L'appel de la route
Partir, quitter, voir ailleurs
L . J’ai l’impression qu’ils me
déchargent du trop-plein d’émotions qui m’habite au moment d’a ronter l’inconnu. En cette après-midi lourde et grise de n septembre 1977, on roule à pas de tortue sur l’autoroute des Cantons-de-l’Est. La vue peine à se frayer un passage entre les mouvements des essuie-glaces qui luttent contre un adversaire coriace. Paul conduit avec prudence, il n’est pas question que je rate l’avion. Je m’envole pour la Suisse dans quelques heures.
Nous avons rêvé de ce voyage pendant des mois. Nous devions d’ailleurs partir ensemble. C’est lui qui s’est chargé de repérer un vignoble où nous pourrions faire les vendanges avant de nous rendre à Paris. J’ai obtenu une bourse d’études qui me permettra de subsister quelques mois, le temps d’assister à des conférences et de m’inscrire à des séminaires. Lui ne manque pas de ressources, les sommes qu’il touche comme stagiaire au cabinet d’avocats de son oncle lui ont permis de mettre de l’argent de côté en vue de s’accorder une année sabbatique avant de poursuivre une spécialité en droit de la scalité. Mais il a dû y renoncer à la dernière minute en raison de la maladie de son père qui, selon les médecins, n’en avait plus pour très longtemps. Un cancer fulgurant venait contrecarrer nos plans.
Le spectre de la mort rôde sans que nous y prêtions attention jusqu’au jour où elle nous laisse impuissants devant la fatalité. Comme des membres qui persistent à se manifester après leur amputation, les êtres chers nous habitent longtemps après leur disparition. J’avais l’habitude de téléphoner à mon père tous les vendredis soir. Lorsqu’il est décédé, j’ai mis plusieurs mois à me défaire de ce rituel. À l’heure dite, je m’apprêtais à composer son numéro pour constater rapidement qu’il n’y avait plus d’interlocuteur au bout du l. Je venais d’ouvrir un couloir sur le vide et je ressentais la douleur de son absence comme une sensation fantôme qui continue de transmettre ses impulsions au cerveau.
Je sentais ce désarroi chez Paul lorsqu’il m’a appris la mauvaise nouvelle. Sa voix était méconnaissable, assourdie par les sanglots qui l’étranglaient. Il parvenait péniblement à articuler ce que je reçus comme une injection paralysante : « Mon père a un cancer incurable, on lui donne à peine quatre mois. Je dois rester auprès de lui. Ma mère a besoin d’aide. Je ne peux pas les laisser. Je ne peux pas les quitter. »
J’étais fortement secoué. Que dire à un ami pour soulager sa détresse ? Abasourdi, je demeurai un bon moment sans voix. Puis, reprenant petit à petit mes esprits, j’essayai tant bien que mal de le consoler.
Son père et lui ont une relation qui fait envie, ils ont développé un mode de communication empreint de complicité. La relation avec mon paternel était d’un tout autre ordre. Nos échanges se limitaient le plus souvent à de courtes phrases qui n’atteignaient pas le niveau de con dence de celui de mon ami : « ton père manque de mots », répétait ma mère en bonne médiatrice. Je ne doutais pas de l’amour qu’il portait à ses enfants, mais comme plusieurs hommes de sa génération, il n’avait pas appris à articuler ses émotions et en demeurait prisonnier. J’en avais eu une triste preuve à l’occasion d’une cérémonie où il s’était vu remettre un certi cat d’honneur en reconnaissance de ses actions en faveur d’organismes locaux. C’était un homme très impliqué dans sa communauté, toujours prêt à rendre service, mais il ne fallait pas lui demander de parler, encore moins en public. Debout, tenant maladroitement dans ses mains la plaque qu’on lui remettait, il demeurait tétanisé d’e roi, la gorge serrée, incapable de formuler autre chose qu’un discret et presque inaudible « merci », tellement les émotions faisaient barrage au langage qui ne parvenait pas à s’a ranchir de sa détresse. Je ressentais son malaise dans ma propre chair et tressaillais d’impatience. J’aurais voulu lui sou er à l’oreille les phrases de circonstance, le sortir du pétrin dans lequel il pataugeait. Ce souvenir revient me hanter chaque fois que je dois intervenir en public.
Paul et moi avons été élevés dans des contextes familiaux très di érents. Son père est médecin, le mien a dû interrompre ses études en 3 e année pour s’occuper de la ferme de ses parents vieillissants avant d’atterrir en ville comme ouvrier sur des chantiers de construction.
Il y avait beaucoup de livres chez Paul ; chez moi, on se contentait de L’Almanach du peuple et des quelques rares ouvrages que mes parents avaient reçus en prix de n d’année pendant leurs brèves études. Ils ressemblaient à ceux que j’avais vus chez mes grands-parents paternels, chez qui nous rejoignions mes oncles et tantes presque tous les dimanches. Pendant qu’ils se berçaient en silence sur la grande véranda qui avait été le théâtre de leurs premiers pas, je fouinais à l’écart dans les pièces de la maison. Je me souviens de l’attirance ressentie en découvrant une collection de livres à la reliure rouge et or au détour d’un couloir menant aux chambres. Malheureusement, je ne pouvais pas les atteindre. Ils étaient précieusement remisés dans une petite bibliothèque vitrée fermée à clé ; on aurait dit un trésor jalousement préservé. La fascination des livres ne m’a jamais quitté depuis.
Nous avons été voisins. Nous avons partagé nos jeux d’enfants, nos rêves et nos escapades d’adolescents, nos frasques de jeunes hommes intrépides et parfois inconscients. Paul a fait des études dans un collège privé de la métropole, j’ai poursuivi mes études secondaires et collégiales dans le système public. Plus tard, nous nous sommes retrouvés à l’université. Nous avons été colocataires. Nous avions des amis communs. Il nous arrivait de fréquenter les mêmes lles sans qu’elles s’en formalisent. Quand l’une d’elles nous a annoncé qu’elle était enceinte, nous ne nous sommes pas inquiétés de savoir qui était le père. À dix-huit ans, il n’était pas question qu’elle garde l’enfant. À sa demande, nous avons réuni les quelque 300 dollars requis pour le voyage à Newport. Paul s’est chargé de l’accompagner aux États-Unis. Libérés, non sans remords occasionnels, des dictats de la religion qui entravaient nos élans sexuels, nous abordions la libération des mœurs avec enthousiasme et créativité. Nous accumulions les expériences sans nous préoccuper des conséquences. Pas question de se laisser piéger par l’amour exclusif. Nous voulions être libres. Je quitte d’ailleurs l’une de ces conquêtes qui tendent à trop vouloir s’attacher.
L’orage déchire les nuages qui s’illuminent entre les rugissements du tonnerre qui fait vibrer l’atmosphère. Le tableau de la nature en furie m’apaise. J’ai toujours aimé ressentir la puissance des éléments. Petit, je résistais à ma mère qui se réfugiait sous la table de la salle à manger en y entraînant ses enfants pour nous protéger de la foudre. On aurait dit qu’une force occulte m’attirait vers les fenêtres, d’où je pouvais admirer la fureur de la nature dans sa terri ante splendeur. Quelle pulsion me poussait ainsi au cœur du chaos ? Peut-être l’espoir que les éclairs percent la voûte céleste et révèlent ce qu’il y avait derrière ou dans ce paradis, disait-on, qui accueille les défunts qui « montent au ciel » ? Je ne saurais dire avec certitude ce que mon cœur d’enfant pouvait imaginer. Je sais seulement qu’il revient m’habiter chaque fois que les éléments se déchaînent de la sorte.
— Tsé, Paul, comme j’aime les orages…
— Ouais, tu m’as déjà dit ça…
— Ça me rappelle quand ma mère allumait des lampions et nous faisait réciter le chapelet. Dans sa jeunesse, elle avait vu plusieurs maisons « passer au feu », comme elle disait. On avait beau lui répéter que ce n’était plus comme dans le temps, elle n’a jamais surmonté sa peur.
— Tu te rappelles quand on s’est étendus dans un champ de blé d’Inde ?
— Ça s’oublie pas… On regardait les nuages et on comptait les secondes entre les éclairs et le tonnerre qui se rapprochaient.
— Je faisais le brave, mais j’avais la frousse ; pas toi ?
— Ben… un peu quand même… mais… je faisais des prières.
— Tiens, tiens, le « catho » qui revient au galop !
— Ça aide des fois…
— Bon ! Compte et prie si tu veux, moi il faut que je me concentre sur la route.
— On dirait que ça va s’apaiser. C’est moins gris, on voit mieux… On pourrait aller plus vite.
— T’en fais pas, il est encore de bonne heure, on a le temps…
— Je sais, mais tu me connais, Paul… je n’aime pas arriver à la dernière minute.
— Ça va aller… ça va aller… Regarde les belles éclaircies devant. Tu vois les trous de lumière dans les nuages ? On dirait une apparition comme sur les images saintes… Tu dois connaître ça ! C’est un bon présage, les astres sont avec toi. Tu vas faire un beau voyage.
— J’espère bien, mais j’aurais aimé que tu sois avec moi : ça sera pas pareil.
— Ça sera peut-être mieux… Et puis, je pourrai peut-être aller te rejoindre plus tard.
Nous mettons près de trois heures et demie à franchir la distance entre Sherbrooke et Mirabel, un trajet qui prend normalement un peu plus de deux heures. Comme le départ est prévu dans une heure et demie, nous avons à peine le temps de nous dire au revoir avant que je m’engage vers l’aire d’embarquement pour monter à bord du transbordeur qui me conduit à l’avion. Je suis fasciné par la modernité des installations. Construit en prévision des Jeux olympiques de l’an dernier, cet aéroport promis à un bel avenir fait la erté de tous les Canadiens, « sauf des agriculteurs que l’on a expropriés des plus belles terres agricoles du Québec », me rappelle Paul.
C’est la première fois que je prends l’avion. Je ne ressens aucune crainte, seulement un léger frisson au décollage, suivi d’une sensation de légèreté lorsque l’appareil prend son envol. Con ant, je m’abandonne. Ai-je bien le choix ?… Plus le sol s’éloigne, plus j’ai le sentiment de lâcher du lest. Je regarde l’hôtesse de l’air qui circule avec élégance dans l’allée. Elle s’assure que tout se passe bien et véri e que j’ai bien bouclé ma ceinture. Je lui adresse mon plus beau sourire en me disant qu’elle est fort jolie et que, ma foi, j’aimerais bien m’envoler avec elle quelque part à Genève ou ailleurs. Je me garde bien cependant de lui en faire part, préférant rêver à ce qui pourrait se passer, plutôt que d’essuyer une rebu ade. J’ai coutume de me réfugier dans ce type de fantasme pour éviter de me mesurer à la réalité. L’inconnu m’attire autant que je l’appréhende. Je me demande ce qui m’attend dans ce vignoble. Des images érotiques se bousculent dans mon esprit. Des amis m’ont vanté l’atmosphère qui règne pendant la période des vendanges : « Tu vas voir, il y a plein de gars et de lles, et du bon vin ; c’est la fête ! » Je me vois déjà entouré de jolies nymphettes vêtues de voiles translucides, festoyant de grappes de raisins juteux et de bons vins comme les Romains sur les fresques antiques. À nous deux, la Suisse !
Aussitôt arrivé à destination, je prends le train pour Perroy, une petite commune du canton de Vaud entre Genève et Lausanne. Je m’émerveille du paysage qui se dévoile sous mes yeux. Les coteaux sont tapissés de parcelles de vignes qu’un soleil de n de matinée colore d’une variété de teintes de vert, de jaune et d’or amboyant. Leurs rangs bien alignés ceinturent les rives du lac Léman. Il y en a partout entre les villages dominés par le clocher d’une église qui pointe sa èche au-dessus des toits en tuile. Il sera bientôt midi. Je repère aisément la résidence du propriétaire. Nous sommes une dizaine autour d’une immense table ronde dans le jardin. Le décor est rustique, voire austère : une grande habitation de pierre, entourée d’un haut mur également fait de pierres grises, laisse peu de place à la fantaisie ; à peine quelques eurs aux fenêtres enjolivent la façade qui se découvre derrière une porte cochère qui a dû voir dé ler de rares millésimes. S’y trouvent un couple de jeunes Français, quatre adolescentes du canton qui pro tent du congé scolaire accordé pour la période des vendanges, de même que Frans un Hollandais, et Jovan un Yougoslave que je comprends être le bras droit de Gérard, le ls du propriétaire. Surnommé Gégé, ce dernier a la faconde d’un clown, et le nez qui va avec. Comme Obélix dans la potion, il est sans doute tombé dans un tonneau rempli de vin du pays en très bas âge. On dirait un personnage tout droit sorti d’un roman de Rabelais, buveur, baiseur, boute-en-train, spirituel, exubérant et tendre tout à la fois. Il prend solennellement la parole après un repas copieux, bien arrosé de vin blanc maison. Je l’écoute du mieux que je peux, légèrement a ecté par une ivresse qui me porte à la rêverie. Ses propos me ramènent vite à la réalité : « Hé ! le Québécois, - - - ! Tu occuperas la chambre au grenier avec
Frans ; les lles, celle à l’étage où il y a des lits superposés ; les Français, la chambre au bout du couloir. Rendez-vous demain matin, petit déjeuner à six heures trente. Reposez-vous bien, c’est pas de la tarte. »
Je n’avais jamais entendu cette dernière expression, mais le ton sur lequel Gégé l’a prononcée ne laisse aucun doute quant aux di cultés que nous réserve le dénivelé des pentes que nous aurons à gravir. Je comprends qu’il n’est pas question de partouzes ni de festins arrosés de vin et de grappes de raisins suspendues au-dessus de nos têtes. J’essaie de chasser mon inquiétude et je réussis péniblement à m’endormir au petit matin. La cadence se maintient ainsi toute la semaine : petit déjeuner, travail dans les vignes dès sept heures, pause collation et thé à neuf heures, dîner, retour dans les vignes jusqu’en n d’après-midi, apéro, souper, dodo. Parfois, il nous reste su samment d’énergie pour faire de brèves incursions nocturnes au bistrot du village où l’on retrouve des jeunes qui travaillent sur d’autres exploitations. La grande Audrey arrive d’Angleterre avec son compagnon allemand Karl ; Bob le New-Yorkais est installé en Suisse depuis six mois en attendant d’amasser l’argent nécessaire pour continuer sa route ; Christian le Belge rêve de Katmandou ; Anneke la blonde hollandaise n’en peut plus de son patron un peu trop entreprenant et quitte le lendemain pour l’Italie. Autant d’histoires qui me fascinent. Ces rencontres compensent la dureté du travail. Je pense à Paul et me soucie de son père.
Perroy, le 6 octobre 1977
Salut, Paul.
Le vol s’est bien déroulé. Il y avait une hôtesse qui donnait envie de s’envoyer en l’air ! Elle ressemblait à Jeannine, tu te souviens ? Les mêmes grands yeux ronds et une démarche à faire frissonner… Tu vois le portrait ! À Genève, j’ai pris un train pour Perroy. Le paysage est magni que, tout en collines pleines de vignes qui descendent tout droit vers le lac. C’est beau à voir, mais moins à parcourir… C’est plus dur que je pensais. Au bout de six jours, je me demande comment je vais faire pour me rendre jusqu’à la n de la semaine prochaine. Il faudrait sans doute que j’y aille mollo sur la boisson… tu connais mes faiblesses.
Pendant que les lles cueillent les grappes, nous les garçons on dévale les pentes avec ce qu’ils appellent des « brantes », c’est une espèce de hotte avec des bretelles ; elles peuvent contenir jusqu’à 40 kilos de raisins. Nous devons déverser le contenu dans de grandes cuves rectangulaires attachées à des tracteurs au bas des pentes. Je ne te dis pas combien d’allers-retours il faut faire dans une journée, j’en ai les jambes en bouillie et le dos plein de jus de raisin. Et, crois-moi, c’est collant, rien à voir avec le vin. Aujourd’hui, à trois, on a fait 216 brantes, soit 72 chacun, c’est-à-dire 2880 kg, plus de trois tonnes ! Jamais je ne me serais cru capable de porter une telle charge. Je sens que je pousse mon corps à sa limite. Quand la brante devient trop lourde, je regarde en face, de l’autre côté du lac, et je m’émerveille de la splendeur des Alpes, dominées par le mont Blanc noyé dans une brume surréaliste. Le paysage est extraordinaire, époustou ant ! La journée commence vers sept heures pour se terminer tard dans l’après-midi. On a droit à des pauses et on pique-nique parfois dans les vignes. Gégé, le ls du propriétaire, fait le fou toute la journée ; il agace les lles et cherche notre connivence. C’est un célibataire qui va le demeurer longtemps s’il continue à agir comme il le fait. C’est un grand enfant de quarante-sept ans. Son second, le Yougoslave Jovan, est très sympathique même si on ne comprend pas toujours bien ce qu’il dit.
Avant le souper, on a droit au vin maison en apéro : « Perroy, Clos du maquis ». On le prend dans une petite pièce attenante au pressoir et aux cuves de fermentation. Ça sent fort et la table sur laquelle sont déposés les verres et les bouteilles est une véritable éponge qui a imbibé les milliers de rasades des employés qui se sont succédé ici depuis des décennies. On en ressort un peu givré pour le repas, toujours copieux et bien arrosé. La femme du propriétaire, que l’on appelle a ectueusement « Mémé Morin », prépare de véritables délices gastronomiques, entre autres une fondue suisse comme je n’en avais jamais mangée. Ici, dans le canton de Vaud, on utilise des gruyères. Je pense qu’il y a pas mal de vin et de kirsch dans la recette ! Inutile de te dire que je ne mets pas longtemps à me mettre au lit après une pareille journée. Frans, mon compagnon de chambre, est plus costaud. Je pense qu’il a l’habitude de prendre un coup. Le vin ne semble pas l’a ecter comme moi. L’autre soir, après une fête au village, il m’a ramené sur ses épaules tellement j’étais soûl. Il était plus vaillant que moi lorsque nous avons dû nettoyer les immenses tonneaux de bois dans lesquels on pénètre tout entier pour dégager le tartre. L’odeur est enivrante au premier degré. À quatre pattes dans la cuve, on se croirait immergé dans une solution d’éther… tout un « trip », mon ami !
J’espère que la santé de ton père ne s’est pas trop détériorée et que tu auras le temps de lui faire tes adieux comme tu le souhaitais. Au moins il ne sera pas disparu soudainement. Je pense souvent à vous. Je te souhaite bon courage et te prie de transmettre mes bonnes pensées à ta mère et à ta sœur.
Je te donnerai des nouvelles plus tard. Pour l’instant, je ne sais pas où je vais demeurer à Paris. Ma chambre à la Cité internationale universitaire n’est pas libre avant janvier. Peut-être chez Béatrice, l’amie de ta sœur ? On verra.
Bye
Philippe
À la n des récoltes, les saisonniers convergent vers Nyon pour participer à la fête des vendanges. Frans y retrouve Léa, une Suissesse avec laquelle il a entretenu une correspondance dans le cadre d’un jumelage scolaire. Elle vit maintenant dans une commune d’artistes à Préverenges près de Lausanne. C’est une gracile et jolie brunette aux cheveux qui lui tombent aux fesses. Timide et e acée, elle se métamorphose en sauterelle dès que la musique s’empare de ses membres. Aspirés dans le vortex de la foule, nous ne formons qu’un seul organisme envahi d’une transe commune. J’ai l’impression de m’envoler au sein d’une colonie de migrants interstellaires qui président à une eucharistie nouvelle. Bientôt, la bombarde, la ûte, la cornemuse, le violon et les guitares du groupe français Gwendal enchantent de leurs sonorités celtiques. Ces musiques traditionnelles bretonnes et irlandaises me rappellent les reels et les danses carrées de la salle paroissiale de mon adolescence. Soudainement, la nostalgie me gagne en voyant remonter en moi les images d’une époque révolue que ces instantanés de mémoire ressuscitent. Je perds les notions d’espace et de temps, je deviens danse et musique. Je voudrais ger l’instant, le retenir fermement entre mes mains, le fondre dans une forme impérissable pour m’en repaître à volonté. Si possible, en traduire l’essence pour que jamais ne s’e ace le souvenir de ces exaltations. Un jour, je tenterai de trouver les formules…
Ivres de tant de sensations fortes, nous nous quittons au milieu d’une bande de joyeux fêtards. Frans accompagne Léa à la commune, où il séjournera en attendant de reprendre la route vers une destination encore incertaine, peut-être la Californie ou l’Asie ? Je rejoins la gare de Lausanne avec le couple de Français. Je vais à Paris où j’ai rendez-vous avec Béatrice.
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