L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Éric Reinhardt · Chapitre 4 sur 9 · partie 1/2

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L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)

Chapitre 4

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

 

 

C’est parce qu’ils avaient supplié leur père, vers dix-neuf heures trente, affamés, de leur servir un repas, qu’il avait finalement consenti à leur décongeler une pizza — mais comme il ne cessait d’arpenter la maison en émettant de longues imprécations, il l’avait laissée sur la grille du four quelques minutes de trop et le dessous avait brûlé. Arthur et Lola n’avaient pas osé lui en faire la remarque, ils avaient consommé en silence, résignés, à la petite cuillère, la garniture de sauce tomate et de gruyère fondu, après quoi ils en avaient dévoré la croustillante périphérie, abandonnant sur la table, à la fin du dîner, un drôle de 33 tours — le verso en était aussi noir qu’un vinyle et l’un des deux enfants avait percé un petit trou en son centre, comme Bénédicte Ombredanne pourrait le constater le lendemain matin quand elle jetterait ces restes surréalistes à la poubelle. Ensuite, comme les courses n’avaient pas été faites et que le réfrigérateur était quasiment vide, Lola avait dû se sacrifier en laissant son égoïste de frère se délecter du seul dessert au caramel qui restait, elle-même se rabattant, dégoûtée, sur la dernière banane, dont une moitié ressemblait à un œil au beurre noir. Elle était brune, elle était violette, elle était molle et tuméfiée, lui dit Lola sans se rendre compte de la brutalité de cette observation, mais peut-être n’était-elle pas si innocente que ça cette métaphore de l’hématome au visage, peut-être était-ce un avertissement prudemment prodigué par sa fille — mais Bénédicte Ombredanne ne pensait pas que la situation pourrait aller jusque-là. En franchissant le seuil de sa maison, elle avait prié son mari de bien vouloir différer de quelques minutes l’accablant déferlement de ses questions, de ses reproches et de ses hurlements (il faut d’abord que je m’occupe des enfants, nos histoires ne les regardent pas, après on parlera autant que tu veux), de sorte qu’elles deux pouvaient l’entendre frapper les murs, articuler entre ses dents de menaçantes lamentations, hurler de claires insultes parfois suivies d’une chute d’objet, tandis qu’elles se parlaient, réfugiées dans la salle à manger. Il avait concédé le quart d’heure réclamé, mais dans l’attente du déclenchement des hostilités il faisait mugir sa colère à distance selon un inlassable cheminement concentrique, comme s’il tournait autour d’elle en suivant ses propres traces de lion encagé, passant de pièce en pièce. Lola continuait de raconter la soirée à sa mère, celle-ci réagissait aux bruits les plus glaçants par un sourire blasé qui se voulait rassurant, du genre il fait son cinéma, ne t’inquiète pas, ça va bientôt lui passer, mais aucune d’elles ne parvenait à croire que la violence de son comportement était artificielle, anecdotique. Après avoir dîné, si on peut appeler ça dîner, son frère et elle s’étaient installés au salon devant un film — en fait leur père n’arrêtait pas, chaque fois qu’il les croisait, de leur demander ce qu’ils avaient à le regarder comme ça, alors elle comprit qu’il valait mieux rester tranquille plutôt que d’essayer d’intervenir et de le consoler, même si, à un moment, elle était allée lui donner un baiser, qu’il avait accepté, lui raconta Lola. Un bruit se produisit dans la cuisine qui interrompit la phrase qu’elle était en train de prononcer. Elles se turent un instant. Bénédicte Ombredanne demanda à Lola où était son frère et pourquoi il n’était pas avec elle, Lola lui répondit qu’il était toujours devant la télévision, lui par contre il s’en était foutu de cette agitation, pour qu’il se tienne tranquille elle lui avait proposé de choisir le film qu’il voulait voir, bien entendu il avait réclamé les aventures de Gégé, c’est pourquoi elle s’était précipitée à sa rencontre dès qu’elle avait entendu la porte d’entrée se refermer : elle commençait sérieusement à se faire chier. S’ennuyer, rectifia Bénédicte Ombredanne avec sévérité, tu commençais sérieusement à t’ennuyer, remarque qui déclencha un immédiat haussement d’épaules. À ce propos, tu en es où, de ta rédaction ? Tu l’as finie, tu t’en es bien sortie ? Un nouveau bruit survint, en provenance du couloir cette fois-ci, comme s’il avait envoyé voler avec son pied la console du téléphone. Elles étaient assises à l’un des angles de la grande table, leurs mains étaient posées sur la nappe grise en quatre couches alternées de tendresse maternelle et de perplexité adolescente, tête-bêche, les doigts de l’une vers le poignet de l’autre, la main droite de Bénédicte Ombredanne se trouvant par-dessus, comme un couvercle de douces caresses. Par moments, pour dérider Lola, ses ongles vernis de noir lui gratouillaient la peau, mais ces espiègleries ne provoquaient aucun sourire, restaient inefficaces.

— Tiens, tu as mis ta bague avec l’œil, comment ça se fait ? Tu la mets jamais, normalement, pour aller au lycée.

— Comme ça, une envie.

— Pourquoi t’as pas prévenu que tu partais pour la journée ? Dans les Vosges un jeudi, toutes seules, c’est quoi cette drôle d’idée ? Maman, j’ai peur.

— Ne crains rien, mon amour. Je te raconterai un autre jour. Tout va bien se passer avec papa, je vais lui expliquer ce que j’ai fait, il comprendra, tout rentrera dans l’ordre.

— Mais t’as vu dans quel état il est ? C’est quoi cette semaine pourrie ? Qu’est-ce que vous avez tous les deux ? Vous allez vous séparer ?

— Bien sûr que non ! Mais enfin ! Lola ! Qu’est-ce qui t’arrive d’imaginer des choses pareilles ! Comment peux-tu penser un seul instant, papa et moi, qu’on puisse, mais enfin !

— Je veux que vous restiez ensemble. Je veux qu’il arrête de crier. J’en ai assez de cette ambiance de merde. J’ai peur. Il me fait peur. Fais en sorte qu’il se calme, qu’on redevienne heureux.

Bénédicte Ombredanne serra la main de sa fille avec un long sourire navré, lèvres closes, ses yeux dans les siens.

— J’ai peur qu’il te fasse mal. Il n’arrête pas de dire des choses atroces.

— Il ne m’a jamais fait mal, ce n’est pas aujourd’hui qu’il va commencer.

— Mais pourquoi t’es allée dans les Vosges sans prévenir personne ? Mets-toi à sa place ! Tu en connais beaucoup des femmes qui partent comme ça dans les Vosges un jeudi, toutes seules, soi-disant pour se promener, sous prétexte qu’il fait beau ? Même moi j’y crois pas à ton histoire de promenade. C’est dire !

Bénédicte Ombredanne regarda sa fille sans répliquer, elle tapotait doucement sa main avec la sienne, abasourdie par l’aplomb avec lequel elle avait exprimé cette opinion.

— Tu ne m’as pas répondu, tout à l’heure. Tu l’as finie, ta rédaction ?

— T’as mis ta bague des jours de fête. Tu portes ta plus belle robe et tes bottines préférées. C’est pas logique. Qu’est-ce que t’as fait, aujourd’hui, maman, dis-moi la vérité.

— Ça concerne ma vie de femme, tu es trop jeune pour comprendre. On peut avoir besoin de réfléchir, une fois de temps en temps. Ce n’est pas interdit et surtout ce n’est pas aux enfants de l’interdire à leurs parents. Allez, au lit, il est l’heure, je vais aller voir ce que fait ton frère.

— Ta vie de femme ! Je te rappelle que t’es aussi une mère ! Et que là, sorry, t’as semblé l’oublier !

— Je ne pense pas avoir jamais manqué à mon devoir de mère. Dépêche-toi s’il te plaît, ajouta-t-elle en tapotant sa main avec insistance.

— Eh ben pas aujourd’hui.

— Pardon ?

— Je dis : que t’as jamais manqué à ton devoir de mère, c’est ce que tu crois. La preuve : aujourd’hui, once again.

Il s’en fallut de peu que Bénédicte Ombredanne ne giflât sa fille. Ce qui retint sa main fut que cette gifle eût été d’une violence disproportionnée, lourde de douze ans d’abnégation, d’absolu dévouement.

Encore ce matin, Lola aurait été incapable de tenir de tels propos, elle en était certaine. Est-il possible que l’existence se modifie si rapidement ? Elle venait à peine de les vivre qu’elle devait déjà payer au prix fort, cash, ses six heures de félicité ? On aurait dit que Lola et son père avaient assisté à tout ce qu’elle avait fait durant l’après-midi avec Christian, absolument tout, dans les moindres détails, comme à travers une fente.

Son ventre était comme le tambour d’une machine à laver, aussi chargé, aussi dense, aussi sinistrement cadencé. Des sentiments divers s’y mélangeaient, changeaient de place, faisaient contraster leurs tessitures, Bénédicte Ombredanne prenait conscience de cette complexité par le hublot de ce présent ô combien terrifiant, nouveau pour elle, auquel les circonstances la confrontaient, elle qui n’avait jamais trompé son mari. Dans cette ronde incessante et compacte, culpabilité, douleur, euphorie, révolte, remords, joie, peur, bonheur, désir, excitation, indécision et amertume étaient le linge humide et lourd qui tournoyait dans ses entrailles. Tout se mêlait. Elle avait mal.

— Il peut arriver qu’on ait envie de refaire à trente-six ans ce qu’on a pu faire à vingt-six. Retrouver de sa fraîcheur, se faire comme un cadeau. C’est moins cher, et un peu plus substantiel, poétiquement parlant, de partir marcher dans la nature, que de s’acheter une robe. Souvent, les femmes, moi la première, pour décompresser, elles vont s’acheter une robe ou des chaussures, nous on n’a plus les moyens depuis que papa s’est mis à temps partiel. Alors, ce matin, j’ai décidé, pour décompresser, au lieu d’aller rue Gambetta, de partir me promener. Comme je savais qu’il serait contre…

— Ça c’est certain, l’interrompit sa fille avec une pointe de sarcasme dans la voix : ça c’est sûr qu’il t’aurait dit non.

— Eh bien j’ai décidé de le faire sans en parler à personne. Comme une femme libre.

— Comme une folle tu veux dire.

Le tambour rotatif de son ventre ne fut plus rempli que d’un seul sentiment : une colère irrépressible, quasiment de la haine. Mais cet accès ne dura pas, elle détacha ses mains de celles de sa fille et retrouva toute l’angoissante complexité tourbillonnante de son état, d’une grande lenteur, amertume, douleur, excitation, révolte, culpabilité, joie, peur, bonheur, indécision, désir, remords et euphorie, qui continuaient de s’enrouler les uns dans les autres avec une inédite ambiguïté de ressenti.

— Comme une femme libre, répéta-t-elle. Ne sois pas si conventionnelle. C’est agréable de se sentir libre de ses mouvements, cette promenade n’aurait pas eu la même saveur si j’avais prévenu tout le monde. Ce n’est pas une infraction bien grande, tu sais.

— Mais enfin t’as vu le résultat ? La même saveur ! J’espère qu’elle était bien, au moins, ta promenade, vu les conséquences ! J’espère que ça valait le coup !

Bénédicte Ombredanne regardait sa fille dans les yeux. Celle-ci finit par détourner le regard.

— Oui, ça valait le coup, je suis heureuse d’avoir fait ce que j’ai fait. J’en avais besoin, je suis heureuse de l’avoir compris et d’être passée à l’acte. J’en assumerai les conséquences. Il ne t’arrivera rien, et il n’arrivera rien non plus à Arthur.

— T’exagères, quand même. Ton truc d’être contente de rien dire à personne, please, tu nous l’as fait une fois, c’est cool, mais stop, tu le refais plus. Tu te comportes plus comme si t’étais toute seule sur terre.

— Parce que tu as le sentiment que je me comporte habituellement comme si j’étais toute seule sur terre ? C’est réellement, Lola, ce que tu penses ? Oui ?

Elles se regardèrent.

Il était incontestable que sa fille s’apprêtait à étayer sa réprimande.

Mais elle garda pour elle la phrase qu’elle allait dire, baissa les yeux dans un sourire, avant de les relever. Son visage était contrit, un peu confus, et apaisé. Elle avait l’air de se remettre d’un mauvais rêve.

— Ma petite Lola. Je comprends ce que tu ressens. Mais ça va s’arranger. Ça va s’arranger, tu verras, j’en suis certaine, on en reparlera demain si tu veux. Allez, au lit maintenant.

Bénédicte Ombredanne se leva, serra sa fille contre elle, l’embrassa sur le front avec tendresse avant de lui souhaiter bonne nuit.

Au salon, elle eut le plus grand mal à envoyer Arthur dans sa chambre. Il avait très bien compris quel profit il pourrait retirer de cette soirée tumultueuse, il avait dû se dire que ses parents allaient l’oublier devant son film et c’est pourquoi il s’était débrouillé pour ne pas attirer l’attention. Elle éleva la voix, elle s’empara de la télécommande et éteignit l’écran. Arthur se mit à pleurer, elle lui dit que ce n’était pas le moment de faire un caprice, il hurla, son mari survint dans la pièce pour savoir ce qui se passait, elle lui répondit qu’Arthur faisait un caprice et qu’il ne voulait pas aller se coucher, pourtant il était tard, il avait école le lendemain, il fallait qu’il l’aide à le faire obéir. S’il n’avait pas sous les yeux l’exemple de sa mère, qui fait n’importe quoi, qui n’hésite pas, elle, sans en parler à personne, déclara-t-il, à s’accorder les caprices les plus inadmissibles, il serait sans doute un peu plus enclin à bien se comporter. Seulement voilà, sa mère fait n’importe quoi, elle se comporte comme une traînée (toutes ces paroles pendant qu’Arthur hurlait, s’accrochait à l’accoudoir du canapé avec des crispations de désespoir, alors que cet enfant n’avait jamais été ni coléreux, ni incivil, ni désobéissant, il avait donc fallu que la situation leur semble à tous particulièrement scandaleuse, ou qu’elle les ait vraiment heurtés, pour que chacun ait adopté ce soir à son égard un comportement à ce point réfractaire), pour quelle raison voudrais-tu qu’il décide, lui, d’obéir aux règles ? Bénédicte Ombredanne interrompit son mari en lui disant qu’ils n’avaient pas à avoir ce genre de conversations devant leurs enfants, il ferait mieux de l’aider à mettre Arthur au lit si l’impatience de l’insulter le taraudait tellement, comme ça, dans quelques minutes, il pourrait s’en donner à cœur joie, lui dit-elle avec une ironie qui l’étonna elle-même. Son mari demanda à Arthur de se calmer, celui-ci lâcha le canapé et se laissa emporter dans sa chambre, où son père le coucha. Quand il fut disposé à dormir, Bénédicte Ombredanne alla l’embrasser mais elle dut le faire à travers la couette, Arthur s’y étant fait disparaître dès qu’il l’avait entendue pénétrer dans sa chambre. Bonne nuit mon bel Arthur, maman t’aime, à demain. Mais ses paroles furent accueillies par un silence que son fils, malgré ses cinq ans, savait cruel : c’était la punition qu’il avait imaginé de lui administrer.

Lorsqu’elle fut redescendue, Bénédicte Ombredanne trouva son mari au milieu du salon, les bras et les jambes légèrement écartés, aussi figé et dissuasif qu’une sentinelle armée. En le rejoignant, elle ne soupçonna pas qu’elle pénétrait dans un espace qui allait l’incarcérer pendant quatre mois.

Où est-ce que tu étais ? Ne raconte pas d’histoire. Une promenade dans les Vosges ! À qui tu penses pouvoir faire croire une chose pareille ? Vas-y, je t’écoute, j’ai tout mon temps. Je veux la vérité, j’exige des explications, on n’ira pas se coucher avant. Pourquoi t’es habillée comme ça, pourquoi t’as mis la bague de ton ancêtre, pourquoi t’as mis tes bas Dim Up ? Tu mets tes bas Dim Up pour aller au lycée, toi, maintenant, pour aller te promener dans les Vosges ? Dans les Vosges ! Madame part se promener dans la campagne sans prévenir personne, madame veut nous faire croire, madame est assez naïve pour penser qu’elle va nous faire croire ! Le printemps lui a donné envie d’aller dans la nature, en bottines, avec des bas Dim Up, avec au doigt la bague de sa salope d’ancêtre ! C’est de famille ! Elles ont le feu au cul depuis des siècles, les femmes, dans ta famille, c’est ça ! Tu me prends pour un con ? J’ai téléphoné à Amélie, il n’y avait pas de déjeuner prévu à la cantine, tu as menti, où étais-tu ? Tu m’as menti, Amélie m’en a fourni la preuve, tu continues de me mentir, je finirai par savoir ce qui s’est passé. Je veux la vérité. Je veux la vérité et je l’aurai. Je veux la vérité et je l’aurai, dussé-je t’interroger pour le restant de nos jours. Où il habite, ton amant ? C’est qui ? Où tu l’as rencontré ? Comment il s’appelle ? Depuis quand vous couchez ensemble ? Vous avez l’habitude, le jeudi, de coucher ensemble, c’est ça ? Et aujourd’hui c’était tellement bon que tu t’es laissé emporter par les événements, tu as oublié l’heure, tu ne pouvais plus te détacher de son beau corps musclé, c’est ça ? Il te baise bien, il a une grosse queue ? Le jeudi, c’est jour de baise, c’est ça ? Il n’est pas nécessaire d’être un grand devin pour comprendre ce qui s’est passé, tu es allée te faire sauter toute l’après-midi, c’est pour ça que tu rentres à neuf heures du soir sans avoir prévenu personne. Même Lola l’a compris, du haut de ses douze ans : elle me regarde avec un air apitoyé, elle sait très bien que cette histoire est louche ! En panne d’essence ! Tu appelles à dix-neuf heures pour raconter que tu es tombée en panne d’essence ! À qui tu penses faire croire une chose aussi invraisemblable ? À moi ? À moi ? Regarde-moi dans les yeux au lieu d’interroger la moquette, on croirait une demeurée. Ce n’est pas en adoptant cette attitude de contrition que tu vas t’en sortir, hypocrite, salope. Je n’y crois pas un seul instant à ton histoire de promenade dans les Vosges, je n’y crois pas une seule seconde à ton histoire de panne d’essence, à ton histoire de soleil à savourer, à ton prétexte de faire le point. J’avais besoin de réfléchir ! J’avais besoin de faire le point, de prendre de la distance, de la hauteur ! Madame, pour réfléchir, elle a besoin de hisser ses infimes capacités intellectuelles au sommet du col de la Schlucht, sinon elle ne voit rien, elle n’a aucune visibilité sur son existence ! Faire le point ! On aura tout vu ! Parce que tu as besoin de réfléchir, de faire le point ? Ta triste vie t’impose de réfléchir, de faire le point ? Madame n’est pas heureuse ? C’est son mari, c’est ça ? Son mari ne lui convient plus ? Il ne peut plus satisfaire ses besoins ? Ses besoins sexuels, ses besoins littéraires, ses besoins métaphysiques, ses besoins de vie radieuse et féerique, pour employer des adjectifs que madame affectionne ? Tu as besoin, comme dans les films américains, comme ces débiles d’Américains dans ces conneries de films américains, de partir sur les routes au hasard, pour réfléchir, pour faire le point ? Toi qui détestes la nature ? Toi qui prétends toujours préférer, toujours, aux promenades dans la nature, les promenades dans les villes ? Résultat, le jour où madame a besoin de réfléchir, le jour où madame a besoin de faire le point, le jour où madame doit se livrer à une profonde méditation sur sa vie conjugale, elle ne choisit pas de prendre le train pour aller à Paris, non ! elle ne décide pas de partir se promener dans Metz, aucunement ! elle ne décide pas non plus d’aller passer la journée à Strasbourg, pas du tout ! elle va dans les Vosges ! Elle va dans les Vosges ! Dans quel coin, dans les Vosges ? Tu es capable de me donner le nom des villages par lesquels tu es passée ? Si je te sors une carte, tu peux me montrer le trajet que tu as emprunté, mais alors exactement, route après route ? Tu peux me décrire les paysages ? Tu peux me dire à quel endroit tu as mangé ? Tu peux me dire à quel endroit tu es tombée en panne d’essence ? Tu es capable de me donner le nom du garagiste qui t’a dépannée ? Tu peux ? Tu veux ? Je vais chercher la carte dans ma voiture ? Tu ne préfères pas avouer tout de suite ? Tu ne penses pas que tu devrais cracher le morceau maintenant, sans t’humilier à te soumettre à un interrogatoire qui forcément va te confondre en trois minutes ? Espèce de pute, tu es allée te faire baiser toute l’après-midi, tu vas me le payer cher.

Cette mélopée devint le quotidien de Bénédicte Ombredanne.

C’était un peu comme une forêt profonde et angoissante, inextricable, constituée par les phrases que son mari lui adressait continuellement, qui toutes semblaient se reproduire à l’infini comme des centaines de troncs, jour après jour, serrées les unes contre les autres, sans issue perceptible, absolument jamais, en aucun point de ces ténèbres où Bénédicte Ombredanne se trouvait prisonnière, soumise à la fureur inquisitrice de son mari. Il lui téléphonait plusieurs fois par jour. Il était de plus en plus fréquent qu’il la réveille la nuit pour lui parler. Il se jetait sur elle le matin dès qu’elle ouvrait un œil, après deux ou trois heures d’un sommeil imparfait, avec l’espoir qu’elle se trahisse, piégée par une astuce tactique que la nuit lui aurait inspirée. Elle était sous la douche et soudain la cabine s’entrouvrait, le visage de Jean-François apparaissait et il l’entreprenait. Toutes les fois qu’elle était en sa présence et que leurs enfants n’étaient pas là, la machine à accuser, la machine à questionner, la machine à calomnier, la machine à recouper, la machine à enquêter qu’il incarnait déversait sur Bénédicte Ombredanne sa production plaintive et acharnée, inflationniste, infatigable, pendant des heures, pendant des heures, pendant des heures, comme s’il voulait asphyxier son cerveau, le priver de toute lumière, l’amener à expulser la perle de son secret, par épuisement.

C’est qui, ce type ? Où est-ce que tu l’as rencontré ? Où il habite ? Ce n’est pas la peine de te remettre à pleurer, c’est trop commode les larmes et les sanglots, il aurait fallu y penser avant aux conséquences de ta trahison, enlève cet oreiller, montre-moi ton visage, mieux, encore, redresse la tête, arrête ces simagrées immédiatement. Reprenons. D’après ce que tu as fini par me lâcher l’autre jour, ta première intention était d’aller te promener à Strasbourg, et c’est en cours de route que le désir t’est venu, voyant que le beau temps se confirmait, d’aller dans la nature, et c’est pour ça que tu t’étais habillée comme ça, avec ta plus belle robe, tes bottines, la bague de ton ancêtre, parce que au début, n’est-ce pas, ton intention était de passer la journée à Strasbourg, de faire du lèche-vitrine, de déjeuner dans une brasserie, de lire un livre, de réfléchir tranquillement, c’est ça ? Oui, non ? Pardon, qu’est-ce que tu dis, j’entends rien, articule. Tu dis oui ? Admettons. Repartons de cette version, d’accord. Mettons-la bien à plat pour voir ce qu’elle nous dit, cette version-là. Déjà, j’attends toujours que tu m’expliques en quoi la perspective d’une journée littéraire à Strasbourg nécessitait que tu t’habilles comme pour aller te faire baiser. Tu me réponds que ces derniers temps tu te sentais en déficit d’estime de soi et de confiance, que tu avais envie de redonner un peu de lustre, et de valeur, à ta personne, à ton mental. Tu me dis que c’est agréable d’être remarquée, de se sentir exister dans le regard des autres, une fois de temps en temps. Tu me dis qu’on peut avoir envie, sans raison apparente, une fois de temps en temps, de se faire jolie, pour se sentir rayonner. Why not. Je peux comprendre. Mais pour soi seul ? Vraiment, pour soi seul ? Regarde-moi Bénédicte au lieu de détourner sans cesse les yeux. Les gens, je veux dire les gens normaux, tu penses qu’ils mettent leurs plus jolis vêtements quand ils savent qu’ils ne vont voir personne de toute la journée ? Bénédicte ! Les gens normaux ils mettent leurs plus jolis vêtements quand ils savent qu’ils vont voir des amis, de la famille, des officiels, leur hiérarchie, lors d’un événement qui le justifie ! Ou bien quand ils vont voir leur amant, ou leur maîtresse ! Alors tu me réponds qu’on peut avoir envie d’être remarquée dans la rue par des inconnus, y compris par des femmes, y compris et surtout par des femmes, d’ailleurs, précises-tu avec une malice que je trouve parfaitement déplacée dans ta situation. Tu me réponds que c’est agréable, quand on est fatigué, ou un peu triste, de croiser des regards louangeurs, y compris et surtout des regards de femmes. J’adore le y compris et surtout. J’adore l’adjectif louangeur. Il est vraiment joli cet adjectif, je ne l’avais pratiquement jamais entendu, on a tort de ne pas l’utiliser plus fréquemment. L’adjectif louangeur, il est vraiment très bien. Bénédicte, sérieusement, tu penses vraiment pouvoir t’en tirer par la coquetterie de ton vocabulaire ? Tu insistes tellement sur l’importance que peut avoir pour toi le regard des autres femmes sur ta personne que ça cache quelque chose : cela fait treize ans que je partage ta vie et je n’avais jamais observé que tu étais sensible aux regards que les autres femmes pouvaient porter sur toi, dans la rue ou ailleurs, louangeurs ou pas. Y compris et surtout le regard des autres femmes, ça c’est vraiment savoureux, il faudra que je le note dans un carnet pour m’en souvenir. Tu es donc allée à Strasbourg, tu avais l’intention, au départ, d’aller à Strasbourg, dans le but d’attirer sur ta personne des regards louangeurs d’autres femmes, dans le but de te faire remarquer par des femmes qui te trouveraient jolie, qui se diraient à elles-mêmes, en te croisant dans la rue, alors elle, ça alors, qu’est-ce qu’elle est bien habillée, quelle jolie robe, quelles ravissantes petites bottines ! Mon Dieu, quelle jolie robe ! Qu’elle est jolie, ça fait plaisir à voir une femme comme ça, si rayonnante, avec de si jolies bottines ! Qu’est-ce que j’aimerais lui ressembler ! C’est ça ? Oui ? Bénédicte, redresse la tête, réveille-toi, regarde-moi, réponds ! Tu t’es encore rendormie, réveille-toi, réponds ! C’est donc pour ça que tu es allée à Strasbourg et que tu es rentrée à neuf heures du soir ? C’est ça ? Je n’ai pas entendu, articule mieux, je n’entends rien, tu marmonnes dans ta moustache de laide. Quoi ? C’est ça, parfaitement ? Tu oses me faire cette réponse : c’est ça, parfaitement ? Mon cul oui ! Tu te fous de ma gueule ! Tu me prends pour un abruti ou quoi ! Bénédicte ! C’est pour te sentir valorisée par le regard des autres femmes que tu as mis tes bas Dim Up ? Tu espérais que ces femmes, elles devineraient que tu portais des bas Dim Up sous ta plus jolie robe ? Tu m’as donné, depuis quinze jours qu’on parle de cette fameuse journée, et Dieu sait qu’on y consacre du temps, des explications plus ou moins convaincantes sur un tas de points précis, mais là, sur les bas Dim Up, tu es muette, ton imagination est sèche, ce que je peux comprendre. La raison en est relativement simple : on met ce genre de bas pour baiser. Tu n’as jamais porté ce genre de bas que le samedi soir, avec l’évidente intention de m’émoustiller, ça a toujours été plus ou moins implicite, chez toi, que le port des bas Dim Up impliquait le sexe, la séduction. Je ne t’ai jamais vue enfiler des bas Dim Up un autre jour que le samedi, et encore, le samedi soir. Je ne t’ai jamais vue enfiler des bas Dim Up un jour de semaine. Je ne t’ai jamais vue enfiler des bas Dim Up le jour où normalement tu fais les courses à Carrefour pour remplir le frigo. Comme par hasard, le seul jeudi où tu enfiles des bas Dim Up le frigo reste vide, cherchez l’erreur, il n’y aurait pas, selon toi, comme une anomalie ? Ce qui veut dire qu’en plus tu as failli à ton devoir de mère le plus élémentaire, ton cynisme est tel que pour pouvoir baiser le plus longtemps possible tu as choisi le jour où d’habitude tu te préoccupes de nourrir tes enfants. Même les animaux ils nourrissent leurs petits. On n’a jamais vu un animal, même le pire d’entre eux, même le plus sauvage, même le plus indigne et répugnant, oublier, négliger de nourrir ses petits. Se faire baiser le jour où normalement on fait les courses pour nourrir ses enfants, se faire tellement baiser, y prendre tellement de plaisir qu’on décide de remettre à un autre jour son devoir maternel le plus élémentaire, tu admettras que sur le plan du symbole, c’est fort, bravo, je te félicite. (Chaque fois qu’il prononçait cette phrase, Jean-François se mettait à applaudir sa femme du bout des doigts, mais sans produire le moindre bruit.) Il baise si bien que ça, ton amant ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi, ce type, une grosse queue ? Bénédicte, je t’écoute, tu as la parole, je me tais quelques minutes. Raconte-moi comment il t’a baisée, pour que tu en oublies l’existence de tes enfants. Tu l’as sucé ? Quand je pense que tu n’as même pas appelé tes enfants après l’école pour les prévenir que tu rentrerais tard ! Arthur, quand il est arrivé, la porte était fermée ! Il a sonné, aucune réponse ! La porte était verrouillée ! Un jeudi ! Le jour où normalement tu ne travailles pas ! Tu t’étais dit quoi, dans ta tête ? Qu’Arthur il attendrait sur le perron pendant des heures ? À cinq ans ? Que sa sœur viendrait le délivrer de son attente ? Tu te rends compte de ce que tu as fait, Bénédicte, ou pas ? Oui, ou pas ? Heureusement que la baby-sitter de son copain a pris l’initiative de l’emmener avec elle, ils m’ont appelé au bureau quand ils sont arrivés chez Jean-Baptiste, inutile de te dire ma surprise ! Tu réalises, ou pas ? J’ai dit à Arthur qu’il fallait qu’il reste chez son copain jusqu’au moment où Lola rentrerait du collège ! Heureusement qu’elle a les clés, elle a vu le mot sur la table de la cuisine, elle m’a appelé pour me demander si j’étais au courant, je lui ai demandé d’aller chercher son frère chez Jean-Baptiste et ils se sont mis à attendre que tu rentres des courses ! Ça te paraît normal, tout ça, ou pas ? Tu t’imagines l’inquiétude ! On a tous cru que tu avais eu un accident de voiture ! Mais qu’est-ce que tu foutais ! Qu’est-ce que tu foutais, Bénédicte ! Je ne te crois pas une seule seconde ! Je commence à perdre patience ! J’en ai assez de te poser toujours les mêmes questions, de me heurter chaque jour à ce même air buté, à ces sempiternelles dénégations, à ces pleurs, à ces larmes ! Si tu avais été dans les Vosges, tu aurais téléphoné à dix-sept heures ! Tu aurais appelé à la maison pour dire ne vous inquiétez pas ! Elle ne tient pas debout une seule seconde ton explication que tu étais sur un sentier de montagne à philosopher, à prendre de la hauteur ! C’est parce que tu étais en train de baiser et que tu n’avais pas du tout envie de t’arrêter, oui, voilà la vérité ! Avec qui ? Depuis quand ? Depuis quand, Bénédicte, me trompes-tu, et avec qui, j’exige son nom ! DEPUIS QUAND, BÉNÉDICTE, JE RÉPÈTE MA QUESTION, ME TROMPES-TU, ET AVEC QUI, J’EXIGE SON NOM ! JE VAIS FINIR PAR M’ÉNERVER POUR DE BON !

Parfois, face à ces hurlements, elle avait peur que la présence de son mari dressée devant ses yeux de toute la terrifiante hauteur de sa détresse ne se transforme soudain en force physique et que ce soit ses poings plutôt que sa syntaxe qui s’abattent sur son visage pour en défaire le silence — alors il arrivait que Bénédicte Ombredanne se dissimule le visage derrière ses mains, mais cette mesure de protection qu’elle adoptait précipitait son tortionnaire dans des colères plus effrayantes encore. Qu’est-ce que tu fais, pourquoi tu mets tes mains sur ton visage, tu as peur que je te frappe ? Oui, c’est ça ? Tu t’imagines que je suis assez primaire pour te frapper au visage ? Tu te protèges parce que tu penses que là je vais te mettre des coups ? Oui, c’est ça ? Ton opinion sur ma personne est descendue tellement bas que maintenant, quand je te parle, tu mets ton visage à l’abri, au cas où, on ne sait jamais, oui ? Oui, tu en es là ? Mais putain de putain de putain de bordel de merde ! T’es vraiment qu’une traînée tout juste bonne à aller te faire baiser, enlève tes mains, montre-moi ton visage, retire tes mains immédiatement ! Bénédicte, je te jure, c’est une insulte insupportable, comment oses-tu m’infliger ça ? Je compte jusqu’à trois, regarde-moi dans les yeux, enlève tes mains, est-ce que je t’ai jamais frappée au visage ?

Bénédicte Ombredanne découvrait son visage et regardait son mari droit dans les yeux.

Je t’en supplie, par pitié, laisse-moi dormir, arrête de me parler, j’ai besoin de dormir, je vais mourir d’épuisement si tu continues, murmurait-elle, au bord de l’écroulement.

Son mari lui demandait si par hasard elle avait eu pitié de lui le jour où elle avait décidé d’aller se faire baiser toute la journée par son amant. Pourquoi aurait-il pitié d’elle, lui, en retour, elle pouvait le lui dire ? Oui ? Elle pouvait le lui dire ?

Je n’ai pas d’amant, je n’ai jamais eu d’amant, je n’aurai jamais d’amant, combien de fois faudra-t-il te le répéter ? Je ne vais tout de même pas m’inventer un amant juste pour te faire plaisir, si ? C’est ça que tu veux ?

Elle éclatait en sanglots. Elle se recroquevillait sur le sol de leur chambre, appuyée contre un mur. Elle avait mal au ventre, elle suffoquait d’angoisse, elle se sentait à la limite de la rupture. Mais rien, en elle, ne se brisait, ni ne rompait, malheureusement : cette résistance la condamnait à endurer, à vif, chaque nuit, sans pouvoir s’y soustraire, les interrogatoires interminables de son mari.

C’est ça que tu veux ? Que je m’invente un adultère et que je te raconte comment on baise ? C’est ça ?

Il lui répondait qu’il n’y croyait pas qu’elle n’était pas partie rejoindre un homme. C’était comme ça, il n’arrivait pas à y croire. Qu’est-ce qu’il pouvait y faire, lui !

Eh bien non, je ne suis pas allée voir un homme, voilà, j’en suis navrée pour toi.

Elle pleurait de plus belle, anéantie par la fatigue, et par le désespoir.

Son mari lui disait, debout à côté d’elle, lui donnant de petits coups sur les côtes du bout de son soulier, comme s’il voulait déloger de son corps toute présence importune de sommeil : apporte-moi la preuve que ce jour-là tu n’as pas passé la journée avec un homme, et j’arrêterai de t’embêter.

Elle lui disait qu’elle n’était pas en mesure de lui fournir la moindre preuve, mais que ça n’impliquait pas sa culpabilité, comme elle le lui avait déjà dit des centaines de fois.

Pourtant, tu disposes d’un moyen radical pour te disculper : ce serait qu’on rende visite ensemble à ton fameux garagiste, et qu’il confirme qu’effectivement tu es tombée en panne d’essence, et qu’il t’a secourue.

Je ne m’en souviens plus, je ne sais plus où c’est, je ne retrouverai jamais l’endroit.

Tu me dis que ce fameux garagiste ne prenait pas la carte bleue et que c’est pour cette raison que tu l’as payé en liquide, juste quelques litres, avant de faire le plein sur l’autoroute, à la sortie de Strasbourg, comme en témoigne ton relevé bancaire. Tu t’obstines à maintenir cette version des faits ? Tu penses que c’est crédible, en 2006, un garagiste qui ne prend pas la carte bleue, même dans un village des Vosges ?

Elle enfermait sa tête dans ses bras repliés en arceaux et descendait la réfugier entre ses genoux, arrondissant le dos, comme le bras d’une pelleteuse descend lentement vers la surface qu’il va creuser.

Alors je vais continuer de t’interroger, je vais continuer jusqu’au moment où tu prendras la décision de me dire la vérité. Je le vois bien, à ton regard, que tu mens : je n’ai pas passé toutes ces années avec toi pour ne pas être capable de reconnaître quand tu mens, et quand tu dis la vérité.

Le lendemain du jour où elle était allée chez lui, Christian avait écrit à Bénédicte Ombredanne pour savoir si tout allait bien, il espérait que son mari ne s’était pas montré trop agressif quand elle était rentrée chez elle. Depuis qu’elle avait quitté sa maison, il n’avait rien fait d’autre que penser à elle, tu ne peux pas savoir à quel point c’est agréable de se rappeler ces heures sublimes que nous avons vécues l’un avec l’autre, lui avait-il écrit. Bénédicte, il faut absolument qu’on se revoie. Penses-tu que deux personnes qui vont si bien ensemble ont le droit de prendre la décision de se priver l’une de l’autre à tout jamais, froidement, cruellement, pour une question de principe ? Ce serait une lourde erreur et une immense souffrance. Certes, je n’ai pas oublié que tu es mariée et mère de deux enfants, mais si j’en crois certaines des confidences que tu m’as faites cette situation ne doit pas m’empêcher de te faire don de mon amour, ni de rêver que tu finisses par l’accepter, et par m’aimer toi aussi avec la même intensité. Je te l’ai dit, j’ai deux enfants qui viennent me voir un week-end sur deux et la moitié des vacances, j’ai toujours adoré les enfants, je me sens capable d’entourer les tiens d’un amour tendre et sincère. Qu’on serait bien, tous ensemble ! Tu dois penser que je vais trop vite en besogne mais à quoi bon tergiverser ? Nous ne sommes plus à des âges où le temps de la réflexion permet des avancées décisives, j’ai acquis une sûreté de jugement grâce à laquelle je peux savoir dans l’instant si les choses ont ou non de la valeur, et quel comportement il convient d’adopter à l’égard de telle ou telle situation, y compris les moins anodines : c’est utile dans mon métier, bien sûr, comme tu peux l’imaginer, mais également dans les relations humaines ! Bénédicte, mon tendre amour, je ne te mets pas sur le même plan qu’une soupière du XVIIIe mais tout de même, c’est important de savoir reconnaître au premier coup d’œil la beauté et la valeur des choses, et d’avoir une idée juste du prix qu’il faut y mettre. Plus sérieusement, j’ai, dans ma jeunesse, commis des erreurs, mais j’ai appris à me connaître, si bien que mon instinct, depuis quelques années, ne me trompe plus, je pourrais le dire comme ça. C’est une évidence qu’on s’entend à merveille et tu le sais aussi bien que moi : nul besoin de quelques heures de plus pour donner à ce ressenti le nom de certitude. Bénédicte, tu ne m’as pas seulement tapé dans l’œil, comme on dit vulgairement : à ton contact, j’ai senti qu’il se passait en moi quelque chose de fondamental, et ce quelque chose de fondamental continue de remuer dans mon corps bien que tu ne sois plus là pour en alimenter les soubresauts. Je pourrais dire que ton apparition, hier, a fait naître un animal dans mon ventre, cet animal grandit d’heure en heure avec ses poils, ses muscles, son museau, ses fines moustaches qui me chatouillent, ses dents pointues et ses belles griffes qui me grattent et m’écorchent, cet animal se nourrit de mes rêves, il lèche mes organes, il se sustente de mes entrailles pour ne pas mourir de faim et ces repas répétés qu’il effectue me procurent un plaisir infini, c’est un peu comme un orgasme intérieur continu, en sourdine, au violon, féminin pourrait-on dire, qui s’amplifie en même temps que la belette prend du volume… Bénédicte : cet animal que ta beauté a fait naître me dévore de l’intérieur et c’est sensationnel, je n’avais pas éprouvé ça, un tel plaisir de vivre, physique, mental et organique, depuis tellement d’années… et tu voudrais que j’y renonce ? Je suis redevenu un vrai jeune homme, grâce à toi, en l’espace de six heures ! Bénédicte, dis-moi la vérité, tu veux vraiment que je la tue cette pauvre petite belette, que je la noie impitoyablement ? Que je la fasse disparaître dans l’éther du renoncement, de la résignation ? Je comprendrais que tu demandes du temps : brusquer les choses peut effrayer. Mais on pourrait se voir à Metz une fois de temps à autre, pour déjeuner et bavarder, se promener dans la campagne, aller peut-être dans un hôtel discret, si le cœur nous en dit ? J’en connais un qui est très bien, on pourrait, si on le voulait, y avoir nos habitudes. Bénédicte, j’ai envie de t’embrasser, de faire l’amour avec toi encore et encore. Je m’aperçois que je n’ai pas ton numéro de téléphone, est-ce que tu peux me le donner ? Je n’en userai qu’en cas de force majeure, en fait c’est surtout pour me rassurer et savoir que tu n’as pas disparu dans la nature. J’espère que tu consultes souvent tes mails et que l’adresse dont je dispose n’était pas une adresse factice créée pour l’occasion et désormais supprimée. Je pense à toi et t’embrasse du fond du cœur, avec toute mon affection et déjà mon amour,

Christian.

Bénédicte Ombredanne n’avait jamais reçu de lettre aussi belle. Sa première lettre d’amour, à trente-six ans ! Qu’elle était heureuse de lire ces lignes, de découvrir que leur journée avait laissé en lui des sensations aussi précieuses ! Elle était entièrement de son avis : ils n’avaient pas besoin de se fréquenter davantage pour savoir qu’ils étaient faits l’un pour l’autre, elle en avait elle-même la conviction, ce sont des choses que l’on sent, que l’on sait. Bénédicte Ombredanne avait relu cette lettre des dizaines de fois pour se délecter de sa substance mais surtout pour en apprendre par cœur de larges extraits — avant de l’effacer, inconsolable. Par la suite, elle regretterait d’avoir détruit ce texte, ou encore de ne pas l’avoir recopié à la main sur une feuille de papier qu’elle aurait pu glisser entre les pages d’un livre, mais elle craignait que son mari ne se mette à fouiller partout dans son bureau à la recherche de preuves ou d’éléments compromettants, ce qu’il avait fini par faire, d’ailleurs, quelques semaines plus tard, saccageant tout, mais grâce à ces mesures de prudence il n’avait rien trouvé, Dieu merci, ni dans ses livres, ni dans ses tiroirs, ni dans son ordinateur. Le jour où elle l’avait reçue, Bénédicte Ombredanne s’était résolue à rédiger la seule réponse qu’il était concevable qu’elle oppose à cette lettre et ce faisant elle avait eu l’intime conviction d’agir contre elle-même avec violence, de dépouiller sa propre vie de potentialités merveilleuses, impitoyablement.

Elle le remerciait pour les belles phrases qu’il lui avait écrites, ces phrases l’avaient profondément touchée. Elle n’était pas loin de pouvoir affirmer que cette journée avait été l’une des plus belles de toute son existence, et assurément la plus belle dans la catégorie à laquelle elle appartenait : celle du bonheur d’aimer. Cependant elle savait que leur relation n’avait aucun avenir, pour un tas de raisons assez faciles à deviner et sur lesquelles elle n’avait pas envie d’entendre son opinion, lui avait-elle écrit. Elle le priait de ne plus la contacter, afin de ne pas ruiner le souvenir qu’elle gardait de cette journée magique, auquel elle tenait, dont les saveurs allaient l’accompagner pendant de longues années, il devait en être certain, lui avait-elle écrit. À cette journée aux beautés indicibles tu as adjoint une lettre absolument sublime, la plus émouvante qu’on m’ait jamais écrite, pareille à un fermoir serti de pierres précieuses : avec ces phrases tu as bouclé la boucle, cette journée du 9 mars est un cercle enchanté, nous resterons tous deux à l’intérieur, intacts, inaltérables, idéalisés par le fait même qu’on ne se sera vus qu’une seule fois, un peu comme deux personnages d’un tableau de Fragonard accroché au mur d’un musée, lui avait-elle écrit : éternellement dans la vitesse de leur désir, dans la beauté de leur élan vers le bonheur. Repensons à cette journée comme on regarderait un tableau au musée : elle n’est pas près de nous lasser, cette journée, c’est moi qui te le dis, car nous nous y verrons pour toujours miraculeux et ingénus, beaux et timides, instantanés, inespérés, exactement comme dans un grand chef-d’œuvre immortel, ce qu’a été notre après-midi… Je ne veux pas rouvrir ce cercle : nous ne ferions que détruire ce qui se trouve à l’intérieur, nous ne ferions que nous détériorer aux yeux l’un de l’autre, et je perdrais ce que j’ai de plus précieux aujourd’hui, au lendemain de cette journée : l’estime que j’ai sentie dans tes yeux à l’égard de ma personne. N’essaie plus d’entrer en contact avec moi, jamais plus, je t’en conjure. Si tu m’aimes un peu, tu m’obéiras. Va ! je suis celle qui ne t’oubliera pas ! Je t’embrasse tendrement, et pour la dernière fois,

Bénédicte.

Deux heures plus tard, elle avait reçu un nouveau mail de Christian, il insistait pour qu’elle revienne sur la décision qu’elle avait prise. Il la suppliait de ne pas être aussi définitive, il était d’accord pour laisser passer du temps, il pourrait lui écrire dans deux mois, ou dans six mois, ou dans un an, c’est elle qui décidait mais elle ne pouvait pas fermer la porte comme ça à tout jamais, irrévocablement : elle devait lui laisser une lueur d’espoir.

Bénédicte Ombredanne avait été dévastée par ces quelques lignes : elle en avait pleuré pendant des heures, disant à ses enfants qu’elle devait à une allergie au pollen ses yeux rougis et ses constants reniflements. Elle avait eu la sensation de se trancher elle-même un doigt, ou même plusieurs, à vif, avec la lame d’un long couteau, dans une atroce douleur de tout son être, quand elle avait répondu, sèchement, sans même signer son message :

S’il te plaît.

Amélie était la seule de ses collègues à lui avoir demandé ce qui se passait pour qu’elle aille aussi mal. Les autres se contentaient de lui faire remarquer qu’elle semblait fatiguée et on posait sur son visage, de plus en plus fréquemment, des regards pleins d’inquiétude, mais sans oser l’interroger. Ses élèves, certains matins, l’observaient d’un air méfiant et indécis, tous, absolument tous, comme s’ils cherchaient à comprendre d’où pouvait lui venir une telle tête — et c’étaient les expressions de ces adolescents qui lui mentaient le moins, pendant quelques instants elle voyait se refléter dans leurs yeux qu’elle était un être humain en danger, au bord d’un précipice. D’un tempérament réservé, Bénédicte Ombredanne répondait à Amélie qu’elle était en carence de sommeil, elle n’arrivait plus à dormir mais sans savoir pourquoi, son généraliste lui avait prescrit une cure d’homéopathie qui normalement devrait permettre que se résorbent ses insomnies, elle verrait bien, lui disait-elle. Mais la vraie raison de sa discrétion était qu’elle ne pouvait évoquer le traitement qu’elle subissait de la part de son mari sans révéler du même coup ce qu’était son existence depuis de nombreuses années : un désastre. Or, non seulement elle n’en avait jamais parlé à personne, mais elle s’efforçait de faire croire à tout le monde que leur couple fonctionnait à merveille, qu’ils étaient parvenus, Jean-François et elle, contrairement à la majorité des gens, à perpétuer l’émotion initiale, l’attirance sexuelle, le désir d’être ensemble. Les ambitions qu’elle attachait au devenir de son couple avaient toujours été tellement élevées qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à ne pas afficher, au regard de l’extérieur, même quand les choses avaient commencé à ne plus très bien marcher, les apparences d’une réussite incontestable, par orgueil certainement, ou par manque de courage, mais aussi parce qu’elle n’avait jamais désespéré qu’un beau jour la situation finisse par s’arranger, par pur idéalisme adolescent. En simulant que tout allait bien, mieux encore : en propageant l’exemple d’une plénitude conjugale à ce point rayonnante qu’elle humiliait, rendait envieux et rancuniers tous ceux qui en étaient les spectateurs, Bénédicte Ombredanne se vengeait sans doute sauvagement, aussi, il arrivait qu’elle se l’avoue, de ses espoirs trahis — elle éprouvait une sorte de joie malsaine à attiser chez les autres ce dont elle-même agonisait en secret. Elle se disait en outre que cette fiction destinée au public lui ressemblait dans le fond bien davantage que l’existence défectueuse que du seul fait de son mari elle était obligée d’endurer, ce maquillage synthétisait ce qu’elle aurait aimé vivre, il détenait une part de vérité sur sa personne, il parlait bien mieux de son imaginaire que ne l’aurait fait n’importe quoi d’autre la concernant, même s’il constituait un mensonge éhonté, une comédie sociale à certains égards parfaitement répugnante, hypocrite et bourgeoise. Son intimité conjugale parvenue à ce stade de déréliction, Bénédicte Ombredanne ne s’était pas résolue pour autant à en révéler les tourments : non seulement elle continuait de vouloir faire croire à Amélie que tout allait pour le mieux, mais si celle-ci avait été assez habile pour obtenir de Bénédicte Ombredanne des confidences établissant le naufrage de son couple, cette dernière ne s’en serait pas remise, elle en aurait porté la mortification comme un fardeau trop lourd pour elle et peut-être aurait-elle été conduite par la honte à rompre toute relation avec son éternelle complice. Cela étant, tout indiquait qu’Amélie n’était pas dupe de ces fictions parfaites bâties par son amie, Bénédicte Ombredanne ne savait pas d’où lui venaient ses soupçons mais elle les combattait sans concession et du mieux qu’elle pouvait, afin qu’ils fussent anéantis. Bénédicte, tu es sûre que ça va, tu ne veux pas qu’on parle ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire d’insomnie ? Tu m’as toujours dit que tu n’avais jamais eu le moindre problème de sommeil ! Tu as des soucis ? Dis, tu m’en parlerais, si tu avais des soucis ? Tu es tellement pudique, tu serais capable de ne pas m’en parler ! Bénédicte, regarde-moi dans les yeux : il se passe quelque chose dans ta vie, je le vois, ton visage est dévasté, dis-moi la vérité, tu ne peux pas continuer comme si de rien n’était, tu ne peux pas continuer à supporter ce que tu supportes sans t’en ouvrir à personne. Bénédicte Ombredanne, qui paradoxalement se sentait agressée par ces assauts de gentillesse, répondait à Amélie qu’elle n’avait pas à s’inquiéter, le seul problème c’est qu’elle était confrontée, sans raison apparente, depuis plusieurs semaines, à des insomnies récurrentes, il n’y avait rien à décortiquer. Mais elle avait toujours prétendu qu’elle dormait comme un bébé ! Elle s’était toujours vantée d’avoir un sommeil de plomb ! lui opposait son amie. Exact. Mais elle avait été sujette à d’importantes perturbations de son sommeil durant l’adolescence, inventa Bénédicte Ombredanne : il fallait croire que le printemps avait décidé de produire sur son organisme, cette année, les mêmes effets que son adolescence ! Ce jour-là, Amélie, soupçonneuse, s’obstina : à la suite d’un long silence, elle lui demanda si par hasard elle n’avait pas des problèmes avec Jean-François. Bénédicte Ombredanne regarda son amie avec hostilité, offusquée qu’elle se permette des allusions de cette nature, à tel point qu’Amélie laissa sa phrase en suspens.

— Mais pas du tout ! Qu’est-ce que Jean-François vient faire dans cette histoire ! C’est humiliant de devoir subir ce genre d’insinuations !

— Humiliant, je ne pense pas.

— Tout va très bien dans mon couple : parlons plutôt du tien.

— Tu sais parfaitement qu’il ne va pas fort. On peut très bien en parler mais là n’est pas le sujet.

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