L'appel de la route
Revenir, oublier,se souvenir, poursuivre
L de Montréal dé lent pêle-
mêle durant le vol de retour. Je m’y abandonne en spectateur. Je laisse ler : Genève, Perroy, Paris, Naples, Matala, Fécamp, Dominique, Béatrice, Gégé, Anthony, Sam, John, Chiara, tant d’émotions et de rencontres en si peu de temps. Il me semble que le temps s’est contracté. Que j’ai évolué dans un lm en accéléré. La piqûre du voyage n’est pas près de me quitter.
Paul m’accueille à l’aéroport en compagnie de sa sœur Céline. Elle aussi a dû changer ses plans. Tous les deux cherchent à se reconstruire. Personne ne s’attendait à ce que leur père disparaisse si rapidement. Céline a renoncé à accompagner une équipe de tournage en Australie. Anthropologue de formation, elle a contribué à la recherche pour une série documentaire sur les aborigènes. Elle et son frère n’ont pas toujours été en bons termes. Je me souviens que Paul la trouvait instable et frivole. C’est vrai qu’elle avait le don de se moquer d’un frère qui a ectait parfois des airs de supériorité détestable envers sa « petite sœur », bien qu’elle soit son aînée. La mort de leur père les a rapprochés. Ils passent de plus en plus de temps ensemble, ce qui fait le bonheur de leur mère dont ils s’occupent assidûment. Les deux ont décidé de retourner vivre dans la maison familiale. Ce n’est pas toujours facile, mais dans les circonstances c’était le meilleur choix. La maison est grande et bien située. Paul me rappelle qu’il serait heureux de m’héberger :
— Comme je te l’ai dit au téléphone lorsque tu m’as annoncé ton retour, tu peux t’installer chez nous le temps de te retourner et de trouver quelque chose. C’est près de l’université.
— Ça me gêne un peu…
— Pas de chichi, ça nous fait plaisir ! As-tu des nouvelles du poste ?
— Non, toujours pas, je ne me fais pas trop d’illusions. Peut-être qu’au mieux on m’o rira du temps partiel. J’espère être xé sous peu parce que les
nances sont basses après ce voyage…
— Peut-être que Céline pourrait faire jouer ses relations. Il me semble qu’on a toujours besoin de bonnes idées et de bons auteurs en télévision. Tu ne crois pas, Céline ?
— Sure ! Je vais voir. Mais tu sais, c’est comme partout, les budgets sont réduits et il faut frapper à la bonne porte au bon moment.
— Je suis sûr que tu vas bien te débrouiller.
— Merci, vous deux. J’apprécie votre aide, sincèrement.
— Tu devrais lui parler de ton idée de roman. À moins que ce soit un secret ?
— Non, ce n’est pas secret. C’est embryonnaire toutefois.
— Je sais, mais c’est un départ. Faut bien commencer quelque part.
En entrant dans leur grande demeure d’allure victorienne, je suis frappé par le calme presque lugubre qui y règne. Les murs lambrissés de chêne semblent vieillis et sombres. Ce n’est plus l’atmosphère enjouée que j’y ai connue. Pourtant le décor est le même. Les meubles et les bibelots n’ont pas bougé. Rien n’a été déplacé. Pas même cette vieille horloge qui ne donne plus l’heure depuis longtemps. Son pendule est immobile et ses aiguilles semblent gées à jamais. Combien de fois avons-nous asticoté le père de Paul à ce sujet ? « Pourquoi ne pas se débarrasser de ce qui ne sert plus à rien ? » demandions-nous sans véritablement espérer une réponse. Nous savions qu’il y tenait, comme à tous les autres objets qu’il avait reçus en héritage. « Vous verrez quand vous serez vieux », répondait-il à l’occasion, sans préciser ce que nous allions voir. Maintenant qu’il n’est plus là, qui sait ce que tout cela va devenir ? Évidés de l’a ection qu’on leur porte, les objets meurent dans l’indi érence. Sans la présence de celui qui leur donnait vie, j’ai l’impression qu’ils attendent qu’on les ressuscite…
La mère de Paul et de Céline est toujours aussi accueillante malgré un visage qui ne peut dissimuler la tristesse qui l’accompagne désormais en permanence. La douleur qu’elle a vécue auprès d’un époux agonisant a vraisemblablement a ecté sa santé. Son dos accuse un a aissement qui me la rend encore plus attachante. La vieillesse a pris possession de son corps. Malgré quelques absences occasionnelles, elle se souvient très bien de moi. Combien de fois m’a-t-elle gâté de ses délicieuses tartes aux pommes accompagnées de crème glacée fondante… En la revoyant, c’est tout un pan de ma vie qui revient m’habiter. Je revois le petit garçon qui jouait dans un carré de sable avec ses camions et qui se construisait des mondes à sa mesure. Je revois aussi Céline qui se faisait toujours un plaisir de saccager tout ce que l’on faisait. De quelques années plus âgées que nous, ses copines et elle se moquaient de nos « jeux de bébés ». Je pense que je lui en veux encore.
— Tu as fait quoi tout ce temps à l’étranger ? me demande sa mère.
— Bien, j’ai voyagé dans plusieurs pays. J’ai rencontré des gens, j’ai étudié, j’ai commencé à écrire un roman.
— Vraiment ! J’espère que mes yeux vont tenir le coup jusqu’à sa publication. Parce que je trouve que j’en perds en ce moment. Je vois tout embrouillé. Moi qui aimais tant la lecture, c’est de plus en plus di cile de voir les mots sur les pages.
— Je vous ferai une version audio.
— Ça parle de quoi ?
— Des arbres.
— Des arbres ?
— Oui, dans un parc à Madrid j’ai eu l’idée d’écrire un roman sur les plus vieux arbres du monde. Ce sera un voyage de découverte des paysages et des populations. Il n’y a pas que les musées où l’on apprend.
— Tu as raison, mais moi j’ai beaucoup appris dans les musées. Tu sais combien j’aimais y aller. Maintenant je me contente de reportages à la télévision. Ils présentent parfois de bonnes choses. Mes jambes ne me permettent plus de tenir debout très longtemps, alors les musées, mieux vaut oublier ça.
— Oui, je me souviens très bien. Vous nous y avez amenés souvent, Paul et moi. Vous nous trouviez bien dissipés.
— Pas mal tannants en e et, de vrais paquets de nerfs qui ne tenaient pas en place.
— J’ai appris à me contrôler depuis. J’ai rencontré une lle à Paris qui étudie en histoire de l’art. Je pensais à vous quand je visitais des musées avec elle. Elle n’arrêtait pas de parler et de commenter les tableaux. Une vraie bavarde… comme vous, si j’ose me permettre.
— Ah, tu peux oser. Je sais comment j’étais. Je me laissais emporter par toutes ces beautés. La peinture m’a toujours fascinée. Je pense que certains tableaux nous font mieux apprécier la nature. Tu connais Marc-Aurèle Fortin ?
— Je le connais de nom, mais pas son œuvre.
— Il a mal ni, pauvre et malade. On l’appelle « le peintre des arbres ». Tu devrais aller voir ses tableaux. Je suis certaine que ça t’inspirerait pour ton travail.
— C’est vrai que je me suis surtout intéressé à la littérature. Plusieurs poètes québécois ont été inspirés par les arbres : Rina Lasnier, Gilles Vigneault, Suzanne Paradis, Gatien Lapointe, Pierre Perrault, Pamphile Le May et plusieurs autres.
— Tu ne manques pas de matériel !
— Non, seulement de temps. Il faut que je trouve un travail.
Une semaine plus tard, je reçois un courrier m’informant que le poste que je convoitais a été comblé. On m’o re deux charges de cours. Je suis déçu, mais je ne peux pas refuser ce que je considère comme un prix de consolation. Il me sera encore plus di cile de terminer ma thèse. Il faut que je trouve autre chose. J’épluche les petites annonces dans l’espoir de dénicher la perle rare qui m’assurera une subsistance décente. J’envoie des CV partout. Mais qui a besoin d’un spécialiste du roman contemporain qui n’a pas terminé sa thèse de doctorat ? Ou bien je suis trop quali é, ou pas assez. Ça en devient démoralisant.
Lors d’une soirée en ville avec Paul et Céline, cette dernière me demande de lui faire part de mon projet. Je lui raconte l’anecdote du parc de Madrid devant le conifère géant qui m’inspira l’idée de créer un personnage qui se donnerait comme mission d’aller voir les plus vieux arbres du monde. Il serait accompagné d’une femme, évidemment ! Il faut bien qu’il y ait une intrigue amoureuse qui se noue au l de l’aventure. Et, en fait, on découvrirait au fur et à mesure que ce sont moins les arbres qui importent que sa propre quête identitaire. Je continue de plus belle en lui décrivant les étapes du voyage telles que je les conçois actuellement :
— Tu en parles comme si c’était le synopsis d’un lm.
— Ah bon ?
— Ça te dirait d’adapter ton idée pour le cinéma ?
— Pour le cinéma : un lm, tu veux dire ?
— Oui, mais pas une ction, plutôt un documentaire. Ça s’y prêterait bien. Si tu veux, quand tu seras prêt, je pourrai le montrer à quelques amis du milieu, question de tâter le terrain. On verra bien.
— Je t’avoue que je n’y avais pas songé, mais l’expérience pourrait être intéressante. Je veux bien essayer, au point où j’en suis…
En plus de la préparation des cours, j’essaie de répartir le temps qu’il me reste entre la thèse et la mise au point d’un dossier de présentation du projet sur les arbres. D’abord, recenser un échantillon de ces doyens de la forêt. Après, je pourrai tracer un itinéraire géographique, identi er des quidams et des spécialistes à interviewer et commencer à rédiger une narration. Il y a évidemment celui qui est à l’origine de cette idée, le cyprès appelé l’arbre de Tule (3500 ans), vu à Madrid ; j’ai également vu l’olivier de Vouves (3000 ans) en Crète. Quels sont les autres ? Je pense qu’une dizaine de spécimens feraient l’a aire pour le moment. Après avoir consulté des guides touristiques, des ouvrages de botanique et des encyclopédies, mon choix s’arrête sur les suivants : l’Olivier Millénaire de Roquebrune-Cap-Martin (2000 ans), dans les Alpes-Maritimes ; le cèdre Jōmon Sugi (entre 2100 et 7200 ans), situé à Yakushima, au Japon ; le cyprès dit Sénateur (3500 ans), de Floride ; les Alerces (3600 ans) du Chili ; l’if de Llangernyw (4000 ans), au Pays de Galles ; le cyprès d’Abarkouh (4500 ans), en Iran ; un épicéa du comté de Dalécarlie (9550 ans), en Suède ; le Pin Huon (10 500 ans) de Tasmanie ; le créosotier King Clone (11 700 ans) près de Lucerne Valley, en Californie. Au Québec, le plus vieil arbre est un cèdre de 1000 ans situé sur une île du lac Duparquet, au nord de Rouyn-Noranda.
J’établis des ches pour chacun d’eux, je classe des photos et des cartes des territoires à explorer. Il faut également choisir un angle de traitement. Je décide que le commentaire sera assuré à la caméra par un vulgarisateur scienti que, autant que possible connu du public pour ses interventions fréquentes dans les débats environnementaux. La facture doit être divertissante et éducative sans didactisme scolaire. Plans d’ouverture sur les tableaux de Marc-Aurèle Fortin (par exemple, Sous les ormes et Vieille maison grise ) accompagnés en voix hors champ du poème À un vieil arbre de Pamphile Le May :
Tu réveilles en moi des souvenirs confus.
Je t’ai vu, n’est-ce pas ? Moins triste et moins modeste.
Ta tête sous l’orage avait un noble geste,
Et l’amour se cachait dans tes rameaux tou us.
D’autres, autour de toi, comme de riches fûts,
Poussaient leurs troncs noueux vers la voûte céleste.
Ils sont tombés, et rien de leur beauté ne reste ;
Et toi-même, aujourd’hui, sait-on ce que tu fus ?
Ô vieil arbre tremblant dans ton écorce grise ;
Sens-tu couler encore une sève qui grise ?
Les oiseaux chantent-ils sur tes rameaux gercés ?
Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine,
Et, pour tromper l’ennui dont ma pauvre âme est pleine,
J’aime à me souvenir des nids que j’ai bercés.
Je prépare minutieusement le dossier et le soumets à Céline qui estime qu’il a des chances d’être accepté, à tout le moins évalué et retenu pour une étape ultérieure. Je suis anxieux de connaître la réponse des producteurs. Un mois, deux mois, sans nouvelles. Céline me dit que c’est normal, que je ne dois pas m’inquiéter. Je veux bien croire, mais en attendant je suis dans l’expectative, mes cours et la rédaction de la thèse en sou rent. Heureusement que mes amis m’o rent le gîte et une bonne part de ma subsistance, sinon que deviendrais-je ? Je ne sais rien faire d’autre que lire, écrire, enseigner à la rigueur, et faire de la recherche. L’expérience du cinéma m’a fasciné. Si le projet est nancé, je crois que je vais songer sérieusement à me reconvertir en scénarisation. Finalement, il s’agit toujours de raconter des histoires. Et le public de la télévision et du cinéma est nettement plus nombreux que le lectorat. On y gagne sûrement mieux sa vie.
Paul s’absente de plus en plus. Ses clients l’amènent à se déplacer souvent en province. Puisque nous sommes fréquemment seuls, Céline et moi, je deviens son con dent privilégié. Elle me con e ses espoirs déçus… comment elle s’est jetée à corps perdu dans le travail pour oublier ses déboires amoureux. C’est une véritable workaholic. Une ergomane. À ce chapitre, nous avons beaucoup en commun. Son dernier amant lui a laissé un goût amer. Désabusée, elle ne croit plus que son rêve de fonder une famille se réalisera un jour. Elle vieillit et sent le tic-tac de l’horloge biologique de plus en plus bruyamment. Je ne peux que l’écouter et compatir. Je me trouve dans une situation similaire, à cette di érence près qu’aucun sablier ne vient me rappeler l’échéance de la procréation. Il faut dire que depuis ma mésaventure avec Chiara, je me suis bien gardé de commettre des imprudences. Le plaisir d’accord, mais la paternité très peu pour moi. Nos points de vue à ce sujet sont diamétralement opposés et semblent en complète contradiction.
C’est du moins ce que l’un et l’autre croient jusqu’au jour où revenant de son travail elle m’annonce que mon projet a reçu l’aval des producteurs de la série sur les aborigènes. Des fonds conséquents ont été rassemblés et un di useur s’est déjà engagé à programmer le documentaire dès qu’il sera disponible. Ils sont tellement emballés qu’ils veulent amorcer au plus tôt le repérage des lieux de tournage. Et ce n’est pas tout. Ils comptent produire une série consacrée aux merveilles de la nature qui comprendrait plusieurs émissions, dont une sur les jardins, une sur les parcs nationaux, une sur les montagnes, et une sur les îles. Si le public est au rendez-vous, la liste pourrait encore s’allonger :
— Ils sont prêts à nous o rir un contrat de recherche et de scénarisation pour trois ans. Tu te rends compte Philippe de la chance qu’on a ? On va découvrir des sites formidables.
— Oui, j’espère seulement que ça ne va pas attirer trop de touristes. J’ai vu tellement d’endroits dé gurés à la suite de leurs visites. Je m’en voudrais de participer à la destruction de ces trésors naturels. Des fois je me dis qu’il vaudrait mieux les garder secrets.
— T’en fais pas, on va insister sur la nécessité de les préserver.
— Je veux bien te croire, mais…
— Mais quoi encore ?
Sans me laisser le temps de répondre, elle me saute au cou et me clôt le bec en m’assénant un vigoureux baiser qui me laisse pantois.
Je la connais depuis que je suis tout petit, elle était ma voisine, la sœur de mon meilleur ami. Je la considérais comme ma propre sœur et voilà que je sens que ça pourrait être autre chose. D’abord hésitant, je mets des jours à lui reparler de cette chaleureuse étreinte qui a éveillé des désirs insoupçonnés, voire inavouables. Elle me con e s’être également sentie troublée. Confus tous les deux, nous tentons d’oublier ce qui s’est passé en nous concentrant sur le travail. Mais l’attraction est trop forte. N’y tenant plus, nous succombons à son appel. La tendresse qui émane de nos rapports me fait découvrir une autre facette de l’amour. Je ne veux plus brûler d’une passion dévorante, je ne le peux plus, ni elle non plus. Nous vaquons à nos occupations tout en cultivant une relation paisible faite de discussions professionnelles et de bienveillance mutuelle. Au l des jours, notre complicité se manifeste par des gestes d’attention discrète et de tendre compagnonnage. L’harmonie du quotidien demande à se projeter dans l’avenir. Je me souviens de celui qui reprochait à Anthony et Marie de s’être assagis et je me dis qu’ils seraient époustou és d’apprendre que je m’apprête à faire un enfant. Je le suis moi-même. Nul regret, la vie m’a amené ailleurs et je suis heureux de la destination qui se dessine devant moi. Qui dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire ?
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