L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Éric Reinhardt · Chapitre 7 sur 9

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L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Chapitre 7

 

 

Nous avons correspondu jusqu’au printemps suivant, par mail, approfondissant ce qu’elle m’avait raconté à la terrasse du Nemours. Pendant cette période, il ne m’a pas été difficile de comprendre que son mari n’avait jamais été aussi dégradant, d’où les éclipses qui ponctuaient nos échanges, totales, pour certaines assez longues, pendant lesquelles j’imaginais que les circonstances obligeaient Bénédicte Ombredanne à se concentrer sur sa seule protection. Elle réapparaissait au bout d’un moment, sans explications, me priant de bien vouloir lui pardonner son silence. Je lui demandais si tout allait bien, elle me répondait qu’elle sortait d’une séquence un peu plus âpre que d’ordinaire mais que tout était rentré dans l’ordre, elle me remerciait d’être aussi patient et compréhensif avec elle, me savoir en faction aux portes de sa vie la rassurait.

Bénédicte Ombredanne possédait désormais deux téléphones portables : celui que son mari l’avait autorisée à acquérir peu après sa sortie de Sainte-Blandine, et dont il se servait lui-même à l’occasion, et un second, clandestin, acheté à l’époque de notre correspondance, dont peu de personnes avaient le numéro. J’avais été heureux d’apprendre l’existence de ce second téléphone, qui indiquait que Bénédicte Ombredanne était déterminée à ne pas se laisser museler par son mari. Elle était, d’une certaine façon, m’étais-je dit, entrée en résistance, et peut-être parviendrait-elle, animée par cet esprit d’insurrection, à élaborer un plan d’évasion réaliste : avec un téléphone confidentiel, elle aurait la possibilité d’émettre des signaux à l’extérieur des murailles de sa vie (je ne pensais pas forcément à Christian, ou bien à des amants, mais plutôt à des prises de contact pour des formations, à de nouvelles amitiés, à des relations sociales dignes de ce nom, indépendantes de leur vie conjugale), préalable qui me semblait indispensable à son émancipation. Il était rare qu’on communique par téléphone : comme on ne se voyait pas, et qu’elle restait relativement discrète sur les détails de sa vie quotidienne, les pensées qu’on s’envoyait n’avaient jamais de caractère d’urgence (nous aurions pu les acheminer à l’ancienne, par la poste, à petite vitesse) et je savais en outre que ce second téléphone restait souvent caché dans son casier au lycée, en compagnie des quarante pages de Sainte-Blandine et des sorties papier des lettres que nous nous écrivions. C’est d’ailleurs depuis l’ordinateur de la salle des profs de son lycée qu’elle les imprimait, Bénédicte Ombredanne ayant décidé, par mesure de précaution, de créer une adresse mail spécifiquement réservée à notre correspondance, et de ne jamais en ouvrir la boîte chez elle, sur son PC personnel.

Un jour du printemps 2009, en mars pour être précis, alors que j’étais sans nouvelles d’elle depuis plusieurs semaines, j’ai reçu un appel de Bénédicte Ombredanne. Je me trouvais à ce moment-là devant l’école élémentaire de la rue de Chabrol, tout près de chez moi, où j’attendais mon fils, alors en cours préparatoire. J’étais surpris qu’elle me téléphone à l’improviste, cet appel m’a inquiété, j’ai répondu. De fait, sa voix attestait qu’elle était bouleversée, elle était désolée de me déranger mais il y avait une urgence, est-ce qu’on pouvait se parler, là, tout de suite ? Je lui ai dit oui, j’attendais mon fils devant l’école mais j’étais arrivé en avance, on pouvait prendre quelques minutes, de quoi s’agissait-il ? Nous devions suspendre nos relations pendant un certain temps, et surtout je ne devais plus lui envoyer de SMS, l’ai-je entendue me dire. Je lui ai fait remarquer que c’était quelque chose que je ne faisais jamais, elle m’a répondu je sais, mais je voulais quand même vous avertir, au cas où, si l’envie vous était venue, comme ça, de m’envoyer un message. Je l’entendais haleter, elle avait dû courir avant de composer mon numéro, elle parlait bas et d’une manière précipitée, à tel point que j’avais du mal à comprendre ce qu’elle me disait. Elle me donnait l’impression de s’être recroquevillée, affolée, pour ne pas être entendue de son mari, dans un réduit obscur, où elle craignait d’être bientôt débusquée. Elle avait rencontré quelqu’un, avec qui elle s’entendait bien, et c’est pour ça qu’elle n’avait plus donné de ses nouvelles ces derniers temps, l’ai-je entendue me dire, accélérant encore son débit, comme engagée dans un compte à rebours périlleux. Eh bien, et alors ? où est le problème ? ai-je demandé. C’est une excellente nouvelle, ça, Bénédicte ! Elle m’a interrompu sèchement. Le problème c’est que son mari venait de découvrir, dans son second téléphone, une série de messages équivoques, pas explicites ni sulfureux mais vraiment tendres, échangés entre cet homme et elle. Elle avait dissimulé son téléphone dans la bibliothèque de son bureau, derrière les œuvres complètes de Mallarmé, mais comme une imbécile elle avait oublié de couper le signal de réception des SMS, un petit bip discret et presque imperceptible, réglé à son plus bas niveau sonore, et le hasard avait voulu que son mari soit en sa compagnie au moment où ce petit bip s’était soudain fait entendre, de sorte qu’il avait mis à terre tous les volumes situés dans la zone d’émission du signal, et il avait trouvé le téléphone. Il lui a demandé ce que c’était que ce téléphone inconnu, à qui il appartenait, et qu’est-ce qu’il faisait là. S’est ensuivie une crise de rage phénoménale. Il a ouvert le message et il l’a lu, puis d’autres qu’elle avait reçus du même homme. Il l’avait repoussée violemment contre un mur, où elle s’était fait mal, pour pouvoir manipuler l’appareil sans être gêné par ses tentatives d’obstruction, son front saignait, c’était la première fois qu’il s’en prenait à elle physiquement. C’était quand, ça ? je lui ai demandé. Ce matin, m’a répondu Bénédicte Ombredanne d’une voix tremblante. Son mari lui a demandé si ces messages venaient de son amant strasbourgeois d’il y a trois ans, mais en l’absence de toute connotation érotique des SMS il n’a pas été difficile de le persuader que cette idée était absurde. Il a voulu savoir s’il s’agissait d’un nouvel amant, je lui ai répondu non avec la plus grande fermeté : non seulement je n’avais pas de nouvel amant, mais il voyait bien que ces messages étaient tendres, amicaux, affectueux, sans plus ! Ça commence comme ça, par de la tendresse, et on sait comment ça finit, ça finit dans un lit ! lui a dit son mari. Alors, pour couper court à tout soupçon, pour protéger cet homme et éviter que mon mari ne se mette pas à faire une fixette sur lui, je lui ai dit qu’il s’agissait de vous, Éric. De moi ? me suis-je alors exclamé. Vous lui avez dit qu’il s’agissait de moi ? Une cohue était en train de s’écouler, sur le trottoir, depuis la porte étroite de l’école, et tout à coup j’ai vu mon petit garçon sortir de cette masse en expansion et s’orienter vers moi avec lenteur, son gros cartable sur le dos, épuisé (nous étions un vendredi, il n’y avait que le vendredi que j’allais le chercher à la sortie de l’école), alors j’ai placé mon index sur mes lèvres pour lui faire comprendre qu’il ne devait pas me déranger et nous nous sommes mis en route vers la maison, je tenais Donatien par les épaules tout en écoutant ce qu’avait à me dire Bénédicte Ombredanne. Vous êtes pour lui un homme inaccessible, il sait que je vous ai rencontré il y a un an pour une conversation littéraire (je lui ai dissimulé que l’on s’était revus à l’automne), je suis parvenue à lui faire croire que vous vous étiez pris d’affection pour moi en raison de ce que je vous avais dit sur vos romans, qui vous avait beaucoup impressionné. Il vous en veut de m’avoir expédié ces messages, je ne vais pas prétendre le contraire, et il se sent diminué, diminué et humilié, écrasé, lui le pauvre employé de banque, par cette estime que vous portez à sa femme, il vous en gardera éternellement rancune, oui, ça c’est certain, mais il ne peut rien contre vous, il n’osera pas, je lui ai promis de mettre un terme à nos relations. Il me l’a fait promettre sur la tête d’Arthur. Pardonnez-moi, Éric, mais je ne pouvais pas faire autrement, je suis sûre que vous comprendrez. Sinon j’étais partie pour quatre mois d’interrogatoires ininterrompus pour que je lui révèle l’identité de cet homme. Il n’aurait pas hésité, d’ailleurs, à appeler le numéro, mais là il n’osera pas, il n’aura pas envie de vous parler, enfin je ne crois pas. Si par malheur vous recevez un appel depuis ce téléphone, ou si un numéro inconnu s’affiche sur votre portable, ne décrochez pas, s’il vous plaît, Éric, ne décrochez pas, et s’il vous laisse un message vocal, effacez-le sans l’écouter, effacez-le immédiatement sans l’écouter, je vous en conjure. Laissons passer un peu de temps, c’est moi qui reviendrai vers vous quand les choses se seront tassées, d’accord ? Je vous laisse, maintenant, Éric, au revoir, pardonnez-moi, prenez soin de vous, j’attendrai que votre fléchette vienne se ficher dans mon cœur, il faut que je vous laisse, je l’entends qui revient, je vous embrasse, et Bénédicte Ombredanne a raccroché.

Je l’ai eu un peu mauvaise, je l’avoue, d’avoir été utilisé à mon insu comme paravent, mais, en lui disant ce jour-là au téléphone qu’elle avait eu raison de s’être ainsi protégée, avec mon aide, de la colère de son mari, je n’ai rien laissé paraître du malaise que cette manœuvre intempestive m’avait en réalité inspiré : malaise de me sentir substance d’un mensonge destiné à couvrir une équipée adultérine dont elle ne m’avait même jamais parlé, malaise d’avoir été trahi ou sacrifié, d’être tombé dans un piège, d’avoir été précipité dans une situation qui pourrait se révéler pernicieuse si son mari, ce grand malade, se mettait en tête de se venger. Certes, il était acquis que Bénédicte Ombredanne ne méritait rien tant que de pouvoir se procurer d’agréables moments en compagnie d’un homme qui serait tendre avec elle, ce qui en soi justifiait que je lui serve volontiers de paratonnerre, je suis bien d’accord, quoi qu’elle eût fait pour s’exposer à la folie inquisitrice de son mari — cependant, me mettre ainsi au pied du mur et raccrocher brusquement, puis disparaître pendant des mois sans plus donner de ses nouvelles (elle aurait pu, le lendemain, m’envoyer un message de remerciements, ou un mail me confirmant que le subterfuge auquel j’avais prêté mon corps avait porté ses fruits), cette attitude m’a déçu et je n’ai pas repris contact avec elle.

Un an plus tard à peu près, en avril 2010, Bénédicte Ombredanne m’a envoyé un mail pour me souhaiter un bon anniversaire, et je n’ai pas répondu, elle ne m’a pas relancé, nos échanges sont retombés dans le silence où les avait entraînés notre dernière conversation téléphonique, devant l’école élémentaire de la rue de Chabrol.

De nouveau un an plus tard, en avril 2011, j’ai envoyé un mail à Bénédicte Ombredanne pour savoir comment elle allait, et lui dire qu’en lieu et place de la fléchette évoquée avec elle au printemps 2008 je venais de terminer un livre qui était un pavé. Vous me direz que fléchettes et pavés ont ceci en commun qu’on les lance, mais l’effet produit au point d’impact n’est pas exactement le même : ce roman-ci serait plutôt de nature à vous pulvériser la cage thoracique, lui ai-je écrit avec malice pour essayer de me faire pardonner mon silence des douze derniers mois. Je vous l’enverrai par la poste, avec une dédicace adroitement chiffrée (pour n’éveiller aucun soupçon malencontreux chez votre mari), à l’adresse que vous m’aurez donnée, quand il sera sorti de l’imprimerie, fin mai ou début juin. J’espère que ce roman ne vous décevra pas, moi j’ai la vague et désagréable impression qu’il n’est pas parvenu à se hisser au niveau du précédent, un petit quelque chose lui fait défaut que je suis incapable d’identifier, mais je le sens, je le sens, et j’en souffre, j’en souffre. Il est déjà très bien reçu par ceux qui l’ont lu et moi je fais semblant de partager sans réserve leur enthousiasme. Une résistance indéfinie, minime mais insistante, dissimulée dans mes pensées, m’empêche de me mettre entièrement au diapason de cet engouement. J’assume ce livre à cent pour cent avec l’aide de ma raison mais il se trouve qu’un sentiment aussi nocif et insidieux qu’indiscernable fait comme un petit trou dans la chambre à air des éloges que je m’adresse à moi-même en continu pour parvenir à croire en ce livre, et par ce petit trou impossible à identifier, et à localiser, et à neutraliser, s’échappe imperceptiblement, en permanence, depuis le jour où j’en ai commencé l’écriture, la croyance qu’il est réussi, qu’il transcende les idées desquelles il découle, qu’il procède de ma personne avec la vérité et l’évidence d’un phénomène inéluctable, qu’il a la grâce d’un marron lancé dans une poubelle, bras tendu, à trois mètres de distance, les yeux fermés : pile en plein cœur de l’orifice, si vous voyez à quoi je fais allusion, ai-je écrit à Bénédicte Ombredanne. Vous resterez la seule à qui je confesserai ce sentiment, car vous êtes la seule à savoir que j’ai passé des semaines à pleurer, caché dans mon bureau, pendant toute la période où j’ai mûri ce livre, qui à moi me fait sentir, presque à chaque ligne, la peur que j’ai eue, terrifiante, jour après jour, mois après mois, de m’être perdu comme écrivain, de m’être perdu à tout jamais. Ne plus avoir écrit de phrase magique depuis longtemps, être dans une sorte d’absence aux sortilèges de l’écriture, n’avoir plus avec elle, l’écriture, qu’un rapport de carrossier, de surface, de volonté, d’effort, d’outils, de galbe, de forme, un peu comme voir des corps à travers la vitre d’un peep-show sans pouvoir les toucher — c’est ce qui m’est arrivé, je crois. Ce sentiment de défaite impalpable me hantait et je voulais l’anéantir, et je trouve que dans ces pages il se sent trop : ce roman n’est rien d’autre que la tentative, sans cesse recommencée, jour après jour, sur cinq cents pages, de réussir une phrase magique, une seule, pour retrouver la grâce de mon précédent livre. Si bien que ce roman, je n’en puis plus douter maintenant qu’il est fini, est un peu comme un tombeau monumental, majestueux, en pierre de taille (et magnifique, diront certains), le tombeau de celui que j’ai été pendant deux ans et demi, et qui doutait de lui au point d’en mourir. Peut-être, pour renaître à moi-même, fallait-il en passer par là, par ce livre tout en marbre, ai-je écrit à Bénédicte Ombredanne (je recopie les phrases exactes que je lui ai envoyées ce jour-là). Tout ça pour dire qu’à présent je me sens prêt pour un nouveau départ, d’autant plus que j’aime beaucoup, encore une fois, ce gros roman, mais là n’est pas la question, et vous l’aurez compris, je le sais. Donnez-moi de vos nouvelles, dites-moi si tout va bien, j’espère surtout que vous ne m’avez pas tenu rancune de mon silence. Je vous embrasse, avec toute mon affection,

Éric.

J’ai reçu, en retour instantané, le mail suivant :

Mail Delivery System — Undelivered Mail Returned to Sender — Nous sommes désolés de vous informer que votre message n’a pas pu être remis à un ou plusieurs de ses destinataires. This is the mail system at host mwinf5d36.orange.fr. I’m sorry to have to inform you that your message could not be delivered to one or more recipients. be.ombre@me.com : host me.com (17.158.8.70) said : 550 5.1.1 unknown or illegal alias be.ombre@me.com.

J’ai alors rédigé un SMS par lequel je priais Bénédicte Ombredanne de bien vouloir me faire parvenir sa nouvelle adresse mail, mais avant de l’envoyer je me suis souvenu qu’elle m’avait défendu, deux ans plus tôt, d’utiliser ce numéro, alors j’ai préféré m’abstenir. Utilisant le poste fixe de mon bureau, j’ai composé ledit numéro avec prudence, tout prêt à raccrocher si une voix d’homme me répondait, et un message m’annonçant qu’il n’était pas en service a résonné désagréablement à mon oreille.

J’ai alors composé, toujours depuis mon poste fixe, le numéro du premier téléphone de Bénédicte Ombredanne, et le même message a retenti, accompagné de ses stridents signaux sonores.

Plus aucun moyen de la joindre.

Alors je suis allé sur Internet et j’ai entrepris de taper dans Google le nom de Bénédicte Ombredanne.

Au moment où ma saisie en était à Bénédicte Ombre, sont apparues, suggérées par Google, prolongeant ma requête, un certain nombre d’occurrences associées à ce début d’état civil, dont celle-ci, directe et foudroyante : Bénédicte Ombredanne décès.

J’ai alors sélectionné cette proposition et dans la liste des liens possibles j’ai cliqué sur celui-ci : dansnoscœurs.fr/benedicte-ombredanne/448043. S’est alors affichée sur mon écran la page suivante, duplicata d’un avis de décès paru dans l’Est Républicain :

 

Metz

Condé-sur-Marne

Reims

Jean-François

OMBREDANNE, son mari

Arthur et Lola, ses enfants

Jacqueline BAUSSMAYER,

sa mère

Geneviève et Christophe

BAUSSMAYER, sa sœur et

son frère

Marie-Claire et Damien

OMBREDANNE, sa sœur et

son beau-frère,

Ses oncles, tantes, cousins,

nièces et neveux,

Ont la douleur de vous faire

part du décès de

Madame BÉNÉDICTE

OMBREDANNE,

Née BAUSSMAYER,

À Metz,

Le 23 janvier 2011.

La cérémonie religieuse

aura lieu le vendredi

28 janvier 2011

à Condé-sur-Marne.

 

Mon corps s’est vidé d’un seul coup.

J’ai regardé cette page pendant plusieurs minutes, glacé, mes doigts évanouis sur le clavier, sans faire le plus petit mouvement.

Je me suis mis à pleurer, me demandant quelle erreur grave j’avais commise pour qu’une anomalie aussi atroce se soit produite aux alentours immédiats de mon existence, pour ne pas dire à l’intérieur, à un envoi de mail de mon bureau.

Aurais-je pu l’empêcher, cette mort, la différer, ou encore l’adoucir, si j’avais répondu au dernier message de Bénédicte Ombredanne, envoyé pour mon anniversaire un an plus tôt ?

Au cœur de ce tableau typographique cérémoniel, le nom de BÉNÉDICTE OMBREDANNE ne cessait d’attirer mon regard, je n’arrivais pas à y croire, ce nom centré comme sur une stèle me subjuguait d’une douleur indicible, je suis resté de longues minutes à me laisser absorber par cet abstrait substitut de funérailles.

Mon orgueilleux silence des deux dernières années me faisait apparaître comme affreusement logique le silence où reposait désormais Bénédicte Ombredanne. Si le hasard ne m’avait pas permis de découvrir qu’elle était morte, ces deux silences auraient continué de se confondre : c’est en tentant de reprendre contact avec elle que je m’étais aperçu qu’à l’intérieur du premier, tombé sur nos relations deux ans plus tôt à cause de mon égoïsme, un second avait pris place entre-temps, irréversible celui-ci, rendant définitive l’occurrence idiotement circonstancielle du premier.

Quelle cruauté.

Je l’avais toujours su que Bénédicte Ombredanne ne quitterait jamais son mari, que celui-ci continuerait de lui faire subir toutes sortes d’outrages, de vexations, de violences psychologiques, alors pourquoi l’avais-je laissée tomber ?

Je m’étais rendu coupable d’un manquement grave à l’égard de cette femme, c’est quelque chose que me hurlait mon corps, qui en était saisi.

De quoi était-elle morte ?

Mes recherches sur Internet n’ont abouti à rien : je n’ai pas pu en apprendre davantage.

J’ai passé les deux jours suivants à ne pas savoir quoi faire, accablé de douleur, et de colère contre moi-même.

J’essayais d’atténuer la cruauté des effets de ce décès sur mon mental. Après tout, je ne la connaissais pas si bien que ça, cette femme, je ne l’avais rencontrée que deux fois, que m’importait dans le fond qu’elle fût morte, pourquoi sa mort me mettait-elle dans cet état ? Sa disparition ne me regardait pas, je n’avais pas à en savoir davantage, il me fallait passer à autre chose, mais c’est en vain que je m’adressais ces injonctions autoritaires : la pensée de Bénédicte Ombredanne ne me lâchait plus. Pourquoi ? Peut-être parce que, selon ses propres dires, elle ne s’était jamais confiée à personne comme elle s’était confiée à moi (si l’on excepte les résidents de Brigadoon), et parce que se trouvaient, dans un tiroir de mon bureau, les photocopies des quarante pages qu’elle avait écrites pendant son séjour à Sainte-Blandine, en plus des sorties papier des nombreuses lettres qu’elle m’avait envoyées, pour certaines assez longues, pendant de nombreux mois, ce qui n’était pas rien.

Ce qu’elle avait essayé d’exprimer de ses pensées les plus profondes, et de sa vérité intérieure, par écrit, dans le silence des nuits d’été de Sainte-Blandine, elle m’en avait fait le dépositaire exclusif. Et maintenant elle était morte, et Bénédicte Ombredanne reposait désormais dans deux endroits distincts, en chêne, silencieux, horizontaux : son cercueil sous la terre, et un tiroir de mon bureau.

La mort et les tiroirs sont peut-être les deux destinations où les gens et les objets se laissent le plus facilement oublier.

Je ne devais pas oublier Bénédicte Ombredanne.

Il n’était pas envisageable que j’appelle son mari, ni sa mère, qui devait être anéantie.

Bénédicte Ombredanne ne m’avait jamais dit qu’elle avait un frère et deux sœurs, je m’apercevais que nous n’avions jamais parlé de sa famille, ni lors de nos conversations au Nemours, ni dans nos échanges de mails.

Je pouvais donc appeler Geneviève ou Christophe Baussmayer, ou encore Marie-Claire Ombredanne, mais concernant cette dernière une donnée singulière m’insécurisait, à savoir qu’elles portaient toutes les deux, curieusement, le même patronyme. Qu’est-ce que ça signifiait ? Que Bénédicte et Marie-Claire avaient épousé deux frères, ou bien deux hommes qui se trouvaient cousins ? Je devais être prudent, je ne savais pas où j’allais mettre les pieds, il serait naturellement fâcheux que j’aille confier mon affliction à une alliée objective de Jean-François Ombredanne — dans l’hypothèse où celui-ci serait parvenu à mettre son frère et sa belle-sœur de son côté, les convainquant que mon amie était folle, ou hystérique, voire nymphomane, on sait comment ça se passe dans les familles.

Interrogeant Internet, j’ai trouvé la référence d’une société dirigée par une certaine Marie-Claire Ombredanne, sise au 38 de la rue des Élus à Reims, et enregistrée sous l’appellation : Soins de beauté. Concernant Geneviève Baussmayer : aucune information. Son frère Christophe résidait visiblement aux États-Unis, où selon LinkedIn il travaillait pour une entreprise pétrochimique multinationale.

Tapant l’adresse de la rue des Élus sur Google, je suis tombé sur un site qui recommandait, parmi un certain nombre d’établissements de cette catégorie, l’institut Beauté Turquoise.

Beauté Turquoise : soins visage, soins corps, drainage lymphatique, esthétique, épilation peaux sensibles.

Sur l’avis de décès paru dans l’Est Républicain, il était fait mention de Reims : ça collait.

J’ai appelé Beauté Turquoise.

Une femme a décroché à qui j’ai demandé si je pouvais bénéficier d’un soin du visage, ou si ces prestations étaient réservées aux femmes. Il m’a été répondu avec la plus grande courtoisie que ces soins s’adressaient aux hommes aussi bien qu’aux femmes. J’ai demandé si je pouvais venir le lendemain en fin de matinée, mon interlocutrice m’a répondu attendez, je regarde, oui, il me reste encore un créneau à onze heures trente, je lui ai dit que cet horaire était pour moi idéal et que je viendrais donc le lendemain à onze heures trente pour un soin du visage. Sur quoi l’esthéticienne m’a demandé mon nom. J’ai un instant hésité à raccrocher, redoutant que la révélation de mon identité ne provoquât chez la jeune femme une réaction contrariante (il était tout à fait concevable que Bénédicte Ombredanne ait parlé de mes livres à sa sœur), mais je n’ai observé aucune altération particulière de sa voix quand je lui ai donné mon nom, qu’elle a ensuite inscrit sur son agenda en répétant distinctement chacune des lettres que j’égrenais, avant de le prononcer pour elle-même d’une voix claire, d’excellente humeur. Les soins seront pratiqués par qui ? ai-je alors demandé. Par moi-même, m’a-t-il été répondu. Vous êtes la directrice de l’institut, ou bien une employée ? Je suis la seule à travailler ici, monsieur, m’a répondu la sœur de Bénédicte Ombredanne, pourquoi cette question ? Comme ça, pour savoir, et pour être sûr de la qualité du soin, me suis-je empressé de lui dire. Vous ne serez pas déçu, monsieur : cet institut est l’un des plus réputés de la ville.

Le lendemain, je me suis rendu à pied gare de l’Est, j’ai retiré à une borne SNCF le billet réservé la veille par Internet, je me suis installé dans mon siège et j’ai dormi, j’étais fatigué, ma nuit avait été inquiète. Quand il n’a été interrompu que par un rapide petit-déjeuner, le sommeil n’aime rien tant que renouer en douce avec lui-même, abandonné au bercement voluptueux des mouvements ferroviaires.

Arrivé à Reims, je suis allé directement, guidé par mon iPhone, rue des Élus, où mes pas ont fini par me déposer, à l’heure précise du rendez-vous, devant la vitrine de l’institut Beauté Turquoise, dans laquelle je me suis reflété de pied en cap, en manteau noir, une écharpe grise autour du cou, muni d’un petit sac en cuir où par prudence j’avais glissé une brosse à dents et des sous-vêtements de rechange.

En transparence de ma silhouette, des présentoirs publicitaires contenant des produits de beauté étaient disposés sur une moquette turquoise, accompagnés de trois fragments photographiques de corps bronzés, musclés, que massaient des doigts fins et huileux, enduits d’onguent. Sur une autre photographie, seuls les yeux bleus d’une jeune femme blonde, l’ovale de ses narines, les lèvres d’un fin sourire de contentement béat ressortaient d’une épaisse couche de crème appliquée sur son visage et sur son cou, blanche et opaque.

J’ai poussé la porte vitrée, une clochette a retenti et une femme imposante, large de hanches et d’épaules, est venue à ma rencontre en me tendant une main massive, à la poigne masculine, agréable au toucher, que j’ai serrée avec plaisir assez longuement, m’entendant dire que j’étais sous doute le monsieur de onze heures trente pour le soin du visage. Le lui ayant confirmé avec un sourire, un long couloir nous a conduits dans une pièce située à l’arrière qu’il m’a surpris de découvrir plus joliment décorée que n’avaient pu me le laisser supposer la vitrine et le vestibule, ou encore la plante caoutchouteuse placée en sentinelle près du bureau où elle notait ses rendez-vous. J’observais discrètement l’esthéticienne, n’identifiant aucune similitude entre les traits, les physionomies, les manières d’être et les imaginaires corporels des deux sœurs. Comme elle venait de suspendre mon manteau dans une penderie fermée par un épais rideau grège, Marie-Claire Ombredanne m’a invité d’un geste courtois à m’introduire, pour m’y déshabiller, dans la cabine qu’elle m’indiquait de sa belle main, me demandant de bien vouloir réapparaître dans le peignoir que j’y trouverais, avec aux pieds des chaussons de coton éponge. J’étais un peu surpris qu’il faille, pour un soin du visage, se dévêtir, mais je me suis exécuté — et, de fait, quelques minutes plus tard, c’est dans cet accoutrement de curiste que je me suis allongé sur une table de massage recouverte d’une serviette blanche, table dont l’extrémité, très inclinée, permettait au visage d’être orienté obliquement vers un point éloigné du plafond, au fond de la pièce.

Assise sur un haut tabouret, Marie-Claire Ombredanne m’a demandé quel genre de soins je souhaitais me voir prodiguer, est-ce que j’avais déjà quelque chose en tête, ou bien c’était la première fois ? Je lui ai répondu que c’était la première fois, j’avais la peau fragile et ce rude hiver qui n’en finissait pas l’avait endommagée, j’avais envie qu’elle reprenne un peu d’éclat, ai-je dit à la sœur de Bénédicte Ombredanne, ou supposée telle. Si vous pouviez en atténuer les rougeurs, regardez, elle est déshydratée et un peu rouge, ai-je poursuivi en inspectant ses sourcils, ses dents, son nez plaisant quoiqu’un peu gros, l’implantation de ses cheveux châtains et la beauté toute médiévale de ses oreilles, vantaux d’une verticalité vertigineuse, très à mon goût. Je l’ai vue approcher du mien son visage, ses yeux verts se sont promenés à la surface de ma peau sèche avec la plus grande attention, elle a posé la pulpe de son index sur ce que je savais être une petite dartre opiniâtre, circulaire, qui était là, exaspérante, sur mon nez, depuis plusieurs semaines, avant de me dire, sûre d’elle et d’une voix claire, qu’elle suggérait le soin CatioVital de Mary Cohr. Il dure une heure et quart et coûte habituellement soixante-cinq euros, mais vous pourrez bénéficier aujourd’hui d’une réduction exceptionnelle de trente pour cent, c’est une opération promotionnelle valable jusqu’à la fin du mois. C’est un soin profond et nettoyant, traitant et personnalisé, avec un modelage aux huiles essentielles, l’ai-je entendue me dire. Libérée de ses nombreuses impuretés, votre peau sera réoxygénée et parfaitement nette, vous verrez ! Parmi les différentes options proposées, je serais tentée de vous recommander le soin hydratation/douceur, de préférence au soin éclaircissant/éclat auquel j’avais d’abord songé en vous voyant, mais il est vrai que votre peau est très sèche, quelle crème traitante utilisez-vous, monsieur, au quotidien ? Je ne sais plus, le tube est blanc et cylindrique, rigide, avec un capuchon bleu ciel, et il tient debout tout seul, vous voyez ? Grand comme ça à peu près, ai-je indiqué à la sœur de Bénédicte Ombredanne, ou supposée telle, en lui montrant avec mes doigts la dimension approximative du tube. Si c’est blanc et bleu ciel, c’est Bioderma, m’a-t-elle répondu, à quoi j’ai coupé court en lui disant qu’il s’agissait sans doute de ça, et qu’elle avait raison, Bioderma. On part donc sur un soin CatioVital Mary Cohr hydratation/douceur à soixante-cinq euros moins la remise exceptionnelle de trente pour cent ? m’a-t-elle demandé. J’ai répondu oui et sur ce oui ladite Marie-Claire Ombredanne, dont par erreur l’annonce mortuaire de l’Est Républicain avait fait la sœur de ma lectrice messine plutôt que la belle-sœur (voilà, c’était évident, j’avais enfin compris la situation : quel con j’étais, en fait cette femme était l’épouse du frère de Jean-François Ombredanne, en d’autres termes il aurait fallu lire : Marie-Claire et Damien Ombredanne, sa belle-sœur et son beau-frère, mais le belle avait sauté au marbre du quotidien régional et ainsi je venais de me mettre dans de beaux draps, ou plutôt dans un beau peignoir éponge : en somme, j’aurais fait le déplacement à Reims pour le seul bénéfice d’un soin vitalisant du visage Mary Cohr, voilà tout), et sur ce oui contractuel ladite Marie-Claire Ombredanne s’est retirée dans un angle de la pièce pour préparer la mixture dont elle allait avoir besoin pour améliorer l’état de mon épiderme.

La désormais supposée belle-sœur de Bénédicte Ombredanne m’a ensuite massé le visage avec une huile dont la fragrance de prairie n’a pas tardé à me charmer. Les yeux fermés, je voyais des fleurs jaunes se multiplier par milliers dans une herbe d’un vert émeraude abondamment ensoleillée, au milieu de laquelle une jeune femme nue est bientôt apparue en courant vers moi les bras écartés, la peau très blanche, les cheveux au vent, ses seins se balançant avec souplesse. Je sentais sur mon visage le toucher envoûtant des doigts massifs de Marie-Claire Ombredanne, doigts décidés et romantiques, d’une douceur indéniable, troublante, à la virtuosité desquels il ne faisait aucun doute que je devais l’orientation explicitement sulfureuse de ces premières images de campagne. On ne m’avait jamais massé le visage et je dois dire que j’ai trouvé cette expérience ahurissante, au point que des envies de sexe intense avec cette femme au physique outrancier m’ont traversé l’esprit par fulgurances à différentes reprises, mais j’ai été en mesure d’en contenir les pulsions. L’esthéticienne enfonçait symétriquement dans l’épaisseur de mon visage ses mains expertes et appliquées, dominatrices, enduites d’huile et glissantes, pleines de sous-entendus, de chuchotements, d’intimité, ouvrant des horizons radieux vers ses désirs de louve lubrique et insatiable, me disais-je naïvement à moi-même, réduit à l’état de larve intellectuelle (comme on vient de le constater à l’instant). Pétrissant avec une conviction tout équivoque cette partie de notre corps où nous avons conscience de nous-mêmes, en d’autres termes l’endroit tellement sensible et vulnérable où se fabriquent l’image qu’on a de soi, le désir, les rêves, la honte, la relation aux autres, la séduction et les fantasmes, il me semblait que ses doigts orientaient, et orientaient tangiblement, presque en la malaxant, la substance de ma présence au monde, et plus précisément ses tropismes érotiques. Autrement dit, ayant fait disparaître toute ossature, elle massait directement ma vie, ou plutôt ma conscience d’être moi-même et en vie, et cette conscience se révélait d’une nature aussi érogène que la peau de mon pénis. Certes, aucun orgasme ne peut résulter du séjour prolongé d’un visage d’homme sous les mains virtuoses d’une masseuse, mais mes pensées ont compensé par de brûlantes extases ce déficit physiologique : on peut dire qu’abandonné au savoir-faire de Marie-Claire Ombredanne j’ai connu une sorte d’orgasme de la conscience, une déchirure d’impudeur a surgi verticale dans mon âme avec la brusquerie d’un drap que l’on déchire. Pour être précis, c’est quand j’ai compris qu’elle voyait distinctement avec ses doigts ce qui se passait derrière mon visage que j’en ai joui avec la brusquerie d’une déchirure — j’ignorais jusqu’à présent que l’on pouvait jouir du visage. Je crois que j’ai gémi. J’arrête là, on a compris l’esprit du moment. Une fois le massage terminé, le regard que j’ai lancé à Marie-Claire Ombredanne était celui d’un homme qui vient de vivre une expérience qu’il n’a encore jamais connue, et qui mérite d’être distinguée par une expression de profonde gratitude : je lui ai souri béatement. Elle m’a souri à son tour, j’ai senti qu’elle connaissait ces signes de reconnaissance et qu’elle appréciait de les identifier chez ceux ou celles qu’elle venait de masser, preuves d’une victoire de sa maîtrise sur les verrous de la pudeur. Vous allez bien, ça vous a plu ? m’a-t-elle demandé avec malice, et j’ai répondu oui, c’était parfait, j’adore ça, je reviendrai vous voir, ces quelques mots lancés vers elle avec un sourire en miroir du sien.

Après quoi la belle-sœur supposée de Bénédicte Ombredanne a appliqué sur mon visage, à l’aide d’un pinceau plat, une mixture blanche et onctueuse, relativement épaisse, glacée et odorante, que je sentais se solidifier sur ma peau. Non pas sécher ou se rigidifier, comme l’aurait fait du plâtre, mais se maintenir fermement sur mon visage en restant tendre et vivante, humide, crémeuse. J’ai trouvé cette sensation apaisante, prolongeant comme par une sorte de sieste l’extase ardente du massage existentiel. (Une sieste dans une pièce froide, calmante.) Une fois le masque dûment étalé, l’esthéticienne m’a déclaré qu’il devait rester en place une trentaine de minutes.

— Je peux parler ? ai-je demandé.

— Le mieux est de ne pas parler, de vous détendre, de ne penser à rien, m’a-t-elle répondu avec gentillesse, me confortant dans l’intuition que notre échange allait être fluide et fructueux. Fermez les yeux, faites de ce moment un moment de vide et de détente, d’abandon. Vous voulez que je vous mette de la musique ?

— Excusez-moi de vous poser la question d’une manière aussi abrupte, mais vous êtes bien la sœur de Bénédicte, n’est-ce pas ?

Marie-Claire Ombredanne, qui s’apprêtait à aller ranger ses ustensiles, s’est immobilisée, le bol en bois dans une main et le pinceau souillé dans l’autre, interdite. Son regard vert s’est enfoncé dans mes yeux avec froideur, méfiant, comme effaré.

— Je suis désolé de vous parler de votre sœur si brusquement, mais je ne pouvais pas faire autrement.

— Vous connaissiez Bénédicte ? (Long silence. Je regardais le visage de Marie-Claire Ombredanne sans trouver la force de lui répondre.) Vous étiez un ami de Bénédicte ?

— Oui, en quelque sorte, ai-je fini par lui dire, sortant de mon silence. On peut dire que j’étais un ami de Bénédicte, tout à fait.

Le bol et le pinceau étaient restés chacun à leur altitude initiale, le bol un peu plus en avant et le pinceau légèrement plus bas, presque au niveau des hanches. Les ayant sans doute oubliés, elle allait rester dans cette posture pendant toute la durée de notre échange, comme si un photographe avait dû l’immortaliser, pour les besoins d’un reportage, dans l’exercice de son métier, la priant d’adopter une attitude représentative de ses activités quotidiennes.

— Votre nom ne me dit rien. Si vous aviez été un ami de Bénédicte, je l’aurais su, elle m’aurait parlé de vous. Ma sœur n’avait aucun secret pour moi, m’a-t-elle dit avec froideur, toujours aussi méfiante, sceptique, et mécontente.

— Je suis écrivain, elle aimait mes livres, elle m’a écrit une lettre absolument splendide et nous avons…

— Ça c’est sûr qu’elle écrivait très bien, m’a interrompu Marie-Claire Ombredanne. Pardon, je vous ai coupé.

— Nous nous sommes rencontrés deux fois. La première au printemps 2008, et la seconde à l’automne de la même année, à Paris, dans un café du Palais-Royal, ai-je poursuivi en lui souriant, mais elle restait réticente. Nous nous sommes écrit pendant quelques mois, mais cette correspondance s’est interrompue il y a deux ans pour une raison que je vous dirai peut-être, si nous devons nous revoir. J’ai appris son décès hier matin.

Un long silence s’est installé entre nous.

Marie-Claire Ombredanne paraissait réfléchir à la situation. C’est alors qu’elle m’a demandé, le regard toujours posé sur mon visage :

— Je suppose qu’elle vous a parlé de moi ?

— Il lui est arrivé de me parler de vous, effectivement.

— Vous savez donc à quel point nous étions proches.

— Mais nos échanges n’évoquaient que rarement sa famille, en dehors de son environnement immédiat, son mari et ses enfants. (Au mot mari, Marie-Claire Ombredanne avait sursauté, comme piquée par une guêpe, mais elle avait gardé contenance du mieux qu’elle le pouvait, malgré la fulgurante douleur de l’aiguillon. Le bol en bois, à cette occasion, avait changé d’orbite, comme alourdi : il se trouvait maintenant en parfaite symétrie, par rapport aux hanches, avec le pinceau tenu verticalement, un peu penché.) Je ne sais quasiment rien de sa famille. Hier, en découvrant sur Internet qu’elle était morte, je me suis rendu compte que Bénédicte ne m’avait même jamais parlé de son enfance. J’ignore jusqu’au métier que faisaient ses parents.

— Agriculteurs.

— Tiens, je n’aurais jamais pensé, ai-je répondu sur un ton étonné. (J’avais failli lui dire : agriculteurs, vous êtes sûre ?) Où ça ? dans la région ?

— C’est ce qui était pour elle le plus important, la famille. Ses parents, sa sœur aînée, son frère, sa sœur jumelle.

— Sa sœur jumelle ?

— J’étais sa sœur jumelle. Vous ne le saviez pas ? Elle ne vous l’avait pas dit ? Ça alors, c’est vraiment surprenant.

Sans doute l’enduit qui recouvrait mes traits accentuait-il l’intensité de mon regard, lequel, stupéfait, affamé d’explications, était probablement aussi éloquent que le plumage d’un oiseau exotique sur une surface neigeuse, sautillant en quête de graines. Ses yeux plongés au fond des miens, Marie-Claire Ombredanne cherchait à en analyser toutes les nuances, étonnée par le nombre d’interrogations suspendues qu’elle pouvait y déceler, fortement contrastées.

— Je sais très bien ce que vous allez dire, tout le monde l’a toujours dit : que nous étions à l’opposé l’une de l’autre. C’est assez fréquent, chez les faux jumeaux, et même souvent chez les vrais, que l’un des deux, s’étant senti lésé dans le ventre de la mère, ou bien au sein, se développe davantage que sa moitié, par réaction. J’ai toujours eu peur de manquer. C’est ce qui fait le fond de ma personnalité. Je déborde de vitalité et d’énergie, je mange énormément, je fais seize heures de sport par semaine, je dévore la vie à pleines dents. C’est peut-être pour cette raison que mon corps a atteint cette stature imposante, quand celui de ma jumelle est resté celui d’une écolière. Bénédicte était plus intérieure que moi, plus intérieure et moins physique, plus angoissée. Encore que, dans sa jeunesse, elle ait été d’une nature plus expansive qu’elle ne l’est devenue par la suite. Elle était vraiment joyeuse, quand elle était adolescente, je vous assure. Rigolote, provocatrice. À l’école, quand nous étions enfants, elle n’avait pas sa langue dans sa poche. Plus tard, elle était toujours la première à vouloir sortir et faire la fête, le samedi soir. Qui aurait pu le croire, ces dernières années ? Vous qui me dites l’avoir un peu connue, et récemment, non ?

— Je suis d’accord. J’ai du mal à imaginer Bénédicte en jeune fille qui aime sortir le samedi soir pour s’amuser.

— Alors, a-t-elle ponctué avec force, comme en laissant tomber son poing sur une table, de rage, affirmative.

Marie-Claire Ombredanne s’est éloignée vers son laboratoire situé dans mon dos.

J’ai attendu en silence qu’elle revienne. Je n’entendais que de discrets reniflements. Elle est réapparue quelques minutes plus tard, les yeux rougis, un mouchoir en papier serré dans son poing.

— Pardonnez-moi, je n’arrive pas à me remettre de sa disparition, il ne se passe pas une seule journée sans que j’éclate en sanglots devant mes clients. Et maintenant vous qui débarquez en prétendant avoir très bien connu ma sœur, alors qu’elle ne m’avait jamais parlé de vous, c’est trop pour moi, je craque.

Marie-Claire Ombredanne s’est assise sur le tabouret haut et elle s’est mise à pleurer, laissant se déverser ses larmes et ses sanglots, abandonnée à la puissance dévastatrice de sa douleur, secouée de spasmes.

Allongé impuissant sur sa table de massage, mon visage toujours enduit du masque hydratant Mary Cohr (que trouait littéralement mon regard consolateur posé sur son visage à elle désormais uniformément rouge, comme disparu derrière le masque hyperhyperhydratant d’un très profond chagrin), j’avais pris dans la mienne la main humide de Marie-Claire Ombredanne et je la serrais avec le plus d’affection possible, bouleversé par ses pleurs.

Elle a fini par s’apaiser. J’ai lâché sa main, elle s’est mouchée et essuyé le visage avec des lingettes qu’elle jetait dans une poubelle chromée disposée à ses pieds, avant de reporter sur moi son regard rouge et gonflé.

— C’est lui qui l’a tuée.

— Vous voulez dire son mari ?

Pendant un bref instant, j’ai craint qu’elle ne se remette à pleurer, comme si Marie-Claire Ombredanne était revenue en tout début de boucle, exactement au même point de détresse qu’un quart d’heure plus tôt. Mais elle s’est ressaisie, articulant ses phrases dans une épaisse salive d’enfant, et d’une voix faible, plus sourde et étouffée que jusqu’alors. Elle n’arrêtait pas de renifler et portait régulièrement une lingette usagée à son nez qui coulait.

— Qui d’autre ? Vous n’étiez pas au courant, pour son mari ?

— Si, bien sûr que si. Mais quand vous dites qu’il l’a tuée, qu’est-ce que vous voulez dire ? Je ne sais même pas comment Bénédicte est morte.

— D’un cancer.

— D’un cancer ?

— Elle a fait un premier cancer fin 2006, du sein, grave, stade 4, huit cures de chimio suivies d’une opération conservatoire et d’une radiothérapie quotidienne de sept semaines. Vous me dites que vous l’avez rencontrée quand, Bénédicte, pour la première fois ?

— Au printemps 2008, en mars.

— Son traitement avait pris fin en octobre 2007. Elle devait être encore très fatiguée, quand vous avez fait sa connaissance, non ? Elle était encore convalescente, à ce moment-là. Quand on marchait toutes les deux, elle devait s’arrêter régulièrement pour reprendre des forces et le soir elle s’écroulait d’épuisement.

— Vous avez raison, je l’ai trouvée plus en forme à l’automne. C’est vrai, elle avait assez mauvaise mine la première fois que je l’ai vue. Mais elle ne m’a rien dit, je n’étais pas au courant, nous n’avons pas parlé de ça du tout.

— Je ne suis pas étonnée : elle n’était pas du genre à se plaindre. Il y a un an, elle a fait un second cancer primaire. Ce n’était pas une récidive du premier, non, mais un cancer original (si je puis dire), qui n’avait rien à voir avec le précédent, ailleurs, loin des seins. Vous comprenez ce que je veux dire ? On ne fait pas deux cancers primaires coup sur coup si on ne veut pas absolument s’évader de son existence. Sa situation était devenue insoutenable, elle m’en a fait la confidence dans les semaines précédant sa mort. Jusqu’alors je ne m’étais rendu compte de rien, je la croyais relativement heureuse : elle faisait toujours bonne figure, toujours, elle ne voulait pas importuner les autres avec ses problèmes, c’est là qu’était son drame. Elle ne voulait plus vivre, elle voulait fuir la vie qu’il lui faisait subir, elle n’avait pas d’autre choix que de mourir, j’en ai acquis la conviction, c’est pour moi une évidence. Soit en se suicidant, ce qu’elle n’aurait jamais eu le courage de faire, soit en développant une maladie incurable. Bénédicte a toujours été en bonne santé, mais depuis qu’elle était mariée avec cet homme elle n’arrêtait pas d’enchaîner les maladies, ablation de la rate, phlébites aux deux jambes puis au ventre, cancer du sein, kystes aux ovaires, psoriasis, dépression nerveuse, cancer généralisé. Elle me l’a dit, à la fin de sa vie : Marie-Claire, c’est bizarre, du jour où j’ai été mariée avec cet homme, j’ai été tout le temps malade. On dit somatiser : on dit que les gens somatisent, qu’ils produisent des maladies en réaction aux coups qu’ils prennent, à leurs angoisses, aux contrariétés qu’ils rencontrent. La dureté de ce que ma jumelle devait supporter venant de son mari la faisait somatiser par des maladies graves. Il n’y avait aucune vie chez eux, aucun amour, rien. Même de la part de ses enfants. Elle est morte de désolation. Il l’a tuée. C’est évident qu’on peut le dire comme ça.

— Il s’est déclaré quand, son second cancer ?

— Vous savez que je l’avais anticipée, sa maladie ? Que j’ai fait un rêve prémonitoire, trois semaines avant qu’on en découvre l’existence ? Comme quoi, les jumeaux…

— Il s’est déclaré quand, ce second cancer ?

— Il y a un an, en mars 2010.

— Vous vous souvenez de la date exacte ?

— On l’a appris le 14 mars. Il nous a été annoncé dix jours plus tard, le 24, après des examens approfondis, qu’il y avait des métastases partout.

Mon anniversaire est le 2 avril.

Bénédicte Ombredanne m’avait souhaité un bel anniversaire en sachant que ce serait vraisemblablement la dernière fois qu’elle serait en mesure de le faire.

Un long silence s’est installé.

J’avais détaché mon regard du visage de Marie-Claire Ombredanne et j’ai fermé les yeux.

La surface du masque hydratant Mary Cohr, lisse et glissante comme de la neige glacée, fit dévaler à la vitesse d’une luge les quelques larmes que mes yeux clos avaient laissé filtrer, réduisant à presque rien la durée de cet auto-apitoiement déplacé, affreusement complaisant.

— Quelque chose ne va pas ?

J’ai rouvert les yeux et je les ai posés sur le visage de Marie-Claire Ombredanne :

— Vous seriez d’accord pour qu’on dîne ensemble ce soir, et qu’on parle de votre sœur ?

Elle m’a souri :

— Avec plaisir. Vous m’expliquerez comment vous vous êtes rencontrés.

Elle m’a tendu une lingette pour que j’essuie mes yeux.

— Vos livres, c’est quoi, quel genre ? Des romans ? Des romans policiers, des romans d’amour, des nouvelles, des essais philosophiques ?

— Uniquement des romans.

— D’amour ?

— Si vous voulez. Mais pas seulement.

— Vous en avez écrit combien ?

— Cinq.

— Mazette, vous êtes un vrai écrivain ! Vous êtes connu ?

J’ai éclaté de rire sous mon masque hydratant Mary Cohr, les yeux encore un peu humides.

— Vous ne voulez pas me retirer ce masque, et qu’on parle ensuite tranquillement ?

— Répondez d’abord à ma question. Vous êtes connu ? J’ai massé sans le savoir le visage d’un écrivain célèbre ?

J’ai regardé avec tendresse Marie-Claire Ombredanne, avant de lui répondre que ma notoriété était confidentielle : je n’étais pas ce qu’on appelle un écrivain célèbre, non. Mon dernier livre avait eu pas mal de succès, mais pas au point que mon nom soit familier du grand public. Sa sœur jumelle non plus n’avait jamais entendu parler de moi avant que son libraire ne lui recommande la lecture de ce roman, lui disant qu’il était fait pour lui plaire.

Marie-Claire Ombredanne m’a demandé de quoi il parlait pour que sa jumelle l’ait à ce point apprécié, allant jusqu’à écrire une lettre admirative à son auteur. Elle a ajouté qu’elle ne comprenait pas non plus pour quelle raison Bénédicte ne lui avait jamais parlé de ce roman, si elle l’avait tellement aimé. C’est peut-être parce qu’il a touché chez elle quelque chose de très intime, comme il arrive parfois avec les livres, non, vous ne croyez pas ? ai-je demandé à Marie-Claire Ombredanne. Elle a acquiescé d’un minuscule mouvement du menton, sans grande conviction. Avant de me dire qu’elles n’avaient, elles deux, depuis toujours, aucun secret l’une pour l’autre. J’ai poursuivi en lui demandant si elle lisait beaucoup et Marie-Claire Ombredanne m’a répondu pas tellement, elle préférait le cinéma et la télévision, sur quoi je lui ai dit que ceci expliquait sans doute cela. Elle m’a approuvé d’un sourire, je lui ai pris la main, elle a serré la mienne quelques instants. Je trouverai certainement mon livre, cette après-midi, dans une librairie de Reims, et je vous l’offrirai ce soir, avec une dédicace, quand nous nous verrons pour dîner, d’accord ? Elle m’a répondu oui sans se remettre à pleurer (ce que j’ai craint qu’elle ne fût sur le point de faire, l’espace d’un bref instant), avant de s’éloigner d’un pas rapide vers son laboratoire, pour endiguer son émotion.

Recouvrant sa contenance d’esthéticienne, Marie-Claire Ombredanne a retiré de mon visage le masque hydratant Mary Cohr, après quoi nous avons échangé nos numéros de téléphone afin de pouvoir nous joindre en fin de journée et convenir d’un lieu de rendez-vous. Elle allait réfléchir à un restaurant agréable, où l’on pourrait parler sans être gênés par le bruit ou la proximité des autres tables, m’a-t-elle dit au moment de nous séparer, sur le pas de sa porte.

Nous nous sommes retrouvés à dix-neuf heures à la brasserie du Boulingrin. Au préalable, avant de quitter ma chambre d’hôtel, j’avais couché dans mon carnet la chronologie des dernières années de la vie de Bénédicte Ombredanne, afin de me repérer plus facilement dans cet entremêlement d’événements décisifs :

Mars 2006 — Après-midi avec Christian.

Juillet 2006 — Séjour à Sainte-Blandine.

Décembre 2006 — Découverte de son premier cancer.

Octobre 2007 — Fin du traitement. Lecture de mon roman.

Mars 2008 — Première rencontre au Nemours.

Septembre 2008 — Seconde rencontre au Nemours.

Mars 2009 — Rupture de notre correspondance.

Mars 2010 — Découverte de son second cancer.

Avril 2010 — Mail d’anniversaire resté sans réponse de ma part.

Janvier 2011 — Décès de Bénédicte.

Avril 2011 — J’apprends le décès de Bénédicte.

Le récit que m’a fait Marie-Claire Ombredanne, d’abord à table, ensuite dans sa voiture, jusqu’à trois heures du matin, m’a terrassé.

Nous n’arrivions pas à nous séparer, notre conversation était invariablement relancée à l’instant précis où mes doigts se posaient sur la poignée de la portière, après nous être une nouvelle fois salués.

Si j’avais su qu’on parlerait aussi longtemps, on ne serait pas restés dans ma voiture, je vous aurais invité à venir boire un verre à la maison, m’a-t-elle dit au moment où, étant enfin parvenu à m’extraire de son cabriolet BMW, je m’apprêtais à refermer la portière, debout dans la nuit devant mon hôtel, elle un peu penchée au-dessus du siège passager pour voir mon visage et me sourire une dernière fois.

Je me suis mis au lit immédiatement et j’ai dormi jusqu’à midi, après m’être réveillé à sept heures à cause du vacarme produit devant ma porte par un couple indélicat qui parlait bruyamment.

Dans le train du retour, j’étais triste et rêveur. La voix et les intonations de Marie-Claire Ombredanne, son accent régional étaient encore aussi présents dans mes pensées que sous mes yeux l’identité si familière des paysages de la Champagne, reconnaissables entre tous, sur lesquels mes regards s’appuyaient résolument, avec même un certain désespoir, comme pour trouver du réconfort ou simplement une prise à laquelle me raccrocher, pour ne pas me laisser emporter dans la tristesse que je sentais m’envahir : cette tristesse se dilatait comme un espace dans lequel je savais bien que je pourrais tout à fait disparaître, si je me laissais aspirer, si mon regard affolé d’angoisse lâchait les fermes, les troupeaux, les châteaux d’eau, les haies de peupliers qui attestaient derrière la vitre la permanence du monde réel.

J’aurais pu prendre un Xanax.

J’ai préféré, recours anxiolytique datant de mon adolescence, enfermé dans les toilettes du TGV, abuser avec délices du corps spectaculaire de Marie-Claire Ombredanne, que j’ai fait jouir en la prenant en levrette sur sa table de massage, jouissant à mon tour au creux de ma main, un peu secoué par les mouvements du TGV, tirant ensuite d’un enrouleur quelques feuilles de papier toilette, pour m’essuyer.

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