L'appel de la route
L’envie de savoir,au prix de la douleur
J P - que je me précipite déjà aux Yeux Fertiles. J’ai beau me raisonner puisqu’il est impossible que Chiara m’ait répondu en un si court laps de temps, mon empressement l’emporte sur le bon sens. Anthony m’accueille avec sa bonté habituelle. Il n’arrête pas de me questionner sur mon voyage, les pays que j’ai visités, les gens que j’ai rencontrés, les livres que j’ai découverts. Il veut tout savoir. Je lui raconte ma mésaventure de Procida et ma rencontre avec John que je considère comme un bon samaritain. Sans lui, je ne sais pas ce que je serais devenu. Il m’a redonné espoir. Une nouvelle énergie qui se concrétise par mon envie de plus en plus vive d’écrire. Anthony, qui ne vit que pour les livres, sa compagne et son enfant, en est ravi. « Rien ne vaut une bonne dose de littérature pour se réapproprier sa destinée », dit-il. Il n’y a que l’imagination pour appréhender le réel :
— Tu vas écrire quoi ?
— Un roman.
— C’est une question bête, mais sur quoi ?
— Sur moi, sans doute, mais pas vraiment. Ce sera l’histoire d’un type qui rencontre une lle avec laquelle il part à l’aventure. Il veut voir les plus vieux arbres du monde sur chacun des continents. Dans le fond, il cherche ses racines. Mais ça, il ne le sait pas tout de suite. C’est seulement en cours de route qu’il s’en rend compte. Le but n’est pas plus important que la démarche. C’est comme les croquis de tableaux et les sculptures inachevées… tu vois ce que je veux dire ?
— Comme le « Livre » de Mallarmé, réplique Anthony.
— Peut-être ?
— Mais oui, tu sais, pour lui un livre ne se termine jamais, il ne fait que semblant. Ça n’a ni commencement ni n. Pour lui, le monde existe pour aboutir dans un livre. Et ta thèse ?
— Je ne sais pas, je verrai. Mais à vrai dire, je ne suis plus très motivé. John avait raison, la route nous apprend beaucoup de choses. Voyager nous ouvre les horizons. J’ai attrapé la piqûre. Tu sais, je me demande si la meilleure façon de comprendre la structure narrative, l’intertextualité et la dimension épistémologique des romans, ce n’est pas d’en écrire un.
— Intéressant ! Faudra reparler de tout ça. Tu loges où ?
— Pour l’instant nulle part. Je viens d’arriver. Mes a aires sont en consigne à la Cité universitaire.
— Viens à la maison. Marie sera contente de te revoir.
Entre deux clients, nous continuons de discuter jusqu’en n d’après-midi. À Clamart, je retrouve le grenier. La petite table qui me sert de bureau n’a pas été rangée depuis mon départ. Je m’en émeus en y déposant le carnet auquel j’ai con é mes états d’âme jusqu’en Iran. Je me promets de me remettre au travail dès le lendemain. Anthony saura bien me dégoter une machine à écrire.
Entre deux sessions d’écriture, je retourne âner dans Paris. J’aime particulièrement me retrouver au jardin des Tuileries. L’air y est propice à la détente et à la ré exion. Je m’assois près du grand bassin. Je regarde les enfants y mettre leurs petits bateaux à l’eau. Je ne dédaigne pas non plus reluquer les mamans qui évitent mon regard parfois trop insistant. J’en suis conscient, mais la beauté m’attire comme un papillon de nuit la lumière. Je voudrais que la scène se ge comme dans un tableau que l’on admire à volonté, sans se soucier d’incommoder les personnages qui s’y trouvent. Mais la vie n’est pas ainsi faite. Il faut se mé er des regards obliques encore plus que des regards directs. Il faut faire preuve de tact dans nos approches, savoir apprivoiser sans s’impatienter. Et pourtant, Chiara, et ces lles rencontrées sur la route, c’était tellement simple… Il n’y avait même pas à parler. Peace and love ! La révolution sexuelle n’a apparemment pas atteint tout le monde. C’est avec Dominique que je peux parler de tout ça.
Je décide de lui faire la surprise. Je me présente au club où la Troupe Calypso est en pleine répétition. J’aperçois Ingrid qui me salue discrètement pour ne pas déranger les interprètes. D’après ce que je vois, elle s’occupe de la musique et des e ets spéciaux. Le décor de carton-pâte est sommaire. Rien à voir avec l’abondance de détails du Jardin des délices, pourtant reconnaissable aux échafaudages superposés sur un immense ballon devant lequel les interprètes simulent les postures des personnages de Bosch. Ingrid m’invite à prendre place à ses côtés. Elle est visiblement contente de me revoir, et moi aussi. Elle me dit que Dominique joue le personnage à tête d’oiseau juché sur un tabouret qui tient lieu de monture. Totalement engagée dans son rôle, elle ne m’a pas encore remarqué. Un autre groupe de personnages rassemblés en cercle au-devant de la scène supporte une framboise géante. Je ne sais pas si je dois en rire ou en pleurer… Chose certaine, la Troupe Calypso a recruté tout ce qu’il y a de phénomènes atypiques : des femmes d’allure masculine, des hommes e éminés, des personnes de petite taille, des maigres et des gros, des androgynes et des transgenres en transition, des drag-queens. Je me demande ce que Bosch penserait de l’adaptation burlesque de Dominique. Ingrid lance la musique et actionne des manettes qui projettent des faisceaux de lumière sur les interprètes. La scène s’active, les personnages se déplacent les uns vers les autres de façon lascive et langoureuse sur des airs de chansons médiévales. J’ai l’impression d’assister à un carnaval grotesque. Je me dis que Dominique s’est attaquée à trop gros, qu’elle n’a pas bien mesuré la complexité du dé qu’elle s’est imposé. Qu’elle va se brûler les ailes, comme je l’avais prévu… Nous sommes loin de la nesse des Femmes d’Alger. J’espère que cette expérience l’amènera à revoir ses ambitions. Je pressens qu’elle n’est pas dupe. Pro tant de la pause, elle vient vers Ingrid qui la conforte de caresses et de baisers. En me voyant, elle me saute au cou et m’embrasse tendrement.
— Comme je suis heureuse de te voir. Il me semble que ça fait si longtemps.
— Pas tant que ça, seulement quelques mois.
— Tu dois en avoir, des choses à raconter !
— Oui, on aura le temps d’en parler. Et toi, je vois que ça évolue…
— Oui, mais ce n’est pas facile. Je ne sais pas ce que ça va donner. En n, j’aurai essayé.
— Qu’est-ce que vous faites après la répétition ?
— Nous rentrons à l’appart. Viens prendre un verre. On « jasera », comme tu dis.
— D’accord.
Les retrouvailles s’e ectuent comme si de rien n’était, comme si nous nous étions quittés la veille.
Un jour, je m’arrête à la boutique où j’ai admiré de près les bijoux de corail. La propriétaire me reconnaît immédiatement. Je la remercie de m’avoir suggéré la lecture d’Histoire naturelle du corail, que j’ai parcouru avec beaucoup d’intérêt. Je lui con e m’être rendu sur l’île de Procida où j’ai fait la rencontre de descendants de corailleurs. Leur histoire m’a fasciné. Je ne me doutais pas que cet animal pouvait avoir autant d’importance autour de la Méditerranée. Plus je me con e, plus la marchande semble distante et mé ante. Elle m’a bien dit que ses bijoux provenaient d’un partenaire de Torre del Greco tout près de Procida. Je lui demande si elle connaît l’auberge La Locanda sul Mare. Elle ne répond pas, et à voir son visage se crisper, j’ai le pressentiment qu’il s’agit de la vieille gioielliere dont parlait Chiara quand elle se con ait à Gabriella. Plus j’insiste et plus elle se referme comme une huître qui protège son trésor. Plus je la regarde se contorsionner, plus je sens qu’elle cache quelque chose. Qu’a bien pu lui dire Chiara pour la mettre dans cet état ? J’interroge à nouveau la vieille dame sur la provenance des bijoux qu’elle garde précieusement dans son co re-fort. Elle se contente de répéter la même histoire : ils lui ont été vendus par un exportateur de Torre del Greco. Il s’agit d’un commerce tout à fait légal, précise-t-elle devant mon insistance et ce qu’elle perçoit sans doute comme de la suspicion. Comme je n’ai pas envie de goûter à nouveau à la médecine des ma eux, je m’en tiens à cette version.
Une semaine, deux semaines, bientôt un mois sans nouvelles de Chiara. Elle est sûrement débordée par son nouveau rôle de mère. Je ne désespère pas. Entre-temps, je me gave de promenades dans Paris avec Béatrice et de visites de musées avec Dominique qui a nalement dévoilé son orientation à ses parents. Cette révélation n’en est pas vraiment une. Ils se doutaient depuis longtemps que leur ls n’était pas bien dans sa peau. Ils en ont d’abord sou ert. Pas tellement pour eux, mais surtout en pensant aux di cultés qu’il aurait à a ronter dans un monde qui n’est pas prêt à accepter toutes les di érences. En parents aimants, ils sont demeurés discrets sur ses comportements. Ils s’e orçaient toujours de ne pas laisser paraître le moindre soupçon de doute sur sa virilité. Ils ont accueilli Ingrid les bras ouverts. Ils la considèrent comme leur belle- lle. Ils apprécient sa compagnie. Ils sont heureux de voir que Dominique s’épanouit de plus en plus depuis sa rencontre avec cette jeune Allemande pleine d’entrain et de vivacité.
Dominique s’emballe devant les esquisses de Delacroix :
— Elles révèlent la spontanéité du regard. Elles capturent l’élan primitif, l’intuition des formes à délimiter, le caractère dynamique de l’agencement des couleurs. Ces croquis ont quelque chose d’émouvant, un inachèvement touchant qui révèle la démarche de l’artiste. Tu sais, Philippe, Diderot…
— Celui de l’Encyclopédie ?
— Oui.
— Il disait que les belles esquisses lui plaisaient davantage que les tableaux parce qu’il y avait plus de vie, moins de formes.
— Je pense qu’il exagère, mais je vois ce qu’il voulait dire.
— On voit les expériences que le peintre a tentées. Il y a parfois des superpositions d’ébauches de tableaux surprenantes.
— Comme des palimpsestes ?
— C’est peut-être fort, mais c’est un peu ça, des essais et erreurs en couches successives. Des scènes qui n’ont parfois rien à voir entre elles.
— En somme c’est l’histoire du peintre autant, sinon plus, que celle des tableaux…
Au musée Rodin, devant La Danaïde épuisée à force de remplir éternellement sa jarre percée, je revis les sensations qui m’ont envahi en voyant Les Prisonniers de Michel-Ange. J’y retrouve l’expression à l’état brut. Les traits d’outils apparents du non nito. La chair qui s’extrait de la pierre. L’e ort des corps pour se libérer de la matière, comme des mots qui cherchent leurs phrases, leurs paragraphes et leurs chapitres. Je ne sais pas où va me conduire cette fascination. Je sais seulement que cette tension me maintient en alerte. Les personnages d’une Jeune mère à la grotte suscitent des émotions nouvelles. Le regard que porte la jeune femme sur son enfant parvient à me tirer les larmes. Le Baiser me subjugue de grâce. Comment peut-on faire parler le marbre avec autant de sensualité ? L’étreinte des amoureux me fait sou rir de l’absence de Chiara. Dominique, qui n’en rate jamais une, me raconte que Rodin s’est inspiré d’un drame qui ressemble au mien :
— Cette sculpture devait à l’origine faire partie de La Porte de l’Enfer. Comme Le Penseur d’ailleurs.
— La Porte de l’Enfer ?
— Oui, c’est une immense sculpture inachevée sur laquelle Rodin a disposé plusieurs gures de La Divine Comédie. Elle devait s’appeler autrement au départ. D’après le nom de l’amante, que j’ai oublié. Elle était tombée amoureuse de son beau-frère. Ils étaient mariés tous les deux. Cette relation adultère a ni dans le sang quand le mari a découvert le pot aux roses.
— Un autre drame amoureux. On dirait qu’il n’y a que ça depuis que je lis Graziella…
— Ce n’est pas tout. Tu connais l’histoire de Lancelot et de la reine Guenièvre ?
— Lancelot du Lac, le chevalier de la Table ronde ?
— Oui.
— Alors quoi ?
— Bien, d’après ce qu’on dit, le couple lisait le roman de leurs amours adultères quand ils se sont fait assassiner.
— Adultères ?
— Guenièvre était la femme du roi Arthur. Elle a ni dans un couvent.
— Comme a bien failli tourner Graziella ! Mais ça m’étonnerait que ce soit le cas de Chiara.
Après nous être rassasiés de tant de volupté, nous passons aux Yeux Fertiles. Une lettre m’y attend. Je suis fébrile. Je l’ouvre. Elle n’est pas de Chiara. C’est John qui m’écrit.
Auroville, le 16 juillet 1979
Dear Phil, mon chum
Ça fait déjà deux semaines que je suis en Inde. La traversée de la Khyber Pass a été longue et pénible. Il y avait beaucoup d’agitation. On sentait qu’il se passait quelque chose de pas normal. On voyait des soldats partout. Je pense que ça sera bientôt impossible de traverser par la route de la soie.
Je suis arrivé à Goa avec une gang de freaks. C’était le party, man ! Il y avait du monde partout sur la plage. Ça jouait du drum, ça faisait des acrobaties, des danses ; il y avait des enfants et des belles lles comme tu ne peux pas imaginer. It was Woodstock, man ! Il y en a qui sont là depuis des années. Ils n’ont pas bougé. Je ne sais pas comment ils font pour vivre. C’est vrai que la plupart ont l’air de sadhus émaciés à l’os, mais sans en avoir vraiment la philosophie. C’est un grand bazar spirituel. J’ai ni par me tanner et je suis reparti. Tu ne devineras pas avec qui, man ? Estelle, mon chum ! Je l’ai rencontrée sur la plage. Elle était avec Camilo, un Colombien qui est toujours avec nous. Tu te doutes bien qu’Estelle peut di cilement se contenter d’un seul homme…
Nous sommes descendus à Pondichéry. Une saprée ride, man ! Je ne sais pas comment j’ai fait, mais nous y sommes arrivés. On trouve plein de gens qui nous aident sur la route. Et les Indiens sont vraiment accueillants, parfois trop. Ils nous collent de près. On n’a pas d’espace. Ils sont vite dans notre bulle. On dirait qu’ils n’ont pas la même notion des distances que nous. Ils n’ont rien. Je n’ai jamais vu autant de misère : de la saleté, de la poussière, des déchets, des chèvres et des vaches au milieu des rues, des « chieux » accroupis sur le bord des routes, des femmes qui gravissent nu-pieds des échafaudages de fortune avec des briques sur la tête et un enfant dans le dos. Du monde partout. On côtoie des éclopés, des mendiants ; j’y ai même vu mon premier cadavre dans une gare. Attention, quand ils disent oui, ils font non de la tête. C’est mêlant. Et que dire des trains ! Une épopée, my friend ! Des gens accrochés aux fenêtres, couchés sur les porte-bagages, et des toilettes… je ne te dis pas. C’est un autre monde, man ! La vie dans son expression la plus pure ou brute. Je n’avais jamais vu ça. Avec un missionnaire italien, j’ai visité une léproserie. Ça m’a bouleversé. Et à côté de ça, des belles couleurs en veux-tu, en v’là. Les femmes sont drapées dans des saris multicolores qu’elles portent avec élégance. À les voir dans les champs, on dirait un tableau impressionniste comme je sais que tu les aimes.
Ici, à Auroville, on essaie de créer une ville où les hommes et les femmes de toutes origines peuvent vivre en paix et en harmonie au-delà des religions, des nationalités et de la politique. Le but est de réaliser l’unité de l’homme, comme le chante John Lennon dans Imagine : « Imagine qu’il n’y a pas de paradis, pas d’enfer en dessous de nous, au-dessus seulement le ciel ; imagine qu’il n’y a aucun pays, aucune cause, aucune religion ; imagine tous les peuples vivant leur vie en paix… Tu penses que je suis un rêveur, mais je ne suis pas le seul. » You may say I’am a dreamer, but I’am not the only one...
C’est ce que Douce Mère, l’héritière spirituelle de Sri Aurobindo, appelle l’éveil par le yoga intégral. Man, on n’a rien à perdre. Il faut essayer tout ce qu’on peut pour changer le monde. Toi, tu veux le faire en écrivant, c’est ton yoga ; moi je ne sais pas encore ce que c’est, mais ici je trouve quelques réponses.
J’oubliais. L’autre jour, je suis allé au Matrimandir. C’est un dôme doré au centre de la ville ; on y va pour méditer. J’ai vu la Dame aux étoiles. Quand nous sommes sortis du silence, elle m’a dit qu’elle se souvenait de toi. Elle m’a demandé si tu avais franchi « la montagne de tes peurs ». Je n’ai pas su quoi lui répondre. Je suis devenu végétarien. Tu te souviens, on avait essayé ça en Crète.
Et toi, dis-moi, comment vas-tu ? As-tu retrouvé Chiara ? Tu peux m’écrire à Poste restante, Auroville.
Be good, brother. Love is in the air !
John
Inquiet du silence de Chiara, mais content d’avoir des nouvelles de John, je raconte à Dominique combien nous avons été heureux en Crète, une véritable révélation. Comme j’achève Le Colosse de Maroussi, je lui lis un passage dans lequel je me reconnais : « Je ne m’étais jamais douté que la terre pût contenir tant de choses. J’avais marché les yeux bandés, à pas chancelants, hésitants ; j’étais orgueilleux, arrogant, satisfait de mener la vie fausse et restreinte du citadin ; la lumière de la Grèce m’a ouvert les yeux, a pénétré mes pores, a fait se dilater mon être tout entier. » Je n’oublierai jamais la lumière crétoise. Comme je n’oublierai jamais Chiara. Son silence pèse de plus en plus lourd. Parfois je me languis au point de perdre le nord. Je m’imagine toutes sortes d’histoires. Qu’est-ce qui a pu lui arriver ? Comment se porte l’enfant ? Malgré l’avertissement de l’ange gardien que m’a envoyé Gabriella, je peine à résister à la tentation de retourner à Procida. Dominique me retient de commettre cette bêtise :
— Ça serait suicidaire, Phil. Mieux vaut oublier cette histoire. On ne sait pas de quoi sont capables ces types. Ce sont des bandits et des assassins, n’oublie pas. Pour eux tu représentes une menace.
— Mais de quoi peuvent-ils avoir peur ? Qu’est-ce que je suis censé savoir ?
— Peu importe que tu saches quelque chose ou pas, eux le pensent et ils ne te laisseront pas le temps de leur expliquer que tu ne sais rien.
— Tu me ches la trouille. Faudrait que j’oublie ce que j’ai vécu à Procida, la femme et l’enfant. Ce n’est pas aussi simple que tu le penses.
— Écoute, Phil. Tu n’es pas le premier à vivre ça. J’en ai vécu moi aussi des séparations. Je sais ce que c’est. On a l’impression que notre vie est
chue. Qu’il n’y a plus rien à faire. Que tout s’écroule comme un château de
cartes. C’est fou ce que la passion amoureuse peut nous détruire quand l’être aimé s’en va. Ça nous déchire les entrailles. On perd le sou e. On ne sait plus où se jeter. On est carrément dépossédé. C’est assez horrible quand on y pense de mettre toute notre existence entre les mains de quelqu’un d’autre… Il faut te raisonner, Phil. Je te connais assez pour savoir que tu en es capable. Tu le sais dans le fond de toi-même.
J’ai l’impression d’entendre Anthony. Je me sens comme Le Penseur de Rodin, pris dans un dilemme entre la raison et la poésie. Ou bien je pars sans savoir, ou je fonce à Procida au risque de me faire tabasser, ou pire, de me faire tuer. J’ai peine à me résoudre à l’attente, mais je dois me faire une raison. Je me rappelle qu’en ne choisissant pas le Chariot, la Dame aux étoiles m’avait dit que je faisais preuve de prudence. Que j’étais une personne ré échie. Que je pesais le pour et le contre. J’essaie de m’en convaincre. Si Chiara ne m’a pas encore répondu, c’est qu’elle a décidé de faire le deuil de notre relation. Cette pensée me désole et m’attriste. Je la laisse percoler dans mon esprit comme une façon de dissiper progressivement toute velléité de retour dans le passé. Je dois oublier. Je m’e orce d’oublier. Je dois me ressaisir. Reprendre ma route sans penser à elle. En extirper jusqu’au souvenir pour rétablir mon équilibre psychologique. Autrement, je risque de sombrer dans les arcanes du regret et de la dépression. Ce n’est pas ma première peine d’amour. Du moins, c’est ce que je tente de me raconter pour me convaincre que le calme et la sérénité reviendront après une période de déprime. Il y a de l’espoir, me dis-je en pensant au retour au pays. Je mise sur un changement de décor, mon projet d’écriture et mes retrouvailles avec Paul pour endiguer les tourments d’une aventure passionnelle qui se termine avant d’avoir véritablement commencé. Je ne serai pas le premier que la ction aura libéré de ses angoisses et de ses illusions.
OceanofPDF.com