des feuilles mortes sur les chemins, ils les clôturaient et ils y conduisaient leurs bêtes régulièrement. À la fin de l’hiver, ils ramassaient au tombereau le mélange de feuilles mortes et d’excréments et ils le répandaient dans les champs. Et forcément, ils prenaient chaque fois un peu de terre avec cette matière qu’ils prélevaient dans les chemins.
— Je vois.
— C’est ce qui a fini par les creuser. Celui-ci est vraiment profond. Tu verras, il débouche sur un panorama idyllique.
— Il est incroyable, cet arbre. Comment ça se fait qu’on a tous ces troncs qui partent de la même souche ? C’est un peu comme des fleurs dans un vase, sauf que ce sont des troncs tout vieux et tout noueux.
— C’est une cépée de charme.
— Une cépée ? On croirait un arbre de conte de fées.
— Une cépée c’est quand on coupe un arbre et qu’on laisse la souche repartir. Tous ces arbres que tu vois là, c’est le même arbre.
— Et celui-là ?
— Ça c’est un chêne qui était têtard mais qui n’est plus entretenu.
— Têtard ?
— Émondé.
— Il est sublime.
— On le coupait tous les quinze ou vingt ans, à environ trois mètres du sol, pour faire du bois de chauffage. On grimpait et on coupait les branches. Là ça n’a plus été fait depuis une ou deux générations, les branches qui partent là doivent avoir un peu moins d’une quarantaine d’années.
— À peu près comme moi.
— Elles sont sans doute un peu plus vieilles que toi, Bénédicte. Du coup, il est quasiment voué à mourir.
— Merci ! C’est sympathique !
— Non, je veux dire, arrête. Ce n’est pas ce que je voulais dire, moi aussi j’ai trente-huit ans ! En fait, le système de branches est devenu trop lourd pour le tronc. Comme, souvent, ces arbres-là sont creux, leur résistance est moindre.
— Ah bon, mais pourquoi est-ce qu’ils sont creux ?
— Quand tu coupes une grosse branche comme celle que tu vois là, tu crées une plaie qui va cicatriser plus ou moins bien. Par cette plaie l’eau de pluie va s’infiltrer, tu vas avoir des insectes et des plantes qui s’installent, l’intérieur va finir par se décomposer. La cicatrice peut se creuser et devenir comme un cylindre de plus en plus profond vers l’intérieur du tronc, au point qu’il finira un jour par être complètement creux. Regarde, si je passe la main par ce trou, tu vois, je peux y engager mon bras en entier, l’intérieur est entièrement pourri, c’est de la matière en décomposition, il n’y a plus rien jusqu’aux premières branches.
— D’être creux comme ça, ça lui donne une allure fantastique, un peu comme une demeure de lutins.
— Mais ça le fragilise. Il pourra moins résister aux contraintes mécaniques. Il n’a plus aucune résistance structurelle.
— Les contraintes mécaniques, les contraintes mécaniques… Moi je préfère qu’il soit beau plutôt que d’être capable de résister aux contraintes mécaniques !
— À la première tempête un peu forte, il se brisera en deux, il n’aura pas la force de résister.
— Mais pourquoi ils ont arrêté de l’élaguer, alors, le pauvre ?
— Parce que c’est pénible à faire, il faut grimper sur une échelle à trois mètres de hauteur pour scier les plus grosses branches, c’est périlleux, tu ne peux pas partir en courant au moment où la branche tombe, c’est contraignant. Il faudrait que je le fasse faire.
— Et ça, c’est quoi ?
— Ça c’est du lierre qui a poussé au pied du tronc et qui s’élève au milieu du branchage. Tu vois, il est même carrément à l’intérieur de l’arbre.
— C’est comme deux arbres entrelacés. C’est magnifique.
— Contrairement à ce qu’on entend parfois, le lierre n’est pas un parasite. C’est une liane qui s’accroche aux arbres et qui peut donc avoir tendance à les étouffer, ils sont contraints, dans leur croissance, par ce grillage qui est autour, mais ça ne les empêche pas de pousser. Ça peut juste leur créer des blessures.
— Ils vont très bien ensemble, je trouve, ce lierre et ce grand chêne.
— L’avantage du lierre, pour les insectes, c’est qu’il a une floraison hyper tardive, septembre, octobre.
— Mes mois préférés.
— C’est bénéfique pour les abeilles car il n’y a plus tellement de fleurs à cette époque de l’année. Ce que tu vois là, ce sont les fruits qui sont seulement en train d’arriver, ils vont mûrir pendant l’hiver pour être gros au printemps. Tu as pas mal de plantes de sous-bois qui ont comme ça des cycles inversés. C’est le cas des bulbes, qui commencent à pointer leur nez en ce moment, en plein milieu de l’hiver. Les jacinthes. Les perce-neige. Les jonquilles. Les narcisses. Les iris nains. Tout à l’heure on ira dans un endroit où j’ai vu des jacinthes, la semaine dernière.
— Et là, le vert, c’est quoi ?
— Eh bien c’est du lierre.
— Là aussi ? Tout ça c’est du lierre ? Si gros ? Il est tellement développé qu’on ne sait plus qui est venu sur qui ! Ce sont deux arbres à part égale, pratiquement !
— Ils se concurrencent pour la lumière, ça c’est certain.
— C’est un chêne ?
— Exactement.
— Ce qui est beau c’est que ce chêne, du coup, il a des feuilles. Regarde, il est tout vert, on se croirait en plein été. Les autres chênes sont dénudés, mais pas lui, il est resplendissant.
— Mais ce ne sont pas ses feuilles.
— Qu’importe, puisqu’il a un feuillage. Les forêts seraient moins grises, l’hiver, si chaque arbre avait son lierre.
— Cet été il le sera encore plus, quand tu auras les feuilles du chêne au milieu des feuilles du lierre. Comme deux arbres mélangés. Comme une troisième espèce transcendant les deux premières.
— Il monte tout en haut.
— Il est allé chercher la lumière. Le lierre, au départ, il est rampant, mais dès qu’il trouve un support pour grimper, il s’élève vers la lumière. Ce n’est pas comme le gui, il n’est pas parasite, il ne tue pas les arbres. On ne va pas tarder à arriver à la sortie du chemin.
— Le gui, il tue les arbres ?
— Bien sûr !
— Ah bon ? Mais je ne savais pas ! Quelle triste nouvelle !
— Pourquoi ça ?
— Parce que j’adore les boules de gui. Les arbres qui ont des boules de gui, ils ont l’air d’avoir plus de valeur que les autres. C’est comme des ornements, des distinctions. Je trouve qu’avec ces sphères dans leur branchage, parfaites, de différentes tailles, disposées harmonieusement, ils ont beaucoup d’allure, on les croirait ajoutés aux paysages de la main même d’un peintre. Par Léonard de Vinci.
— C’est très joli ce que tu dis.
— C’est ce que je vois.
— Eh bien ce sont des parasites.
— Qui l’eût cru !
— Tout le monde sait ça, Bénédicte !
— Sauf ceux qui préfèrent croire aux illusions. Qui aiment ce que les images leur racontent, même si elles sont piégées. J’ai dû le savoir mais je l’ai éjecté de ma mémoire pour pouvoir continuer à préférer les arbres qui ont des boules de gui, à ceux qui n’en ont pas. Pourtant, je suis une fille de la campagne.
— Dis-toi que les arbres qui ont des boules de gui sont en train de mourir.
— Vraiment en train de mourir ? Ce n’est pas juste qu’ils sont gênés dans leur développement ?
— Vraiment en train de mourir. Désolé.
— Et sur cet arbre, là, il y a tout à la fois du lierre et des boules de gui ?
— Tout à fait.
— Du coup, il est vraiment somptueux. Des feuilles en plein hiver, des ornements sphériques un peu partout, un pur chef-d’œuvre.
— En train de mourir.
— J’en prendrai soin. Je viendrai lui parler tous les jours.
— Tous les jours ?
— Jusqu’à sa mort. Tu ris mais c’est pourtant ce que je vais faire, tu vas voir !
— D’accord, je te prends au mot. Quand il sera mort, je l’abattrai, nous penserons à lui quand nous le ferons brûler dans la cheminée.
— Je lirai en me réchauffant à ses flammes.
— Je te ferai des côtes de bœuf à la braise. Tu aimes ça, les côtes de bœuf à la braise ?
— Nous ferons l’amour. Tu crois peut-être que je ne l’ai pas remarqué, coquin, ton gros tapis devant la cheminée ?
— Nous ferons l’amour devant la cheminée. Sur mon beau et doux tapis. Avec ou sans ton arbre malade dans le foyer.
— Comment elles vont là-haut, les boules de gui ? Comme le lierre, en partant du sol ?
— Rien à voir. Mais alors, Bénédicte, pas du tout !
— Ah bon ? Mais pourquoi tu ris ? Ce n’est pas drôle !
— Mais si, c’est drôle ! Tu es adorable, je suis tellement heureux que tu sois revenue !
— …
— Surtout si c’est pour ne plus repartir.
— Alors, les boules de gui ?
— Tu les comparais tout à l’heure à des ornements. Les boules de gui poussent à l’endroit exact où tu les vois.
— Mais comment font-elles pour aller là-haut ?
— Le gui produit des baies qui ne sont pas comestibles pour l’homme, mais que mangent volontiers les oiseaux, comme les grives, les merles. Alors, soit les oiseaux emportent la baie et ils la perdent sur une branche, et comme le fruit du gui est collant il va rester sur la branche et germer au printemps d’après. Soit, comme beaucoup de graines, le fruit du gui, pour germer encore mieux, il a besoin de passer par le tube digestif d’un animal. Donc les oiseaux vont manger les baies du gui, ils vont chier ça sur les branches et ça va déclencher la germination.
— Ça alors, mais mon Dieu quelle horreur ! Par quel tube digestif absolument terrible faites-vous passer le raffinement des boules de gui, mon ami ! Elles ne seraient donc que le résultat de la défécation des oiseaux !
— Eh bien oui. On appelle ça la dormance. C’est poétique, comme mot, dormance, non ?
— Dormance, c’est beau, je te l’accorde. Il me plaît, ce mot, le mot dormance, je te pardonne.
— Regarde ce paysage.
— Je ne m’attendais pas à voir surgir pareille vallée.
— À partir d’ici, ce n’est plus chez moi. Ce sont les terres d’un paysan, sa ferme est un peu plus bas. Là, normalement, derrière cette clôture, il y a des vaches, je ne sais pas où elles sont. La forêt, de l’autre côté, au-delà des prairies, sur la colline d’en face, tu vois ? Je vais souvent m’y promener.
— C’est somptueux. On peut descendre tout en bas ?
— On va y aller, c’est ravissant, il y a un cours d’eau, un grand étang. Puis ça remonte par un joli chemin vers l’autre forêt, en face. Tu veux qu’on continue, ou qu’on rentre à la maison ?
— Qu’on continue encore un peu. On rentrera à la maison plus tard.
— Où en étais-je ?
— À la dormance.
— À la levée de dormance.
— Du soleil ! Regarde, le soleil fait son apparition !
— Tu vois, là-bas, au milieu de la prairie, l’arbre isolé, l’aulne ?
— Où, là ? Celui-là ?
— Oui. C’est mon arbre préféré.
— Tu as raison.
— L’aulne, c’est un arbre très ancien. Il fait des espèces de pommes de pin alors que c’est un feuillu. Des pommes de pin un peu rudimentaires. Il est à la frontière entre deux règnes, les conifères et les feuillus.
— …
— L’aulne a une très belle couleur. En face, c’est principalement une forêt d’aulnes. Au printemps, tu verras, les bourgeons, ils sont violets, et ça donne une couleur magnifique. Ils commencent déjà à être violets, d’ailleurs. On est début janvier, les branches sont nues, mais si tu regardes bien, on devine une légère couleur violette, diffuse, évanescente, un peu comme un parfum, à travers les branchages, tu vois ?
— Tu as raison. C’est en effet légèrement violet, on dirait un halo. Comme quoi, si on ne montre pas les choses, la plupart du temps, les autres ne les voient pas.
— Je prends ça pour un compliment. C’est même un très beau compliment, je trouve.
— C’en est un. Je te remercie de m’avoir permis de percevoir cette légère couleur violette, ce frémissement sensible de la forêt, en plein hiver. Tu n’es pas près d’arrêter d’en recevoir, des compliments, si tu continues sur cette lancée !
— Ils seront toujours les bienvenus mais celui-ci me fait particulièrement plaisir.
— Il est vraiment magnifique, c’est vrai, ton arbre.
— Tu as vu comme il est souverain ! L’arbre de prairie n’a pas du tout le même port que l’arbre de forêt. L’arbre qu’on isole au milieu d’une prairie afin de faire de l’ombre pour les bêtes, il est très illuminé, il a du soleil de tous les côtés, il se développe un peu comme les boules de gui, comme une sphère. Alors qu’un arbre du même âge mais en forêt, ça donne ce qu’on appelle une futaie, il va pousser tout droit comme une chandelle à cause de la concurrence de ses voisins, pour aller chercher la lumière. Le houppier est beaucoup plus haut. C’est moins majestueux et harmonieux qu’un arbre de prairie. En revanche, on valorise bien mieux son bois car tu vas avoir des fûts tout droits, sans branches, donc sans nœuds, pour faire des planches parfaites. Alors que celui-ci, mon bel arbre de prairie, mon tendre amour, à part le regarder ou profiter de son ombre en été, tu ne peux rien en faire. On y va ? On continue ?
— Christian ?
— Oui ?
— Je crois que le moment est venu de nous embrasser.
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Vous avez terminé L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)
Éric Reinhardt
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