L'amour et les forêts (Gallimard, 21 août)
Chapitre 3
Le jeudi, comme Bénédicte Ombredanne n’avait cours que de huit à dix heures, elle profitait de ce qu’elle était de nouveau dehors dès dix heures dix pour aller faire ses courses à Carrefour : c’était une habitude qu’elle avait prise en tout début d’année et à laquelle elle n’avait dérogé qu’en cas de force majeure, enfant fiévreux, formation pédagogique, abondantes chutes de neige, ce type de contretemps. La veille, s’interrogeant sur la manière dont elle allait s’organiser, elle s’était dit qu’avilir sa féminité dans les travées d’un hypermarché n’était pas un prélude idéal pour une première rencontre : il n’était pas nécessaire d’être d’une grande clairvoyance pour deviner que l’amoureuse qu’elle s’apprêtait à devenir devait se démarquer le plus possible de la mère de famille (un pot de Nutella aperçu dans son caddie pourrait agir sur sa conscience comme un électrochoc de honte, lui imposant in extremis de renoncer à son projet), c’est pourquoi Bénédicte Ombredanne avait décidé de faire le noir complet sur sa vie familiale, ne laissant illuminés, comme au théâtre, sur la scène de son mental, que son strident désir de femme, ses pensées fascinées, la nudité troublante de son excitation, le temps que durerait son échappée. Dans la pénombre le réfrigérateur, dans la pénombre son mari et ses enfants, dans la pénombre les copies à corriger, l’aspirateur, le repassage et l’administratif — elle irait faire ses courses une fois qu’elle-même aurait rallumé la réalité, au retour, à seize heures au plus tard, Bénédicte Ombredanne ne pouvant pas imaginer que sa rencontre avec cet homme allât jusqu’à durer autant de temps. Elle serait à Metz à quinze heures à tout casser, elle en était certaine, peut-être même déciderait-elle de rebrousser chemin à peine arrivée, elle se contenterait d’une tasse de café et expliquerait à Christian qu’elle s’était surestimée. En laissant cette gentille certitude pénétrer ses pensées, et s’installer, tel un chat ronronnant, tout près du radiateur de son désir, Bénédicte Ombredanne voulait se protéger de toute mauvaise conscience : cette virée strasbourgeoise ne l’engageait à rien puisqu’elle pouvait se retirer du jeu à tout moment. Elle allait voir, c’est tout, juste voir, comme ça, par curiosité, pour se sentir libre, pour qu’un mouvement dont elle serait l’instigatrice et l’interprète s’introduise par effraction dans l’immuable nature morte de son existence — elle verrait bien si les conditions étaient réunies pour qu’il se passe quelque chose de plus compromettant qu’une séance de tir à l’arc, mais elle n’y croyait pas. Franchement j’en doute, se disait-elle tout en se regardant dans la glace de l’armoire de sa chambre, franchement ça m’étonnerait que je sois capable de franchir le pas, ou alors il faudrait vraiment qu’il me plaise ce Christian, continuait-elle de se dire tandis qu’elle essayait d’apercevoir ses fesses, de dos, le visage basculé vers l’arrière, d’ailleurs je me demande pourquoi je fais le déplacement, cette virée est absurde, j’y vais quand même parce qu’il n’est pas correct de se décommander à la dernière minute, mais je lui expliquerai que je me suis trompée, que c’est au-dessus de mes forces, alors il m’apprendra le tir à l’arc, juste ça, le tir à l’arc. Cette clôture des perspectives que Bénédicte Ombredanne s’imposait n’était pas seulement une protection, elle résultait d’un scepticisme qui lui était naturel et duquel découlait la croyance qu’à sa personne pourtant si méritante rien d’extraordinaire ne pourrait jamais arriver — son existence l’avait habituée à se sentir plus souvent déçue qu’exaucée, depuis déjà un trop grand nombre d’années. Elle se trouva jolie, néanmoins, dans la glace de son armoire normande, c’était déjà un acquis colossal pour elle qui dénigrait souvent son apparence, elle ne cessait de reculer puis d’avancer pour voir l’effet que produisait son reflet quand il venait à sa rencontre. Deux femmes se faisaient face : la première, anxieuse et défaitiste, indécise, la pupille avide d’éloges, évoluait devant l’armoire les jambes tremblantes en se demandant si elle serait assez intrépide pour entreprendre cette expérience insensée (oser se présenter devant cet homme en ayant la prétention de vouloir lui plaire, au point qu’il ait envie de sexe avec elle), tandis que la seconde, déployée de pied en cap à la surface du grand miroir, gracieuse et élégante, trépignait de se mettre en route — la première essayait de dissiper dans la contemplation de la seconde un reste de culpabilité. Généralement, quand elles se rejoignaient, les deux jeunes femmes s’adressaient un sourire, elle finit même, Bénédicte Ombredanne, bluffée par l’assurance de sa comparse, par déposer sur l’eau glacée qui se dressait devant ses yeux, lèvres contre lèvres, un long baiser, un baiser comme un pacte. Si cet homme te plaît, Bénédicte, tes lèvres sont douces, embrasse-le, n’aie pas peur, promets-le-moi — tu me le promets ? Elle effaça avec sa manche la buée qui s’était formée : les lèvres, à la surface du miroir, se mirent à lui sourire. Vraiment ? Tu ne vas pas te dégonfler à la dernière minute, si ce Christian te plaît ? Bénédicte Ombredanne regarda la jeune femme qui se trouvait devant elle, tu me promets que pour une fois, Bénédicte, tu auras un peu confiance en toi ? Je te le promets, lui répondirent les lèvres dans le miroir, je te promets que nous irons jusqu’au bout, si tu en as envie. Cette solennelle affirmation se traduisit par un regard de connivence, les deux jeunes femmes ne firent plus qu’une, Bénédicte Ombredanne enfin réunifiée s’absorba dans l’examen de son portrait : le maquillage était parfait et elle avait bonne mine, sa peau blanche était éclatante. À la suite de quoi elle tourna le dos au miroir, s’en éloigna, pivota brusquement pour estimer l’impact que sa silhouette pourrait avoir sur Christian à l’instant où il la verrait, de loin, par une fenêtre de son salon, sortir de sa voiture, puis elle marcha vers son futur amant avec le plus de naturel possible, dans l’herbe, devant chez lui, un sourire sur les lèvres. Était-elle habillée comme il convenait ? Elle avait choisi de mettre sa plus belle robe, une robe toute simple, en drap de laine marron foncé, d’excellente fabrication, achetée dans une boutique de Metz qu’elle adorait, de luxe, sous les arcades de la rue Gambetta, entre la gare et le bureau de son mari, en solde. Elle avait chaussé ses plus jolies bottines, brunes, à petits talons, un peu montantes, érotiquement lacées jusqu’au milieu du mollet, avec des bas Dim Up de couleur noire qu’elle réservait d’ordinaire à certains samedis épicés, conjugaux bien entendu. Elle avait enfilé l’une de ses vestes de velours, la grenat, et sur son col arrondi avait épinglé un camée qu’elle aimait bien, acheté au marché aux puces d’Amsterdam quand elle était étudiante. En regardant le bijou dans la glace, elle pensa qu’il était de circonstance, à tout le moins, en ce jour particulier, de porter sa bague fétiche, ne serait-ce que pour comparer les deux yeux : l’œil libertin qu’avait connu, coquine, l’une de ses lointaines ancêtres, et l’œil de ce Christian tireur à l’arc vers qui elle était prête à s’envoler — il serait du meilleur présage que ces deux yeux aient quelque parenté ! Elle alla chercher la bague dans le tiroir de sa table de nuit, elle l’enfila, elle regarda sa montre : merde, déjà onze heures, je suis en retard. Elle descendit l’escalier pensivement, un peu plus calme que devant l’armoire, requise par le désir de ne commettre aucune négligence. Ne sachant pas à quelle heure elle rentrerait, et ses enfants arrivant de l’école un peu avant dix-sept heures, Bénédicte Ombredanne, envahie par la pire des paniques, celle qui s’écoule avec lenteur, lourde et visqueuse, en ressemblant à un mauvais pressentiment, laissa une feuille griffonnée sur la table de la cuisine : Mes amours, maman est partie faire les courses, goûtez bien, faites vos devoirs, à tout de suite, je vous aime. Elle ajouta un cœur qu’elle traça en pensant à Christian, comme quand adolescente elle en couvrait des pages entières dans l’espoir que le garçon qu’elle adorait serait informé de ses sentiments par l’effet d’une sorte d’écho atmosphérique, à la façon des Indiens qui martèlent les trois mêmes notes sur leur tam-tam pendant des heures, au plus haut d’une colline.
Comme par un fait exprès, au moment où elle allait sortir de sa maison, le téléphone sonna. Elle hésita à aller décrocher, c’était sûrement son mari, mais dans cette hypothèse il valait mieux qu’elle sache ce qu’il voulait : le pire serait qu’il passe la journée à essayer de la joindre. Elle décrocha, c’était effectivement son mari, il l’appelait pour s’excuser du comportement qu’il avait eu à son égard le matin même, avant qu’elle ne parte au lycée. Pardonne-moi, je me suis laissé emporter, mes paroles ont dépassé mes pensées. Si tu veux, on peut déjeuner. Je t’invite à déjeuner.
Au motif que sa plus belle chemise, une Christian Lacroix turquoise à fines rayures, n’avait pas été repassée, alors qu’une réunion devait avoir lieu dans la matinée en présence du directeur régional, il s’était déchaîné sur sa femme avec une violence verbale qu’il avait rarement atteinte jusqu’alors. Hors de lui, il avait envoyé sur son visage des postillons de haine, pratiquement des crachats.
Debout dans l’entrée, son manteau cloche déjà enfilé, Bénédicte Ombredanne écoutait son mari lui expliquer combien la réunion avec le directeur régional l’avait angoissé, c’était pour ça qu’il s’était mis dans cet état, il le regrettait, la réunion s’était, il le pensait, très bien passée, il était rassuré. Je crois que j’ai marqué des points, lui dit-il. Tu m’en veux ? Allez, Bénédicte, s’il te plaît, pardonne-moi, j’étais tendu, les temps sont durs en ce moment, tout le monde flippe, au bureau. Je te demande pardon. Je me prosterne à tes pieds. Alors, tu es d’accord ? Tu veux bien qu’on déjeune ensemble ?
En temps normal, dépourvue d’échappatoires, exercée à affronter avec résignation tous les états corrélatifs de son mari, Bénédicte Ombredanne aurait feint d’être étonnée par l’ampleur qu’il donnait lui-même aux événements, elle lui aurait répondu qu’il n’avait pas à s’excuser, que ce n’était pas grave, qu’elle avait déjà tout oublié. Mais ce jour-là, sous l’éclairage de l’expérience qu’elle s’apprêtait à vivre, les jérémiades de son mari lui apparurent comme puissamment répugnantes, et sa vie conjugale tout entière comme intolérablement sordide. C’est toute l’horreur de son existence que cet appel téléphonique lui lança au visage comme un seau d’eau sale.
Sa révolte en fut aggravée, et sa résolution de se rendre à Strasbourg définitivement renforcée.
Elle ne fut ni glaciale, ni rancunière, ni conciliante : seulement lointaine, insaisissable, déjà indifférente.
Je ne suis pas libre, lui répondit-elle. Ah bon, mais comment ça se fait ? Le jeudi, tu es libre normalement ! Je retourne au lycée, on a prévu de déjeuner à la cantine toutes les trois avec Clémentine et Amélie. Ben annule, lui dit-il. Annule, quoi, sois sympa, tu les verras demain ! Bénédicte Ombredanne, en ciselant des phrases concises qui ne manquèrent pas — elle le sentit — de surprendre son mari, lui expliqua qu’il était question d’un week-end à Paris avec les premières L, elles devaient absolument se voir pour en parler. De toute manière c’était trop tard, Amélie revenait spécialement au lycée elle aussi, elle devait être déjà en route. Demain, si tu veux, lui dit-elle. Demain, demain, demain, se lamenta son mari. Tu exagères, tout de même ! Je t’invite gentiment à déjeuner et toi tu dis non, tu dis non ! Je suis vraiment désolée, lui dit-elle. Après quoi elle raccrocha un peu abruptement, elle n’avait aucune envie de se laisser entraîner dans un échange téléphonique interminable.
L’autoroute lui permit de se purifier : elle oublia cette pénible conversation.
Elle n’eut aucun mal à trouver sa route, les indications de Christian étaient très claires, elle arriva vers une heure moins le quart.
Ils avaient beaucoup de chance, il faisait un temps magnifique, le monde visible semblait se dilater, on n’était que le 9 mars mais en raison du paysage qui rayonnait Bénédicte Ombredanne eut l’impression que le printemps tout entier se tenait autour d’elle : tandis qu’elle avançait, sur un chemin de pierres, vers la maison de son tireur à l’arc, elle se sentit environnée par un espace de temps considérable. Il y a comme ça des jours où ce n’est pas seulement le présent qui semble se consumer, mais une période beaucoup plus vaste, un important morceau d’imaginaire et de promesses, comme si ce jour particulier était à la tête d’une armée de jours pareils et d’événements radieux, dont la prémonition fait advenir autour de soi un avenir d’une grande douceur, un palais temporel somptueux.
D’où lui venait cette sensation, en dehors du fait que la lumière était sublime ? La rencontre qu’elle s’apprêtait à faire allait-elle donner lieu à une relation qui durerait longtemps ?
Elle respira à fond et regarda les arbres qui entouraient la maison, elle avait beau ne pas tellement apprécier, d’habitude, cette saison aigre, humide, par principe décevante, qu’est le printemps (elle préférait l’automne, qu’elle vénérait), ce matin-là elle ne fut pas insensible à la joie dont s’accompagne chez le plus grand nombre l’imminente éclosion des bourgeons. Peut-être parce que ce rendez-vous était une expérience nouvelle et ingénue, inaugurale, une tentative de renaissance ? Si seulement cet homme pouvait lui plaire et elle ne pas le dégoûter, mais le séduire, lui paraître à son goût ! Si seulement elle pouvait vivre quelque chose de fort, de beau ! Elle éprouva à cette pensée un bonheur incommensurable — un bonheur qui surpassait, par son intensité, malgré sa brièveté, n’importe laquelle de toutes ses émotions des derniers mois, pour ne pas dire des dernières années. Immobile devant la porte, n’osant pas appuyer sur la sonnette, elle se demanda si ce bonheur qui la vrillait n’était pas comparable à celui qu’elle avait éprouvé pendant ses deux grossesses (elle les avait passées à se laisser traverser par la pensée qu’elle allait bientôt être mère, une pensée belle et doucement terrassante) et la réponse fut positive. En cet instant elle comprit qu’elle attendait de cette rencontre bien davantage que ce qu’elle avait osé s’avouer — et ce message de sa conscience l’alarma.
Des hortensias étaient plantés le long du mur, des roses trémières, une aubépine grimpante. Un peu plus loin, délimité par une bordure de planches, un joli jardin d’herbes : thym, romarin, ciboulette, persil, sauge, menthe, entretenu avec un soin méticuleux, sans aucune mauvaise herbe, contrairement à chez elle. Une vieille vigne courait le long de la maison, en hauteur, vénérable, accrochée à la façade au moyen d’un fil de fer rouillé, horizontalement, semblable à la structure d’une phrase complexe que l’hiver aurait dépouillée de ses mots, de sa saveur originelle : un message qui retrouverait son sens durant l’été, quand toutes les feuilles seraient réapparues, quand chaque incise, chaque incidente, chaque parenthèse d’écorce de cette structure grammaticale ferait éclore la réjouissance d’une lourde grappe. Elle imagina qu’alors se laisserait lire, contrairement à aujourd’hui, un magnifique message de bienvenue.
Bénédicte Ombredanne appuya son doigt sur la sonnette. Sa stridence retentit à l’intérieur de toute son existence, réveillant la sensation qu’elle avait été enfant et qu’un jour elle serait vieille — c’est pourquoi elle avait bien raison de profiter de l’existence, même si son père l’avait punie plusieurs fois, petite fille, se souvint-elle en cet instant, pour ses imprudences, des imprudences de la nature de celle qu’elle commettait en cet instant, d’ailleurs, pensa-t-elle en souriant, comme ce jour où elle s’était aventurée près d’un étang sans prévenir ses parents, pour y capturer un crapaud. Un crapaud ! Qu’elle avait nommé Théodule ! Elle attendit que Christian vienne lui ouvrir, se répétant qu’il n’allait pas lui plaire, il n’était même sans doute pas là, ce qui serait logique et mérité. C’est alors qu’une voix grave retentit derrière elle, elle se retourna et vit un homme de taille moyenne, plutôt massif mais rassurant, brun et les cheveux courts, venir à sa rencontre. Il portait des gants de jardinage et tenait un sécateur qu’il déposa dans l’herbe, avant de s’approcher. Son visage n’avait pas grand-chose à voir avec celui de la photographie et il lui plut bien davantage, ah ça oui, il lui plut, un sourire apparu sur ses lèvres souleva son ventre d’aventurière intimidée avec une brusquerie étourdissante, exactement comme quand on passe à toute vitesse, en voiture, sur les rails d’un passage à niveau, un sourire rayonnant. Vous avez fait bonne route ? À présent ils se trouvaient l’un devant l’autre, elle n’en menait pas large, aucun des deux ne sut comment se saluer, ils plaisantèrent de leur timidité et décidèrent de s’embrasser sur les joues. Son sourire était vraiment renversant, ce qu’il communiquait semblait passé en contrebande entre les parenthèses de deux fossettes profondes et arrondies, faisant des apartés de joie au fil de la conversation. Quelle douceur ! Ce qui frappait Bénédicte Ombredanne, c’est que cet homme ne témoignait envers son physique aucune curiosité apparente, il fut d’emblée cordial et enjoué, il regardait son invitée comme s’il la connaissait depuis longtemps et qu’il appréciait son visage, son corps, sa compagnie et ses manières, sans donner l’impression qu’il essayait d’évaluer son potentiel érotique, à la dérobée, par des regards inquisiteurs. Alors qu’elle, à l’inverse, elle le savait, elle n’arrêtait pas de reculer en elle-même pour mieux l’examiner, sonder ses impressions, contrôler des détails corporels (ongles, doigts, dents, poignets, peau, sourcils, oreilles, cheveux, système pileux, entre autres choses), et elle aboutissait incessamment à la même conclusion fracassante : il lui plaisait terriblement.
Si elle l’avait rencontré en ville, dans un café de Metz, et qu’elle l’avait observé, elle eût cherché autour de lui de l’espace, du ciel et de la solitude.
Ils venaient de pénétrer dans le salon.
Une tasse de café ? Asseyez-vous plutôt dans celui-ci, il est plus confortable.
Elle se posa au bord d’un fauteuil club en cuir dont un félin acharné avait écorché les accoudoirs, lui conférant l’aura d’un meuble intime et rituel. Christian parti dans sa cuisine préparer du café, elle se leva pour se promener dans la pièce et regarder les meubles de près. La décoration répondait au principe du cabinet de curiosités, avec partout des animaux empaillés, des insectes, des coquillages et des squelettes de mammifères dans des vitrines, mais aussi des gravures scientifiques, des planches de botanique, un galion espagnol assez volumineux, d’une minutie fascinante, trônant sur une console. Un globe terrestre qui devait dater de plusieurs siècles, un peu plus loin un python très épais qui s’enroulait autour d’un tronc, la langue sortie, fourchue. Une méridienne qui s’écaillait, écrue, avec un revêtement de soie rosé, un peu usé, sur laquelle elle eut envie d’allonger son corps ardent, pour en calmer l’émeute interne, recrudescente. Des tapis sur les tomettes, de lourdes tentures de velours rouge, des boiseries qui devaient provenir d’une maison moins rurale que ne l’était celle de Christian, visiblement une ancienne ferme, elle espérait qu’elle pourrait voir la chambre. Émeute interne : mal au ventre. Mal au ventre : peur de ne pas lui plaire, maintenant qu’il l’avait vue, lui qu’elle trouvait si séduisant. Pas beau, non, pas vraiment : séduisant, attirant. Théodule ! Elle l’avait oublié celui-là ! Elle s’approcha d’une bibliothèque emplie de vieux volumes alignés derrière un fin grillage distendu par le temps, elle caressa le marbre d’une statue féminine de taille humaine, voluptueuse, érodée par les intempéries, à laquelle répondait, de l’autre côté du salon, elle s’en apercevrait plus tard, son pendant masculin, un souple éphèbe à la troublante sensualité, qu’elle embrasserait sur les lèvres en murmurant pense bien à moi. Une cheminée monumentale, en pierre de taille, probablement importée elle aussi, avec, au fond du foyer, une plaque de fonte majestueuse, armoriée, encadrée de deux chenets massifs qui reposaient sur des griffes de lion. L’atmosphère était dense, sombre, labyrinthique, même, pensa-t-elle, tant les objets et les meubles accumulés dans cet espace semblaient tisser entre eux de complexes correspondances : elle estima que cette maison avait été conçue pour réfléchir, descendre en soi, lire des livres, aimer, converser, évoluer, être heureux, faire la cuisine et faire l’amour, être heureuse, faire l’amour. Christian revint avec un plateau qui supportait deux tasses en porcelaine, une cafetière fumante et une assiette de gâteaux secs. Bénédicte Ombredanne le complimenta sur la décoration, il lui répondit que c’était son métier, il adorait les objets, il arrivait qu’il conserve pour son propre usage des pièces qu’il avait achetées pour les revendre. Il disposait d’un réseau étendu grâce auquel il vidait des maisons à l’occasion de successions, à la suite de quoi il écoulait ce qu’il avait acquis auprès d’antiquaires, de décorateurs et de directeurs artistiques de grands magasins, à Paris comme à Londres, Tokyo, New York. Du sucre ? Elle lui fit non de la tête en portant la tasse à ses lèvres, la semaine passée un type avait acheté l’équivalent d’un container afin d’aménager une boutique de mode à New York, sur la Cinquième Avenue : du mobilier industriel provenant d’une vieille fabrique qu’il avait démontée, dans l’Oise, en début d’année. Bénédicte Ombredanne le regarda en lui souriant, elle réchauffait ses mains aux parois de sa tasse de café, il faisait un peu frais, elle avait envie de faire l’amour. Lui aussi la regarda, une parenthèse fut ouverte par ses fossettes dans le silence de ce long vis-à-vis, un silence entendu, un sourire au contenu explicite.
Mais vous n’êtes pas venue pour m’entendre parler d’antiquités, je suppose, finit-il par lui dire. Alors, vous voulez qu’on essaie le tir à l’arc ?
Christian sortit son arc et le remit à Bénédicte Ombredanne, c’était un arc traditionnel, en bois, tout simple, de deux mètres d’envergure, qu’il avait fait gainer d’une peau de python par un ami à lui, sellier, qui travaillait pour Hermès, un artisan hors pair. C’est magnifique, lui dit-elle. C’est ce qu’on appelle un arc longbow, c’est une arme redoutable, ce sont les Anglais qui l’ont inventé, à cause de lui on s’est fait littéralement décimer pendant la guerre de Cent Ans. Il a l’air doux, pourtant, cet arc, lui fit remarquer Bénédicte Ombredanne, moi je trouve qu’il ressemble à celui qu’utilisent les anges pour transmettre le coup de foudre : aucun rapport avec ces encombrantes catapultes portatives qu’on peut voir aux Jeux olympiques, et qui sont atroces, pas poétiques du tout. Oui, les arcs à poulies, vous avez raison, lui répondit Christian avec un soupçon d’amusement. Mais il faut croire que les anges ne la tendent pas tout à fait, la corde, quand ils envoient leurs flèches, car avec un arc comme celui-ci, dont la pression s’élève à trente-trois livres, la flèche est propulsée avec une telle puissance qu’elle vous dégomme une vache ou un sanglier à cent mètres de distance. Hein, ah bon, une vache, un sanglier, avec cette chose si frêle ? Il n’est pas si romantique, votre arc, alors ! Christian éclata de rire en voyant Bénédicte Ombredanne manifester une telle ingénuité, ce qui permit à cette dernière de le trouver attirant y compris dans ces circonstances — sa bouche était décidément un lieu aimable, à la faveur de cette hilarité elle s’était encore agrandie et les parenthèses de ses fossettes, devenues monumentales, s’accompagnaient maintenant de tout un tas d’autres sillons charmants, rieurs, tous symétriques, apparus un peu partout sur son visage. Ses dents étaient belles, blanches, carrées, bien rangées, Bénédicte Ombredanne les regardait émerveillée tandis qu’il riait, qu’il riait, qu’il riait — elle pouvait voir s’y refléter toute la force de son désir, comme dans de belles et grandes vitrines. Mais je vous rassure, Bénédicte, reprit Christian après qu’il se fut un peu calmé, non seulement je ne chasse pas la vache, ni même le sanglier, soyez tranquille, mais cet arc n’est pas une arme sournoise ou déloyale : c’est une arme instinctive qui met l’homme à égalité avec l’animal. Bénédicte Ombredanne avait dû laisser échapper une expression de scepticisme en entendant cette phrase ésotérique car il se sentit tenu d’en expliciter la teneur, après un bref moment de réflexion. Je veux dire par là que dans un même mouvement délié et instinctif, le chasseur voit la cible, lève l’arme, tend la corde et tire sa flèche, sans prendre le temps de réfléchir : dès que la corde a été amenée là (Christian banda un arc imaginaire, le véritable étant toujours entre les bras de Bénédicte Ombredanne, et déposa deux ongles de sa main droite, ras, précisément taillés, au creux de sa fossette), dès que la corde a été amenée là, près des lèvres, vous la lâchez, et la flèche part. Après avoir sorti les ongles de la fossette, Christian reproduisit le son d’une flèche au contact de l’air : flouchhhhhh, comme le font les garçonnets quand ils jouent aux cow-boys et aux Indiens dans la cour de récréation. Vous comprenez ? L’arc longbow, vous le bandez puis vous tirez immédiatement, à l’instinct, flouchhhhhh, et vous savez si la flèche est bonne avant même qu’elle n’arrive sur sa cible, jdonnnng, comme vous l’avez écrit si justement, l’autre soir, dans l’un de vos messages. La flèche, c’est la continuité de votre bras, de votre mental. Vous devez faire corps avec l’arme mais également avec le monde visible, avec l’instant que vous vivez. Comme si la flèche n’était rien d’autre que l’une de vos pensées : la pensée doit être juste si elle veut atteindre sa cible et révéler la vérité des choses, eh bien là c’est pareil, vous devez accéder à une certaine justesse intérieure, dans votre rapport au réel, si vous voulez que la flèche atteigne son but. Le tir réalise votre intention, il est votre pensée qui s’accomplit, il n’y a rien d’autre que la cible, votre attitude intérieure et la flèche qui fait le lien entre les deux. C’est une présence au monde particulière, une présence que je recherche en permanence, même sans cet arc entre les mains. Alors qu’avec un arc à poulies, avec la catapulte dont vous parliez tout à l’heure, ajouta-t-il avec un drôle de ricanement moqueur, la corde se bloque, vous la bloquez, vous visez longuement avant de déclencher. Ça n’a rien d’instinctif, c’est un calcul balistique, c’est de la précision, c’est de la discipline, de l’acharnement, de la torture, de l’orgueil, du sport. Je vois, je comprends, vous en parlez très bien, répondit Bénédicte Ombredanne. Elles sont jolies, ces flèches, lui dit-elle en désignant des empennes colorées dépassant d’un carquois. Je les fais faire par un ami, en bois, avec de véritables plumes d’oie, je n’aime pas trop les flèches qu’on trouve dans le commerce, genre Decathlon, c’est mon côté antiquaire. Bénédicte Ombredanne passa le doigt sur la pointe en métal : ouh là là, c’est coupant ! Oui, très, le chasseur s’engage à aiguiser ses flèches avant de partir à la chasse, c’est le règlement. Si vous vous faites contrôler, la flèche doit pouvoir raser les poils de l’avant-bras, sinon vous vous prenez une prune. Vous chassez ? Non, je n’ai plus le temps, mais j’ai pas mal chassé quand j’étais plus jeune — il y a encore deux ou trois ans, j’allais dans ma forêt, au bout du jardin, une fois de temps en temps, pour tirer quelques flèches. Mais pourquoi faut-il qu’elles soient si aiguisées ? Pour ne pas risquer de blesser un animal sans le tuer, lui répondit Christian. Alors que si la flèche est aiguisée, la vitesse la rend tellement incisive que l’animal éprouve une sensation de chaud à un endroit de son corps, il se demande ce qui lui arrive, il s’interroge sur la nature de cette étrange brûlure mais il est déjà mort — il est mort mais il ne le sait pas encore. (Moi je suis morte amoureuse — mais je le sais déjà.) Bénédicte Ombredanne désigna quelque chose du doigt : et ça, c’est quoi ? Ça, c’est différent, c’est une flèche pour tirer les oiseaux. Les oiseaux ? Oui, avec un assommoir. Regardez, au bout de la flèche, ce n’est pas une pointe, c’est un embout métallique, ça assomme les oiseaux. Bénédicte Ombredanne caressa avec son pouce l’extrémité bombée et veloutée du projectile. Elle demanda pourquoi il fallait assommer les oiseaux plutôt que de les transpercer. Parce qu’il est interdit de tirer à hauteur d’homme, ou vers le haut : une flèche comme celle de tout à l’heure, acérée, elle est tuante à plus de cent mètres. En retombant du ciel, avec la lame de rasoir qui est au bout, elle pourrait blesser, voire tuer. Les plumes sont implantées différemment, demanda Bénédicte Ombredanne, pour quelle raison ? (Qu’est-ce que ses lèvres sont attirantes !) Bien observé, répondit-il. Cette empenne permet d’avoir une pleine puissance pendant trente mètres, et d’un seul coup la flèche se met en parapluie, pour redescendre à la verticale : comme ça, vous ne la perdez pas, elle ne part pas n’importe où. Astucieux, vraiment très astucieux, murmura-t-elle en détaillant le visage de Christian du coin de l’œil — il était en train de gratter une saleté sur le cuir de son carquois. Le baiser qu’elle avait envie de lui donner la dévorait de l’intérieur en progressant lentement vers ses lèvres, si bien que ces dernières, bientôt, elle le sentait, allaient bondir vers son tireur à l’arc comme un tigre affamé sur une paisible antilope — et il releva la tête au moment où le regard de Bénédicte Ombredanne atteignait son degré d’incandescence le plus élevé, ce qui permit à Christian de la surprendre en flagrant délit de délectation, puis de brutale repentance. Vous avez déjà assommé des oiseaux ? se reprit-elle à toute vitesse, embarrassée et rouge de honte. Pour la détendre, Christian lui adressa un sourire inédit : de sa bouche restée fermée, seul le bord supérieur droit se souleva légèrement, comme si sa lèvre s’était prise un instant pour un sourcil spirituel, ouvrant une parenthèse d’un seul côté du visage, pleine de sous-entendus qui s’enfuyaient le long de la déclivité, dans lesquels Bénédicte Ombredanne identifia des réponses à son désir, des réponses qui lui plurent. Non, jamais, je ne suis pas assez doué, je n’y suis jamais arrivé. En revanche, j’ai un ami, il assomme des faisans en vol avec ce genre de flèche. Christian fouillait dans son carquois à la recherche de quelque chose, Bénédicte Ombredanne le regardait avec de plus en plus d’attendrissement, elle crut en cet instant qu’elle ne repartirait plus. Elle s’en foutait, pourtant, du tir à l’arc, de toutes ces flèches spécialisées, mais alors complètement ! Il n’empêche, elle aurait pu l’écouter pendant des heures, le regarder manipuler cet attirail de garçonnet pendant des heures, elle aurait voulu qu’il l’encorde à une colonne antique et qu’il lui plante les flèches de son carquois partout sur son corps nu, une à une, jusqu’à la toute dernière, avec douceur, sans trop bander son arme, avec assez de force pour que la flèche tienne dans ses chairs mais sans lui faire non plus le moindre mal, preuves de son amour, preuves de sa mesure et de son savoir-faire, preuves de l’immense confiance qu’elle était prête à lui donner — elle savait que les flèches de Christian ne la transperceraient pas, ni ne tomberaient par terre, décevantes, après avoir piqué sa peau telle une épingle, n’était-ce pas ça, l’amour ? Je vous choisis une petite flèche, voilà, comme celle-ci, pas trop longue : vous n’avez pas la même allonge que moi. Dehors, dans mon atelier, j’ai un arc pour adolescent, c’est celui-là que vous utiliserez : le mien, le grand longbow, vous n’aurez pas assez de force pour le bander. C’est ce que vous croyez ! J’ai du muscle, moi, s’emporta Bénédicte Ombredanne, regardez ! Elle lui présenta son bras à angle droit, que Christian palpa quelques instants, pas mal, pas mal, mais je ne pense pas que ça soit suffisant. Au préalable, avant qu’on y aille, vous allez mettre ceci autour de votre poignet, votre poignet gauche, tenez, je vais vous aider. Qu’est-ce que c’est, à quoi ça sert ? C’est drôlement joli, en tout cas, ajouta Bénédicte Ombredanne, presque érotique, osa-t-elle préciser. Christian approuva d’un sourire sa saillie audacieuse puis disposa autour de son poignet une carapace en cuir d’une grande rigidité, grumeleuse, grise, équipée d’un laçage comparable à celui d’une bottine — Christian, le délicat poignet de Bénédicte Ombredanne entre les mains, était occupé à y ajuster la manchette, manipulant les lacets du bout des doigts. Quels frissons les pianotements méthodiques de Christian sur son avant-bras lui communiquaient ! La corde peut vous couper les veines, si l’arc n’est pas bien orienté : ça m’est arrivé plusieurs fois. C’est mon ami sellier qui me l’a fabriquée, il l’a taillée dans une oreille d’éléphant. Vous êtes vraiment un esthète : avec vous tout est toujours parfait, lui répondit Bénédicte Ombredanne. Il la regarda avec tendresse, avant de lui sourire. Vous êtes prête ? On y va ?
Ils allèrent dans le jardin, où la température avait encore augmenté, devenant presque douce. Ils s’installèrent derrière la grange, Christian disposa contre un arbre une cible réalisée par son fils quelques années plus tôt : cinq couloirs circulaires, concentriques, dûment numérotés, peints chacun au pinceau dans une couleur spécifique, du jaune au noir, sur un panneau rectangulaire d’assez grandes dimensions, en aggloméré. Des oiseaux chantaient dans l’arbre, l’herbe était grasse, d’un vert éclatant, les bottines de Bénédicte Ombredanne s’y enfonçaient souplement, la terre aussi était tendre. Ils s’éloignèrent de quelques mètres, déposant par terre leur matériel. Derrière l’arbre et sa cible, en arrière-plan, on pouvait voir la masse obscure de la forêt, dont la lisière s’arrondissait autour du jardin comme la mer autour d’un promontoire.
Les pieds en équerre, pour être bien stable. Le pied gauche vers la cible, le droit à l’équerre, voilà, comme ça. Vous devez vous sentir en appui. La flèche, j’ai fait une marque sur la corde, elle doit reposer sur cette marque. Quand vous armez, vous ne devez pas toucher l’embout avec vos doigts, jamais, faute de quoi la flèche part de travers. Votre bras : le plus tendu possible, comme ça, encore plus droit, voilà. Les deux yeux ouverts, il faut viser avec les yeux ouverts. Une fois la corde tendue, quand vous voulez tirer, vous lâchez les deux doigts, juste ça, lâchez, libérez délicatement la corde, sans impulsion, sans transmettre d’énergie. Cela suppose que la corde doit être tractée avec le bout des doigts, vraiment le bout, le plus au bout possible. Vous voulez que je vous montre ?
Christian tira plusieurs flèches sur la cible.
Il disait je vise le jaune : il atteignait le jaune.
Il disait je vise le rouge : en plein dans le rouge.
Bravo ! Vous êtes vraiment trop fort !
Bénédicte, vous la voyez, la tache d’humidité, en bas à droite ?
Christian tira une nouvelle flèche, qui se planta à quelques centimètres de la tache d’humidité.
Zut, raté. Bon, à vous maintenant !
Bénédicte Ombredanne se mit en position.
Le plus loin possible sur le bout des deux doigts. Plus loin, encore plus loin, voilà. Maintenant, amenez vos doigts jusqu’ici, indiqua-t-il en survolant d’un ongle ras la commissure de ses lèvres, troublante proximité. Attention à votre pied, il doit rester bien droit vers la cible. Elles sont jolies, à ce propos, vos bottines, je les aime beaucoup. Merci, répliqua Bénédicte Ombredanne qui essayait de tendre la corde, mais arrêtez de me faire des compliments, sinon je vais trembler, je ne vais pas y arriver. Jusqu’à ma bouche, vous dites ? Tout à fait, allez-y, encore un peu, tirez la corde encore un peu, les deux yeux bien ouverts. Qu’est-ce que c’est dur, quelle résistance, j’aurais jamais pensé, déclara faiblement Bénédicte Ombredanne. Là, vos doigts, ils sont un peu trop loin de la flèche, il faut les rapprocher, voilà, comme ça. Sans toucher l’embout jaune de la flèche, sinon elle va partir de traviole. Ah oui, une dernière chose, bloquez votre respiration avant de libérer la flèche.
Bénédicte Ombredanne lâcha la corde tout en fermant les yeux. La flèche partit mollement dans l’herbe.
Vous voyez, qu’est-ce que je vous avais dit, vous avez touché l’embout avec vos doigts ! Elle protesta en riant : c’est surtout que je suis nulle ! On recommence, voilà la flèche : allez, je suis certain que vous êtes très douée, un peu d’application, on y va. Bénédicte Ombredanne disposa la flèche sur la corde, se remit en position, commença à la tracter vers le demi-sourire de ravissement qu’elle arborait. C’est alors que Christian manipula directement ses doigts, afin que ladite corde soit vraiment tout au bout : même avec le gant qu’elle portait, cette intervention la fit frissonner au plus profond d’elle-même. Bien dans le bout, encore, encore, encore, plus au bout, comme ça, parfait, disait-il. Le pied, plus vers la cible : Christian donna deux ou trois coups, petits, secs, contre la bottine de Bénédicte Ombredanne, pour en modifier l’orientation — et ce fut comme autant de véritables secousses sismiques à travers tout son corps. Visez bien les yeux ouverts, tout à l’heure vous les avez fermés : je vous rappelle, Bénédicte, qu’avec un arc et des flèches vous n’entendrez aucune détonation, il n’est donc pas nécessaire de contracter les paupières au moment du tir. Arrêtez de me faire rire, Christian, soyez gentil, ou je risque de tuer un animal innocent, si je rate le panneau. Allez-y, lui dit-il. Vos voisins les plus proches n’ont pas de vache, j’espère, ajouta-t-elle. Bénédicte Ombredanne se concentra quelques secondes, tira la corde encore un peu vers son demi-sourire, puis la lâcha : la flèche échoua de nouveau dans l’herbe, au pied du panneau, comme une feuille de laitue tombée d’un saladier.
Bénédicte, vous êtes à un quart de la puissance. Essayez de le bander davantage, votre arc. Je sais, je sais, répondit-elle, confuse. Vous savez, vous savez, mais vous avez tiré quand même, vous avez tiré quand même ! Allez, on recommence. Je vais essayer, je vous promets, répondit-elle, amusée par le sérieux avec lequel Christian conduisait son apprentissage. Le muscle endolori, le bout des doigts mordu par la corde, elle approcha de nouveau celle-ci, avec difficulté, de son sourire, avant de la lâcher : la flèche alla se ficher dans la tache d’humidité, en bas à droite.
Bravo ! Bien ! C’est beaucoup mieux !
Vous avez vu ? J’ai fait comme vous, j’ai visé la tache d’humidité ! Mais moi, contrairement à vous, je l’ai touchée ! Il va falloir faire attention, je vais bientôt vous rattraper, question niveau !
Christian courut chercher la flèche et la rapporta.
Bon, on recommence. Tiens, une pie ! Où ça ? Là, devant vous, près du massif. Du massif ? Oui, de fougères. Bénédicte, là, juste devant les fougères. Ah, ça y est, je la vois, elle est belle ! C’est une pie, lui répéta Christian.
Ils observèrent la pie pendant quelques secondes, elle orienta vers eux sa petite tête curieuse et saccadée, et s’envola.
Bon, on reprend. L’idée c’est d’être dans la cible, pas en périphérie des cercles. Bénédicte, si vous voulez me convaincre de vos talents, visez-moi plutôt le rouge. Tenez, la flèche. Bénédicte Ombredanne lui prit la flèche des mains, la plaça de nouveau sur la corde et se remit en position. Imaginez que vous voulez tuer un animal. Il faut vous motiver, Bénédicte ! Mettez-vous en condition, imaginez que vous voulez abattre un sanglier ! Vous êtes là, comme ça, toute flottante, vous ne savez pas pourquoi vous tirez : vous n’arriverez jamais à faire une bonne flèche dans ces conditions. Je ne sais pas, dites-vous que vos enfants n’ont rien mangé depuis cinq jours ! que vous devez leur rapporter de la bonne viande à la maison !
Bénédicte Ombredanne amena la corde à la hauteur de ses lèvres, pensa à ses enfants affamés, releva les doigts : flèche dans la cible.
Pas mal, c’est mieux, on recommence. Imaginez quelque chose d’encore plus vital pour vous. Bénédicte Ombredanne fut secouée par le sourire que Christian lui adressa tandis qu’elle lui prenait la flèche des mains, elle se remit en position, regarda un instant, l’esprit bloqué, la pointe de ses bottines, l’herbe émeraude autour du cuir marron, les brins, les brins d’herbe, les centaines de brins d’herbe identiques, coupés ras. La même question avait beau tirailler son esprit une centaine de fois par minute et par centimètre carré de tissu cérébral depuis maintenant deux heures, elle ne savait toujours pas ce qu’elle allait faire : décider de faire l’amour avec cet homme, ou bien s’enfuir de chez lui une fois la dernière flèche tirée, avant qu’il ne soit trop tard. Jusqu’au moment où elle l’avait vu apparaître devant sa maison, elle avait cru qu’il suffirait, pour retrouver l’éclat de son mental, de savourer, comme au col d’un flacon de parfum, avec ses seules narines, rêveusement, les fragrances de l’attrait sexuel — et voilà qu’elle se trouvait confrontée à une épreuve inattendue : elle avait envie de cet homme en dehors de toute autre considération, pour lui-même, par gourmandise, comme d’un gâteau auquel elle ne voulait pas résister. Bénédicte Ombredanne se concentra, elle sentait Christian derrière elle qui attendait patiemment, elle se dit que si cette flèche ne se plantait pas dans le rouge elle ramasserait ses affaires et rentrerait chez elle immédiatement. Cette virée était en vérité une pure folie, une folie d’autant plus périlleuse que cet homme lui plaisait, elle allait prendre un risque énorme, si elle restait une heure de plus, elle le savait pertinemment. D’ailleurs, comment était-il possible d’être tombée par hasard, mais vraiment par hasard, lors de sa première connexion, sur un homme si conforme à ses goûts ? N’était-ce pas parce que le destin s’en était mêlé ? Sa vie n’était-elle pas en train de basculer, guidée depuis le début par des forces qui la dépassaient ? Rouge, tu restes, sinon, tu t’en vas. On est d’accord ? Ainsi, tu n’auras pas à te poser de question, c’est la flèche qui décidera pour toi. On fait comme ça ? Tu me le promets ? Je te le promets, se répondit mentalement Bénédicte Ombredanne. Je te promets que je vais mettre cette flèche dans le rouge et que je vais rester. Elle respira à fond en regardant la cible, leva son arc, tira la corde vers son visage exempt de tout sourire, elle ne cessait de perforer des yeux un point précis environné de rouge, elle fit un dernier effort pour amener l’embout jaune devant ses lèvres, elle bloqua sa respiration sur l’espoir d’un baiser baigné de rouge et ses deux doigts lâchèrent la corde. En cet instant précis, elle fut saisie par le pressentiment qu’elle avait manqué son tir.
À peine la flèche avait-elle fusé vers la cible que des exclamations d’enthousiasme retentirent derrière elle.
Bénédicte ! C’est fantastique ! En plein dans le mille ! Mais quelle prouesse ! Comment vous avez fait ! En plein cœur ! À votre quatrième flèche ! C’est pas possible, comment vous avez fait ?
La flèche de Bénédicte Ombredanne, ratée, s’était plantée à une vingtaine de centimètres du point qu’elle visait, mais au cœur de la cible, sublime, profonde, parfaitement perpendiculaire.
Elle-même fut bouleversée d’avoir produit ce résultat surnaturel, comme si soudain sa présence au monde s’était élucidée, quand bien même les conséquences de cette prouesse seraient cuisantes. Une sensation de profondeur l’engloutit tout entière, comme les eaux d’un naufrage un navire avarié qui coule à pic.
Christian, de joie, prit Bénédicte Ombredanne dans ses bras, il exultait, c’était la première fois qu’il voyait une débutante mettre sa flèche en plein dans le mille après si peu de tentatives, quelle apprentie vous faites, Bénédicte, quelle apprentie exceptionnelle vous faites, je n’en reviens pas ! Il la serrait très fort contre lui en imprimant à leur étreinte un mouvement de rotation de plus en plus cadencé, je vous avais prévenu, pourtant, que j’allais bientôt vous dépasser, lui assena Bénédicte Ombredanne en riant, n’allez pas faire votre étonné ! Tout de même, lui répondit Christian en la pressant contre son torse, je ne pensais pas que vos progrès iraient si vite ! Pour être tout à fait honnête avec vous, l’interrompit Bénédicte Ombredanne en se sortant de leur fusion, ce n’était pas exactement cette zone que je visais, j’étais un peu moins ambitieuse, j’ai eu de la chance sur ce coup, il faut bien le reconnaître — ou plutôt de la malchance. De la malchance ? Je m’étais fait le serment d’atteindre le rouge, lui répondit Bénédicte Ombredanne. Ils se parlaient maintenant en se regardant dans les yeux, leur étreinte comme un nœud légèrement desserré. Il n’y a pas de hasard, Bénédicte, au tir à l’arc, ni de malchance, ni de serment qui tiennent. Vous avez mis dans le mille, un point c’est tout. Qu’en savez-vous si votre inconscient ne visait pas le cœur de la cible, comme tout le monde, même si vous, en surface, vous pensiez vouloir atteindre le rouge ? Vous ne visiez pas le rouge, au fond de vous-même, j’en suis certain, mais l’absolu, l’ultime beauté. Cela veut dire que notre rencontre est juste, qu’elle est portée par la grâce, qu’elle obéit à une profonde nécessité, que vous le vouliez ou non. Cette flèche indique que quelque chose de miraculeux est en train de se produire entre nous, et vous le savez aussi bien que moi.
Subjuguée par ces paroles, Bénédicte Ombredanne lui sourit.
Je crois que vous avez raison, Christian, lui dit-elle. Je le sais bien, que j’ai raison, lui répondit-il en souriant également.
Il l’embrassa.
Leur baiser dura longtemps.
Tant d’évidence dans l’entente instinctive de leurs bouches étonna Bénédicte Ombredanne, elle qu’aucun homme n’avait plus embrassée depuis de très nombreuses années (son mari n’utilisait jamais ses lèvres pour enchanter les siennes, exception faite des smacks qu’ils échangeaient quotidiennement, matin et soir, de pure routine, comme une carte magnétique qu’on passe sur une cellule optique pour entrer et sortir d’un bâtiment). Un chant d’oiseau lui parvenait, un peu de vent caressait son visage. Leur baiser fut vorace, tendre, lascif, sérieux, mélancolique et ambitieux — à l’égal d’une pensée en mouvement, une pensée qui s’accomplit brillamment jusqu’à sa conclusion victorieuse.
C’est Bénédicte Ombredanne, après qu’elle eut entendu tout ce que ce baiser avait à lui apprendre, qui finit par l’interrompre, pour adresser à Christian une douceur visuelle : le plan fixe d’un sourire lumineux, contemplatif, que son visage imposait à ses lèvres sans qu’elle pût le contrôler, dans l’euphorie de son bonheur. Elle ne maîtrisait plus rien : ni ses pensées, ni ses expressions, ni son imagination en cavale — ni même les réactions de grande ampleur de tout son corps, sécrétions, vertiges, crampes, palpitations, ralentis d’explosions dans les fibres de ses muscles.
— Vous voulez qu’on rentre à la maison, ou bien qu’on aille dans la forêt ?
— Je ne sais pas. Quelle heure est-il ?
— Quinze heures dix, lui répondit Christian en consultant sa montre.
— Allons dans la forêt.
À un moment de leur promenade, un chevreuil apparut entre les troncs, il les examina quelques instants avant de s’éloigner en bonds désordonnés, dépourvus d’axe, comme s’ils visaient les cases d’une longue et sinueuse marelle. Christian et Bénédicte Ombredanne se tenaient par la taille, ils se parlaient et s’arrêtaient souvent pour s’embrasser. Leurs mains parfois se mettaient l’une dans l’autre, mais Bénédicte Ombredanne n’arrivait pas à accepter ce geste intime, comme si ses doigts, en se laissant toucher, accordaient à Christian des espérances qu’elle n’était pas habilitée à lui offrir. Quand elle sentait dans la sienne la main de cet autre homme, elle se mettait à penser à la femme qu’elle était dans la réalité, mariée et mère de deux enfants, et cette femme-là, en elle, s’offusquait électriquement de ce geste hérétique, à la connotation matrimoniale, tandis que leurs baisers, y compris les plus radicaux, la lui faisaient oublier complètement — on découvre de drôles de vérités, quand on commence à sortir des sentiers battus, se dit-elle. Vous n’aimez pas que je vous prenne la main, Bénédicte, je le sens, pour quelle raison ? Je préfère qu’on se tienne par la taille, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, lui répondit-elle. C’est ainsi qu’il la conduisit sous son arbre préféré, un chêne d’une envergure monumentale, nanti de branches aussi longues que des appartements, au pied duquel avaient percé une multitude de fleurs bleues. Christian venait souvent ici pour méditer, il pensait même y installer un banc, un banc où il pourrait, l’été, romantique, lire de bons livres et écrire des poèmes, à l’ombre des frondaisons séculaires, ajouta-t-il sur le ton de la plaisanterie.
Playmobil677 confirmait sa capacité à l’autodérision, comme s’il se condamnait lui-même au paiement d’une surtaxe prohibitive toutes les fois qu’il constatait dans ses propos un excédent de gravité. Je vous les enverrai, mes poèmes, Bénédicte, vous en serez l’héroïne !
Ils s’embrassèrent. Elle caressait sa nuque. Elle aimait son odeur. Le goût de sa salive. Elle ouvrait parfois les yeux sur un morceau de ciel. Ils entendaient craquer des brindilles sous le poids de leur étreinte. Sa langue de mâle était un animal entreprenant. Christian aventura ses mains sous la robe de Bénédicte Ombredanne, mais elle se dégagea.
— Excusez-moi, lui dit-il. J’avais cru.
— Ce n’est rien. C’est moi. Pardon.
— Mais non, pas du tout, je comprends.
Bénédicte Ombredanne, la tête baissée, regardait fixement la poitrine de Christian, qu’elle caressait de sa main droite, pensive. La gauche, refermée en poing doux, reposait sur son sternum, tambourinant de temps à autre comme à la porte d’une auberge.
— Je ne vais pas y arriver. Je suis vraiment confuse.
— Ce n’est pas grave.
— Mais si, c’est grave. Vous vouliez une aventure, vous devez être déçu. Je suis sotte, j’aurais dû m’en douter, ça m’aurait évité de vous faire perdre votre temps.
— Vous avez peur ?
Elle leva la tête vers le visage de Christian, et lui sourit de confusion, espérant se faire pardonner sa réponse.
— Je meurs de trouille.
— Il ne faut pas.
— Pour quelle raison ?
— Rien ne nous oblige à aller plus loin. Si vous voulez qu’on se limite à des baisers dans la forêt, eh bien, c’est simple, on s’embrassera dans la forêt, c’est tout. Vous êtes maîtresse de mon comportement, comme on disait dans les romans du XVIIIe !
— Ça alors, vous aimez les romans du XVIIIe ?
— Les liaisons dangereuses. La vie de Marianne. La nuit et le moment. Manon Lescaut. Point de lendemain. Le sopha. Quoi d’autre.
Bénédicte Ombredanne le considéra avec incrédulité, émerveillement.
— Les choses modernes ne me touchent pas. Pour être ému, j’ai besoin que ça soit ancien, avec un imaginaire d’un autre siècle, de préférence assez lointain. Pareil pour les gens : je les préfère quand ils ont l’air de s’être évadés d’une autre époque, les gens que je rencontre. À ce propos, votre bague, elle vient d’où ? Elle est sublime. C’est une pièce exceptionnelle, je suppose que vous le savez.
— De ma grand-mère, qui la tenait elle-même de la sienne, je ne sais pas ce qu’elle faisait dans ma famille.
— Si cette bague a appartenu à l’une de vos aïeules, enchaîna Christian sur un ton malicieux, dites-vous bien que vous n’êtes pas la première de votre lignée…
— Oui, je sais, l’interrompit Bénédicte Ombredanne. Le seul problème c’est que j’ignore si cette bague a été achetée chez un antiquaire par mon arrière-arrière-grand-mère, ou si elle-même la tenait de sa grand-mère, et ainsi de suite jusqu’à l’époque de Marivaux, et jusqu’à la fautive. Moi aussi j’adore La vie de Marianne. Moi aussi je suis sensible au recul des siècles. Ce que je préfère, en moi, c’est ce qui me relie au passé. Si j’avais pu, j’aurais choisi de faire votre connaissance en 1883.
— En 1883 ?
— C’est l’année où Villiers de l’Isle-Adam a publié le livre sur lequel j’ai fait mon mémoire de maîtrise. Mais il s’est passé cette année-là tout un tas d’autres choses qui me plaisent. Vous avez déjà lu Villiers de l’Isle-Adam ?
— Son nom ne me dit rien.
— Il n’est pas très connu. Il appartenait au mouvement symboliste, il était l’ami intime de Mallarmé, il fréquentait Huysmans. Avant de les écrire, il éprouvait l’impact de ses récits en les disant dans les cafés, en public, et il éblouissait par son charisme, son ironie, la puissance visionnaire de son verbe. C’était un rêveur, c’était un idéaliste. Il accordait la plus grande importance à l’expérience sensitive, en ceci qu’elle peut nous révéler la vérité du monde. Il était convaincu que l’au-delà est inscrit dans notre réalité et que l’on peut y accéder à la faveur de nos expériences quotidiennes, pour peu qu’on en ait le désir, qu’on sache voir ce qui se passe autour de nous et qu’on soit pleinement réceptif. Notre monde est habité, il possède un sens et un arrière-plan que l’on peut découvrir à travers la fulgurance de nos sensations, par intermittence, comme un flash de lumière peut éclairer un paysage nocturne. Toutes ses histoires sont façonnées par la recherche de l’Absolu, par ce désir inépuisable d’atteindre à l’Idéal, à l’autre bord, à la Beauté suprême révélatrice d’un ordre supérieur de la réalité, par-delà notre pitoyable réalité ensevelie sous l’époque.
— Qu’est-ce qu’il a écrit ?
— J’ai connu un certain nombre d’hommes qui ne vivaient qu’aux cimes de la pensée, je n’en ai pas rencontré qui m’aient donné aussi nettement, aussi irrévocablement l’impression du génie. C’est ce que disait de lui Maeterlinck.
— Ça donne envie.
— Je suis sûre que ses livres vous plairaient. Par exemple les Contes cruels. N’y voyez aucun message, ajouta-t-elle en souriant.
— C’est la première fois ?
— Je vous les offrirai.
— C’est la première fois ?
— De quoi ?
— Que vous trompez votre mari.
— Je n’aime pas tellement ce mot, le mot tromper. Je le trouve atroce.
— Bon, est-ce que c’est la première fois que vous allez chez un autre homme, sans trop savoir pourquoi, mais avec l’intention, tout de même, le cas échéant, si les circonstances s’y prêtent…
— C’est la première fois, l’interrompit Bénédicte Ombredanne.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi, soudain, vouloir faire ça ?
— Je n’ai pas tellement envie d’en parler.
— Comme vous voudrez, excusez-moi.
— J’avais besoin de me prouver que je pouvais me dégager de son emprise, prendre des initiatives qui ne concernent que ma personne, secrètement, comme une femme libre. Je n’ai pas capitulé. Je suis toujours vivante. Je suis seule à diriger ma vie, contrairement aux apparences. La beauté, je sais très bien où aller la cueillir, rien ni personne ne pourra plus m’empêcher d’exercer ce droit, à commencer par mon mari, voire mes enfants, ou le lycée, ou les convenances. Si j’ai envie de faire quelque chose, je le fais. Voilà, vous êtes content ?
— Il ne vous traite pas bien ?
— Pourquoi vous me demandez ça ?
— Je ne sais pas, une intuition.
— Disons qu’il n’est pas facile.
— Il vous frappe ?
— Non.
— Vous en êtes sûre ?
Bénédicte Ombredanne hésita à répondre.
— Vous en êtes sûre ?
— Pas à proprement parler.
— C’est une drôle de réponse.
— Christian, s’il vous plaît, on ne va pas parler de ça, si ? Vous voulez vraiment qu’on parle de ça ?
— Je m’intéresse à vous. Vous êtes ici pour ça, d’une certaine façon, non ?
Bénédicte Ombredanne lui sourit. Son sourire lui disait : bien joué.
— Il lui arrive de me bousculer, alors parfois je tombe, car je suis frêle, et alors je me fais mal. Je n’ai qu’à mieux me tenir sur mes jambes, comme dans l’autobus. Il ne me frappe pas. Sauf quand un geste un peu brusque surgit de sa personne vers la mienne, parce que c’est plus fort que lui, mais ce ne sont pas des coups, non, ce ne sont pas des coups, pas à proprement parler.
— Hein ? Parce que c’est plus fort que lui ?
— Christian, s’il vous plaît, c’est une mauvaise idée qu’on parle de ça, je vous assure.
— Si je vous comprends bien, il y aurait les hommes qui frappent les femmes par goût, par habitude, en connaissance de cause, et ceux qui les frapperaient sans les frapper vraiment, à regret, sans l’avoir voulu, quasiment par inadvertance, parce qu’une gifle leur aurait échappé, ou une bousculade, et ces hommes-là seraient pardonnés d’avance, on devrait les excuser, parce qu’ils seraient, je ne sais pas, faibles ? esclaves de leurs pulsions ? pitoyables ? de leur propre aveu ? Alors leur comportement devrait être minimisé ? Je ne suis pas d’accord.
— Vous ne pouvez pas vous mettre à ma place. C’est trop facile de porter des jugements d’aussi loin.
— Je ne vous juge pas, Bénédicte. Ni d’ailleurs votre mari. Mais peut-être qu’en parler, juste ça, en parler, nous deux, aujourd’hui, je ne sais pas…
— Vous n’avez pas tort. Être deux, pour une fois, à regarder ma situation, et en parler un peu, plutôt que d’être toute seule, oui, ça fait du bien, ça réconforte un peu, je ne pensais pas, vous avez raison, merci.
— Pourquoi vous ne le quittez pas, votre mari ?
— Il le refuserait. Mais alors catégoriquement. Je pense aussi aux enfants. Je le ferai quand ils auront grandi. Peut-être. Si les choses ne s’arrangent pas. Pour le moment, c’est impensable.
— C’est ce que vous croyez.
— Je suis une sorte de prisonnière. Il me reste, mon fils va avoir cinq ans en octobre, treize ans à tirer.
— On ne peut pas raisonner comme ça, c’est absurde.
— Rien ne dit que les choses ne vont pas s’arranger. Cet amour est épuisant, il me met à rude épreuve, mais c’est, je crois, un vrai amour, une histoire authentique.
— Si vous le dites. Mais c’est peut-être un piège de voir les choses sous cet angle.
— Vous ne pouvez pas vous mettre à ma place, je vous le répète.
— Votre idée, c’était quoi, prendre un amant ? Vous dédommager de ce quasi-sacrifice…
Christian laissa sa phrase en suspens. Bénédicte Ombredanne l’examina longuement, elle essayait de trouver sur son visage, dans les promesses que ce visage pourrait lui faire, la réponse, en principe un peu risquée, à cette question qui ne l’était pas moins, et qu’il venait de lui poser, malin, l’œil lumineux, en tâtonnant.
— Je ne sais pas. Je ne pense pas. Encore que vous, l’idée de vous avoir pour amant attitré…
— C’est quand vous voulez, Bénédicte ! Si vous voulez que je sois votre amant attitré, dites-le, c’est comme si c’était fait !
Ce cri du cœur bouleversa Bénédicte Ombredanne.
Qu’elles lui faisaient du bien, oui, du bien, sa gentillesse ! sa générosité ! cette belle et grande simplicité ! dans ce monde où tout est calculé, où chaque parole est pesée, où les relations humaines sont rectifiées en permanence par les huissiers de la méfiance et de la peur, de l’envie, de l’aigreur, et de la jalousie ! Qu’il détonnerait, cet homme anachronique, dans la salle des profs de son lycée, épicentre de la médiocrité contemporaine ! Mais comment est-il possible de se sentir aussi bien, et dans une telle harmonie des sensibilités, avec quelqu’un qu’on vient tout juste de rencontrer ?
— Vous habitez un peu loin de chez moi, pour devenir mon amant attitré. Nos vies s’en trouveraient vite compliquées.
— Comment ça loin de chez vous ? Je ne comprends pas.
— J’habite à Metz.
— Ah bon ? À Metz ? Mais vous m’aviez dit. Comment ça se fait ?
— Comment ça se fait que quoi ? Que je n’aie pas cherché à rencontrer un homme à Metz, mais à Strasbourg, loin de chez moi ?
Il la regarda quelques instants.
— Je pourrai me déplacer, la prochaine fois, si vous voulez.
Bénédicte Ombredanne se contenta d’un sourire, avant de baisser la tête.
— Vous êtes toujours aussi souriante ?
— Ah bon ? Moi ? Souriante ? Vous trouvez ?
— J’ai rarement vu une femme sourire autant, vous avez l’air d’être en apesanteur, votre sourire est lumineux, il ne quitte pas vos lèvres. Même quand on parle de choses graves, votre sourire n’est jamais loin : il suffit qu’on se regarde pour qu’il réapparaisse. Votre visage est comme le temps d’aujourd’hui : douceur et grand soleil.
Bénédicte Ombredanne, comme pour lui donner raison, mais c’était par gêne et par pudeur, transforma son sourire en éclat de rire.
— Si vous saviez ! Non, je ne suis pas une femme particulièrement souriante.
Elle sentait qu’elle avait rougi.
— Ça ne se voit pas.
— C’est qu’aujourd’hui je suis heureuse, indescriptiblement, si vous voulez savoir. Notre rencontre, dans ma vie bien rangée, c’est un peu comme une révolution : ces sourires sont des débordements populaires, c’est la liesse, je ne peux pas les empêcher d’éclater, ils sont comme des clameurs, j’adore cette sensation. Ces sourires ne m’appartiennent pas, la magie de ce moment ne m’appartient pas non plus, je le sais, je le sens. Cette journée est miraculeuse, elle ne reviendra pas, c’est certainement la dernière journée heureuse de toute ma vie. Je suis en train de flamber intégralement : en même temps que cette journée irréelle se déroule, je me consume de bonheur tout entière, mais vraiment tout entière, de l’intérieur, vous comprenez ? Je suis en train de brûler de joie, de l’intérieur, intégralement. Quand je partirai d’ici, il ne restera plus rien de ma personne qu’un petit tas de cendres.
— Mais qu’est-ce que vous racontez, Bénédicte ! Comment pouvez-vous dire que c’est la dernière journée heureuse de votre vie ! Mais enfin !
— Parce que je le sais.
— Arrêtez donc de dire des bêtises ! Il y en aura d’autres, des journées heureuses ! Bien sûr que oui !
— Il est quelle heure ?
— Seize heures cinq.
— Allons chez vous, il va finir par être trop tard.
Ils firent l’amour à deux reprises.
La chambre de Christian, spacieuse, était décorée avec le même raffinement que le salon.
Elle se laissa dévêtir sans avoir peur de lui paraître disgracieuse, peut-être parce qu’elle avait entrepris de le déshabiller en même temps, avec fougue, emmenée par la puissance de son désir, impatiente de découvrir son corps.
Ces quelques heures les virent rire, gémir, manger, haleter, se murmurer des mots définitifs, éminemment sincères, dont le souvenir allait obséder Bénédicte Ombredanne pendant des mois, fatale blessure faite à son âme.
Il la fit jouir avec sa langue, en lui laissant du temps et de l’espace, afin qu’elle puisse reprendre confiance en elle, lentement, en toute quiétude, sans astreinte d’aucune sorte.
Un grand portrait d’ecclésiastique, à l’huile, dense et sombre, datant du XVIIe siècle, surplombait, disposés sur une commode, un nu en bronze, des flacons de parfum, une pendule dont les aiguilles lui rappelaient les flèches qu’elle avait tirées, conclues chacune par un accent circonflexe acéré.
Elle passa sa langue sur les dents blanches de Christian, une à une, en le regardant dans les yeux avec de vives lueurs de joie, ce qui le fit sourire.
Il est déjà si tard ?
Pas encore, ne t’inquiète pas, elle ne marche plus, lui répondit Christian en la renversant de nouveau sur les draps.
L’ecclésiastique était ridé, sa peau était cireuse, l’œil minuscule qu’il opposait au monde était intimidant, c’était du haut d’un piédestal de désapprobation qu’il envisageait les humains qui croisaient son regard rectiligne, immensément pensif et réticent, sans indulgence.
Christian fut désolé d’avoir joui sur son ventre, abondamment, quatre ou cinq salves venues frapper sa peau marbrée, au terme de leur premier coït. Il s’excusa platement, il n’avait pas osé venir en elle, ne sachant pas si elle avait un moyen de contraception. Tu aurais pu, Christian, lui dit-elle. La prochaine fois, je voudrais que tu jouisses en moi.
Dans l’axe du lit, un miroir incliné, retenu au mur par une antique cordelette, permettait à Bénédicte Ombredanne de voir leurs corps d’un peu loin, en plan large. La cordelette lui plaisait, elle donnait du recul aux visions que la glace saisissait, le recul du passé.
Elle osa, au démarrage de leur second rapport, prendre le sexe de Christian dans sa bouche, ce qu’elle n’avait jamais pratiqué avec son mari, celui-ci lui ayant dit, peu après leur rencontre, qu’il n’aimait pas spécialement ça, qu’il préférait avec la main, de loin.
Il arrivait à Bénédicte Ombredanne de croiser le regard du prélat, ce qui avait pour effet de lui faire sentir à quel point elle était heureuse. La grande beauté de ce moment d’intimité, moment délictueux, méritait bien l’intervention d’un cardinal.
Le sexe de son mari, pointu, avait l’allure d’un animal sournois qui se faufile partout, fouine ou souris, rat, renard. À l’opposé, circoncis et gland massif, le sexe de son amant était franc, attendrissant et sympathique : il lui fit penser à un moine dans une chasuble informe, doté d’une tête énorme, portant la tonsure.
Elle entendait, provenant des arbres qui entouraient la maison, des oiseaux qui chantaient, c’était un poudroiement sonore continuel autour du lit et de leurs corps enchevêtrés.
Une odeur de bon petit plat montait jusqu’à la chambre, discrète, irréfutable, dont Bénédicte Ombredanne ne pouvait s’expliquer la provenance, n’ayant pas vu son amant aux fourneaux.
Après s’être excusé d’avoir souillé son ventre, Christian alla chercher dans la salle de bains attenante à la chambre un gant de toilette mouillé d’eau tiède et une serviette-éponge de couleur parme, parfumée, qu’il passa sur sa peau avec douceur, la nettoyant délicatement.
Au contact de sa langue, surprise, le gland charnu se révéla divinement excitant, elle le sentait qui emplissait sa bouche comme un morceau de nourriture un peu trop gros. Christian poussait des soufflements spectaculaires, rauques, dont il semblait ne pas pouvoir maîtriser l’amplification à mesure que croissait son plaisir.
La pendule marquait six heures dix depuis qu’elle en avait remarqué les deux aiguilles en forme de flèche. À partir de cette après-midi, la plus belle de toute son existence, chaque jour à dix-huit heures dix elle s’efforcerait de regarder les aiguilles de sa montre, une pensée pour Christian, pour le sévère ecclésiastique, pour leurs corps nus éloignés dans le miroir.
Il lui enfonça un doigt dans l’anus, elle frissonna. La pupille du prélat ne manifesta aucune réaction, constante et résignée.
Elle sentait que la semence de Christian allait fuser sur ses gencives, alors elle vint s’asseoir sur lui et enduisit son sexe avec les ruissellements du sien, en cadence, appliquée, l’embrassant sur les lèvres tandis qu’il lui pinçait les seins avec une cruauté qui décupla son plaisir. Oui, comme ça, c’est bon, tu apprends vite ! Je t’aime, je t’aime, je t’aime, lui disait-elle à voix basse, à voix très basse, à travers ses baisers. Un peu plus tard, à l’initiative de Bénédicte Ombredanne dont c’était la position préférée, ils déplacèrent leurs corps pour faire l’amour l’un devant l’autre, en appui sur leurs mains, sans se quitter des yeux. Ils se souriaient, c’était beau de se sourire comme ça tout en faisant l’amour en vis-à-vis, mais tout à coup une résurgence simultanée de leur plaisir vint effacer des deux visages tout témoignage de plénitude, les attirant chacun, les paupières closes, dans sa forêt vertigineuse.
Une cordelette datant de 1883 : deux corps anciens, collés l’un contre l’autre, entraperçus dans un reflet du passé.
Christian lui dit qu’elle devait avoir faim, elle était arrivée à treize heures et n’avait rien mangé depuis. Une daube était en train de mijoter sur sa cuisinière à bois, il se proposait de lui servir un délicieux repas, là, dans la chambre, sur le lit, accompagné d’une excellente bouteille de graves et de bon pain, qu’en pensait-elle ? Il se leva d’un bond et Bénédicte Ombredanne ramena le drap sur son corps nu.
À un moment, Christian sauta sur Bénédicte Ombredanne et la renversa en arrière, la plaquant sur le matelas, saisi par une pulsion de possession totale. Il semblait enragé, il allait l’assassiner, Bénédicte Ombredanne poussait des hurlements, Christian, non, s’il te plaît, arrête — elle empoignait ses fesses afin qu’il aille plus vite, plus loin, plus brutalement, elle avait peur de perdre tous ses moyens au moment où culminerait sa jouissance, Christian, non, je t’en supplie, arrête, je vais jouir, arrête, c’est trop fort, non, Christian, je t’aime, je vais mourir ! Elle lacéra comme une furie le dos et les épaules de son amant, la jouissance se déchaîna dans son corps tandis qu’un éclair venu du ciel foudroyait Christian à son tour, elle le sentit se déverser par à-coups, il se cabrait à chaque salve qu’il expulsait, il avait l’air de réagir à de profondes morsures, le plaisir qu’elle éprouvait continuait de rayonner, elle en pleurait, c’était d’une telle violence ce qui brûlait son ventre, il tressaillit pendant quelques secondes avant de retomber sur elle avec lourdeur, anéanti, en soufflant bruyamment.
Rigoureusement superposée, concomitante, la progression de leur plaisir avait été aussi exacte et fulgurante que la trajectoire de la flèche, à cette différence près qu’il avait duré un quart d’heure au lieu d’une fraction de seconde — jusqu’au prodige de son impact sur la cible, au centre de tous les cercles, explosion de jouissance corporelle.
Ils s’enlacèrent, ils retrouvèrent leur calme, ils respiraient paisiblement, les yeux fermés, se caressant d’un doigt rêveur.
Tu m’as tuée, souffla-t-elle avec douceur dans son oreille, tu m’as tuée mon tendre amour.
Elle n’osait pas demander l’heure, elle ne voulait pas penser à son départ, elle essayait de se protéger des recommandations de sa raison, laquelle, pourtant, comme par la grille d’un soupirail, indiscrète et rabat-joie, lui enjoignait de se hâter, et de rentrer chez elle.
Au bout de quelques minutes de silence, Bénédicte Ombredanne reprit la parole avec une voix enrouée. Elle avait tellement hurlé que ses cordes vocales en étaient enflammées.
— Il y a une sensation que j’éprouve depuis longtemps, elle est un peu curieuse, je ne sais pas si elle est communément répandue.
— Décris-la-moi, je te dirai si je la connais.
— Je vais essayer, ce n’est pas facile.
— Je t’écoute.
— Eh bien voilà, je ne sais pas par où commencer. Disons que j’essaie de profiter le plus possible du présent : l’idée que le temps file à mon insu m’est insupportable. Idéalement, j’aurais voulu qu’il soit possible de qualifier chaque jour de mon existence, d’en garder trace, de m’en souvenir. Bien entendu, comme tu peux facilement le concevoir, la mémoire ne peut pas fonctionner à si petite échelle, et puis, dans leur enchaînement, les journées se ressemblent trop, il serait absurde de vouloir toutes les distinguer.
— Je suis d’accord avec toi.
— Alors, au minimum, j’essaie que chaque année conserve dans ma mémoire une saveur spécifique, il arrive même que certaines années se laissent subdiviser en différentes périodes, dont j’enregistre alors les atmosphères, comme une collectionneuse d’essences rares. Si tu me dis printemps 2002, c’est comme si tu plaquais des accords sur un harmonium, immédiatement je retrouve les sensations que le printemps 2002 a laissées dans ma mémoire. Ces sensations sont aussi caractérisées qu’une mélodie, ou qu’un parfum. De cette manière, je n’ai pas l’impression que la vie me file entre les doigts, et qu’elle me file entre les doigts parce que j’aurais été passive, ou n’aurais pas accordé à son contenu toute l’attention qu’il aurait fallu. Car c’est ça ma grande terreur, c’est que ma vie s’écoule inutilement comme de l’eau d’un robinet qu’on a oublié de fermer, ou d’un robinet qui fuit, quelque chose comme ça, tu vois.
— Je vois.
— À la fin tu reçois la facture, et celle-ci est disproportionnée par rapport à ta consommation réelle, ou par rapport à ta consommation consciente, c’est-à-dire que les années passent, l’eau coule, les années passent, l’eau coule, et au moment où tu réalises que ces années ont passé tu t’aperçois que tu n’as rien vécu, ou peu, ou pas suffisamment, et tu t’en veux : tu te dis merde, j’aurais dû faire un peu attention, la facture est de dix années mais j’ai vécu trois trucs marquants, le reste, eh bien, relève de la fuite d’eau, du robinet laissé ouvert. Alors j’essaie, j’y pense chaque jour, d’être attentive au temps qui passe (c’est pour ça qu’elle me fait rire, ta pendule), même si mon existence, je le déplore, est assez terne, relativement répétitive — mais au moins ce n’est pas faute d’avoir beaucoup attendu de la réalité, ce n’est pas parce que j’ai été négligente ou que j’ai laissé le temps tout seul avec lui-même pendant que j’avais le dos tourné, occupée à autre chose. Pourtant, le temps, tu vois, j’ai beau faire attention — il continue de s’écouler comme si de rien n’était. Alors, si une personne me montre une photo de moi à l’âge de vingt-six ans, je me dis mince, c’était il y a dix ans, que le temps passe vite, je ne l’ai pas assez ralenti, je ne l’ai pas assez scruté, je ne l’ai pas suffisamment immobilisé par ma pensée, tenu en joue par mes attentes et mon regard, par mon désir de vivre et par mes exigences, c’est ma faute si le temps a passé aussi vite, j’ai été négligente, j’ai été beaucoup plus velléitaire que je ne l’avais pensé, et je me dis les pauvres, mes amis, la personne qui me montre cette photo, c’est par ma faute qu’elle a vieilli comme ça, si j’avais fait plus attention nous ne serions pas si vieux à l’heure actuelle, nous aurions tous vingt-huit ans au maximum et pas trente-six. Oui, je me dis ça : si, à l’époque, je m’étais plus concentrée sur le présent, aujourd’hui nous en serions moins éloignés, nous serions même encore là-bas, peut-être, ou pas très loin. Tu comprends ? C’est comme si je prenais sur moi la responsabilité du temps qui passe. Comme si chaque individu avait la capacité, par son mental, de ralentir l’écoulement du temps, et de le ralentir pas seulement dans l’impression qu’il pourrait en avoir lui-même, mais pour de vrai, pour tout le monde.
— Je vois ce que tu veux dire, mais je n’ai jamais éprouvé cette sensation. Je ne pense pas non plus qu’elle soit communément répandue. Elle est très belle, elle fait de toi une personne rare. Je te trouve merveilleuse. Je voudrais que tu deviennes ma femme.
— Tu es bête.
— Je suis sérieux.
— Je suis déjà mariée. J’en ai encore pour treize ans. Rendez-vous dans treize ans, si tu veux !
— Elle est ridicule ton histoire d’incarcération. Tu es libre, les murs de ta prison n’existent pas, tu peux décider de quitter ton mari du jour au lendemain, si tu en as envie.
— Il faut croire que je l’aime, si je reste.
— Tu veux un verre de vin ?
— Un petit, ou je ne vais pas pouvoir conduire.
Christian se leva et leur servit un verre de graves. Bénédicte Ombredanne était appuyée aux oreillers en plume, seins nus, le drap ramené sur les hanches, Christian assis en tailleur devant elle, vêtu d’un peignoir blanc.
— Je n’ai pas envie de rentrer. Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais été aussi heureuse, ou alors il y a longtemps, dans une autre vie.
Elle regarda les aiguilles de la pendule et lui demanda si par hasard le moment n’était pas venu qu’il soit vraiment dix-huit heures dix.
— À quelle heure tu dois être chez toi ?
— Je suis censée y être depuis longtemps. Le jeudi, je n’ai cours que de huit à dix heures. Ce jour-là mes enfants ont l’habitude que je sois à la maison quand ils rentrent de l’école, et que le frigo soit plein. Aujourd’hui leur mère sera absente, et le frigo sera vide. Il est quelle heure ?
— Tu n’as pas de montre ?
— Elle est dans mon sac. Je l’ai enlevée pour pouvoir mettre ton oreille d’éléphant.
— Ah oui, c’est vrai.
— Alors ?
— Dix-huit heures dix.
— Vraiment ?
— Je t’assure.
— C’est une catastrophe.
— N’exagère pas.
— Je ne sais pas comment je vais faire pour me sortir de ce mauvais pas. Le plus étrange c’est que maintenant, là, devant toi, sur ce lit, ce grave problème ne me préoccupe absolument pas, je suis anesthésiée, c’est comme un sortilège, je pourrais même, je crois, si je m’écoutais, faire une énorme connerie.
— Qui serait ?
— Vivre à fond le bonheur de cette situation, ne me poser aucune question, écouter seulement mon bien-être, et rentrer vraiment tard.
— Tu n’as pas peur que tes enfants s’inquiètent ?
— Les enfants… Il n’y a rien de plus égoïste qu’un enfant, non ? Tu ne partages pas cet avis ? Eh bien, tu as de la chance. Je les adore, là n’est pas la question, mais leur éventuelle inquiétude, je dis bien éventuelle, elle se résorbera en cinq secondes quand ils sauront que tout va bien, que j’ai été seulement retardée. Même, je sentirai dans leur soulagement comme une pointe de déception, j’en suis certaine.
Christian la regarda sans comprendre : il se passa la main sur le bas du visage, comme s’il voulait contrôler la longueur de sa barbe, pourtant rasée du matin.
— Mes chéris, vous n’allez pas me croire, mais figurez-vous qu’en sortant du supermarché, devinez sur qui je suis tombée, je vous le donne en mille !
Christian sourit et secoua le pied de Bénédicte Ombredanne à travers le drap, pour la féliciter de son imitation.
— Alors que là je vais leur dire que j’ai passé la journée à la campagne, parce que j’avais besoin de réfléchir. Je leur dirai que je suis tombée en panne d’essence. Ils seront rassurés, certes, si tant est qu’ils aient été inquiets, mais ils seront surtout déçus, ou irrités par les désagréments causés par cette bizarre escapade, en premier lieu le frigo vide et le fait qu’aucun repas n’aura été préparé. Ils auront faim, terriblement faim, tous autant qu’ils sont, le père comme les enfants, bien entendu, comme par hasard. La satisfaction de mes envies, de mes besoins, ils s’en tapent, tu ne peux pas savoir à quel point. Mon équilibre ou mon bien-être, exactement pareil, indifférence totale. Personne ne se demande, chez moi, jamais, si je vais bien, ou pas, si je suis heureuse, ou pas, s’il me manque quelque chose, ou pas, absolument jamais. C’est terrible, non ? Tu vois, je suis en pleine crise ! Je m’insurge ! Mon absence du foyer est insurrectionnelle !
Bénédicte Ombredanne éclata de rire.
— Appelle-les, alors.
— Tu crois que c’est fréquent que des mères de famille désertent leur maison du jour au lendemain sans donner d’explication, par lassitude de la profonde indifférence dans laquelle elles se sentent tenues par leurs proches, ou ça n’arrive jamais, c’est impossible ?
— Je n’en sais rien. Je n’ai lu aucune étude sur le sujet.
— Les appeler ? Je n’ai pas de téléphone portable.
Christian la regarda interloqué : Bénédicte Ombredanne lui sourit.
— C’est à cause de mon mari. Il aurait peur que j’en profite pour avoir une vie sociale extravagante, des amis, des amants. Alors qu’avec le fixe, comme il exige de pouvoir me joindre, je suis censée rentrer chez moi après les cours : il a mon emploi du temps, il sait à quelle heure il peut m’appeler. Naturellement, si j’ai besoin de sortir pour aller faire une course, eh bien je sors, il me laisse libre de mes mouvements. Je ne suis pas captive, il ne faut pas exagérer. Mais il me suit à la trace, il sait en permanence où je suis. Ce matin, j’ai pris mes responsabilités en décidant de disparaître des écrans radar pendant plusieurs heures. Maintenant, il va falloir que j’en assume les conséquences, j’espère seulement qu’elles seront supportables, et limitées dans le temps.
— Supportables ?
— Ne t’inquiète pas. Elles seront supportables.
— Bénédicte, tu es certaine que tu peux rentrer chez toi sans danger ?
— Oui, certaine, ne t’inquiète pas. Il va hurler, je vais devoir le rassurer, il va réclamer des explications, il va vouloir des preuves, j’entrerai en pénitence, ça va durer trois jours, basta.
— Appelle-moi, surtout, s’il y a un souci. C’est promis ?
— Qu’est-ce que tu es gentil. Je n’ai pas l’habitude d’avoir en face de moi quelqu’un d’aussi attentionné. À la maison, c’est moi qui dois fournir les prestations de protection, de réconfort, de pilotage, d’intendance, de logistique, d’expertise, de conseil, de tendresse, d’entretien, de sécurisation. Quoi d’autre encore. Je suis soumise à un devoir d’abnégation constante et inconditionnelle, pour tous les membres de la famille. En retour, je n’ai droit qu’à de l’indifférence. C’est normal, après tout, que la maman s’occupe de tout, non ? Pourquoi, alors, lui dire merci, lui faire sentir qu’on est contents de ce qu’elle fait ? Je suis un peu comme une serveuse de restaurant : la serveuse de restaurant, on réalise qu’elle est un être humain au moment où il manque la moutarde sur la table et qu’elle tarde à réapparaître, c’est-à-dire au moment où on commence à avoir envie de la frapper parce que le plat va refroidir et qu’on va devoir le manger sans condiment. En dehors de ces circonstances où ses manquements d’être humain provoquent la haine, elle est complètement transparente, on ne la voit pas, on lui donne des ordres en ayant l’habitude qu’ils soient exécutés comme par une machine, ou par une entité abstraite.
— C’est ce qui se passe chez toi ?
Bénédicte Ombredanne regarda Christian sans lui répondre, avant de lui sourire.
— Je peux te dire une chose, une chose dont je suis sûre : la journée que nous avons passée l’un avec l’autre justifie que j’en assume les conséquences, de quelque ampleur qu’elles soient. Je ne renierai jamais la décision que j’ai prise de venir te voir, ni ce que j’ai fait avec toi cette après-midi. Je le sais. C’est gravé ici, ici, ici, encore ici et jusque-là, à tout jamais, quoi qu’il advienne de nous, dit-elle à Christian en pointant son index, successivement, sur sa tempe, sur ses lèvres, sur son cœur, sur son ventre, sur son sexe puis enfin sur ses orteils (là, amusée par cette petite cérémonie improvisée, elle céda à l’irruption d’un grand sourire), orteils que son amant tenait entre ses doigts à travers le drap.
— Il y en aura d’autres, des journées passées ensemble, lui répondit Christian en lui prenant la main.
Ils s’embrassèrent longuement, avant que Bénédicte Ombredanne ne se replonge dans le moelleux des oreillers.
— Je ne sais pas si j’en aurai la force. Je suis venue ici dans l’idée d’une seule fois.
— On dit ça, on dit ça…
— On verra bien. (Elle fut un peu sèche.) Je ne sais même pas à quel genre de situation je vais être confrontée en rentrant chez moi tout à l’heure.
Christian l’examinait avec une expression soucieuse, ses mains croisées sur le ballon de graves, comme s’il priait.
Bénédicte Ombredanne, à l’opposé, tenait le sien par l’assise circulaire du pied, du bout des doigts. Son verre vide oscillait dans les airs comme un ivrogne qui n’arrive pas à avancer, vertical et en déséquilibre.
— Quand, dans dix ans, on évoquera devant moi le printemps 2006, ce ne sera pas comme des accords plaqués sur un harmonium, mais plutôt comme les grandes orgues de Notre-Dame. Le 9 mars 2006, entre treize heures et dix-neuf heures, l’apothéose de ma jeunesse !
Elle se leva, ils se douchèrent sous les mêmes eaux en se savonnant mutuellement, puis elle se rhabilla devant le grand miroir.
Ils s’embrassèrent tout près de la statue de femme, dans le salon, elle déjà dans son manteau cloche, lui torse nu, seulement vêtu d’un pantalon.
Elle lui demanda de la laisser sortir seule, elle n’aimait pas les adieux, il lui fit la promesse de ne pas la regarder par la fenêtre.
Elle referma elle-même la porte d’entrée tandis qu’il s’éloignait vers la cuisine, qui se trouvait de l’autre côté de la maison.
En empruntant le petit sentier de pierres, Bénédicte Ombredanne ne put empêcher que des larmes se déversent de ses yeux, abondantes, suivies de lourds sanglots. Elle avait beau se répéter qu’elle avait passé une après-midi inouïe, qu’elle pourrait revenir ici toutes les fois que son état nécessiterait l’urgence d’un réconfort, sa tristesse l’emportait sur les trésors qu’elle avait emmagasinés, soyeux, inoubliables.
Elle quitta la maison de Christian à dix-neuf heures. Elle s’arrêta dans une station-service, au bord de l’autoroute, pour faire le plein et téléphoner. C’est son mari qui répondit, elle se contenta d’articuler, comme morte, qu’elle était partie en balade dans les Vosges, elle était tombée en panne d’essence, elle lui expliquerait tout, il ne fallait pas qu’ils s’inquiètent, elle serait à Metz dans deux heures au plus tard. Elle raccrocha dès qu’il se mit à hurler, elle n’avait pas envie de se justifier par téléphone, son intention avait été de rassurer sa famille, voilà tout. Malgré la brièveté de leur échange, elle acquit la certitude que son retour allait être atroce.
Maintenant qu’elle avait tranquillisé ses proches, elle n’était plus tellement pressée de rentrer. Elle roula à vitesse modérée, sur la file de droite, s’attardant derrière d’effrayants semi-remorques immatriculés en Allemagne, qu’elle finissait par dépasser, angoissée par leurs entrailles, le clignotant enclenché, avant de se rabattre.
Elle comprit pendant ce trajet que le monde se divisait en deux catégories antinomiques. Ce fut pour elle une illumination : une découverte. Non pas les riches et les pauvres, les dominants et les dominés, ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas. Ça, ce sont des catégories secondaires, bien visibles, non essentielles, quasiment anecdotiques, dont la première des raisons d’être est d’occulter la véritable partition de la réalité. Non, le monde se divise entre ceux qui vivent l’urgence et la beauté suffocante d’une folle passion — et ceux qui ne vivent pas l’urgence et la beauté suffocante, étourdissante, obsessionnelle, d’une folle passion. Elle ne pensait pas à l’amour, pas à l’amour à proprement parler, mais à ce sentiment brûlant qui vous saisit en vous imposant de vous laisser entraîner par son empire jusqu’à faire n’importe quoi, prendre tous les risques, enfreindre tous vos principes — surtout si cette passion est clandestine, et périlleuse. Elle était fière, ce soir-là, les mains sur le volant, ailée et palpitante, de connaître enfin ce sentiment, d’apercevoir soudain la vraie fracture qui ordonnait le monde, et de se dire qu’elle figurait, chanceuse, parmi ceux, invisibles à l’œil nu, qui connaissent les vertiges d’une passion. Elle n’aurait troqué les délices de cette aristocratique appartenance contre aucune assurance de sécurité.
Elle aimait ça, conduire la nuit, surtout sur autoroute. Mais elle aurait préféré que ce soit pour s’éloigner, partir, rêver, plutôt que pour salir et répudier la femme lumière qu’elle avait été pendant les six dernières heures, la clore. C’est ce qu’elle allait devoir faire, elle le savait, à moins de tout avouer dès son arrivée.
Allait-elle tout avouer dès son arrivée, pour pouvoir repartir immédiatement chez Christian et prendre son sexe entre ses lèvres, et le sentir s’enfoncer en elle ?
C’était la première fois qu’elle roulait sur le segment sud de l’autoroute A4, entre Strasbourg et Metz.
Sur le tronçon nord, qu’en revanche elle empruntait régulièrement pour aller voir ses parents en Champagne, des panneaux se succédaient qui attestaient que l’histoire de cette région n’avait été qu’une suite de traumatismes et de péripéties blessantes ou décisives : VERDUN, L’OSSUAIRE DE DOUAUMONT, LA VOIE SACRÉE, LA BATAILLE DE VALMY, LES TAXIS DE LA MARNE, LA FUITE À VARENNES, GRAVELOTTE 1870, de sorte que l’automobiliste, au fil des kilomètres et des pancartes, finissait par se demander si l’existence de tout un chacun ne serait pas de la même façon une suite de traumatismes et de conflits, d’attaques, d’injustices, de spoliations, d’hostilités sanglantes et destructrices, mais dans une impassible continuité paysagère, une résistance aux faits, une forme d’indifférence aux souvenirs de la douleur, avec même, parfois, certains jours, de grands et réjouissants ciels bleus, des oiseaux mouvementés. On a beau devoir faire face aux événements les plus pénibles, on avance, les arbres repoussent, le temps passe, on peut renaître, il y a de lentes postures de ruminants aux endroits où s’amoncelaient les cadavres, les jours s’écoulent et continuent leur incessant décompte. Ce trajet nous enseigne que notre vie est bel et bien le ciel des événements désagréables qu’on est amené à affronter, qui n’en sont que le sol, la terre, et les cailloux : les champs de bataille.
Pour cette raison, elle aurait bien aimé apercevoir, Bénédicte Ombredanne, ce soir-là, en bordure de l’autoroute A4, l’écriteau d’une bataille meurtrière, sauvage et apocalyptique : elle y aurait puisé un réconfort de la nature de ceux que Playmobil677 se procurait quand il devait affronter des périodes difficiles, prélevant dans ses réserves d’autodérision. Ainsi, elle aurait souri de voir se refléter le péril de sa situation dans les horreurs d’un panneau commémoratif, et elle aurait pensé à lui, un peu moins seule, reconnaissante.
Ironie du sort, entre Strasbourg et Metz, aucun inventaire de carnages, aucun catalogue de cicatrices, aucune placide annotation historique placardée dans les marges de l’autoroute, alors que ce soir-là, en regagnant son domicile, Bénédicte Ombredanne se donnait l’impression d’être un soldat allant au front, emporté par le flot de l’Histoire, incapable d’infléchir son destin, et de se protéger. La seule chose qu’elle pouvait espérer, tel le soldat envoyé à la boucherie, c’était que le pire n’arrive pas, qu’elle s’en sorte sans trop de blessures. Le front se situait au cœur de Metz, dans le quartier du Sablon, rue Saint-Pierre, où enfin elle se gara, un peu tremblante, aux alentours de vingt heures quarante-cinq, éteignant les phares de sa voiture avec la même glaciale appréhension que si son existence allait devoir se priver désormais de toute visibilité, comme en période de guerre.
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