L'appel de la route

Denis Bachand · Chapitre 13 sur 18

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L'appel de la route

Vogue le navire,lumière d’espace et de temps

 

L’ qui grouille déjà d’activités : les maraîchers s’a airent à garnir leur étal de produits ; les bistrotiers disposent les tables et les chaises sur les terrasses ; les employés municipaux nettoient les allées et s’a airent à la récupération des ordures ; les clients achètent leur billet de loto au comptoir du tabac ; des camelots distribuent le journal du jour ; des odeurs invitantes de café s’échappent dans l’air ambiant ; la ville s’éveille.

De notre table, nous observons avec curiosité ce spectacle chorégraphié avec minutie. Les rituels semblent immuables. Chaque participant connaît sa partition dans le moindre détail. On dirait les pas de danse d’un ballet répété des milliers de fois pour atteindre l’harmonie désirée. Nous prenons un petit déjeuner composé d’un cornetto, un genre de croissant sucré garni de crème et de con ture, accompagné d’un espresso pour moi, et d’un cappuccino pour John. Après quoi nous faisons quelques provisions pour le voyage. Nous prenons le train de dix heures trente à destination de Brindisi où nous arriverons à dix-huit heures vingt, ce qui nous laissera su samment de temps pour faire le plein de produits frais avant d’attraper le traversier de Patras à vingt et une heures. Nous verrons par la suite comment nous rendre à Athènes où nous comptons passer une journée ou deux avant de poursuivre notre route jusqu’à Héraklion.

Nous croisons plusieurs routards pour qui la Grèce représente une transition obligée vers l’Orient. De tout temps le voyage a représenté une façon unique de découvrir le monde. Aux XVIIIe e et XIX siècles, bien avant les beatniks des années 50 et les premiers hippies des années 60, des jeunes comme Lamartine entreprenaient le Grand Tour. Ce voyage qui pouvait durer plusieurs mois, voire plusieurs années pour les plus riches, était destiné à compléter l’éducation et ouvrir les horizons des jeunes hommes, plus rarement des jeunes lles, qui souhaitaient accéder à une carrière prestigieuse. Les objectifs ont évolué depuis, mais l’esprit de découverte et de liberté demeure le même, et par bonheur aujourd’hui, les lles sont nombreuses… Le trajet s’e ectue en un temps record, je suis surpris d’arriver à bon port si rapidement. Il faut dire que les joints de marijuana qui ont circulé depuis le départ ont pu a ecter ma notion du temps…

À Brindisi, non loin du quai d’embarquement, nous avons le temps de faire le plein de victuailles pour une traversée qui va durer une vingtaine d’heures. Près de l’embarcadère, je crois reconnaître à nouveau la silhouette du chauve à moustache que j’ai semé à Florence. Ce dernier resquille dans la

le des passagers qui s’apprêtent à monter à bord. Ne faisant ni une ni deux,

nous nous mettons à sa poursuite. John, qui court plus vite que moi, l’approche de près. En lui attrapant l’épaule droite, il remarque le tatouage qu’il porte sur l’avant-bras. Excédés, les passagers ne mettent pas longtemps à nous faire barrage. Nous perdons sa trace. Pour les touristes et les habitants des îles et du continent, nous sommes des hurluberlus qui gênent leur tranquillité. Notre légèreté et notre libertinage irritent. Nous répliquons gentiment aux sarcasmes et aux allusions malveillantes par des sourires irrésistibles qui, sauf en de rares occasions, su sent à abaisser la garde des plus récalcitrants. La conversation peut alors s’amorcer sans animosité. Chacun y va de ses arguments sur le capitalisme, l’avenir de la planète, le progrès industriel, la famille, l’amour libre, l’avortement, la guerre et d’autres sujets qui suscitent la controverse. Personne ne croit vraiment parvenir sur-le-champ à convaincre son interlocuteur, mais on espère que les idées de changement et de transformation sociale feront leur chemin dans les consciences. Les uns y voient l’expression d’une véritable révolution. Les autres des rêveries tout juste bonnes à être mises sur le compte d’une passade juvénile qui se dissipera avec le temps.

Nous montons sur le pont supérieur, d’où nous pouvons observer le monstre d’acier avaler les voitures et les poids lourds qui s’engou rent dans ses entrailles. Après avoir fait le plein de sa cargaison, le transbordeur amorce sa route le long de la côte Adriatique sous une voûte étoilée qui laisse présager un lendemain radieux. Vers trois heures du matin, au passage de l’île de Corfou, nous sommes toujours sur le pont en compagnie d’un groupe de voyageurs attirés par l’éclat d’un ciel illuminé de milliards d’étoiles. Je me suis toujours mé é de l’ésotérisme, que j’associe à un stade primitif de l’intelligence. Je me surprends tout de même à écouter avec attention la description minutieuse qu’une femme âgée donne des constellations et de leur signi cation secrète. Ses longs cheveux blancs noués en tresses autour de la tête lui donnent un air de druide celte ou de prêtresse d’un ordre occulte. Vêtue d’une ample cape blanche brodée d’or sur laquelle

ottent des colliers de coquillages, d’ambre et de corail, elle parle avec

l’autorité d’une initiée :

— Far out, man, elle est yée !

— Voyons, John, c’est de la foutaise tout ça. Reviens sur terre.

— Phil, tu « être » trop dans « ton » tête. Tout « ne pas » s’expliquer by reason. Écoute ton intuition.

— Je comprends, John. Mais je crois que la science et le raisonnement ont libéré l’humanité des mythes et des superstitions. On ne va quand même pas retourner à l’âge de pierre sous prétexte qu’on veut changer le système. C’est beau la poésie, mais il faut la prendre pour ce qu’elle est : un art de la métaphore ou de l’allégorie, une façon de dire les choses avec élégance. De là à la prendre au pied de la lettre, il y a une marge…

— Man, je pense que intuition et reason sont importantes. Like deux jambes pour marcher bien…

— Je te ferai remarquer que certaines personnes fonctionnent très bien avec une seule jambe. OK, avec le support d’appareils appropriés, comme des béquilles. Mais qui n’en a pas ?

Plus la discussion évolue, plus je sens mes résistances s’étioler. Quelque chose en moi s’e rite. Mon édi ce de rationalité est en état de siège. J’ai entendu ces arguments des centaines de fois, pourtant cette fois-ci je suis atteint au plus profond de mon être. Ma carapace a été percée et elle a du mal à cicatriser. Je me rappelle un passage de La Divine Comédie : « Souviens-toi de cette nuit, c’est la promesse de l’in ni. » Le discours de la « Dame aux étoiles », comme l’appelle John, oscille entre la science et la divination, entre l’astronomie et l’astrologie. Pour elle, le ciel est un livre ouvert sur l’in ni et le microcosme, sur les con ns de l’univers et les tréfonds de la psyché humaine ; l’univers est un cerveau expansible aux mille milliards de connexions synaptiques dont la mémoire est stockée dans nos neurones ; nous sommes tous unis dans le grand concert astral de la symphonie des sphères ; les galaxies sont en nous et nous en elles. Ce qui sort de sa bouche réconforte les plus incrédules. Je peine à résister aux charmes de l’oracle. Conquis et fasciné, je brûle d’envie de lui poser des questions sur mon avenir, sur mes amours, sur Chiara et son enfant. Mais je n’en fais rien. Peut-être est-ce mieux ainsi ?

La traversée n’est pas de tout repos. La classe économique o re peu de confort. Entre les discussions et les rires des uns, les atulences et les ron ements des autres, les instants de silence sont rares. Appuyés sur nos sacs à dos contre une colonne de métal sensible aux moindres vibrations du navire, nous cherchons en vain une position confortable. Fourbus et hagards, nous arrivons nalement à destination en début d’après-midi. Nous nous empressons de monter aussitôt dans un bus pour Athènes que nous rejoignons trois heures plus tard. Nous hélons un taxi dans lequel nous manquons de su oquer tellement la chaleur est insupportable.

 

Après une nuit à malmener son corps sur un matelas défoncé, nous amorçons notre visite. L’Acropole semble faire des e orts herculéens pour se détacher du voile de pollution qui l’encercle. On a l’impression que la ville va s’en ammer sous l’action croisée de la poussière et des gaz d’échappement des véhicules qui dessinent des volutes bleutées dans leur sillage. Déchiqueté, démembré, saccagé et pillé, le Parthénon n’a pas l’éclat auquel je m’attendais. Ses fresques ont été éparpillées de par le monde. Malgré la joie de me savoir en des lieux aussi mythiques, je ressens un malaise. Je me dis que la popularité de ces vestiges accélère leur décrépitude. Impassibles, les caryatides du temple d’Athéna sont témoins du passage des hordes de visiteurs qui les désacralisent. Ce ne sont pas les quelques paragraphes qui leur sont consacrés dans les guides touristiques qui leur rendent justice.

— John, c’est Sam qui serait content de voir ça, lui qui déteste tant le tourisme de masse. Il serait servi à souhait ici. Tout ce monde qui voyage dans le but de prendre des photos d’eux-mêmes devant les monuments.

— I think qu’on fait aussi partie du problème, Phil… « Tu comprendre » ?

Je n’ai pas le temps de lui répondre qu’il est déjà rendu au centre de la scène du théâtre de Dionysos à véri er l’excellence de l’acoustique. Il y va de son interprétation vocale du Star-Spangled Banner, l’hymne américain déformé par Jimi Hendrix au festival de Woodstock.

— « Tu m’entendre » bien, Phil ?

— Oui, oui, perfect !

La journée se termine sur la terrasse d’une taverna (que les Portugais appellent une taberna) du quartier touristique de Pláka, bondé de visiteurs de toutes nationalités. À cette heure tardive, les savants jeux d’éclairage revêtent le Parthénon de ses plus beaux atours. Il ne ressemble plus au cadavre déchiqueté de l’après-midi. Il brille de toutes ses facettes, tel un diamant incrusté dans un monticule de marbre. Les tables empiètent sur la rue qui devient de plus en plus animée à mesure que la soirée avance. Un groupe de jeunes fêtards, des Grecs pour la plupart, nous invite à nous joindre à eux. Nous acceptons volontiers de trinquer à coup de rasades d’ouzo dont le goût me rappelle le pastis provençal. Je suis cependant plus récalcitrant à partager les bouteilles de retzina, qui dégage des parfums de térébenthine. L’allégresse s’empare des corps qui n’en peuvent bientôt plus de demeurer immobiles. La bande de joyeux lurons nous entraîne sur une petite place à l’écart. Ils forment un cercle en se tenant par les épaules. Ils exécutent le sirtaki, la danse de Zorba le Grec. La carrure de John fait penser à Anthony Quinn dans le rôle-titre. Pour un moment, je me prends au jeu de l’identi cation à Basil, ce jeune intellectuel anglais qui ambitionne de se fondre parmi les paysans de l’île, celui aussi qui s’apprêtait à plonger dans la lecture de La Divine Comédie avant de rencontrer Alexis Zorba… Encore des synchronicités ! Tout s’embrouille dans l’ivresse et les réjouissances. Les conversations s’étirent jusqu’aux petites heures du matin.

Malgré l’inconfort de l’auberge, il est déjà presque midi lorsque je m’extirpe de ce qui ressemble davantage à un coma qu’à un sommeil prolongé. John qui supporte davantage l’alcool est déjà debout, prêt à entamer une autre journée de découvertes. Objectif : le Musée

archéologique national. Nous traversons la grande place Omonia jusqu’à la place Exarchia, lieu des révoltes étudiantes de 1973 qui ont conduit à la chute de la dictature militaire. On y déambule à loisir dans des rues étroites et pittoresques, bordées de cafés et de boutiques parés d’agencements

oraux variés aux odeurs exotiques. On gravit des escaliers qui débouchent

sur des promontoires qui o rent des panoramas impressionnants sur les paysages environnants. Au loin, la mer Égée nous tend la main.

Le musée regorge de trésors millénaires : aux pièces mycéniennes succèdent les collections cycladique, archaïque, classique et égyptienne ; sculptures, fresques, vases, céramiques diverses en mettent plein la vue ; devant le Poséidon de l’époque classique, je ne peux m’empêcher de penser à la vengeance d’Athéna qui transforma la Méduse en Gorgone monstrueuse et au sang que Persée t gicler en lui tranchant la tête. Des images de Graziella et de Chiara me reviennent en mémoire. Je me demande s’il subsiste des récifs de corail en Grèce…

Comme dans le lm de Michael Cacoyannis de 1964, il pleut des cordes sur Le Pirée lorsque nous nous embarquons pour la Crète. Compte tenu de nos moyens, nous choisissons le pont-salon. Il s’agit d’une salle commune avec vue sur l’extérieur. La faune bigarrée se compose en majeure partie d’habitants de l’île, des paysans pour la plupart venus s’approvisionner, voir des proches ou brasser des a aires sur le continent. Parmi eux quelques popes orthodoxes barbus, tous de noir vêtus, avec femmes et enfants qui n’arrêtent pas de courir en tous sens. Et quelques touristes parmi lesquels une charmante jeune femme qui ne refuse pas mon regard. Mieux vaut être prudent, surtout que son compagnon ne semble pas du genre accommodant. La raclée de Procida me hante. Au large, la houle s’intensi e, elle fait tanguer le bateau au point où l’on en vient presque à partager son siège avec le voisin. Lors d’une secousse particulièrement violente, un type trapu aux pectoraux d’haltérophile arborant èrement des moustaches exubérantes d’un noir profond s’agrippe à John tout en s’excusant :

— Excuse me… Americans ?

— Yes and no, répond John qui ne veut pas s’attarder plus longtemps en explications.

Exaspéré, j’interviens en espérant couper court à la conversation :

— C’est un Américain du Canada…

— Vous parlez français ?

— Ben oui tsé ! dis-je en forçant mon accent.

— J’ai appris le français à l’école… le vôtre est di érent…

— Ben oui ! Je viens du Québec, vous connaissez ?

— C’est au Canada ?

Fatigué, je ne me sens pas l’énergie de lui donner une leçon de géographie :

— Bon !… On va en rester là…

Crétois d’origine, Kosta se réjouit d’apprendre que nous comptons séjourner plusieurs semaines sur « son » île, dont il décrit les attraits avec moult détails. Très loquace, il ne manque pas de quali catifs pour vanter les charmes de son coin de pays qu’il serait heureux de nous faire découvrir. Au

l de la conversation, il nous apprend que son cousin et lui dirigent un

centre de plongée sous-marine au nord-ouest de l’île. Je lui fais part de ma passion pour ce sport et lui demande s’il y a toujours du corail rouge en Crète :

— Oui, encore un peu à la Grotte Bleue, mais pas beaucoup.

— J’aimerais en voir.

— Venez au centre, je vous y amènerai.

La perspective de voir de près ces joyaux des mers ravive une plaie que je croyais en voie de cicatrisation. Habité de rêveries de corail rouge comme la broche que portait Chiara, je m’assoupis jusqu’au port d’Héraklion.

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