L'appel de la route

Denis Bachand · Chapitre 18 sur 18

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L'appel de la route

Au hasard des ans,le mystère résolu

 

A , , puis un autre et un autre, et ainsi de suite. Céline et moi avons continué de travailler sur des projets qui nous ont amenés sur tous les continents. Nous nous sommes enrichis de rencontres vivi antes. Nous avons deux merveilleux enfants. Je n’ai jamais terminé ma thèse, ni mon roman. J’ai toujours la broche de corail rouge en forme d’hippocampe que portait Chiara. Je la conserve comme une relique, un souvenir des débordements de passion d’une autre époque.

Je suis retourné à Procida, il y a une dizaine d’années, à la faveur d’une tournée médiatique d’un lm que j’avais scénarisé. Je croyais que plus personne ne se souviendrait du jeune intrépide qui était venu à l’auberge s’enquérir de la sœur de Gabriella. Mal m’en prit lorsque mon ange gardien de l’Amir Kabir me reconnut. Je n’avais pas aussitôt mis les pieds sur la plage de sable noir de Corricella qu’il m’aborda. C’est peu dire que la suite m’inquiétait. Nous l’avions tabassé à souhait et j’imaginais bien qu’il s’en souvenait. Allait-il se venger trois décennies plus tard ? J’étais seul cette fois-ci et John ne pouvait pas venir à mon secours. À ma grande stupéfaction et mon soulagement, il m’aborda plutôt gentiment :

— Buongiorno studente, vous cherchez quelqu’un ?

— Euh ! Pas vraiment, je présente un lm à Naples et j’avais envie de revoir Procida.

— Ça a bien changé. Il vient de plus en plus de touristes. Parfois, je me dis que je ne reconnais plus mon île.

— J’imagine, oui, une vraie plaie ces touristes.

— Vous faites quoi ?

— Je suis scénariste pour la télévision et le cinéma.

— Vous avez changé. Le type que j’ai vu à Téhéran avait les cheveux longs et il portait une barbe… et meno grasso !

— J’ai pris à peine cinq kilos ! Vous par contre, vous êtes toujours aussi chauve à ce que je vois. Mais la sirène sur votre avant-bras a bien changé. Elle a tellement grossi qu’on ne voit presque plus l’ancre…

— Vous êtes comique, l’ami ! Oui, chauve et heureux de ne plus avoir à porter de perruque. Où est votre ami, il grande inglese ?

— Il est à Montréal, il a ouvert un centre de yoga et de méditation avec une lle que nous avons rencontrée à Istanbul.

— Il a dû bien changer, parce que celui qui m’a frappé n’était pas « Peace and love », comme vous disiez.

Je m’étonnais de sa cordialité et à la fois je me rappelais que Gabriella l’avait envoyé à mes trousses pour me protéger. Je pouvais donc avoir con ance. Il venait de s’approvisionner sur le continent en prévision du Sacre de la mer qui devait se tenir dans quelques jours. Je compris qu’il était toujours cuisinier. J’hésitais à lui con er mon désir de savoir comment allaient Chiara et son garçon quand il m’invita à l’accompagner à l’auberge. Comme je me souvenais parfaitement des derniers moments que j’y avais passés sous l’étroite surveillance de deux lascars prêts à en découdre, je me suis fait le plus discret possible. Lui, par contre, n’avait pas l’air de s’en faire. À ses yeux, je devais être un invité comme les autres. Ça me convenait, mais j’étais tout de même surpris de tant d’attention. Sur le trajet, je me remémorais le jeune homme passionné qui avait mis les pieds sur l’île dans l’espoir d’y rejoindre celle qui l’avait enjôlé à Paris. J’avais beaucoup de tendresse à son égard tout en me sachant bien loin de lui. Les années avaient e acé la douleur de la séparation. J’étais quand même curieux et surtout anxieux de rencontrer le ls de Chiara. En fait, j’étais inquiet de ce que j’allais découvrir. Pourquoi ne m’avait-elle jamais répondu ? Je voyais bien que l’ange gardien était mal à l’aise quand j’abordais la question : « Est-ce que Chiara va bien ? Et son enfant ? Et Gabriella ? »

Arrivé à l’auberge, j’eus la surprise de voir Gabriella en fauteuil roulant. Je la reconnus immédiatement. Sa gure était inoubliable. Ses traits avaient subi l’outrage du temps, comme nous tous, me dis-je. Mais elle a chait une posture noble et portait la tête haute. Elle me reconnut sans peine. On aurait dit qu’un lien d’a ection nous unissait depuis toujours. Ses yeux brillaient d’une douce clarté accueillante qui m’émut profondément. L’ange gardien poussa sa chaise sur la terrasse où nous trinquâmes à nos souvenirs. Je lui redis combien j’avais apprécié qu’elle me fasse découvrir le co re aux trésors de sa famille. C’était pour moi une marque de con ance que je n’avais jamais oubliée. Elle aussi me con a combien elle s’était sentie réconfortée par ma réaction devant cet héritage. Je ne pouvais plus me retenir de lui demander où était Chiara. Je sentis son visage se crisper. Elle hésitait à répondre. Était-il arrivé un malheur ? Pourquoi ne m’avait-elle pas répondu ? J’étais prêt à tout entendre. J’avais pris de la distance et je me sentais capable d’a ronter la vérité :

— Chiara est ici ? demandai-je.

— Tu sais, je suis con née à ce fauteuil depuis que nous avons eu un accident de voiture.

— C’est arrivé il y a longtemps ?

— Oui, un peu plus d’un mois après que Stephano, ton ange gardien, soit revenu d’Iran.

— Et Chiara, et le petit ?

— Ils étaient avec moi.

— Comment vont-ils ?

— Malheureusement, elle n’a pas survécu à ses blessures. Elle a été dans le coma pendant plusieurs semaines.

— Et le petit ?

— C’est lui qui s’en est tiré le mieux. Bernardo va bien.

— Où est-il ?

— Ici à l’auberge. C’est lui qui s’occupe de tout à présent. Il est très pris par les préparatifs du Sacre de la mer. Nous attendons toute la grande famille comme chaque année.

— Et ma lettre, elle l’a bien reçue ?

— Oui, elle ne s’en séparait jamais. Elle aurait voulu te rejoindre mais s’en sentait incapable. Elle était tourmentée. Elle me con a avoir écrit une lettre qu’elle se proposait de t’envoyer. Mais le malheur a frappé avant…

Gabriella était fatiguée. Stephano l’accompagna à sa chambre d’où il revint avec un album qui contenait des photos et divers documents. En parcourant le contenu, je voyais évoluer Chiara au l du temps depuis sa tendre enfance dans les bras de sa mère, sur les genoux de son père, la femme qu’elle devenait à l’adolescence, la jeune mariée aux bras d’Emilio, la femme enceinte que j’avais serrée dans mes bras le jour fatidique de nos dernières étreintes. Plusieurs bouts de papier avaient été insérés avec soin entre les pages de l’album. Je n’eus aucun mal à identi er la lettre dont venait de me parler Gabriella. La délicatesse et la grâce qui émanaient de la calligraphie ajoutaient à l’émoi qui s’emparait de moi au moment de la parcourir.

Caro Filippo,

Ta lettre m’a fait beaucoup de bien, même si elle me plonge dans un tourment que je croyais avoir dissipé. J’étais résolue à t’oublier, je n’avais guère le choix vu ma situation. Les hommes d’Emilio me surveillaient de près. Ils voyaient même l’enfant que je portais comme un futur capo. J’étais prisonnière.

Je n’ai jamais cessé de penser à toi. Notre dernière rencontre m’a laissé un goût de liberté que je ne connaissais pas. Je suis déchirée. Je me sens prise entre deux feux, j’ai peur de m’enfuir et j’ai peur de rester. Je me sens traquée depuis la mort d’Emilio. Certains jours je fais des plans, j’organise notre évasion avec la complicité de Gabriella. D’autres jours je me résous à mon sort. Je rêve parfois à ce que pourrait être notre vie au Canada. Je nous imagine dans un petit village, loin, loin de cette île maudite qui m’étou e.

Je ne sais pas si j’aurai le courage de poster cette lettre, mais il me fait bon de l’écrire, ça me donne l’impression d’être près de toi. De te parler, de t’embrasser. Peut-être qu’un beau matin le destin va se charger de me conduire à la poste…

Chiara che ti ama

Je portais la lettre à mes lèvres pour l’embrasser lorsque je fus saisi de frayeur en découvrant une coupure de journal jaunie qui rapportait un accident de voiture ayant eu lieu dans des circonstances suspectes. L’article semblait suggérer que cela pouvait être un règlement de compte entre bandes rivales. On mentionnait un tra c sous couvert d’accompagnement touristique dans di érents pays d’Europe. Je pensai tout de suite à l’inconfort de la marchande de Paris lorsque je lui avais parlé de Procida. Se pouvait-il que Chiara ait été mêlée à ce commerce illicite ? Stephano se retenait de con rmer, mais ses hochements de tête subtils laissaient entendre que c’était bien de cela qu’il s’agissait. Sans le savoir, j’avais été en contact avec une intermédiaire de la bande de Procida qui faisait le tra c de corail. Tout devenait clair. Je comprenais pourquoi je n’avais jamais reçu de réponse et pourquoi les hommes d’Emilio croyaient que j’en savais trop. Ils soupçonnaient Chiara de m’en avoir parlé. Le mystère se dissipait. En pensant à la Dame aux étoiles, je me dis qu’une force occulte m’avait incité à venir sur l’île pour résoudre l’énigme qui m’avait poursuivi depuis ma rencontre avec celle qui était partie en déposant Graziella sur une table de nuit. Les quelques rares photos de l’enfant ne m’étaient d’aucun secours. Il ressemblait à la plupart des bébés naissants : jou u et potelé avec un regard absent, tourné vers l’intérieur du monde d’où il émergeait à peine, baignant dans une espèce de mer de tranquillité.

Bernardo revenait de discuter avec des fournisseurs lorsqu’il apparut sur la terrasse. Il avait les yeux verts, profonds et lumineux de Chiara. Il salua Stephano qui me présenta comme un ami du Québec venu assister aux festivités du Sacre de la mer et au couronnement de la nouvelle Miss Graziella. Il ne me ressemblait pas du tout.

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