L'appel de la route
D’une lointaine contrée,se complique le sort d’un cœur aimant
D’UNE LOINTAINE CONTRÉE, SE COMPLIQUE LE SORT D’UN
CŒUR AIMANT
N P ’ de Dominique, le 5 mai. Pour l’occasion, nous fêtons dans une brasserie populaire du boulevard Saint-Germain près de la place de l’Odéon. Nous échangeons nos souvenirs de voyage en promettant de nous revoir le plus rapidement possible. Nous n’allions pas laisser ler pareille amitié. Ingrid a décidé de poursuivre ses études supérieures à la Sorbonne, ce qui enchante Dominique qui vit avec elle les plus beaux jours de sa vie. Après le repas et plusieurs bières, je sens qu’elles ont hâte de se retrouver en tête-à-tête. Je les quitte et me dirige vers Les Yeux Fertiles . Il pleut des cordes au moment où j’entre dans la librairie. Aidé de quelques habitués, Anthony s’a aire à mettre à l’abri les étals de livres qui occupent le trottoir. Trempé jusqu’aux os, je me précipite au fond de la pièce principale, dans le petit réduit qui lui sert de bureau. À peine épongé, je me mets à explorer les lieux avant même de le saluer. Il comprend mon impatience : « Regarde sur l’étagère du haut, entre les albums de Druillet et de Fred. » L’enveloppe tant attendue et espérée s’y trouve. Je l’ouvre. Le message est bref et intrigant.
Napoli, 2 aprile 1978
Caro Filippo, amore mio.
Mi scusi, si j’ai mis du temps à te répondre… J’espère que tu vas bien. Les choses ne se sont pas passées comme je le souhaitais. È complicato. Je ne peux pas aller à Firenze. Je te ferai signe plus tard si possible…
Chiara
Que se passe-t-il ? Pourquoi n’est-elle pas à Florence comme prévu ? Qu’est-ce qui la retient ? La nuit venant, je ne peux pas dormir. Il me reste un peu de shit, souvenir d’Ingrid. Je me roule un pétard et me mets à rêver aux caresses de Chiara. Comme il me tarde de retrouver la tendresse de ses mains, la saveur de sa peau, la douceur de sa bouche, le sou e de son soupir dans mon cou ! Le souvenir de nos ébats provoque une forte érection qui appelle sa conclusion. Je me masturbe frénétiquement et m’assoupis, rassasié pour un temps. Au bout de plusieurs jours à me triturer les méninges pour trouver des réponses à mes questions, je sais que je ne peux pas attendre plus longtemps. Il faut que je la voie. Je me procure dans une agence de voyages un billet aller simple Paris-Naples avec départ d’Orly, le 8 mai.
Une fois sur l’île de Procida, je saute dans un taxi pour me rendre à l’auberge La Locanda sul Mare, où Chiara m’avait demandé de lui écrire. Située dans une crique tout près d’un monastère et d’une énorme forteresse qui a longtemps servi de prison, l’auberge o re un point de vue splendide sur le port de plaisance de Corricella. Les coloris des maisons appuyées sur le anc de la falaise rivalisent d’audace. Les tons pastel amboyants s’y côtoient harmonieusement. Le bleu, le jaune, l’ocre et le vert tendre contrastent avec la blancheur d’un tableau généreusement arrosé des rayons d’un soleil méditerranéen éclatant. J’entre discrètement dans l’établissement, heureux d’avoir quitté la grisaille parisienne. Je vais directement à la réception et demande à parler à Gabriella :
— Per servirvi, répond la préposée à l’accueil.
— Je me nomme Philippe Dumas. Je voudrais voir votre sœur.
— Pas si fort, signore, on pourrait nous entendre… Sfortunato, malheureux, pourquoi n’avez-vous pas attendu qu’elle vous invite ? Votre empressement pourrait vous être fatal.
— Mais de quoi parlez-vous ?
— Calmez-vous, Filippo, je connais votre storia et j’ai promis à ma sœur de me taire. Faites-vous discret, grand dieu. Je vais protéger votre segreto.
— Pourquoi cacher notre histoire ? Notre segreto ?
— Chiara vous expliquera si elle consent à vous voir. Elle sera ici dans quelques jours pour une festa di famiglia.
J’étais confus. Gabriella Jacomino ne ressemble pas du tout à sa sœur, avec son visage rond comme une pleine lune sur lequel se détache un nez aquilin qui n’a rien du nez retroussé de Chiara. On dirait l’une de ces femmes d’Alger du tableau de Delacroix qui se serait échappée de leur appartement. Ses grands yeux bleu azuré transpercent celui qui la regarde de trop près sans qu’elle l’ait sollicité. Son physique est un éloge vivant de la mixité de ses origines.
Elle m’invite à m’asseoir sur la terrasse qui domine le port et me sert une bière bien froide. Une fois de plus, le mystère s’épaissit. Mon aventure prend les allures d’un jeu de cache-cache que j’ai du mal à comprendre. Aurais-je encore une fois succombé à une chimère ?
Gabriella me propose une chambre à l’étage. Elle m’invite à me joindre à elle plus tard pour le dîner. Je pro te de l’après-midi pour me reposer. Une fois revenu d’une sieste aussi courte que fructueuse, je prends le temps d’inspecter les lieux. En balayant des yeux les murs ornés de tableaux aux scènes convenues de couchers de soleil et de barques de pêcheurs, mon regard s’immobilise sur l’a che d’un lm intitulé Graziella. En m’approchant plus près, je constate qu’il s’agit de l’adaptation du roman. Réalisé par Giorgio Bianchi et sorti en 1955, le lm met en vedette Maria Fiore et Jean-Pierre Mocky. L’horreur de la tempête qui fait rage en arrière-plan se lit sur le visage de l’héroïne qui se tient la tête à deux mains. Le drame s’annonce en lettres d’un rouge vif qui ampli e la violence pendant que la gure de l’être aimé se détache sur les ots tumultueux.
Je demeure interdit un instant. Je ne suis pas au bout de mes surprises. En me tournant vers la fenêtre qui domine le port, j’aperçois un co ret cartonné de couleur beige sur un guéridon d’allure ancienne. La tranche est usée d’avoir été trop souvent sollicitée, mais le titre est facilement lisible : Graziella. Il s’agit d’une édition de luxe illustrée d’une vingtaine d’eaux-fortes en couleurs. En m’absorbant dans son contenu, je me dis que Dominique apprécierait les dessins et qu’Anthony en ferait un bel album de bande dessinée.
Les traits que l’artiste, un certain Bécat, a attribués à Graziella s’apparentent à ceux de Chiara : elle a la même chevelure noire bouclée, la grâce juvénile et un soupçon de fausse innocence dans le regard ; pieds nus sur le port, elle a che une assurance coquette qui me séduit. Il ne manque que son épaule légèrement dévoilée pour que je m’emballe à l’idée de revoir mon Italienne au plus tôt.
Les coïncidences s’accumulent. Je me promets de tirer la situation au clair le plus tôt possible. Trop d’indices me conduisent vers un mystère que je dois absolument résoudre. Au cours du repas, je con e à Gabriella combien ces découvertes m’intriguent. Sensible à l’intérêt que je leur porte, elle m’en révèle l’origine :
— L’a che et le co ret faisaient partie du contenu d’un co re de pêcheurs que notre famille se transmet de génération en génération. Nous l’avons trouvé lors des rénovations dans une pièce du sous-sol qui servait jadis d’abri aux barques. À notre grand étonnement, il contenait des objets et des livres parus il y a des décennies, plus d’un siècle même, si on se e à l’année de parution d’une édition de Graziella datant de 1862. Nous sommes les descendantes d’une lignée de marins corailleurs qui a longtemps habité l’île. De fait, l’auberge est construite sur le site d’une vieille cabane de pêcheurs que nos ancêtres fréquentent depuis toujours.
— Est-il possible que ce soit celle où le narrateur du roman situe sa rencontre avec Graziella ?
— C’est ce que nous croyons…
Voilà qui explique une partie de l’énigme. Ma curiosité est excitée au maximum. Je trépigne d’impatience de voir ce fameux co re. Je demande aussitôt à Gabriella de me faire voir ce trésor ancestral. Voyant mon vif intérêt pour l’histoire du roman de Lamartine, elle accepte de m’y conduire aux premières lueurs de l’aube. Je passe une nuit blanche. Le choc que provoquent ces découvertes m’amène à élaborer toutes sortes de scénarios des plus fantaisistes ou fantastiques. J’imagine que le co re fait partie du butin d’un navire de la famille Cossa qui a fait de l’île un repaire de pirates au XV e siècle, ou de la dot promise à la famille d’une belle en échange de sa loyauté et de sa virginité. La nuit est rocambolesque. Je me vois hanter les couloirs sombres et humides d’une caverne de bord de mer gorgée de caisses débordantes de cartes marines, de candélabres baroques, de verres de cristal, de chopes de bière, de manuscrits anciens et de bijoux, tous plus précieux les uns que les autres.
En ouvrant le co re gravé des armoiries de la famille Jacomino constituées de deux branches de corail rouge entourant une barque stylisée surmontée d’un soleil levant, je découvre trois autres livres : Lettres de Jacopo Ortis d’un certain Ugo Foscolo, roman datant de 1799, un livre de Tacite très abîmé et Paul et Virginie de Bernardin de Saint-Pierre publié en 1789, auquel plusieurs pages ont été arrachées. À ma grande surprise, il s’agit des ouvrages que le narrateur traînait pendant son voyage à Procida. Comment ont-ils pu aboutir dans ce co re parmi des médailles religieuses, un chapelet de corail, un cruci x sculpté dans du bois de grève, des outils, des coquillages et plusieurs feuilles détachées plus ou moins bien conservées ? Il ne peut pas s’agir d’une simple coïncidence… J’en déduis qu’ils ont été épargnés lors d’une tempête comme celle relatée dans Graziella. Je prends grand soin d’extirper les pages dispersées de l’amas d’objets et de breloques qui les recouvrent. Je sou e précautionneusement pour les dépoussiérer. Je les examine attentivement. Il s’agit de poèmes, certains écrits à la main et d’autres arrachés d’ouvrages imprimés. Sur une feuille à demi déchirée, je parviens à lire quelques vers qui ont résisté aux intempéries :
Quand tes beaux pieds distraits errent, ô jeune lle, Sur ce sable mouillé-------------------
---------- mon amour, vers la blonde coquille
Que Vénus fait, ---- polir au ot amer.
Sur une autre feuille, certains poèmes imprimés sont demeurés intacts :
Revenez, revenez, ô mes tristes pensées !
Je veux rêver et non pleurer !
Dit : Elle avait seize ans !-Oui, seize ans ! et cet âge
N’avait jamais brillé sur un front plus charmant !
Et jamais tout l’éclat de ce brûlant rivage
Ne s’était ré échi dans un œil plus aimant !
Ému, je reconnais le lyrisme de Lamartine. Je comprends que la jeune adolescente n’est nulle autre que celle du roman. Je demeure sans voix…
— Filippo, va bene ?
— Oui, oui, Gabriella… Qui est Graziella ?
— Chiara avait raison, vous êtes un homme sensible et digne de con ance. C’est notre grande aïeule Antonella Jacomino qui a servi de modèle à Graziella. Morte d’un chagrin d’amour, elle laissait dans le deuil ses parents et ses frères dont Beppino, alors âgé de douze ans qui, comme ses ancêtres avant lui, est devenu marin corailleur. Son ls unique Giovanni, né en 1824, a poursuivi la tradition. Les stocks étaient de plus en plus rares au nord de la Méditerranée. La plus grande qualité du corail des côtes algériennes l’a incité à émigrer avec sa femme, sa lle et ses deux ls à La Calle en 1876. Ses enfants travaillaient tous dans le commerce du corail. Antonio, le cadet né en 1854, a épousé une Juive maghrébine en 1879. Ils ont eu deux lles et un garçon nommé Napoleone né en 1880, notre grand-père. Malheureusement, une loi édictée en 1888 a limité la pratique de ce métier en imposant des quotas qui ne permettaient plus de faire vivre décemment sa famille. Il s’est alors tourné vers des activités moins légales. C’est là que les problèmes ont commencé. Des clans adverses se sont rapidement disputé les meilleures zones de pêche et le con it s’est envenimé au point d’entraîner des morts. Avant de disparaître en mer, notre père a pris soin de nous avertir des dangers qui nous guettaient si…
— Si quoi ?
— Je ne peux pas vous en dire plus, continue-t-elle.
— Quels dangers ?
— N’insistez pas, j’en ai assez dit…
— Mais votre père vous mettait en garde contre quoi ?
— Ça su t, ne soyez pas désagréable, réplique-t-elle sur le ton d’une semonce qui ne pardonne pas.
Un voile de mystère recouvre son regard qui me fuit pendant un long moment.
— Vous m’en avez su samment dit pour que je m’inquiète de Chiara.
— Écoutez, Filippo, il faut que vous sachiez que ma sœur ne suit pas toujours les conseils qu’on lui donne. C’est à elle de vous raconter la suite, si elle le veut…
Les préparatifs vont bon train en vue de la réunion familiale annuelle à l’occasion du Sacre de la mer. Gabriella mène la barque des festivités avec autorité. Elle tient à ce que l’ancêtre Antonella soit honorée avec tout le respect dû à une légende qui fait la renommée de l’île. La cousine Francesca est candidate au titre de Miss Procida. Elle compte bien succéder à Chiara, la « Graziella » de l’année dernière.
Après avoir avalé un café, je m’empresse de rejoindre les pêcheurs que Gabriella a informés de mon souhait de les accompagner en mer. Le rendez-vous a été xé aux pieds de la statue de la Vierge des navigateurs, protectrice des marins. Comme eux, je me signe avant de monter dans la barque avec l’enthousiasme d’un intrépide prêt à tout pour se montrer digne de l’initiation. Après de sommaires salutations, on m’annonce le rôle que je dois jouer. On m’installe d’abord au pied du mât a n de ne pas gêner les manœuvres. On verra par la suite, selon les dispositions dont je ferai preuve, quelles responsabilités on pourra me con er. Les vieux loups de mer me taquinent. Ils me disent de me mé er du chant de la sirène Parthénope, échouée près de Naples après qu’Ulysse eut résisté à ses charmes. Je suis surpris de les entendre parler français avec un accent provençal. Ils me racontent qu’ils ont appris cette langue en naviguant dans la région de Marseille, comme le faisaient leurs ancêtres. « Bonne mère ! » En les écoutant, j’ai l’impression qu’ils veulent me mettre en garde :
— Les lles du pays sont belles et aguichantes, il faut s’en mé er. Elles ont hérité des sirènes l’art de la séduction, les fréquenter peut s’avérer fatal, insiste le vieux barbu qui ressemble à Hemingway.
— Plus d’un marin y a laissé sa peau, réplique le petit balafré.
Les rayons du soleil levant commencent à tapisser d’or l’église Notre-Dame-de-Grâce au moment où l’on rejoint les bouées qui marquent la présence des lets déposés la veille. La mer sera-t-elle généreuse ? s’interrogent les pêcheurs qui espèrent chaque fois déjouer le mauvais sort qui l’a appauvrie au cours des dernières décennies.
— Ce n’est plus l’abondance du temps de nos grands-parents, regrette le barbu. À cette époque il y avait beaucoup de poissons et de coraux. Ils pouvaient faire vivre décemment leur famille. Aujourd’hui les saisons ne sont plus les mêmes, et le corail est règlementé. Les temps sont durs.
— Alors, comment faites-vous ?
— On se débrouille. Il y en a qui font du cabotage, certains de l’agriculture, d’autres des tours guidés pour les touristes, et d’autres…
— …font ce qu’ils peuvent, s’empresse de compléter le barbu, visiblement soucieux d’empêcher son compagnon de trop en dire.
— Ici, on se connaît tous, on est une grande famille et on s’entraide, continue le balafré.
— La misère est souvent source de créativité. J’imagine qu’il doit y avoir toutes sortes d’initiatives ? dis-je.
Personne ne répond, et à voir les visages se refermer, je comprends que je viens de franchir une zone interdite. Je déduis de leur silence que certains habitants de l’île se livrent à des activités douteuses. Je pressens aussi que les pêcheurs en savent beaucoup plus qu’ils ne le devraient sur les raisons de ma venue à Procida. Se pourrait-il que mon aventure avec une lle du pays ait fait l’objet d’une fuite qui se serait répandue jusqu’à leurs oreilles ? Je n’ose pas m’en enquérir, tellement la peur commence à me gagner à la pensée de devoir faire face à une adversité que je n’avais pas anticipée. Autant me concentrer sur la remontée des lets pour constater la faiblesse de la récolte et trinquer à coups de bonnes rasades de grappa. L’aventure en mer se termine par une virée dans les bistrots du port à l’invitation des pêcheurs, trop heureux d’exhiber leur touriste en prise du jour.
En n d’après-midi, je réapparais à l’auberge, soutenu par deux ers-à-bras aussi ivres l’un que l’autre. Je suis livide et mon visage porte les marques d’une rixe qui aurait pu mal tourner. « De la part d’Emilio », disent-ils en me projetant violemment au sol. Étourdi et ébranlé, je les entends se rapprocher de Gabriella en lui disant de mettre sa sœur en garde contre les conséquences de l’intrusion d’un étranger dans leurs a aires… Sans doute n’ai-je pas été assez prudent à mon arrivée à Procida. Peut-être que quelqu’un à l’auberge a intercepté des conversations ? J’entends les sœurs chuchoter. Comme je ne maîtrise pas bien l’italien, je ne comprends pas tout, mais ça me semble sérieux. Le ton est grave. Il est question d’un bambino, d’une vieille marchande de gioielleria, d’une cargaison de corallo et de l’arrestation d’un certain Emilio en Tunisie :
— Come stai, petite sœur ? Tu as l’air mal en point…
— Sì, va bene, et il bambino aussi, rien de grave…
— À voir ton œil, on ne dirait pas…
— Juste une petite ecchymose…
— Allons, petite sœur, ne me raconte pas d’histoire, qu’est-ce qu’il t’est arrivé ?
— Les hommes d’Emilio…
— Quoi, les hommes d’Emilio… ils t’ont battue ?
— Non, pas vraiment… seulement une petite gi e…
— Je ne te crois pas. Comment ont-ils pu oser ?
— Ils m’ont suivie en Suisse et à Paris. Ils m’ont questionnée sur l’arraisonnement du bateau. Je crains qu’ils m’aient vue en compagnie de Filippo . J’en ai marre de cette île, di questa vita. J’ai peur que ça nisse mal. Padre avait raison, je n’aurais pas dû me laisser entraîner dans les magouilles de ce beau parleur d’Emilio. Entre femmes on se fait des con dences, la vieille marchande me rappelait notre grand-mère. Je la croyais discrète ma...
— Tu penses qu’elle a parlé ?
— Credo di si.
— E Filippo ?
— Je m’en veux de l’avoir entraîné dans cette mésaventure, tu vois ce qu’ils lui ont fait. J’ai été folle de vouloir échapper à mon destin. J’ai beaucoup d’a ection pour lui, mais il faut que ça cesse.
— Je l’aime bien moi aussi ce Canadien, c’est un tendre. Il ne faudrait pas qu’il lui arrive malheur. Tu sais de quoi sont capables ces brutes. Je vais t’aider quoi que tu décides.
— Grazie Gabriella. Oui, je sais, je connais leurs méthodes, ils ne font pas de quartier, même pas à la femme de leur capo. Je ne croyais pas que cette histoire irait aussi loin. Je me suis laissé prendre au piège en pensant me libérer.
Après avoir soigné mes plaies, Gabriella m’aide à regagner ma chambre. Je n’en ressors que le lendemain matin avec une gueule à faire frémir les miroirs. Je n’ai pas aussitôt mis les pieds dans la salle à manger qu’elle me dit qu’une surprise m’attend dans le caveau où se trouve le co re de ses ancêtres. Je comprends immédiatement de quoi il s’agit. Je me précipite dans l’escalier à grands pas sans me soucier de l’obscurité. Je survole les obstacles à l’instinct comme un animal en rut. Je me fais déjà tout un cinéma à la seule pensée de serrer dans mes bras cette belle inconnue qui m’a séduit un soir de pluie à la gare de Lyon.
Une voix étreinte par l’émotion émerge du fond du caveau. C’est bien elle qui peine à venir à ma rencontre. Elle m’accueille d’un simple « Bonjour Filippo » qui produit l’e et d’un feu d’arti ce dans mes oreilles.
— Chiara ! Chiara !
— Doucement Philippe. Je suis contente de te voir, mais j’ai quelque chose d’important à te dire.
Elle émerge lentement de l’obscurité tout en demeurant à bonne distance, comme si elle ne voulait pas que je la voie. Plus je m’approche, plus elle recule.
— Chiara, qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’es pas contente de me voir ? Viens, sors de l’ombre.
— Attends encore un peu que je m’habitue à ta présence, cher Filippo.
Je m’approche de plus près, su samment pour voir que son visage est tumé é.
— N’approche pas.
— Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Niente, rien, je suis tombée en sautant d’une barque au retour d’une sortie en mer.
Sa réponse me laisse perplexe. Je n’en crois pas un mot.
— Je ne te crois pas. Dis-moi la vérité.
— È la verità.
— Je ne te crois pas.
— Non insistere.
— On t’a frappée, c’est ça ?
— C’est de ma faute… j’ai été naïve, j’aurais dû me mé er de la vieille qui ressemblait à ma grand-mère. On ne m’y reprendra plus.
— Mais de quoi parles-tu ? Quelle vieille ?
— Laisse tomber, c’est mieux que tu n’en saches pas davantage.
Comme lors de notre première rencontre, je me bute au mystère qui me la rend encore plus désirable.
— Tu n’es pas contente de me voir ?
— Si, si, Filippo… mais j’ai mal… j’ai peur… je m’en veux…
Elle éclate en sanglots en se jetant dans mes bras. Un long et lourd silence s’installe entre nous. Le caveau devient soudainement silencieux comme un tombeau. Du fond de sa douleur, elle parvient à me dire qu’elle est mariée à cet Emilio, enceinte comme je peux le constater à la rondeur de son ventre, et qu’il vaut mieux pour sa sécurité et la mienne que je quitte Procida.
— Si Emilio apprend ce que nous avons vécu, il te tuera. Déjà qu’il entretient des doutes à ton sujet et qu’il a envoyé ses hommes… S’il fallait que l’on nous aperçoive ensemble, ce serait la n pour toi et probablement pour moi aussi. Si tu m’aimes, tu dois quitter l’île au plus tôt sans espoir que nous nous revoyions. Disons-nous adieu et conservons en mémoire à jamais ce segreto qui nous unira pour toujours.
— Mais Chiara, tu me demandes l’impossible. Partons tous les deux. Donnons-nous rendez-vous cette nuit et partons. Organisons notre fuite. Tu ne peux pas rester ici dans ces conditions.
— Ce n’est pas si simple. Il a des hommes partout. Il nous retrouverait.
À mon tour, je m’e ondre en larmes. Tout mon corps se crispe de douleur. Je perds pied. Je crois halluciner. Je ne peux pas croire ce que je viens d’entendre. Comment peut-elle rompre ce qui commence à peine ? Elle tue le rêve dans l’œuf. Elle retraite sur ses terres et refuse l’aventure. Bien sûr, elle a ses raisons, ce qui grouille dans son ventre freine assurément ses ardeurs. La maîtresse devient mère et me repousse pour se rabattre sur l’assurance d’une relation promise à la durée. Encore, si elle n’aimait pas Emilio ce serait plus simple. Mais elle s’est habituée à ses maladresses qui
nissent par lui plaire, à son machisme qui n’est pas plus marqué que ce
qu’elle a toujours connu dans son village, et même à ses excès de violence. Elle ne voit pas comment elle pourrait s’enfuir sans se mettre en danger, et m’entraîner dans un cycle de violence infernale qui ne peut qu’aboutir en bain de sang.
— Pars, Filippo. Pars au plus tôt. Ne regarde pas en arrière. Va ton chemin. Tu as la vie devant toi. Aie con ance, tu rencontreras d’autres femmes qui sauront t’aimer mieux que je ne le peux.
— Tu m’en demandes trop… c’est au-dessus de mes forces.
— Tu le dois. Je ne veux plus, ne peux plus te voir. C’est dur pour moi aussi. Je t’en prie, n’insiste pas, aide-moi, aidons-nous. Si tu m’aimes, va-t’en…
Elle s’approche pour me donner un baiser d’adieu qui se transforme aussitôt en baiser passionnel. Ni l’un ni l’autre ne peut croire à la fatalité qui s’abat sur nous. Elle fait mine de résister à mes avances, de plus en plus pressantes et précises. Sa chair éveillée appelle les caresses. Elle vibre de désir dans l’étreinte. Lourds et fermes, ses seins se dressent héroïquement. Gon é de fertilité, son ventre ampli e l’envie de s’y introduire, de s’y confondre. Je la dévêts aussi lentement que mon appétit aiguisé au maximum me le permet. Allongés sur le sol, elle me domine du haut de sa poitrine. Sa longue chevelure bouclée se répand par vagues successives sur mon torse et ma gure. Je suis conquis. Elle me guide en empoignant fermement mon membre turgescent, courbe savamment la croupe et cambre les reins. J’ai peur de faire mal au bébé. Elle me rassure. Je la pénètre doucement. La cavalière mène la charge rondement, comme son ventre le lui permet. Son bassin rythme la cadence. Nous valsons jusqu’à l’épuisement. Son corps frémit de plaisir et elle émet un lent et langoureux soupir. J’éclate dans une explosion liquide suivie du râle d’un animal à l’agonie et désespéré. Ce qui m’est apparu une éternité n’a duré qu’un court instant tellement nous étions empressés de déjouer le mauvais sort. Les larmes se mêlent à la sueur qui suinte de nos corps en fusion. Nous mettons plusieurs minutes à nous en remettre. Nous nous confondons en promesses d’amour mêlées au regret d’en être arrivés là. En reprenant ses esprits, Chiara me repousse violemment. Je voudrais demeurer en elle éternellement. Elle s’échappe de mon étau, récupère ses vêtements, fonce vers l’escalier à la hâte et disparaît dans un fracas de boîtes et de valises renversées. Atterré, je peine à me relever. Dans la semi-obscurité, j’aperçois un objet qui scintille sur la première marche. En me rapprochant, je constate qu’il s’agit d’une broche de corail rouge sertie de pierres précieuses en forme d’hippocampe. Celle qu’elle portait à notre première rencontre. Je la récupère comme une relique. Je toise le vieux co re des ancêtres en me disant que les lles Jacomino portent en elles un lourd héritage de déceptions, de remords et d’amours déçues.
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