L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)
Chapitre 8
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Ma jumelle a épousé le frère de mon mari à l’âge de vingt-cinq ans. Voilà pourquoi nous portons le même patronyme, elle et moi, Ombredanne. Mais elle avait été mariée une première fois. Un mariage humiliant, dont elle ne s’est jamais remise.
Elle ne vous l’avait pas dit ? Vous ne le saviez pas, qu’elle avait été mariée une première fois ?
Quand nous avons fait la connaissance de Damien et Jean-François, nous avions quatre ans et eux six et cinq ans. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours été avec Damien, on ne s’est jamais quittés, c’est la passion des chevaux qui nous a d’abord rapprochés, aujourd’hui nous en possédons trois que nous allons voir courir le dimanche dans les hippodromes. Nous n’avons jamais eu le désir d’avoir des enfants, la question ne s’est même jamais posée, c’était pour nous une évidence qu’on resterait à deux, en couple. Quand j’ai embrassé mon mari pour la première fois, j’avais dix-neuf ans, c’était le 1er janvier 1989, nous nous sommes mis ensemble peu de temps après et nous nous sommes mariés six ans plus tard. Pendant toute notre enfance et notre adolescence, ma jumelle n’a jamais prêté un intérêt particulier au frère de mon futur mari, alors qu’on les voyait pratiquement tous les week-ends et pendant les vacances scolaires.
Une histoire simple, Damien et moi. Il y a une vraie amitié entre nous, même si nous avons des hauts et des bas, comme tous les couples. Il ne suffit pas de s’aimer, il faut aussi avoir des goûts communs, bien s’entendre, être amis. Damien et moi, nous sommes amis. Nous avons tous les deux des caractères difficiles, mais moi je ne suis pas comme ma jumelle, je ne suis pas au service des autres. Je reconnais que je suis égoïste. Nous n’avions pas du tout le même caractère, elle a toujours été plus fragile, plus fragile mais aussi plus dévouée, plus généreuse que je ne l’étais. Il fallait voir comment elle défendait les autres, à l’école, quand elle était déléguée de classe, elle se battait comme une furie et jusqu’au bout, mais elle, en revanche, elle était incapable de se défendre elle-même. Si on veut être heureux, il faut aussi penser un peu à soi. Ça, Bénédicte, elle ne l’a jamais compris, elle pensait que son bonheur passait par le bonheur des autres. C’est ce qui nous a toujours différenciées, mais cette tendance s’est encore accentuée avec l’âge — elle a atteint son paroxysme lors de son second mariage. Pareil avec ses enfants, elle leur donnait beaucoup, elle en attendait autant en retour, elle investissait énormément d’énergie dans leur éducation, il fallait toujours qu’ils soient à leur maximum sinon elle se fâchait.
Nos parents étaient cultivateurs, ils possédaient une grosse exploitation à une vingtaine de kilomètres d’ici, à Condé-sur-Marne, dont s’occupe à présent mon cousin. Mon père était reconnu dans toute la région pour être un grand professionnel. Il était très humain, de gauche, communiste, anticlérical. Notre mère, en revanche, et on se demande par quel miracle leur amour a pu surmonter ces clivages, elle était catholique pratiquante, mais chrétienne dans le vrai sens du terme, à la mode de l’ancien temps, c’est-à-dire qu’elle était charitable, elle aidait les gens du pays quand ils avaient des problèmes et qu’ils n’arrivaient pas à s’en sortir tout seuls. Elle les accompagnait en voiture chez le médecin, elle les aidait à effectuer des démarches administratives compliquées qui parfois nécessitaient d’aller plaider leur cause à Reims, à la mairie, aux impôts ou aux caisses d’allocations familiales, ce qu’elle faisait toujours avec beaucoup de gentillesse, de générosité. Une femme admirable, se préoccupant avant tout du bonheur de son prochain, avant de penser à elle et à son propre bien-être. Exactement comme ma jumelle mais ma mère a eu la chance de se marier avec un homme qui n’a jamais tiré profit de cette vertu pour la dominer. Moi j’étais plutôt comme mon père, cela dit ma jumelle était aussi très à gauche — mais sa philosophie de vie était d’inspiration chrétienne, si je puis dire. Le couple que formaient nos parents était très équilibré, ils avaient chacun leur style mais ils se complétaient. Lui était originaire de Condé-sur-Marne, où déjà ses parents avaient hérité des leurs la ferme qu’il a reprise et développée, et elle de Reims, d’une famille bourgeoise sur le déclin, ruinée et déclassée. Celle-ci avait dû céder au fil du temps la plupart de ses biens les plus importants, à l’exception de somptueux bijoux, pour la plupart anciens et de valeur, que maman nous a légués assez tôt, à nous ses filles. C’est de cet héritage que me vient ce pendentif du XVIIIe siècle, que j’adore, ainsi que ce bracelet, ce sont des émeraudes. Elles sont belles, non ? J’aime les émeraudes. Nous avons toutes récupéré de très belles choses. En particulier Bénédicte, une bague très rare avec un œil peint à la main sur un médaillon émaillé. Je ne sais pas ce que son mari en a fait. J’espère qu’il la conserve pour sa fille. Il serait bien capable de la mettre en vente à Drouot.
Les parents de mon mari, parisiens, avaient acheté une maison de campagne à Condé-sur-Marne, à deux cents mètres de la ferme. Le père était directeur d’un grand magasin du boulevard Haussmann, la mère ne travaillait pas, ils habitaient dans le neuvième arrondissement, rue de la Tour d’Auvergne. Ils venaient la plupart des week-ends et les deux frères passaient leur temps chez nous. Vous pensez bien, deux petits citadins, la ferme, les animaux, ça les fascinait ! Dès qu’ils arrivaient dans le village, les deux enfants se précipitaient à la ferme, où nous les attendions pour jouer. On partait se promener dans la campagne, on s’amusait le long du canal, on faisait des batailles de pommes, on jouait à cache-cache, on nourrissait les animaux de la basse-cour, on allait voir les veaux qui venaient de naître. Comme nous étions amoureux l’un de l’autre, c’est nous deux, mon futur mari et moi, qui étions le pivot du quatuor, ma jumelle et le frère de mon futur mari n’avaient en fait que des relations superficielles d’enfants qui jouent ensemble le week-end, sans plus. Pour le dire autrement, son frère accompagnait mon futur mari à la ferme pour ne pas rester seul chez leurs parents et s’ennuyer, mais c’est moi qu’il venait voir, Damien — et son frère le suivait. Ma jumelle, qui passait son temps avec moi, voyait donc débarquer à la maison ces deux Parisiens, dont l’un était le fiancé de sa sœur et l’autre le frère cadet dudit fiancé. Mais il a toujours été à la remorque, Jean-François, il a toujours été la pièce en plus, il n’était pas avec nous parce que nous avions spécialement envie de sa compagnie, ou que sa personnalité justifiait qu’on s’y attache. Vous comprenez ? D’ailleurs, nous les gamines de la campagne, intelligentes et débrouillardes, mutines, espiègles, on ne ratait pas une occasion de se moquer de lui, on avait toujours tendance à le tourner en ridicule. Il était maigre et maladroit, timide, trouillard, emprunté, susceptible. Constamment hésitant. Il se vexait pour un rien et on devait le consoler par de fausses phrases d’excuses qu’on lui lançait avec désinvolture et en riant sous cape, pour qu’il arrête de faire la tête ou de pleurer. Il était un peu comme un boulet, souvent. Je me souviens qu’il flottait dans ses bottes, c’est un détail qui m’est resté. Il se plaignait en permanence d’être tenu à l’écart, on le soupçonnait de prendre son temps exprès pour vérifier qu’on partait bien sans l’attendre et puis s’en plaindre. Vous voyez le genre de caractère tordu. Il avait peur de grimper dans les arbres. Il refusait d’enfreindre les interdits de ses parents en s’aventurant trop loin en dehors du village, comme il arrivait qu’on le fasse, avec ou finalement sans lui, à pied ou à vélo. Il n’osait pas sauter du haut des murs alors que nous, ma jumelle et moi, on se précipitait dans le vide. On marchait dans les ronces, on n’avait pas peur de s’écorcher les jambes, le sang ne nous effrayait pas, contrairement à lui qui tombait dans les pommes dès qu’il voyait une plaie. On avait des lance-pierres, ma jumelle et moi, et on pêchait dans la rivière, on allait dans l’eau sans avoir peur de mouiller nos chaussettes dans nos bottes. Lui, non. Toujours en décalage, jamais en phase, offrant une résistance, toujours une résistance, intérieure mais aussi physique, par sa lenteur, ses réticences, ses peurs, une résistance qui nous freinait dans nos élans et ça nous irritait. Mais enfin il était là, c’était le frère de mon futur mari, on jouait avec lui, ce n’était pas non plus si désagréable de devoir supporter sa présence, il ne faut pas exagérer.
Damien et Jean-François, à peine arrivés à Condé-sur-Marne le vendredi soir, se précipitaient à la ferme pour y passer l’intégralité du week-end : ils trouvaient chez nous une chaleur humaine inconnue dans leur foyer. Leurs parents, protestants, étaient rigides, sévères, pas expansifs pour deux sous — si je puis dire s’agissant d’un homme littéralement obsédé par le chiffre d’affaires de son grand magasin du boulevard Haussmann. Pour lui, seul le travail comptait, la discipline, le respect des principes, et la réussite sociale. Je ne critique pas, je dis seulement que c’était une autre culture que la nôtre — mais à tout prendre je préfère encore les catholiques, ces jouisseurs, aux protestants, que je trouve d’une rigidité mortifère. Dans leur famille, ils ne se touchaient pas, ils ne s’embrassaient pas, ils gardaient toujours leurs distances les uns vis-à-vis des autres. Si ma mère, dans une conversation, posait sa main sur l’avant-bras de la mère de Damien, comme ça, pour appuyer une idée au détour d’une phrase, elle sursautait comme sous l’action d’un fer rouge appliqué sur sa peau — ce qui heurtait profondément ma mère. Les enfants n’avaient pas le droit de tousser et aujourd’hui encore, si je suis prise d’une quinte de toux, mon mari me dit toujours, arrête de tousser, ne te force pas à tousser, je le vois bien que tu te forces à tousser. Alors que c’est naturel, de tousser, non ? Les deux parents étaient obsédés par la propreté, on devait retirer ses chaussures quand on allait chez eux et y évoluer en glissant sur le parquet avec des patins, même à la campagne. Il ne fallait pas se salir. Il y avait les vêtements qu’on portait dans la maison ou dans l’appartement, et les vêtements qu’on portait hors de la maison ou hors de l’appartement. Quand ils rentraient chez eux, les enfants devaient se changer pour revêtir les vêtements qu’il était d’usage de porter à l’intérieur, et quand ils sortaient ils devaient revêtir les vêtements qu’ils avaient l’habitude de porter à l’extérieur. Dingue, non ? Cette rigidité, qui n’admettait aucune entorse, je la retrouve parfois, atténuée, chez mon mari, je dois rester vigilante et ne surtout pas hésiter à le rappeler à l’ordre quand dans certaines circonstances l’éducation qu’il a reçue reprend ses droits. Il a la même réserve que ses parents, il parle peu, il ne se confie pas, il garde pour lui ses impressions. Il accorde trop d’importance au rationnel, il coupe les cheveux en quatre avec des raisonnements méticuleux toutes les fois qu’il pense avoir raison contre moi sur un sujet qu’il juge fondamental — il me considère alors comme une femme sans structure, livrée au flou de sa nature aléatoire et illogique. Jean-François, le mari de ma jumelle, avait exactement les mêmes travers, mais maladifs, irréductibles, confinant à la folie.
Ma jumelle, son premier mari, il convoitait la ferme de nos parents. Il ne fréquentait que des enfants de cultivateurs, c’était par des amis communs qu’elle l’avait d’ailleurs rencontré, lors d’une soirée à Châlons-sur-Marne, pas très loin d’ici. Il suivait des études d’agronomie et rêvait de diriger un jour une exploitation agricole. Mais personne n’avait imaginé qu’il n’avait épousé Bénédicte que pour pouvoir récupérer la ferme de nos parents.
Ma jumelle plaisait aux garçons, elle était joyeuse et pleine de vie, elle adorait s’amuser et ce côté aventureux et intrépide qu’elle pouvait avoir les attirait. Rien à voir avec la Bénédicte qu’elle est devenue par la suite, ni avec celle que vous avez connue, Éric. À l’époque, elle les menait par le bout du nez les garçons, c’était une grande briseuse de cœurs, elle ne restait jamais longtemps avec le même. Je me souviens d’un Rémi transi d’amour qu’elle avait abandonné après deux semaines à flirter avec lui, alors qu’il était vraiment parfait, à tous points de vue. Je lui avais dit : mais enfin qu’est-ce qui t’a pris de larguer ce pauvre garçon ? il était très bien ! tu es folle ou quoi ? À vrai dire, je n’ai jamais tellement compris ses choix sentimentaux, à ma jumelle. Ainsi, quand ils ont commencé à se fréquenter, je ne parvenais pas à m’expliquer pour quelles raisons elle restait aussi longtemps avec cet Olivier dont elle s’était amourachée (qui finalement allait devenir son premier mari), alors qu’il n’était pas plus beau ni plus intelligent qu’aucun des garçons avec qui elle était brièvement sortie jusque-là. Elle était en khâgne à Reims, au lycée Jean-Jaurès. Nous étions en 1989, elle vivait encore à la maison et c’est maman, chaque matin, à l’aube, qui l’accompagnait à Reims en voiture, et qui, chaque soir, venait la chercher à la sortie du lycée. Pendant cette année de khâgne, elle était notoirement en couple avec Olivier, il avait trois ans de plus qu’elle et terminait à Amiens ses études d’agronomie, ils se voyaient chaque week-end à Condé-sur-Marne et pendant les vacances scolaires. Mes parents, tout tolérants qu’ils étaient, n’en étaient pas à accepter l’idée que leurs jumelles fassent l’amour avec des garçons sous le même toit qu’eux, si bien que le samedi soir, la plupart du temps, ils dormaient chez des amies de Bénédicte. Tout comme moi j’ai perdu ma virginité, avec mon futur mari, à dix-neuf ans, ma jumelle a perdu sa virginité, au même âge exactement, avec cet Olivier funeste rencontré dans une fête. Ils s’amusaient beaucoup, il avait une DS et ils partaient le samedi soir faire la fête ici et là avec des amis, je me souviens d’un jour d’automne où ils étaient passés à la ferme avant d’aller à un bal masqué. Je ne sais plus où ma jumelle s’était procuré son costume mais nous l’avons vue arriver déguisée en marquise, vêtue d’une robe à crinoline en taffetas pourpre dont les sons du froissement étaient en soi un ravissement (je me souviens de ce détail), elle avait eu le plus grand mal, en raison du volume de sa robe, à s’introduire dans la DS stationnée dans la cour de la ferme, elle riait et faisait rire autour d’elle tous ceux qui les avaient accompagnés chez nous pour une coupe de champagne offerte par notre mère, notre mère adorait la jeunesse et recevoir chez elle de jeunes personnes. C’est un merveilleux souvenir. Ils étaient une douzaine répartis dans trois voitures et ils riaient, ils plaisantaient, c’était joyeux et trépidant, Bénédicte était rayonnante dans cette sublime robe pourpre. Tout le monde adorait le couple que ma jumelle formait avec Olivier, ils étaient la coqueluche de la bande. Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours connu ma jumelle inquiète et angoissée, idéaliste, terriblement exigeante vis-à-vis des autres et d’elle-même, tourmentée par la crainte de ne pas accéder plus tard à la vie dont elle rêvait. Mais elle était animée, en même temps, comme si tout ça allait ensemble et n’était pas dissociable, par une puissante envie de vivre et de s’amuser, de faire des rencontres, de profiter du moment présent, de connaître des expériences qui pourraient faire qu’elle se sente plus vivante, comme distinguée par l’existence. Je me souviens qu’épiphanie et extatique étaient des mots qui revenaient souvent dans ses propos. Elle recherchait l’intensité, elle aimait pouvoir se dire qu’elle était en train de vivre quelque chose de rare, de fort, de beau. Elle voulait pouvoir se convaincre qu’elle était sur le bon chemin et que ce chemin, si elle le suivait jusqu’au bout, la mènerait dans une vie conforme à ses attentes les plus élevées, une vie incandescente. C’était vraiment une obsession, chez elle, se connecter au monde sensible, comme si le monde sensible et lui seul pouvait transmettre à ma jumelle le sentiment qu’elle existait. Bien sûr, ce sont les livres, les livres des grands auteurs qui la guidaient dans cette recherche de l’exigence existentielle et poétique la plus élevée. Mais elle avait peur d’échouer, elle avait peur de se tromper, elle avait peur de rater sa vie. Alors, pour déjouer ces frayeurs, elle travaillait beaucoup, elle pensait que la réalité lui serait certainement plus clémente si elle parvenait à décrocher Normale sup ou l’agrégation, mais elle s’enivrait aussi beaucoup des plaisirs que la vie pouvait lui procurer, qu’elle percevait comme des faveurs célestes. D’une certaine façon, Bénédicte avait sacralisé sa vie et le réel, elle avait un sens aigu du sacré et de l’instant présent : elle attendait de l’instant présent qu’il la conforte dans la sensation que sa vie était belle et qu’elle avait du sens, et c’est parce qu’elle sentait que sa vie était belle et qu’elle avait du sens qu’elle parvenait à déceler dans l’instant présent des beautés que personne d’autre ne percevait. C’est dans la dynamique de ce rapport réciproque au réel qu’elle se sentait vivante, unique, et estimable, et qu’elle pouvait envisager l’avenir avec sérénité. Elle était constamment en alerte, prête à tout voir, à tout sentir, à attraper au vol tout bel instant furtif qui se présenterait à sa sensibilité. On la voyait s’émerveiller d’une lumière, d’un paysage, d’une senteur, d’une configuration particulière d’événements simultanés qui soudain l’envahissait d’un sentiment de plénitude. Telle était ma jumelle, oui, telle était Bénédicte, et il n’est pas nécessaire d’être un grand psychanalyste pour se représenter les dangers de ce système : rien n’est plus périlleux que faire reposer son existence sur des fondations à ce point circonstancielles, si dépendantes de ce qui relève du sensible et de la perception sensorielle, du moment présent, de ce qu’on est intérieurement à chaque instant de sa vie, en dehors de tout principe d’invariance, d’acquis définitif et de stabilité — comme s’il lui fallait conquérir chaque jour, ou le réinventer, le sens de sa vie, plutôt que de l’avoir identifié et capturé un jour une bonne fois pour toutes.
Sur le plan du romanesque, Olivier était un homme étourdissant. Par la capacité qu’il avait de faire rêver ma jumelle (j’ignore comment il s’y prenait parce que moi il m’a toujours laissée de marbre, j’ai toujours vu tous ses trucs), il parvenait à lui faire oublier ses angoisses, de sorte qu’avec lui, dans la vitesse et les étincellements de leur amour, elle se vivait comme une élue. C’était un drôle de mélange, Bénédicte. Je ne sais pas si vous avez perçu chez elle cet alliage d’orgueil et de soumission, d’ambition et de terreur, de richesse intérieure et de doutes sur elle-même, de ferveur et de résignation, d’audace et de repli sur soi, de narcissisme et de dévouement. Avec les années, cette complexité est allée en s’atténuant, comme si exténuée de devoir lutter constamment contre ses peurs et ses démons Bénédicte avait fini par se rabattre sur le deuxième terme de chacune de ces tensions intérieures, systématiquement, autrement dit par reculer, capituler. Elle aimait rire, elle a fini par ne plus rire. Elle aimait s’amuser, elle a fini par ne plus s’amuser. Elle aimait aller de l’avant, elle a fini par ne plus aller de l’avant. Elle aimait prendre des risques, en certaines circonstances, quand elle se sentait portée par un élan invincible (comme Olivier avait le don de savoir en créer dans leur couple), elle a fini par ne plus prendre aucun risque. C’est même exactement le contraire qui s’est produit, elle s’est retrouvée dans l’incapacité de vivre sans s’entourer du maximum de précautions. Mais, avant que tout cela n’advienne, je crois que le talent d’Olivier est d’avoir su se faire passer pour le prince charmant qu’elle avait toujours attendu, un magicien qui pour elle seule savait créer des sortilèges et enchanter la réalité la plus ordinaire. Elle a été follement amoureuse de lui. Il a été son premier, son grand, son seul amour.
À l’été 1989, au terme de sa seconde année de classe préparatoire, comme Bénédicte n’avait pas été admissible à Normale sup et qu’entre-temps Olivier avait trouvé un travail à Tours, elle a pris la décision de ne pas faire d’année supplémentaire et de partir vivre avec lui. Elle s’est inscrite en licence, son projet était de tenter l’agrégation une fois qu’elle aurait obtenu sa maîtrise, qu’elle allait consacrer l’année suivante à son écrivain préféré, Villiers de l’Isle-Adam, que vous devez connaître, vous, Éric, contrairement à la plupart des gens à qui j’en parle, étant vous-même écrivain. Ils se sont mariés au printemps 1990, l’année où elle a passé sa maîtrise. En juillet 1992, après un an de travail acharné, et d’autant plus acharné que son mari, constamment en déplacement (il était devenu, quelques mois plus tôt, représentant pour une boîte d’agro-alimentaire), n’était pratiquement jamais chez eux, Bénédicte a décroché l’agrégation, avec un excellent classement. En septembre 1992, après avoir appris que notre père allait transmettre la ferme à son neveu, son mari a quitté ma jumelle du jour au lendemain.
Elle avait commencé à avoir des doutes sur Olivier très peu de temps après s’être installée avec lui.
Ils avaient décidé, avant même de se marier, de faire compte commun, si bien que Bénédicte finançait en grande partie, avec l’argent reçu de nos parents, les régulières sorties nocturnes de son futur mari, lequel, ne gagnant pas suffisamment d’argent pour couvrir toutes ses dépenses, engageait ma jumelle à demander sans cesse des rallonges. Ma mère s’exécutait, mais demandait parfois à Bénédicte, gênée, ce qu’elle faisait de cet argent. Je suis toujours à remettre de l’argent sur votre compte, faites attention quand même ! Moi, un jour, à la ferme, scandalisée par son attitude, j’ai coincé Bénédicte pour lui dire que nos parents n’avaient pas à travailler d’arrache-pied pour procurer à mademoiselle, à Tours, avec son amoureux, un train de vie de princesse. Il n’a pas de salaire, Olivier ? Pourquoi tu demandes tout le temps des rallonges à papa et maman ? Ce n’est pas suffisant, ce qu’ils te donnent chaque mois ? Tu t’imagines qu’ils roulent sur l’or ou quoi ? Vous pouvez sortir un peu, mais quand même, pas tous les soirs ! Sur le moment, Bénédicte ne m’a pas répondu. J’ai appris bien plus tard qu’Olivier dilapidait leur argent à sortir le soir avec des amis à lui, à qui il payait des verres, et qu’elle n’arrivait pas à endiguer cette habitude qu’il avait prise de s’absenter de leur foyer une fois la nuit tombée. Passant toutes ses journées dans un bureau, disait-il à ma jumelle, il ne supportait pas, une fois sorti du travail, de rester enfermé comme dans une cage : il avait besoin de se défouler, d’être dehors dans la vraie vie, dans la ville, dans des endroits bruyants et animés, avec du monde autour de lui, de la musique — et c’était sa faute à elle si Bénédicte se retrouvait toute seule, puisqu’il lui proposait toujours de l’accompagner et qu’elle préférait rester chez eux à lire des livres ou à dormir. Un samedi, excédée d’être seule le soir, elle avait rassemblé toutes ses affaires et elle était partie, il l’avait rattrapée à la gare in extremis. Elle allait monter dans le train Tours-Paris, pour revenir à Condé-sur-Marne. Il l’avait ramenée à la maison en lui faisant la promesse de passer plus de temps avec elle. Il l’avait en grande partie tenue, ayant réalisé que Bénédicte n’était pas aussi docile qu’il avait pu le croire, et qu’elle serait tout à fait capable, si la situation n’évoluait pas, de mettre un terme à leurs relations, ce qui aurait pour conséquence d’anéantir instantanément ses ambitions d’exploitant agricole. Il en est résulté une période où ma jumelle a été de nouveau heureuse avec lui. C’est l’époque de leurs voyages en Italie, Rome, Florence, Venise. Elle est redevenue radieuse, comme si la chance et le bonheur ensoleillaient de nouveau son existence. Le visage de ma jumelle possédait la particularité de s’éclairer quand elle était heureuse, et de s’envelopper d’une sorte de crachin gris quand elle n’allait pas bien, exactement comme la façade d’une maison en fonction du temps qu’il fait.
Quand Olivier est devenu représentant, et qu’il s’est mis à passer pas mal de nuits dans d’autres villes de la région, il a commencé à avoir des maîtresses. Elle l’a compris en s’apercevant qu’il lui manquait parfois des chemises, qui réapparaissaient dans ses affaires la semaine suivante, comme par miracle : une autre femme devait les lui laver, quand il dormait chez elle. Un jour, elle a appelé l’hôtel où Olivier était censé passer la nuit, et étrangement, imprudemment pourrait-on dire, pris de pitié pour cette épouse décontenancée (elle avait appelé l’hôtel au moins six fois dans la soirée, entre vingt heures et minuit), le réceptionniste lui a révélé que depuis plusieurs mois son mari ne passait jamais la nuit dans son établissement : il déposait son sac dans sa chambre et repartait immédiatement, puis il revenait le lendemain matin régler sa note. Il faisait ça depuis des mois. Il ne dormait jamais dans son hôtel. Là, le monde de ma jumelle s’est écroulé, elle a essayé de lui en parler mais il a nié, il lui a dit que le réceptionniste devait le confondre avec quelqu’un d’autre : il l’aimait, il ne l’avait jamais trompée, il n’avait pas de maîtresse, il le lui jurait. Elle ne l’a pas cru, un trop grand nombre d’indices s’étaient accumulés, mais que faire, le quitter ? Le quitter sur des soupçons, alors même qu’il protestait de son innocence ?
Tout cela, je l’ignorais, je l’ai appris plus tard, après son divorce.
Pendant un long week-end que ma jumelle et moi passions ensemble chez nos parents en compagnie de nos époux respectifs, je me suis levée pendant la nuit pour aller aux toilettes, il devait être trois ou quatre heures du matin, il y avait de la lumière dans le bureau de maman, je me suis approchée pour voir ce qui se passait et par la porte entrebâillée j’ai vu Olivier qui étudiait les bilans comptables de l’exploitation. Ma tête s’est vidée d’un seul coup. Il ne m’a pas vue, je ne suis pas entrée, je me sentais terriblement honteuse. Ce fut un choc, j’ai aperçu dans cette vision toute l’ampleur du mensonge, de la manipulation. Je n’en ai rien dit à personne, pour ne pas mettre ma jumelle dans une situation délicate, ignorant que leur vie conjugale n’était pas aussi heureuse qu’elle s’efforçait de nous le faire croire. Si j’avais su qu’il la trompait, si j’avais su que leur couple avait déjà commencé à se fendiller, j’aurais raconté à Bénédicte ce que j’avais surpris cette nuit-là, si bien qu’elle aurait compris à son tour ce que j’avais immédiatement élucidé en découvrant cette scène infâme — toutefois, pour être honnête, je ne m’étais pas imaginé qu’il la quitterait sur-le-champ si le plan qu’il poursuivait n’exauçait pas ses espérances. Olivier n’était pas du genre, bien entendu, à passer des heures dehors sous la pluie, à se lever à l’aube pour affronter le froid et les intempéries, à sillonner des étendues interminables, dimanches compris, aux commandes d’une moissonneuse-batteuse. Le mari de ma jumelle n’était pas agriculteur mais technicien en agronomie, nuance, son idée n’était pas de remplacer notre père, autrement dit de se substituer à lui dans l’exercice de son travail quotidien, mais de diriger la ferme comme une entreprise. C’est pourquoi il auscultait clandestinement les bilans comptables de notre mère, il voulait s’assurer que la santé financière de l’exploitation lui permettrait d’embaucher suffisamment de personnel pour la faire tourner efficacement sans avoir à trop s’investir. Le plus étrange dans cette histoire c’est que tout le monde savait que notre cousin reprendrait la ferme à la suite de mon père, qui était son tuteur. Du plus loin que mes souvenirs d’enfance me permettent de remonter mon cousin est là avec nous à jouer, à manger, à dormir, à se laver dans la même baignoire que nous — ce sont mes parents qui l’ont élevé, comme leur propre fils. Mon frère aîné, treize ans de plus que moi, docteur en chimie, en poste à l’étranger depuis longtemps, ne souhaitant pas reprendre la ferme et l’ayant toujours exprimé de la manière la plus catégorique, il était apparu à notre père qu’elle devait revenir à son neveu. Tout le monde le savait, ce n’était pas dissimulé ni implicite — nous n’étions pas une famille où le non-dit avait cours. Simplement, comme mon père n’avait pas l’intention de se retirer prochainement, et que mon cousin travaillait à la ferme comme employé, nous n’en parlions jamais, cette transition relevait de l’évidence. Mais sans doute Olivier voyait-il mal au nom de quelle curieuse entorse à des principes séculaires bien établis, indiscutables, le frère aîné de Bénédicte ayant renoncé à la succession, son père la refuserait à sa propre fille si son mari en faisait la demande. Le plus étrange, encore une fois, dans cette histoire sordide, est qu’ils n’en aient jamais parlé, elle et lui, dans leur couple — car alors Bénédicte lui aurait dit qu’il se fichait le doigt dans l’œil s’il s’imaginait que son père allait priver son neveu d’un legs qu’il lui avait promis depuis longtemps. Toujours est-il que l’annonce a été faite officiellement, un dimanche de juillet, au terme d’une réunion de famille, que notre cousin reprendrait l’exploitation agricole à la retraite de notre père, prévue cinq ans plus tard. Olivier a quitté la maison sans saluer personne et abandonné ma jumelle une semaine plus tard, en août 1992, juste après qu’elle a été reçue à l’agrégation. Je ne l’ai plus jamais revu. Il a demandé le divorce en septembre. Ils ont divorcé en décembre de la même année.
Heureusement qu’ils n’avaient pas fait d’enfant.
Cette rupture, pour ma jumelle, a été un cataclysme. Commencer sa vie d’adulte sur un échec, une méprise, une trahison de cette ampleur était la pire épreuve qu’elle pouvait se voir imposer, elle la grande idéaliste. Avoir été trompée par le réel, et par les apparences, avec une telle effronterie, et d’une manière aussi cinglante, lui avait fait perdre instantanément toutes ses illusions — elle me disait qu’elle ne parviendrait plus à y croire, plus jamais, elle le savait. Surmonter cette déconvenue lui paraissait au-dessus de ses forces. Pour elle, la fête était finie, finie pour toujours.
Elle savait qu’avec cet homme elle allait dans la mauvaise direction, elle s’était rendu compte qu’il fréquentait d’autres femmes, il lui avait fait dépenser beaucoup d’argent à sortir seul le soir avec des amis à lui et pourtant elle n’a pas supporté leur séparation, c’est bizarre, quand même, non ? Elle était jeune, elle n’avait que vingt-deux ans, rien en définitive n’avait été endommagé par cet échec, son avenir se présentait devant elle avec exactement le même potentiel de promesses que si cette catastrophe n’avait jamais eu lieu (une fois passée la violence du choc, et absorbée l’amertume de la trahison), eh bien non, elle s’est sentie brisée, comme si une chose infiniment précieuse pour elle avait été détruite en elle à l’occasion de cet affreux traumatisme — et que cette chose allait désormais lui manquer pour être heureuse. Comment revenir d’une telle épreuve ? me demandait Bénédicte chaque fois qu’on en parlait. Eh bien c’est simple, je vais te donner la réponse : on n’en revient pas.
Elle était dans un état, je ne vous dis pas.
Elle est revenue vivre à Condé-sur-Marne, où elle s’est enfermée dans sa chambre pendant trois mois.
Nous n’avons plus jamais retrouvé Bénédicte telle qu’elle était avant cette dépression. Sur tous les plans, physiquement, moralement, psychologiquement, mais aussi dans ses gestes, ses attitudes — disparues sa spontanéité, son intrépidité un peu anxieuse. Un ingrédient qui entrait pour une large part dans la composition de son tempérament s’est en effet irrémédiablement perdu et son visage en a été modifié, tout du moins pour tous ceux qui en avaient une connaissance intime. Sa propre vie l’avait trahie en l’humiliant, j’ai beaucoup réfléchi à ce qui s’est passé et je pense qu’on peut le formuler de cette façon. Elle s’était sentie autorisée à attendre beaucoup de l’existence, car elle avait toujours suivi son chemin avec foi et ferveur, guidée par l’idée simple que si l’on vit les choses sincèrement, avec droiture, sans dévier, concentrée, au plus près de ses intimes convictions, sans se parjurer ni se mentir ni faire de concessions, la réalité n’est pas en mesure de vous décevoir : même, elle ne peut qu’exaucer vos volontés les plus secrètes et vos rêves les plus fous. Elle s’en était remise intégralement à ce principe. Appelons ça la foi, une forme de foi profane, sociale, existentielle. Implicitement liée à l’idée de mérite. Tout son système reposait sur cette croyance et elle s’y était abandonnée sans réserve, aveuglément, emportée par la fougue et l’énergie et le bonheur de vivre d’Olivier — et elle s’était fracassée contre un mur, les yeux fermés, sans s’attendre le moins du monde à l’irruption d’un choc et d’un arrêt aussi brutal, sur ce chemin qu’elle croyait sans obstacle. C’est ce système existentiel qu’elle a laissé périr en elle pendant les six mois qu’a duré sa dépression. Bénédicte était semblable à un navire dans une tempête, on le sentait aux expressions de son visage mais sans qu’on puisse rien faire pour lui venir en aide, elle était à des centaines de kilomètres de nous, en pleine mer, dans sa chambre, au beau milieu d’un océan nocturne. Elle était seule et égarée, dans l’œil même de la mort, loin de tout littoral, sous nos regards et nos caresses impuissantes à la tranquilliser. Elle se battait avec quelque chose de lointain et elle n’a pas triomphé. Le scepticisme et le désenchantement l’ont emporté.
Elle m’a dit un matin qu’elle avait toujours adoré le mot surrender, entendu dans une chanson fameuse. À présent, elle savait pourquoi : elle connaissait la raison d’être de cet obscur attachement pour ce mot. Surrender. Reddition. Il est beau, ce mot, non ? m’a-t-elle dit ce matin-là. Reddition, avec ses deux d, c’est sublime, tu ne trouves pas ? Mais enfin, ai-je protesté, qu’est-ce que tu racontes, tu dis n’importe quoi ! Pas du tout, m’a répliqué calmement ma jumelle. Je t’assure, Marie-Claire. Le moment est venu de me rendre. Le bonheur n’a pas voulu de moi, j’ai pourtant tout fait pour le mériter, tant pis, ma décision est prise, j’abandonne. Tu m’énerves, Bénédicte ! Tais-toi, tu dis vraiment n’importe quoi, tu ferais mieux de te secouer au lieu de te lamenter toute seule dans ton coin ! Je te trouve franchement exaspérante depuis quelque temps ! lui ai-je dit ce jour-là, avant d’obtenir d’elle qu’elle revienne sur ses propos.
En avril de l’année suivante, en 1993, un samedi après-midi, alors que j’entrais en trombe dans le salon de la maison de mes parents pour y récupérer mon sac à main, j’ai surpris ma jumelle et Jean-François qui s’embrassaient sur les lèvres, assis l’un près de l’autre au fond du canapé.
Un choc.
Elle m’a vue, elle a paru gênée, j’ai dit excusez-moi, je suis sortie.
Je suis retournée dans la cour de la ferme, où mon mari était en train de brosser notre jument, et je lui ai dit, affolée, pâle comme la mort : tu sais quoi ? Bénédicte, elle est avec ton frère. Il m’a dit : mais elle est folle ! Mon père, même chose, six mois plus tard, quand ils se sont mariés, il m’a dit, tel un oracle, avec cet air pensif du paysan accoutumé à décrypter les éléments : c’est trop précipité tout ça.
J’étais très en colère. Le choix qu’elle avait fait de se mettre avec cet homme, sans m’en parler en plus, me déplaisait au plus haut point.
Ma jumelle ne l’aimait pas, j’en étais certaine. Elle n’avait jamais éprouvé pour lui d’affection particulière, ni enfant, ni adulte, ni depuis qu’elle était séparée d’Olivier. Jean-François passait beaucoup de temps à la ferme parce qu’il faisait partie de la famille, mais il n’avait jamais été plus proche de Bénédicte que de chacun d’entre nous, surtout pendant les années où elle avait été en couple avec Olivier, d’autant plus que ce dernier ne l’aimait pas et ne s’était jamais privé de le lui faire sentir. Ils étaient à l’opposé l’un de l’autre : Olivier, drôle, flambeur, roublard, jovial et séduisant, et Jean-François, à l’inverse, compliqué, timide, mutique, paranoïaque, insignifiant, rougissant toutes les fois qu’on lui adressait la parole.
Il la connaissait bien, ma jumelle, par la force des choses. Depuis ce poste d’observation privilégié qu’il occupait, tout près d’elle mais en retrait, silencieux, se sentant mal aimé, il avait étudié les événements avec un soin particulier, l’œil rivé à une longue-vue, en détails et en plans rapprochés. Sa sale mentalité fait qu’il perçoit toujours la réalité en détails et en plans rapprochés. C’est souvent le cas avec les grands complexés. De fait, peut-être avait-il compris ce qui se passait avec plus d’acuité qu’aucun d’entre nous. Peut-être avait-il senti que le couple de ma jumelle était vicié, qu’il n’était pas aussi exemplaire que nous pouvions l’imaginer. Peut-être avait-il identifié, lui, contrairement à nous, des signes avant-coureurs de sa déréliction. Peut-être avait-il attendu, à l’affût, sûr de sa stratégie, que leurs liens amoureux se délitent — et c’est depuis le promontoire de sa folie malsaine, en silence, dans sa solitude de vieux garçon, qu’il avait vu advenir violemment, comme nous tous mais en l’ayant sans doute anticipée et attendue, souhaitée de toutes ses forces, la dislocation de ce couple qu’il enviait, réputé indestructible. Après quoi, toujours aux aguets, il avait vu ma jumelle s’enfoncer dans une longue dépression, il avait attendu le moment opportun pour fondre sur elle et il l’avait attaquée quand il avait jugé qu’elle n’était plus en mesure de lui refuser sa tendresse.
Ce baiser du mois d’avril ne s’est pas ébruité, je n’en ai parlé qu’à mon mari, je n’ai même pas osé m’en ouvrir à ma jumelle tellement j’étais abattue par cette idée qu’une idylle avait pu exister entre elle et lui. Je ne dis pas puisse mais avait pu. J’essayais de me convaincre qu’elle avait eu besoin d’un réconfort momentané, ne portant pas à conséquence, avec un homme qu’elle connaissait depuis toujours et avec qui il était évidemment inconcevable que puissent se nouer des relations amoureuses, des relations de couple. Évidemment qu’elle ne pouvait nouer avec lui des relations amoureuses, des relations durables. C’est ce que j’espérais du fond du cœur mais sans oser interroger Bénédicte, de crainte que ses réponses ne me détrompent. À ce moment-là je m’étais déjà installée à Reims avec mon mari, où, après une maîtrise de philosophie, je travaillais comme secrétaire médicale pour un kinésithérapeute. Comme ma jumelle habitait toujours chez mes parents, nous allions tous les week-ends, mon mari et moi, à Condé-sur-Marne, rejoints par Jean-François qui consacrait le plus clair de ses journées à lui servir de chaperon. Ils ne se touchaient pas. Ils ne s’embrassaient pas. Leurs attitudes ne témoignaient d’aucune intimité particulière.
Nous pensions naïvement, Damien et moi, qu’il n’y avait rien entre eux, dans la mesure où nous étions le plus souvent tous les quatre et qu’il allait dormir, la nuit, dans la maison de ses parents, derrière l’église. Si je n’avais pas surpris leur baiser du mois d’avril, la question de savoir où en étaient leurs relations ne se serait même jamais posée, elle aurait été complètement absurde, extravagante. Bénédicte était certes plus amicale avec lui qu’elle ne l’avait jamais été, mais j’ignorais si l’on devait en attribuer la cause à sa dépression, qui avait fait qu’elle réclamait de tous, implicitement, douceur et réconfort, ou à une réelle évolution de leurs rapports.
Je suis certaine qu’elle avait honte de ce baiser que j’avais vu et c’est pour cette raison précise qu’on n’en a jamais parlé. Si j’avais senti qu’elle éprouvait l’envie de se confier, je l’aurais interrogée, bien entendu. Je l’aurais écoutée. Mais dans les jours qui ont suivi cette scène, j’ai bien vu qu’elle m’évitait.
Ce que je savais, en revanche, et ceci n’était pas de nature à me rassurer, c’était que Jean-François désirait ardemment que ma jumelle lui appartienne. Il me l’avait laissé entendre au téléphone le jour où nous avions appris que son mari avait abandonné Bénédicte. Jean-François se trouvait en voyage en Italie et nous avait téléphoné depuis son hôtel, c’était un samedi en fin d’après-midi, pour avoir des nouvelles de la famille. C’était moi qui avais décroché, il m’avait demandé comment ça allait et je lui avais répondu que Bénédicte venait de se faire larguer par Olivier, on était tous sous le choc, elle était encore à Tours mais s’apprêtait à prendre le train pour nous rejoindre à Condé-sur-Marne. Elle était détruite, c’était une catastrophe, elle ne comprenait pas ce qui s’était passé pour qu’il s’en aille comme ça du jour au lendemain, elle tombait des nues. C’est alors que me sont parvenus des cris de joie. Il disait au téléphone que son vœu s’était réalisé, que c’était une excellente nouvelle. Un vœu ? mais de quel vœu tu parles ? je lui ai demandé, stupéfiée par ce que je venais d’entendre. Il m’a dit qu’il avait, la veille, jeté des pièces de monnaie dans la fontaine de Trevi, en faisant le vœu que ma jumelle et Olivier se séparent. Quelle excellente nouvelle ! c’est super ! youpi, enfin une bonne nouvelle ! Youpi, hourra, champagne ! Je n’en revenais pas, je n’ai pas su quoi lui répondre, je lui ai dit je vais chercher ton frère, bon séjour en Italie, salut, et j’ai posé le combiné du téléphone sur le guéridon, pour aller chercher Damien.
Je m’en souviens comme si c’était hier.
Un jour de juin, Bénédicte a annoncé à ma mère, devant moi, dans la cuisine, tandis qu’on épluchait des légumes, qu’elle partait en vacances en juillet avec Jean-François, ils avaient prévu un voyage en Toscane. Non, que tous les deux, lui et moi, a répondu Bénédicte à maman qui lui demandait qui d’autre de ses amis les accompagnait dans ce périple. Cette phrase concise de ma jumelle, prononcée sur un ton étrangement impassible, les yeux rivés sur l’économe, avec un naturel qu’elle-même savait aberrant dans ces circonstances, a retenti dans le salon comme une déflagration. Personne n’a fait aucun commentaire. Un long silence s’est installé. On entendait seulement le bruit sec et saccadé des lames sur la peau des courgettes. J’étais tellement abattue que je suis sortie de la maison pour aller voir ma jument et j’ai pleuré dans l’écurie. Éric, vous n’imaginez pas la douleur que j’ai éprouvée en apprenant qu’ils partaient en vacances tous les deux. C’était un peu comme si je n’avais pas obligé ma jumelle, quelques mois plus tôt, à se préoccuper d’un symptôme corporel alarmant, et qu’elle m’annonçait maintenant qu’elle allait bientôt mourir. Oui, si ce jour-là Bénédicte m’avait appris qu’elle était atteinte d’une maladie incurable j’aurais été à peine plus accablée qu’en apprenant l’officialisation de ce couple horrifiant, contre-nature, aussi funeste qu’une maladie incurable, ou qu’un dérèglement cellulaire du tissu familial. Je me suis dit que j’avais été bien naïve, et bien inconséquente, frivole, inexplicablement aveugle à ce que la réalité des faits m’avait pourtant raconté ce jour-là avec une acuité et une puissance de persuasion on ne peut plus indéniables, pour l’avoir considéré, ce baiser, comme anodin, ou plutôt comme possiblement anodin, possiblement non significatif, et je m’en suis voulu, ce jour-là, ce jour-là et dans les mois qui ont suivi (et jusqu’à aujourd’hui, oui, aujourd’hui encore je m’en veux, Éric), de n’avoir pas tiré profit de ce baiser que le destin m’avait donné l’opportunité d’apercevoir pour forcer ma jumelle à s’expliquer sur sa nature (sur la nature de ce baiser) et sur ses intentions (ses intentions à elle), ce qui m’aurait permis, peut-être, si elle s’était confiée à moi (et sans doute se serait-elle confiée à moi, vu l’état d’extrême fragilité où elle se morfondait alors), de la dissuader, de la mettre en garde, d’empêcher cette union, de la ramener à la raison, de lui proposer mon aide, de lui donner confiance en elle, de l’assurer qu’elle n’avait pas besoin de se jeter sur la première proposition venue, qu’elle avait tout son temps et que sa vie était loin d’avoir été irrémédiablement détruite par le départ de ce salaud d’Olivier, qu’elle devait se donner du temps et ne surtout pas paniquer, car elle rencontrerait, c’était certain, jolie et brillante comme elle l’était, le grand amour, un homme incomparable, celui dont elle rêvait depuis toujours. Je lui aurais affirmé qu’il n’était écrit nulle part, sauf peut-être dans certains livres qu’elle avait trop lus, de la fin du XIXe siècle, qu’on ne rencontrait dans sa vie qu’un seul amour sacré, et qu’il était possible, moi en tout cas j’en étais convaincue, de conserver intacts ses idéaux les plus élevés, même après que certaines circonstances de la vie eurent fait mentir les serments qu’on s’était faits à soi-même.
Sweet surrender.
C’étaient les premiers mots de la chanson. Une chanson de Dire Straits qui était souvent passée à la radio, quand nous étions adolescentes.
Jusqu’à sa rupture avec Olivier, ma jumelle avait toujours dominé Jean-François par son esprit, par son physique, par sa culture, par son éloquence, par son intensité, par son intelligence. Elle ne l’avait même jamais regardé comme un homme sexué, mais toujours comme un ami d’enfance, un ancien camarade de jeux, un membre de la famille. Mais au cœur de sa dépression, ma jumelle était apparue à Jean-François, pour la première fois depuis qu’ils se connaissaient, comme une femme à sa portée. Pour lui, c’était providentiel. Elle avait voulu aller décrocher le bonheur haut dans le ciel, très haut, en présumant de ses forces et de la bienveillance de la réalité à son égard, elle s’était brûlé les ailes au soleil de ses folles exigences et voilà qu’elle était à terre, elle était tombée depuis le haut du ciel et tous ses membres étaient brisés. Bénédicte l’avait humilié, lui Jean-François, depuis leur plus jeune âge, par l’ambition démesurée de ses exigences existentielles, ne le jugeant pas digne, lui Jean-François, de les satisfaire, eh bien voilà, elle était à terre, elle était tombée depuis les hauteurs du ciel et tous ses membres étaient brisés — et c’était lui qui était là, lui Jean-François et personne d’autre, pour la recueillir. Quand il l’a vue à terre, il s’est jeté sur elle. Toute l’horreur ultérieure de leur couple provient des conditions dans lesquelles il s’est formé, et qui l’ont rendu possible. Leur couple, qu’on le veuille ou non, est issu d’une configuration circonstancielle dont Bénédicte a passé les treize années suivantes à essayer de se déprendre.